Charlemagne et sa cour 742814
On ne trouvera pas dans ce volume, qu'on en soit prévenu, le Gharlemagne des légendes épiques. Nous ne méprisons pas les légendes.
Dans le fatras des poèmes qu'elles ont inspirés» il y en a que nous admirons. Cependant il ne s'agit pas de reproduire ici des fictions chevaleresques. Le ton qu'il nous convient de prendre est celui de l'histoire. Ce qui ne veut pas dire que sur le compte du grand Charles les historiens n'aient jamais menti.
Parmi les traditions historiques, il faut discer-
2 GHAR|«ËMAGJ!f£
uer celles qui nous ont été ûdèlement transmises, de celles qui nous sont parvenues embellies par rimaginatîon naïve ou perfide des chroniqueurs. Ainsi Ton accuse de perfidie le faux Turpin, parce que tous ses mensonges sont intéressés. Nous devons encore être en
dùfiLLiicc à régard de ceriaiiis récits composés et rédigés, comme celui d'Éginhard, à Timitation des modèles antiques. Leur défaut n'est pas de trop parler à cette faculté de Tesprit qu'on appelle à bon droit la folle du logis parce qu'elle préfère la fable à la vérité : cependant c'est encore la vérité qu'ils sacrifient aux scrupules de la méthode, aux artifices de la mise en scène, à la recherche du haut style, à toutes les bienséances dont l'observation est recommandée par les anciens rhéteurs. Le Charlemagne d'Éginliard ressemble beaucoup trop à
TAuguste de Suétone* Que cela soit dit, en
forme d'avertissement, au lecteur désœuvré dont les regards distraits s'arrêteront un instant sur ce volume. Nous prétendons, qu'il nous le pardonne» lui raconter simplement ce que nous ont appris sur la vie de Charlemagne et de ses proches, de se$ familiers, de ses rudes compagnons d'armes, quelques études com-»
mencées avec un peu de passion et poursuivies
ET SA cûua z
arec beaucoop de patience dan de vieux axt^
leurs qui ne s'inquiétaient pas assez d'être sincères.
Fils légitime du roi Pépin et de la reine BèrtiÊt&f oa Bertrade^ Chartes naquit en 743^ d'après Éginhard * ; le 2 avril, d'après un ca^lendhe? de rabbaye de* Lorscsh Vmoê^yim
de Samt-Gall désigne la. ville d'Aix-la-Cliapelle
comme le lieu de aa^naîssanœ^^ ; Godefreid de
Viterbe accorde cet honneur au bourir d'Increl-» heim, situé surieËiiin^ entre Mayenee e^Siar gen d*aiitres, enfin, se prononcent pour Carlstadt, en Franoouie, ou pour SaU^bottvg» daos la Haute-Bavière. Tontes ces^ assertions, également dénuées de preuves, sont également dignes on indignes de oféanoe. H est à peu près certain que Ckarlemagne naquàt sur les bords dû fletrre qui gembtede TO H*-ftlrennjoiirIa frontière des deux plus grandes nations formées avec les débris de son vaste empire ^ mais on ignore, ou du moins on ne peut izMliquer avec certitude Tendrcnt où Bertbe^ sa jeune mère, suivant Pépin qui courait en Aquitaine •
* Vila C'troU imperntork, rhap, XXJI,
* Mnhiîinn, D - re dipiumalicn, suppL, cliap. ix. 3 DeK faits et gestes de Charles le Grand, livre 11.
* Œuvre» Éginhard publiées par M. Teulet, tome I» page 15»
châtier le duc rebelle de cette province, s'arrêta pojir y déposer le premier-né de ses entrailles.
Voici le portrait de Charlemagne tel que nous Ta transmis Éginliard« « Il était gros et robuste de corps. Sa taille était élevée, quoiqu'elle n'excédât pas une juste proportion, car il est certain qu'elle n'avait pas plus de sept fois la longueur de ses pieds. Il avait le sommet de la tête arrondi, les yeux grands et vifs, le nez un peu long, de beaux cheveux blancs et la physionomie riante et agréable. Aussi régnaitil dans toute sa personne, soit qu'il fût debout, soit qu'il fût assis, un air de grandeur cl de dignité ; et, quoiqu'il eût le cou gros et court et le ventre proéminent, il était d'ailleurs si bien proportionné que ces défauts ne s'apercevaient pas. Sa démarche était ferme et tout son extérieur présentait quelque chose de mâle; mais sa voix claire ne convenait pas parfaitement à sa taille ^ » C'estrhistonen qui vient de parler; mais son témoignage n'a pas fait autorité pour l'imposteur à qui nous devons la Chronique de Turpin. Celui-ci ne pouvait manquer d'exagérer les proportions du dessin tracé par
* Eginhardi viia Caroli impemlonSf chap. xin, traduct. do }i, TeulcU
£x SA coua 5
Éginhard : il aurait cru parler avec irrévérence de cet autre Dayid(caril plaisait à Charlemagne d'être appelé de ce nom), s'il ne lui avait pas au moins donné la taille de Goliath : « Il avait, dit-il, huit de ses pieds, et ses pieds étaient fort longs, scUicei qui eranU longissimi. » Deyait*on hésiter un instant entre le témoignage précis d'Éginhard, scnbe domestique de Charlemagne, et le propos d'un charlatan pseudonyme?
I4on» sans doute : cependant les auteurs des légendes de la Table ronde ont reproduit le portrait plus largement dessiné par le faux Turpin. Sur ce point, comme sur beaucoup d'autres, la critique ne les a pas ménagés. Pythagore avait, au rapport de Plutarque, disserté sur la taille d'Hercule; le docte Marquard Freher a fait, à son exemple, ime dissertation sur la taille de Charlemagne*, et, .par des preuves jugées authentiques, il acon-* .'firme le témoignage d'Éginhard. Le faux Turpin prête encore à Charlemagne une barbe épaisse et longue d'ime palme. Ce qu'exprime, il nous semble, mais.ayec moins de précision, ce vers pittoresque :
Charlemagne, empereur à la barbe fleurie t
* Voy. dans le iiecueii dcdom bouquet^ tome V, page 770.
t ' CaARtËMAGKE
Cependant Éginliard, qtd parle de la tête, des yeux,da ûes^ducooydu ventre, djôlavûix et de»
âioa aussi bien que sur la florai^u de sa barbe; et des médailles, d'asnoieiUBee mosaïques le représentent avec un menton glabre, ou si peu velu qu'il parait simplement malraséu Reconnaissons toutefois que notre Turpin n'a pas si gFosfiièremeat altéré le tcait mii d'Ëginhard, qu'on ne puisse retrouver l'original dans la oopie. CharlemagiiB avait régné si longtemps» il avait parcouru tant de terres, il s'était montré tant de ibis sur les champs: de bataille, aux grandes chasses, aux fêtes religieuses et civiles, aux assemblées 4SK)leaneUes de. la nation, qu'il derait exister encore dans la mémoire des peuples quelque souvenir de son noble viâaga^ au comme&e^eirt de ce xii^ siicle où vécut le faussaire connusous le nom de Turpin. Attentif d^aîlleurs & dissimuler son imposture, celui-ci n'aura pas voulu trop ouvertement contredire, sur ce point, le témoignage de la tradilion.
Il s'agit maintenant de décrire le costume ordinaire et le costume solennel de Charlemagne. Les documents abondent, mais ils ne sont guère d'accord. Dans les récits historiques et dans les anciennes images, peintes sur le
vélin ou taillées daas la pierre» il manque toujours quelque chose; et cependant nous ne
saurions placer à la fois sur les épaules de Charlemagne, si larges et si valides qu'on les suppose, tous les vêtements d'étoffe ou de forme différénte avec lesquels il est diversement représenté» C'est encore Éginhard que nous suivrons id de plus près. A sa description nous ajouteroiiià certains détails, qu'il doit avoir omis à dessein» pour mieux accommoder son héros à la simplicité des figures antiques : noixa n'en retrancherons rien; car on ne poultait admettre que dans un livre édité quatre ou cinq ans au plus après la mort de Charlemagne, il ait osé^ ne consultant que son caprice, emiclur de pièces étrangères et supposées le costume bien connu de rillustre empereur.
Le vêtement ordinaire de Charlemagne était celui des anciens Francs, un peu modifie p^ir limitation des habitudes gauloises. De ses^ épaules à ses pieds descendait le pallium bar-^ bare, le manteau blanc ou bleu, qui, découpé sur les côtés, ou plutôt composé dans son ensemble de deux pans unis à la partie supérieure \ laissait à nu ses jambes ornées de
* Aussi nommak-on ces deux pièces les âmx manteaux :
Paliin diiplnvc\er, manuum fpu legmin» hiauda Satci{»idl Carolus elg^dioai LuUuicU.
s GllARLEMAGNË
chaussettes de lin, que retenaient des bandelettes enlacées en croix. Ce manteau couvrait une tunique bordée de franges de soie, des hauts-de-chausses de lin et une chemise de même étoffe. A la ceinture brillait un baudrier d'or ou d'argent, auquel était suspendue dans son fourreau d'or Tépée célèbre que les romans appellent Joyeuse I Des brodequins dorés complétaient ce costume, dépourvu peut-être d'élégance, mais non pas de majesté. Pendant l'hiver, Charles ajoutait à ce vêtement un justaucorps en peau de martre ou de loutre, dépouilles ravies aux hôtes sauvages des forets de la vieille France. C'était, quant à la forme, sinon quant à la matière, riiabit des gens du peuple ^
Dans les fêtes solennelles, le jour de Noël et le jour de Pâques, dans les assemblées générales des Francs, ou bien encore quand arriTaieut
AÎDsi s*eiprime Théodulfe (Cmmimm, ïïb, \U), dans «d polme en rhoDoear do Charles. Il faut lire les détails qae le moine de Satnt-Gall donne sur le pallinm de Gharlemagne, à la fin de son premier liyre.
* « Habitns ejus param a commiinî et plebeio abhombat. • Ëginbard, VUa Car, imper,, chap. zxul. Les foomires élafent elles-mêmes d*an usage eommim : mais les grandi pouvaient sevh se procurer des peaux de loutre ou de martre; les moindres gens portaient des peaux de fouines. Celles-ci coûtaient dix sous, et celles-là trente, suivant le maximum élabli par un capitulaire Je l'anncc 606. {CapiL Ueg. franc, Balu^u, i. i.)
ET SA COUK 9
à la cour, des plus lointaines régions, quelques ambassadeurs étrangers, venant demander la paix ou renouveler le serment de Thommage, Charles s'avançait d'un pas lent etla tète haute, éblouissant tous les regards par Téclat des broderies et des pierres précieuses qui décoraient toutes les parties de son costume. Des rameaux de fleurs d'or s'épanouissaient en gerbes sur son manteau, dont les deux côtés étaient rapprochés par une agrafe d'or ; ses brodequins étincelaient de pierreries; sa tête portait un diadème, où les agates, les saphirs, les émeraudes, les blanches perles de TOrient confondaient leurs feux variés ; dans sa main droite était un bâton de pommier, aux nœuds symétriques, que terminait unepomme d'or enrichie d'ornements ciselés.
«Il n'aimait pas, dit Éginhard, les costumes des autres peuples, si beaux qu'ils fussent, et il ne voulait jamais en porter aucun, si ce n'est, une première fois, à Rome, à la demande du pape Adrien, et une seconde fois, à la prière de Léon, son successeur, quand il se laissa revêtir de la longue tunique, de la chlamyde et de la chaussure romaine^* » Quand les grands
' Vila Car. imp,, cb ip. xxiii.
âO CBARLEMAGNE
de sa cour, jaloux, comme des barbares ou comme des eixCaiite, de revêtir des costomes
aux vives couleurs, paraissaient devant lui chargés d'oimeaienls inusités, illes raillait, ou leur adressait, lorsqu'il n'était pa§ en ixumeur de rire, de sérères répriiiuaides. L^anonyme de Saint-Grall raconte à ce propos une assez pkdsa&te av^enture.
Vainqueur des Lombards, Charles avait étabU ses quartiers dajsus la ville d'Aqoilée, et se reposait en ce plaisant séjour, en attendant ^ une occasion nouvelle d'exercer la vigueur de son bras. Un dimanche, après la célébration de la messe, il dit à ses fidèles : m Ne nous laissons pas engourdir dans Toistireté, et, sans rentrer aalogia, vêtus comme nous le sommes, partons pour la chasse. » Gela dit, il monte à cheval et court vers la plaine. Chacun s'empresse de le suivre ; une invitation faite sur ce ton, c'était un ordre-. Le ciel était voilé par un épais brouillard; une pluie fine et froide descendait vers la terre, ajoutant encore à la tristesse des bois dépouillés de leur feuillage.
Charles avait, le matui, jeté sur ses épaules une peau de brebis, qui, déjà soumise à bien d'autres épreuves, ne valait plus môme, suivant le moine de Saint^ûall, le misérable rochet de
saint Martin. Quant atxx gens de ^a cour, ils
étaient parés de riches vêtements , que des ntaarehands vénitiens leur avaient récemment apportés et vendus dans la ville de Pavie.
Les uns étalaient somptueusenient sur. leur poitrine des étoffes de soie, que rehaussaient, en manière de broderies , des plumes aux miHe couleurs, enlevées à la queue des paons et à la gorge des oiseaux de Phénicie. Les autres avaient des habits teints dans lapourpre de Tyr et bordés avec des franges d'écorce de cèdre. D'autres eûBûi portaient des étoffes pi« quées et des fourrures en peau de loir. On courut tout le jour à travers les plaines et les bois, et tout le jour la pluie tomba, pénétrant Bes riehes parures; elles furent, en outre, fort maltraitées par les ronces, les épines, les branches des arbres, ^ souillées par le sang des bêtes fauves : si bien que nos chasseurs, rentrant dans la ville au retour de la nuit, n'étaient plus couverts que des honteux débris de leurs brillants costumes. Heureux d'avoir ainsi puni leur frivole ostentation, Charles voulut encore se divertir à leurs dépens. Il ordonna que, le lendemain, chacun parût au palais avec son habit de la veille.
Mul n'aurait osé manquer à ce rendez-vous.
it CHARLEfilAGNE
Us se présentèrent» confus de leur triste équipage. Charles, les voyant tous réunis autour de lui, dit en riant au serviteur de sa chambre : 4c Va-t'en frotter dans tes mains notre habit de chasse, et hàte-tqi de nous le rapporter. » Ce fut une besogne bientôt faite, et Charles put, en montrant sa peau de brebis toujours propre au service, plaisanter à son aise le luxe en guenilles de ses comtes et de ses marquis ^.
Si nous avons raconté tout au long cette anecdote un peu vulgaire, c'est qu'elle nous parait mettre bien en scène la figure historique de Gharlemagne. Personne ne pouvait se vanter, dans le troupeau de ses fidèles, d'avoir un cœur plus haut et plus fier, de comiiiauder avec plus de noblesse , de menacer d'un regard plus froudroyant. Cependant, avec un goût parfait, avec un instinct profond de la véritable grandeur, il recherchait tou*» jours la simplicité.
* Det faili el ijeslê* de CImUs U Grand, Jivru U«
Repu de Cbariemagne.
U était cependant très-difficile de concilier en toutes choses ce train de vie modeste et les exigences du cérémonial. Gharlemagne avait autour de lui quelques philosophes habitués à dédaigner comme lui de vains dehors; mais, pour contenir dans le respect et la soumission la plupart de ses compagnons d'armes, qui commandaient eux-mêmes à de va^stes provinces, il devait toujours conserver à leurs yeux, en quelque manière, les marques extérieures de la souveraine puissance. Quand il se mettait à table, nous dit l'anonyme de Saint-Gall, il avait des rois pour serviteurs. Si ce n'étaient des rois, car le langage du bon moine est ordinairement emphatique, c'étaient, du moins, les principaux cheis du peu pie franc ou des nations que Charles avait sou mises. Ils versaient le vin dans sacoupe ciselée ils lui présentaient la broche où fumaient 1» daim, le sanglier atteint par leurs flèches dans les forêts du domaine impérial. Telle était la
14 CHARtEMA6ȣ
discipline constamment observée. Mais le repas servi par ces rois était un repas frugal.
Gharlemagne buvait peu, ayant horreur de rivrognerie, vice national des Germains, comme la gloutonnerie était le vice national des Gaulois ^. S'il faisait attentivement surveiller et soigner le vin de ses caves, c'était pour en user avec dlstsrétioii.
Avec une santé robuste, un ample estcwnac; un appétit tovfouiB en éveil, il ne pouvait supporter le jeûne. UÉglïse était, en ce terapi^ là, plus sévère sur l^ide du jeAne qu'elle ne l'est de nos jours : elle réclamait la stricte observatiion de9 règk» pmctiteB pur tesi ooiici-* les ; et Charlemagneltii-même ne se faisait pas faute d'imposer, de son ciiei^ des jeûnes extra** canoniques à 9ea fidèles sujets. Ainsi nous le voyons, en Tannée 7dl, ayant remporté d'éclatantes victoires sur les Hun» et les Saxons, interdire pendant trois jours, m mamèce d'actioBs de grâce, à foute Tannée des Francs, l'usage de la chair et Tusaga du vin ^. Mais il
*Gallus, dans un des Dialogues de Septime Scvt^re sur la vm de saint MarUn, repond à un «le ses inlerjucutenrs qui iui reproche sa passion pour les^ feëUns : « La TionutUà- «si -goaf maiidise chez les Grecs, n:iture rhez les Gaulois. •
^ EpUiola ad Fastradam^ (taos ie RecuûU de dom Boiiqi»>t, t. Y» page
ET SA COU a 13
était moins dur pour M-méme ^. Si, pendant
le carême, il ne mangeait, suivant la règle, qu'une fois le jour, il prenait ce repas à rheare
. où son estomac se montrait le plus impatient, c'est-à-dire Ters le matin, la messe et les vêpres célébrées ; et, comme il ne reparaissait à la table que le lendemain vers la même heure, il prétendait satisfaire, par cette abstinence d'un jour entier, à toutes les exigences de rÉ^^lise C'était, ainsi qu'on le voit bien, ime tricherie.
Ce qui ne veut pas dire, pourtant, qu^il aimât les festins homériques, oomme le prétendent les romanoiers qui nous le repré^ sentent mangeant seul, dans un seul repaa, comme le fils de Oargantoa, le quart d'un mouton, ou deux gelinottes, une oie grasse, une épaule de porc, un paos, une grue ou un lièvre entier ^. Loin de là, il ne réunissait de nombreux convives et ne fusait dresser des
' C'est ce que rapporte, aprt s l-^gînhard, le poëie saxoa qui a mis ea méchatnts ve» la chronique de Cbademagne :
.... Cais fmh «gril» abstioDit :
Nam vix ferre saom poterat jejonia cerpas^ Que sibi noimiuiqiuiiii noiLia questu eniL
« Le moine de Saim-Gall, Ba faUi §i gmim, lirre I. ' Le fauK Tarpin, cilé par M. Gaaton Piris, Hkt, poétique dê Charlenwgnê, d. 345.
i6 CIIARLEMAGNB
tables abondantes qu'aux principales fétQS de
ranaée. Quaut àsou repas ordinaire, il se composait de quatre mets et d'un rôti ; et souvent
il ne touchait qu'au rôti, son mets préféré *.
Si, d'ailleurs, il arrivait volontiers à la table aux heures marquées, il occupait dignement, avec une gravité vraiment royale, le siège
préparé pour le recevoir. La bénédiction étant prononcée par le chapelain du palais, Angil-
ramne, évôque de Metz, et, plus tard, par Hildebold, évéque de Cologne ^, il commençait à manger avec modestie, et, s'il engageait un entretien avec sa mère ou sçs enfants, c'était presque à voix basse. Dans un coin de la salle, un clerc lisait toujours quelque histoire des héros du temps passé, ou quelque fragment des Pères •^ Son repas achevé, les chefs des nations, ses serviteurs, mangeaient à leur tour ; et les comtes, les préfets des marches, les principaux dignitaires de la cour impé-
< Éginhard, Viia CaroH imperatoris, chap. xxiv.
* Theodulfos, Carminum libnr III, ad Carolum regem.
• Éginhard, chap. xxiv. Voici sur le môme fait le témoigna;:e du poêle saxon, auteur de la chronique en vers publiée par dom liouquet [Hist. de France, tome V) :
Cœiianti leclor recitans non (lefiiit unqunai,
Perque vîres aliquod auJiil arrn;im:i.
Res aiUiqiiortim j^csias roffumqm» priorutu
Ipse irgi sibiiiiei fecvral assidue.
ET SA COUa 17
riale remplissaient auprès d'eux Toffîoe qu'ils Tenaient de remplir auprès du roi. On dressait ensuite la table des comtes, que servaient les officiers miUtaireaet ciYÛ» du palais. Ceuxci succédaient aux comtes et recevaient les soins de leurs subaliernes. Ët ces repas successifs se prolongeaient jusqu'au milieu de la
Ses plaisirs.
Parlons maintenant des plaisirs de Charlemagne. Doué par la nature d'une organisation privilégiée, il aimait à la fois, et peut-être avec une égale passion, les plaisirs des sens et ceux de Tesprît. !Nous parlerons tout à Flieure des vierges franques ou germaines qui furent admises à partager sa couche. C'est une question qu'il faut traiter à part, avec tous les ménagements qu'elle réclame. Il avait d^ailleurs, en fait de plaisirs sensuels, d'autres passe-temps que l'amour.
L'été, quand les plus vives ardeurs du
< Le moioe de SaintrCalI, Des faiU cl gestes, livre I.
iH CUAULKMAGiNE
soleil avaient attiédi les vertes ondes du Kkin» il allait se plonger dans le Heuve^ et défier les plus habiles nageurs de le devancer et même de Tatteindre. H n'avait pas de maître dans cet exercice: Ëginhard a pris aoia de le faire, savoir à la postérité. Et il n'y recherehait pas sexdement un divertissement salubre : avide de toutes les gloires» il voulait être et paraître, aux yeux de sa cour, le prince des phoques et des tritons du Rhin. Il invitait à venir jouter avec lui dans le fleuve ses fils, ses amis, les gens de sa maison, quelquefois même les soldats de sa garde, ses gardes du (X)rps, custodes corporis^ jaloux de montrer à tout le monde et sa vigueur et son adresse *.
Quand Thiver venait interrompre ces exercices, Charlemagne cherchait du inoias , à tromper sa passion pour les bains froids en prenant des bains chauds. Âccoutumés à rechercher dans rhistoire des grands rois les grandes raisons de toute leur conduite, de savants docteurs ont amplement disserté sur les causes qui devaient avoir déterminé Charlemagne à choisir Aix-la-Chapelle pour le prin*
* ËglnMrd, YUa Ouroli mpêimlartif chap. xxïk
cipal siège de son empire. Placée aux conâns de la Gaule et de la Germanie, au centre même des possessions impériales, cette vieille cité fiit, disent-ils, désignée au premitsr César de rOccident par les conseils d'une profonde politique; et ils le démontrent sans embarras. Cependant, au rapport d'Éginhard, quand Charlemagne vint s'établir dans la ville d'Aix, il ne songeait pas trop à la position géographique de quelques ruines faites par la main barbare d'Attila. En efifet, il pouvait aussi bien, pour exécuter Thabile dessein qu'on lui prête, placer le siège de son gouvernement à Trêves, àMayence, à Cologne, villes métropolitaines, à Worms, k Thionville, cités de renom, résidences royales où s'élevaient déjà de splendides palais. Mais à travers les décombres de la ville d'Aix coulaient des sources d'eaux minérales, et voilà ce qui décida Charlemagne à faire construire dans ces lieux un palais nouveau. « Ob hoc Aquiêgrani regiam exstruxit »; ce sont les termes d'Éginhard *. Dans les dernières années de sa vie, affecté de la goutte, et presque toujours souffrant, il eut de fréquentes querelles avec ses médecins
* liginhani, Vila CariAi impimtorit, cbap. xxii.
* Nott« cunuaihsons le itom d*un de< médecins de Ciiarlema*
ÎO CHARLEMAGNE
qui lui faisaient une loi de manger des viandes bouillies. Enfin ils? Ini devinrent odieux, et, se traitant à sa mode, sans écouter leurs eonseils, il rerint à ses rAtîs, et prit des bains fréquents. Il sortait du bain, quand il fut pris par la fièvre qui remporta
Après le bain, la chasse ^ait une des plus fartes passions de CSiatlemagne. Les Francs avaient la renommée d'être les plus adroits, les plus intrépides diasseurs entre les peuples barbares descendus sur ie sol de l'ancien monde. Curieux de maintenir les vieilles tra* ditions de sa race, Cbarlemagne employait à chasser tme grande partie des^ loisirs que lui laissaient les affaires de son gouvernement.
Aux environs de la vitte d' Aiz se trottvaieat de grands bois, où, durant l'hiver, il allait chercher ce divertissement K Pesidant l'été, lors* que, suivant sa coutume, il faisait une course militaire dans quelque région de ses immenses domaines, il s'arrêtait volontiers, même la veille d'une bataille, au mOiea d'une forêts et chassait le daim ou le sanglier poui^ se prépar er
gne ; il s'iippaliit Wiotv. Viia 8. StmmMt <lUM bs Isto de M»*
billon, part II, «ml. in.
* Thcgan, Iktaim etdeM tMmideLomê k Débannain, ^ Égiiihard, VUa CaroU imperaUnit, cbap. xxx.
El SA COUK 21
aux fatigues du lendemain. Aussitôt que la voix des chiens annonçait que la Tenait d'aban* donner sa retraite et de s'élancer à travers les bois» Charles courait sur ses trai^» impatient de l'atteindre ; et les dards lancés par son bras allaient rarement se perdre sous Tépaisse feuillée. Les années ne reiroidirent pas son ardeur pour cet exercice. Ou le voyait encore, à ràge de soixante-douze ans, quelques semaines avant sa mort, rejetant sur ses épaules les anneaux de sa blaadia chevelure, défier les plus alertes veneurs, et, se précipitant à travers les hauts bois suf un eoursier k la bouche écumante, transmettre à ses jeunes oompagnona lea eonseils de sa vieille eiq;»ârience*
Charlemagti« wstramtiof te letttes tt 4m «m.
Mais nous ayons hâte de montrer Gharle-
magne occupé de plus nobles soins : travaillant à restaurer Tétude des lettres; appelant de tous cotés des savants, des artistes; ordonnant aux uns. d'ensdgner en tous lieux les
nobles sciences ; cliargeant les autres de bâtir
n CHARLBMAGNB
de majestueuses basiliques, ou de suspendre sur les fleuves des ponts aux larges voûtes', pour rapprocher, pour unir des peuples que la nature avait séparés; fondant partout des monastères afin d'ouvrir des écoles, et réussissant enfin à porter le goût des lettres et des arts en des régions qui jusqu'alors avaient été complètement fermées aux conquêtes de la civilisation.
C'est, il parait, dans un de ses voyages en Italie que Charlemagne se trouva pour la première fois en présence de quelques lettrés. II prit plaisir à les entendre, et, par toutes sortes de promesses, il en décida plusieurs à traverser les Alpes. L'Italie n'était pas alors abondammentpourvue d'hommes vraiment capables d'instruire les autres. Cepeudant, comparés aux Francs du nord ou du midi, aux Âllemaiids, aux Bavarois, aux Saxons de la Hesse ou du Holstein, et même aux Gaulois de TAquitaiue ou de la Neustrie , les citadins dtii Rome, de Bologne, de Pise, pouvaient passer pour des savants. Avec son penchant naturel pour les grandes entreprises, Gharlemagne forma sur-le-champ le projet d'aller combattre l'ignorance, vers le nord et l'occident, jusqu'aux dernières limites de l'empire. C'était
beaucoup se promettre, et les obstacles qu'il rencontra Tarrêtèrent loin du but : cependant il eut la gloire de commencer ce qui fut continué par ses descendants.
Et d'abord il apprit lui-même ce qu'avait ignoré son père, il apprit à lire, et, dans les écrits de Martianus Capella, de Cassiodore, , des anciens abréviateurs, comme les appelle le moine Dungal*, il étudia la grammaire, la dialectique, l'astronomie, la médecine, et en général toutes les branches des sept arts appelés libéraux, invitant les gens de sa cour à suivre son exemple
C'est une question souvent agitée que celleci : Charlemagne savait-il écrire ? Voici la phrase d'Éginhard qui a donné matière à cette controverse : « Il essayait aussi d'écrire, et il avait toujours sous le chevet de son lit des tablettes et des codicilles, pour accoutumer sa main, lorsqu'il en avait le temps, à tracer des caractères; mais il réussit peu dans ce travail, qu'il avait commencé trop tard^, » Sur cette
* SphUegium Aékmi, tome UI, page 323 de Ti^ditioD io-folio.
* Ce sont les termes d'un de ses diplômes ; « Quia curas Dobts
• est ut Dostrarom ecclesiarum ad meiiora semper profieiat sta* » tus, obittteratam paene majonim nostromm desiilio satagimns
• offieinam, ei ad pemoicenâa artium liberalium étudia nosfio
• etiam iuviUmm exemple» »
* VUa Gara<» imperateris, chap. xiv.
îi CflARLEMAGNE *
simple phrase oa peut lire trois petits traités
d'Heumann, de Gentilotti, de Gaillard, et des observations moins étendues de dom Bouquet, de l'abbé Lebeuf et de M. Ampère. Cependant rien n'est plus clair, à notre avis, que le dire d'Éginhard. Qmrlemagne écrivait, mais il écrivait assez mal, et il s'exerçait» dans ses loisirs, à former des lettres dignes à'ètte comparées aux beaux ouvrages de ces mains habiles et patientes, à qui nous devons les splendides manuscrits duix^ siècle. Onnommaitalors les scribes habiles: avectout le respect que nous avons aujourd'hui pour les grands peintres, les anciens biographes de saint Fulgence, de saint Eustase, de saint Dunstan ont pris soin de nous apprendre que c'étaient des maîtres dans l'art d'écrire; le ciel lui-même, au rapport de Césaire d'Heisterbach, fit plus d'un miracle en faveur des adroits copistes, afin de leur susciter des imitateurs ^ Eh bien 1 Charlemagne tenta vainement de façonner à cet art excellent et glorieux ses doigts qui n'avaient plus de souplesse. Il y songea trop tard. Mais comment supposer qu'il ne savait pas du tout écrire ? Assurément Éginhard ne le dit pa^ , Thégan affirme le contraire , et
* CiSi'irii Ueuterbach lUustt, Hime., lib. XII. cnp* xltiu
voici l'illustre dictateur de l'église des Gaules au ix*" siècle, Hincmar, qtii, rédigeant les aiotes du concile de Fismes, y introduit le passage suivant : « Un d'entre nous (on a lieu de croire qu'il se désigne lui-même] a entendu dire par les habitués de la cour de Charlemagne» que
ce prince, qui surpassa tous les rois de France dans la connaissance des Saintes jBk^itures, des lois ecclésiastiques et des lois civiles, avait toujours, à la tête de son lit, des tablettes et des plumes, pour noter ce qu'il avait pensé, le jour ou la nuit, pouvoir être utile à l'Église, i la police de TÉtat, ou devoir contribuer à raffermissement de l'empire. y> Ainsi Charlemagne écrivait, bien ou mal. Ceux qui n'ouvrent les fastes de l'histoire que pour y rechercher des bizarreries renonceront avec peine , nous le savons, à Tidée singulière qu'ils s'étaient fiiite de ce grand prinee, travaillant à rétablir les études dans toute Tétendue de son empire, devenant sort en latin, soit en grec, un des meilleurs élèves de Fécole du palais, et, toutefois, ne sachant pas écrire. Aucun texte ne dit cela.
Il est certain qu'il fit d'assez grands progrès dans la connaissance des lettres latines et même des lettres grecques, et rien n'empêche d'ad-
26 CUARLEUAGNE
mettre, comme le rapporte Thégan, qu'il ait» un an avant sa mort, avec le concours de plu* sieurs savants grecs et syriens, corrigé sur un manuscrit défectueux le texte des quatre Évangiles. Le témoignage d'Éginhard est d'ailleurs conforme à celui de Thégan : € Doué d'une éloquence abondante et môme exubérante, Charles exprimait, dit-il, avec la plus grande clarté tout ce qu'il voulait dire. Et non content de connaître l'idiome de ses aïeux, il voulut encore savoir ceux des nations étrangères : il apprit assez le latin pour le parler comme sa propre langue ; quant au grec, il le comprenait mieux qu'il ne le prononçait ^ » Plusieurs fois visité par des ambassadeurs de la cour de Constantinople, entretenant d'activés relations avec les chrétiens de la Syrie et de l'Afrique, de Jérusalem et d'Alexandrie*, Gharlemagne avait donc étudié, le grec, et le comprenait un peu, s'il ne le parlait. Il n'en faut pas douter, puisque cela nous est attesté par des témoins dignes de foi. La connaissance de la lan^rue grecque se perdit en Occident peu d'années après la mort de Charlemagne : les écrivains les plus nota-
* Vita CnroU imperaUtm^ chap. xx?.
ET SA COUR tl
bles des Gaules et de la Germanie ignoraient, au X* siècle, les premiers éléments de cette
langue; mais, au yiii% l'abbé Herraann, élève de l'école d'Osnabruck, lisait le Mouyeau Testament dans la version des Septante, et, au commencement du iz*. Clément THibernien, un des régents de l'école palatine, montrait, dans un écrit que nous ayons eu la bonne fortune de retrouver, que la grammaire grecque n'avait aucun secret pour sa profonde expérience; enfin, yersle milieu du même siècle, un compatriote de Clément, Jean Scot Érigène, traduisait encore, par les ordres de Charles le Chauve, toutes les oeuvres grecques dupseudo- Denys.
On a plusieurs preuves des connaissances de Charlemagne en astronomie. Éginhard nous dit qu'il employa beaucoup de temps à se rendre habile dans les mystères des cieux. Ce qui nous paraît dès l'abord vraisemblable. Il n'y a pas de science que Ton cultive avec plus de passion en sortant de la barbarie. Au début de la réflexion, on est tout à coup saisi d'étonnement en la présence de ces astres mouvants, de ces autres mondes qui semblent ayoir reçu le mandat d'éclairer et de surveiller le nôtre, et
ÎS CUARLËMAGNE
ron demande aussitôt à la tradition la loi de leurs merraiileiiaes Tioissitudes, Ua jour Chai^ lemagne écrivait à maître Alcuin, le priant de youloir bien aller à la recherdie d'une planète qu'il ne voyait plus au lîrmament* : «. Que penses-tu de Mars qui, Tannée dernière, oacbé dans le signe du Cancer, a été intercepté aux regards des hommes par la lumière du soleil?
Est-ce le cours régulier de sa révolution?
BBiroe rinfluence du soleil? est^îe un prodige? Aurait-il fait en deux années le cours d'une seule ^ ? » Une autre fois, ayant aperçu dans l'espace d'une année deux éclipses de soleil, il interrogeait Dungal sur cette étrange coïncidence, et Dungal, lui répondant, le traitait en honmie expérimenté. On sait encore que Chatrlemagne prit soin de désigner lui-même, par des noms germaniques, les mois et les vents.
Éginhard nous a conservé cette nomenda* ture ^, qui no paraît pas, en ce qui regarde les mois, avoir été longtemps en usage; les noms latins, les noms païens ont prévalu.
« Il commença , nous dit Éginiiard , une g^rammaire de la langue nationale* » Le texte
* AlcDÎni Opern, Ep. lxx. p^ge 171.
* Trail. de M. F. Monnier, Alcuin et son infhieneê, p. 8R.
* Tiia Caroli imj^raliji'is, cUa^. xxix.
Itttiu est formel : InebêovU u grémmaUcam futrU s er mo n k^. Cela peat assurément signifiar, comme Tinterpràtent Bivet et M. Ampère qu'il composa lui«mème, de sa msia^ line grammaire tude^que; cepeadâxit M. Teulet préfère supposer qu'il ordonna d'entreprendre ce travail^ et le surveilla sans doute, le dirigea peut-être, mais n'en fit pas, oomme on dit, sa province, ayant pour cela trop peu de loisirs. Nous le voulona biw. N'est-ee pas assez pour la gloire de Gharlemagne que d'à- YCHT formé ce grand pirojet, dont Texécation
fut si longtemps ajoui^née? 11 faut, en elïet, descendre jusqu'au xvt"^ siècle^ pour trouver la plus ancienne de nos grammaires germârniques.
Éginhard nous rapporte encore qu'il fit re^ cueiUuyr les anciens poèmes^ les poëmes barbares, imrbartt #i mdifuimma cmwma^ danales^ quels étaient câébrées les grandes actions,, les prodigi^isea sventiureB des vieux chefs germams. Ce recueil est perdu. AL Jacob Orimm a lencralré sur la garde maculée d'un manuscrit de Fulde un fragment de ces légen^ des héroïques : il est écrit dans l'idiome fraa-
* Vita CaroU imperatorit, chap, xxii,
* MiiUnre lUlèrmn avant U w 9iéeU, tome 111» p. 40,
30 CHARLEIIAaNfi
cique, et nous oSù:q le texte primitif des récits des Niebelungen et de YEdda. C'est un morceau digne d'Homère» suivant un de nos plus ingénieux critiques*. Nous ne sommes pas tout à fait de cet avis. Ce qui ne nous empêche pas de beaucoup regretter la perte du recueil composé par les ordres de Gharlemagne.
Parlerons-nous des poèmes latins qu'il a composés lui-même 7 On a rejeté dans les œuvreâ d'Alcuin, de Théodulfe et de quelques autres, plusieurs de ces poèmes attribués témérairement d leur illustre Mécène. Il parait, toutefois» incontestable que certains vers conservés sous son nom sont vraiment de sa façon; et nous ne les trouvons pas certainement inférieurs à ceux d'Alcuin*.
Charlemagne était, en outre, un théologien exercé. H lisait , dans ses loisirs, les livres s aints, et. quand il y remarquait un passage équivoque, il le notait, se réservant d'appeler sur ce point l'attention des docteurs. Que si, les ayant consultés, il ne se trouvait pas assez éclairé, sur-le-champ il s'adressait au papeJ C'est ainsi qu'ayant rencontré plusieurs phra-
* nui. lut. amni le xif iièele^ tome î. page 147. ) Uidoit'ê Uitéraire de la France, t. IV» p. 400.
£T SA CO UU 9t
ses d'une grande obscurité dans les évan-* giles de saint Matthieu et de saint Marc, et dans répltre de saint Paul aux Corinthiens»
il écrivit à Léon III. La Lande a publié la réponse du pape dans ses ConcUe$ de la Gaule D'autres fois, il envoyait des questions à ses éyéqueSi soit pour éprouver leur doctrine»
soit pour éclairer sa propre conscience 2, soit enfin pour terminer par des explications pu-*
bliques les différends qui menaçaient de troubler l'Église. On estime qu'il se montra dans toutes ces affaires prudent et subtil. On attribue même à la sagacité de son initiative l'heureuse conclusion des plus grandes controverses qui se sont élevées de son temps. Ne passe-t-il pas pour avoir corrigé de sa main et modifié dans quelques parties le traité d'Alcuin contre Félix d'Urgel? et n'est ce pas à lui que revient l'honneur de la décision prise par le concile de Francfort dans l'affaire des images, décision modérée qui s'éloigne autant de la folie des iconolàtres que de la furie des inconoclastes? La doctrine consacrée par ce concile est^ en effet, celle des Lipree Caroline.
• Ann. 809, f. 100.
• Voy. nolaiiiinent les préainhuUs des deux Iraiteà de Thcodttlfe Lfe ordiiniba£jii$mi cl De Spii iiu Sando.
33 CilARLËAIÀGNE
On a, n;ous le savons, contesté rauthenticité de ces livres. Noor-seuleineat on a pas YOiiiiL qu'ils fusseiït de Charlemagne ; on a même osé préteiEdre qu'il» avaient été £a^ biiqués au xvi* siècle par quelque disciple de Calyîn« Jtais les disciples^ de Calvin n'étaiient
pas de SI adroits faussaires. Los Lwres Carolins
ont été' certainement composéa par lee ordres de Charlemague, avec son concours, sous sa dictée^ ; il y a. plus-; il s'e^t laaiontré jaloux d'en être nommé Tautecir et les a publiés sous sa responsabilité. C'est ce que nou<8 apprend mnt une lettre du pape Adrien aceusant réception de l'envoi de cesf livres, les actes du eonciie' de 835, et le téiû^nage d'ffiiH^ mar*.
« Mais, comme le fiût judicieusement obaeiv
ver M. Ampère, l'œuvre véritable du grand mporeur ne se compose pas seulœient des.
livres qu'il a écrits ou ordonné d'écrire; elle se compose surtout des institutions qu'il a
fondées, des écoles qu'il a ouvertes..., de tout
oe qu'il a £ait poujr la civiliaation et 1^ lumières, daxts un temps de barbarie et de tu*
1 M. Ampère, Jiist, UUér, de la Ftanee- awuU k xii* siécîe, 1. m, p. î)3.
> Uùt. lUlér. de la FnmeeyU lY, 4ia.
nèbres ^ » Nous n'ayons pas à rechercher bien
loin les preuves du zèle qu'il mit à j opulariser les études Ubérales : ces preuves se rencontrent à chaque page dans le recueil de ses actes publics. Un chanoine de l'église de Paris, Jean de Launoy, a fait, sur les fondations littéraires de Charlemagne» un traité spécial où Tabondance des faits rend toute démonstration superflue Désignerons-nous avec ce docte chanoine, avec les auteurs de YHUtaire littéraire de la France ^, toutes les écoles ouvertes, par ses conseils ou par ses ordres, auprès des églises cathédrales ou dans les monastères de Tune et de l'autre France? Ce serait un long détail: il nous suffira de mentionner, parmi les plus célèbres, après l'école du palais, les écoles épiscopales de Lyon, d'Orléans, de Saint-Denys, et les écoles claustrales de Saint-Martin de Tours, de Fulde, de Fontenelle, d'Aniane et de Corbie. Partout où ses ordres fiirent exécutés il y eut une école, où, suivant le témoignage formel d'Ansegise, les fils des serfs aussi bien que les fils des hom-
' M. Ampère, HitL Utt. awmtU xii* $ièele, t. HI.. p. 54. * Ik cMrwrUnu $eliol($ aCaroh Magno fundalU, a J. Lau* noio.
' Tome IV^ introduction.
3& GHARLEMA6NE
mes libres, mgênnorum et servarum filii, furent
invités à venir étudier , sur les mêmes bancs, la grammaire, la musique et Tarithmétique. Nous n avons fait , que restaurer réoole primaire : Gharlemagne l'avait inventée*
Ce qui TafiGLigeait par-dessus tout, c'était
l'ignorance des clercs, et il n'eut ncii plus à cœurque d'y porter remède. Il éorivaitaux chefs spirituels des évêchés et des. monastères qu'ils devaient joindre à la pratique des règles canoniques toutes les études qui contribuent au développement de rintelligenee, et il s'eilbrçait de leur prouver que le travail de l'esprit ouvre les voies du ciel comme les morlifioations et la prière. C'est plaire à Dieu, disait-il^ que de bien vivre ; mais c'est lui plaire encore que de bien parler. N'est-ce pas, en effet, le traiter avec irrévérence, que de réciter ses louanges dans un discours plein de dissonances barbares? Un langage correct et pur doit lui mar^
^quer bien plus de respect. Les lettres sacrées sont, d'ailleurs, riches d'ornements littéraires; les tropes, les ûgures y abondent : et qui pourra se flatter de comprendre tous ces artifices de la belle diction, s'il n'a pas étudié les anciens auteurs qui professent l'art d'é-
ET SA coca 35
crire ^ ? C'était ainsi que Gharlemagne, par des
raisonnements subtils, intéressait la piété des moines au progrès de leurs études. On riyali* sait de zèle pour lui }jUire ; et cependant il n'était pas satisfait. Qu'il lui tardait de voir paraître de profonds docteurs, d'autres Pèrts dèrÉglise 1 « Âh 1 disait-il un jour, si j'avais seulement autour de moi douze clercs instruits dans toutes les sciences, comme l'étaient Jérôme et Augustin ! » (Tétaient ses auteurs préférés. Alcuin, l'entendant tenir cet étrange discours, ne put se défendre de lui répondre : « Quoil le créateur du ciel et de la terre n'a pas fait d'autres hommes semblables à ceuxlà, et vous voulez en avoir une douzaine ^1 » £n effet, le vœu de Charles n'était pas modeste.
Une des réformes qui Toccupèrent davan^
tage fut celle du plain-cliant. « Il avait fort à cœur, dit Mézeray , cetu chanlerie. » Aujour* d'iiui même que de débats a provoqués la différence des usages liturgiques, et au prix de quels efforts a été obtenue l'abrogation des
* Voy. une lettre circulaire aiiressrc par Charli^raacne nux évêques et aux abbés de la (iaule : HislorLns de France (Uoia liotH quel), tome V, page 621.
* Le moiae de i^aiut-liuli, Des faits et g 'sles, L\ ie i.
36 CHAaLEMAGNS
coutumes locales qui s'écartaient de Tordre romain! Au temps de Charlemagne il y avait biea d'autres dLvergeaces : toutes ou presque toutes les églises observaient des rits particuliers. Pépin avait déjà fait quelques efforts pour corriger cela ^; mais il n'y avait guère réussi. En Tannée 787, pendant les fêtes de Pâques, une vive dispute s'éleva devant le roi entre les chan* très romaiu5«fet les cliantres gaulois de sa chapelle. Les Gaulois vantaient Texcellence de leur méthode : les Romains s'emportaient contre eux, déclarantqu'ils avaient altéré toutes les anciennes pratiques, tandis qu'on suivait fidèlement à Rome les règles dictées par saint Grégoire. Comme leur querelle ne finissait pas, le roi dit à ses chantres : « Ou faut-il, à votre jugement, aller chercher Teau la plus pure, à la source ou dans les ruisseaux? — A la source 1 dirent-ils d'une seule voix. — Retournez donc, répliqua Charlemagne, à la source de saint Grégoire ; car il est manifeste que, les uns ou les autres, vous avez corrompu le chant ecclésiastique. » Et il envoya demander au pape des clercs disciplinés à la bonne écolo et capables de lormer des élèves. Ainsi fut
> Ficury, UUioirt ecclésiastique, livre XUII, ch^p. xiv*.
opérée , suivant le moine d'Angouleme , la grande réforme du plain-chant dans toutes les églises de Tempire. Mais tel n'est pas le récit du moine de Saint-Gall. Celui-ci raconte que les clercs envoyés par le pape étaient, comme tous les Latins, envieux de la gloire des Francs, et qu'au lieu devenir loyalement remplir la mission qu'on leur avait confiée, ils se concertèrent, à peine sortis de Rome, pour augmenter la confusion qu'ils devaient faire disparaître. Distribués par Gharlemagne dans ses villes principales, ils enseignèrent les uns et les autres les pratiques les plus diverses, jurant tous que c'était le vrai chant grégorien. Et cette fraude ne fut pas sur-le-champ connue. Alors on ne voyageait guère, si ce n'est quand on servait sous les enseignes du roi. Les évôques résidaient dans leurs évechés, et les abbés ne quittaient guère leurs abbayes. C'est Cliarlemagne qui le premier, suivant le moine de Saint-Gall, découvrit la coupable manœuvre des clercs latins^. Les ayant entendus à Metz et à Trêves, à la fête de Pâques, il fut surpris, Tannée suivante, de voir célébrer la même fête, à Paris ou à Tours, sur un mode tout à fait différent. Ayant donc averti le pape, il reçut de lui cette réponse : « Si je vous
rs CHARLEMAGNE *
envoie d'autres clercs, ils feront comme les premiers, aveusrlés par la même envie. En- Toyez-moi plutôt deux hommes do race gauloise, capables, honnêtes et discrets, et, s'ils se comportent ici de manière à ne pas faire soupçonner qu'ils vous appartiennent, on les rendra bientôt d'une habileté consommée dans tous les secrets du plain-chant. » Cest le con* seil que suivit Charlemagne. Revenus de Rome, les deux clercs gaulois furent placés l'un à Metz pour l'Austrasie, l'autre à Soissons pour la Neustrie : tous les anciens antiphoniers leur furent soumis, et ils les corrigé^ rent. Ainsi l'on apprit en France la note romaine. Cependant il parait qu'après avoir reçu les principes, on fut longtemps encore sans en faire bon usage, la voix rude des Francs ne se prutant guère aux cadences lieuries de la modulation latine ^.
Les historiens nous parlent d'une bibliothèque formée parCharlemagne. Il avait rassemblé dans son palais, sur le rapport d'Eginhard, une grande qmfUité de livres ^. Ce sont des termes
* Voy. Lebefif, Dissertât, sur Véfal des sciences du temps de Charî., Paris, 1737; et M. F. Monnier, AleuM el ton tn/lueitos» p. 159 et suiv.
* I Siniiliter et de libri^, qiiorum inagnam iu bibliotheoa sua copUm eongregavit. » Vila Caroli imperalorU, cbap, xxxiii.
ET SA COUR ao
qu'il faut interpréter dans le sens le moins large. DéjàPepin avait réumplusieursyolumes,
présents du pape Paul P"*: un antiphonier et un. responsal, quelques traités d'Aristote, les livres attribués à Deny s TAréopagite, et d'autres
ouvrages que nou^ m &mnom ix>nye]]iablemant désigner en reproduisant les titres vagues que leur ilonne la lettre du souverain pontife. Charlemagne augmenta ce premier fonds:
niai^ telle était alors la rareté des livres, qu'il ne put certainement» malgré tout son zèle, fonner une vaste bibliotiièque. Pourquoi ne nous a^t-on pas conservé Tinventaire de ce trésor? Combien de recherches nous épargnerait la possession d'un si préoieux document? Charlemagne ordonne, dans son testament, que ses livres soient vendus, et que le prix en soit distribué auxpauvres.Cefut une libéralité bien mal eintendue.
Le très-glorieux empereur était donc luimôme, pour son temps, un lettré. Tout ce que nous venons de rapporter le témoigne. D'autres Mis vont nous apprendra qu'il n'avait pas moins de goût pouirles arts.
Il faut bien reconnaître, au risque d'offenser l'ombrageuse humeur de quelques anti* quair^es, que les arts n'étaient pas, en ce
temps4à, pratiqués par des mains très exercées; il est pareillement incontestable que les produits de ces arts novices, pour ne pas dixe barbares, étaient peu variés. Charles avait fait orner ses palais^ et surtout le palais d'Âix-la- Chapelle, de meubles ciselés ou sculptés; on y voyait aussi des ustensiles domestiques en or et en argent, rehaussés de pierres alors précieuses, devenues, pour la plupart, d'un vil prix. Divisés par son testament eu vingt et une parts, ces objets furent, à sa mort, envoyés aux vingt et une métropoles de l'empire ^. La plus riche décoration de sa royale demeure parait avoir été une table d'or, formée de trois cercles et présentant l'assemblage de trois boucliers réunis, sur laquelle étalent iSigurés en relief, en des espaces distincts, les contours de la terre et rimage des diverses planètes ^. Louis le Débonnaire conserva cette précieuse relique ; mais Lothaire la &t rompre en morceaux, à l'approche de ses frères, pour en distribuer le métal à ses partisans. Deux autres tables d'argent, toutes deux d'un grand prix, représentant la ville de Gonstantinople et la ville de Rome,
* Ëgînbsrd, VUa CaroU imperaiorti, ebap. ixziit.
* Viia CaroU imjferaiùrii, chap. xxxiii. ^ Anmlei de iaùU Vertia, dans les BUtùr^ d$ France, tome VU, page 61.
furent attribuées par le testament de Charle-
magne àlabasiliquede Saint-Pierre et à Téglise cathédrale de Ravenne ^ Ces renseignements nous font déjà connaître que Cluulemagne, malgré la noble simpUoité de ses habitudes, avait pris soin d'introduire à la cour d'Occident quelques élégances de la vie orientale.
On va le voir maintenant employant toutes les ressources de sa puissance à décorer de splendides monuments sa YÎlle d'Âix*-la-Ohapelle.
Il se proposait d'élever en ces lieux une basilique plus vaste et plus magnifique que tous € les ouvrages des anciens Romains.
C'est ainsi que s'exprime le moine de Samt- Gall , confondant , comme il nous semble, les Romains et les Grecs. L'entreprise était ambitieuse. Pour la conduire aux meilleures fins, Charles appela de Tune à l'autre frontière de ses domaines des maîtres et des ouvriers en tout genre , et mit à leur tête un abbé qui passait pour habile architecte.
Mais c'était aussi, comme on va l'apprendre, un habile fripon. Les travaux degrosse maçonnerie étaient alors exécutés à la manière antique.
* Eginhurd, VUailmraU imperatorit , chKfi^ xx&iti.
43 GHARLEMAGNB
Les comtes ou leurs vicaires enlevaient au sol
natal les ouvriers des champs, et les transportaient par brigades aux lieux désignés par le roi. Ainsi, le trésor royal n'avait pas à payer le travail de ces pauvres gens; ils étaient serfs, et devaient par conséquent employerleurs bras à toute besogne qui leur était commandée.
Toute la charge de ces travaux était donc, en réalité, supportée par les propriétaires du sol, obligés de négliger laculture de leurs doinaines lorsqu'ils envoyaient leurs serfs travailler au service du roi* Or, voici le marché que faisait avec eux Tabbé chargé de construire la basilique d'Aix-la-Chapelle. En l'absence de l'empereur, il les affranchissait de la corvée, à prix d'argent, et leur restituait teurs hommes, aocablant ensuite d'un surcroit de labeur les malheureux qui n'avaient pu faire payer leur rançon. « Il avait amassé par cette fraude, suivant le moine de SaintTGall, une incalculable quantité d'or, d'argent, d'e vêtements de soie. Les objets de peu de valeur étaient suspendus dans sa^îhambre ; il a-vait cadïéles plus précieux dans des coffres et des écrins, » Mais ce crime devait être puni parle ciel. Un incendie s'étant déclaré dans sa maison, notre abbé courat à travers les flammes au dépôt de ses ri-
chesses, et fat écrasé par une poutre, tandis
qu'il chargeait à la hâte ses épaules des coffres les loieux garnis ^.
Les chroniqueurs ajoutent d'autres légendes au récit de cette fondation ; mais toutes n'ont pas un égal intérêt, et il nous importe moins de les reproduire, que de représenter Charlemagne considérant comme une d< s grandes aHaires de son règne la .construction et la décoration de la célèbre basilique. Sur tous les autels, sur tous les murs intérieurs, brillaient l'or et Targent : ici de somptueux candélabres ; là des portes d'airain massif; plus loin, des colonnes de marbre et des pavés de mosaïque, opulentes dépouiiies du palais des rois lombards, envoyées deRavenneparlepape Adrien; partout un luxe encore inconnu de vases d*or, et une si grande quantité de vêtements .sacerdotaux, « que les portiers eux-mêmes (curieuse remarque d'Éginhard), les portiers, qui sont les derniers dans Tordre ecclésiastique, n'avaient pas besoin de se vêtir do leurs habits particuliers pour exercer leur ministère ^. )► Tous les artistes de Tune et de l'autre France»
^ Dei f<Uti el gettes âe Charlet le Grand, par le moine de Saint* Gall, livre I.
' VUa Caroli imperatoris, chap. xxvu
U GiiAiiLEiM ACNE
tous les illustres étrangers avaient été chargés de composer quelque pièce de ce vaste ensemble. Tels sont les détails qu'on nous a trans* inis sur cette fondation. Ils sont incomplets, et nous le regrettons. Ce serait assurément un des chapitres les plus curieux pour riiislnire de notre architecttire, qu'une description delà basilique d'Aix-la-Chapelle, faite au viii** siècle par un observateur compétent.
Lafondation du palais d'Aix-la-Chapelle fut encore un des grands travauxde Charlemagne.
Il en fit bâtir deux autres également célèbres au moyen âge, le palais d'Ingelheim et celui de INimègue, sur le Vahal. S'il iaut en croire le poète sazonS les marbres transportésde Rome et de Ravenne auraient aussi trouvé leur place dans les constructions d'Ingelheim. On parle encore du pont qu'il fit élever sur le Rhin, près de Mayence. Cependant il ne dura guère.
C'était un pont de bois, de cinq cents pas de longueur^, dont les arches avaient pour assises, au milieu du fleuve, de vastes amas de pierres, que le poète saxon appelle avec emphase de
Poeto} Saxonici Annales, dans le Recueil de dom Douquet^ tome V, paue 180.
* Ëginhard, Vila Caroli imperatoris, çUap. xvii.
£T SA COUU 45
grandes collines, co/to ingcntes^. Ce pont fut construit, nous ditle moine de Saint-Gall, avec le concours général et régulièrement ordonné detoute l'Europe. Ducs, comtes, évêques, abbés avaient été sommés par lettres expresses d'cu- Yoyer successivement tous les hommes valides de leurs domaines à l'atelier, au chantier du roi^. Ils fournirent même, outre la maind'œuvre, les bois, les pierres, tous les matériaux. C'était une contribution prélevée sur leurs bénéfices ecclésiastiques ou civils. Mais Ckarlemagne eut la douleur de voir disparaître le pont de Mayence dans un incendie. On rai)porte que d'audacieux larrons s'étant précipités sur un navire chargé de marchandises, ce navire prit feuduraut le pillage, etqueles flammes, ayant gagné le pont» Tembrasèrent tout entier^,
Charlemagne li^slAtear.
Un roi d'un aussi grand esprit, qui savait si bien distinguer, en toute occasion, les choses
* Poetoî Saxonici Anmiles, duM k iiecueU cité, tome V, p. 183.
* Pe* faits et yettes, livre I.
* Jbidtin,
45 GUÂRLEMAGNfi
qu'il fallait conserver et celles qui réclamaient de promptes réformes» ne pouvait manquer d'être un législateur éclairé. Le recueil de ses Capitulaîres, formé par le docte Baluze, n'est pas seulement un monument liisloiique ; c'est encore un code digne d'être mis en parallèle avec ceux des empereurs romains. Il faut assurément tenir compte de la différence des temps. Nous n'hésitons pas à reconnaître que le code de Justinien est une œuvre mieux entendue, mieux composée : mais on remarque que Justinien ne fit guère que rassembler en un seul corps des lois déjà promulguées, ou consacrer des cliangements introduits dans la pratique de la vie civile chez un peuple vieilli, chez un peuple éclairé de longue main par les leçons des philosophes et des révolutions. Le code de Charlemagne, dicté pour des nations encore barbares, est, au contraire, plein de nouveautés. L'empereur n'est inspiré que par sa justice, il n'est conseillé que par sa sagesse : en toute chose, il précède les jurisconsultes ; il devance même quelquefois les mœurs et Topinion, loin de subir aucune contrainte. Tel est le caractère des ordonnances de Ciiarlemagne ; et, pour les apprécier convenablement, pour rendre un équitable hommage à la droite raison
de celui qui les a faites, il faut toujours le considérer au centre de son empire, constituant, en quelque sorte, Texistence civile des peuples en nombre infini que la conquête avait rendus ses sujets ou ses tributaires. « On voit dans les lois de ce grince, suivant la judicieuse observation à§ Montesquieu, \m esprit de prévoyance qui comprend tout, et une certaine force qui ' entraîne tout. » Oui, Ton y voitcela clairement; et cette prévoyance générale, cette force entraînante, sont les marques d'une puissante initiative. Mais, d'autre part, comparant Char* lemagne à ses sujets, l'abbé Mably le félicite d'avoir su composer avec leur rudesse, et de n'avoir jamais été « sage qu'autant qu'il le fallait pour être utile. » C'est, en effet, en cela qu'il fit preuve de la plus grande sagesse. Ou signale des contradictions, ou, du moins, de notables différences entre quelques-unes de ses lois : il eôt été bien téméraire et bien malhabile, s'il eût prétendu soumettre à la même discipline tant de peuples d'origine et de mœurs diverses. On enseigne aujourd'hui que l'art de bien gouverner consiste à tenir une voie moyenne entre la conservation et le progrès.
Charlemagne avait appris cet art sans études, en ne consultant que sa droite raison. Il est le
4S CHARLËUAGNE
type parfait du réformateur modéré et du conservateur éclairé. « Homme double d'esprit, liomain et Germain à la fois, » comme le représente avec tant de vérité M. Augustin Tliierry *, il ne fut jamais ni trop germain ni trop romain. Et cependant il réussit, en définitive, à latiniser, c'est-à-dire à civiliser la Germanie, On a fait observer avec raison que c'est là sa plus belle gloire ^. Les conquérants n'ont pas, hélas 1 manqué dans l'histoire du n.oridc; mais combien v a-t-il de ces illustres ravageurs de terres de qui Ton puisse dire»
dix siècles après leur mort: « Le mouvement qull a imprimé* dure encore ; la lumière qu'il a rallumée ne s'est jamais éteinte, et ne s'étein* dra qu'avec le £oleiPî »
On remarque qu'il fit beaucoup de règlements pour radministration de la justice. 11 ne pouvait être trop occupé de contenir l'esprit turbulent, dominateur et oppressif de ses comtes, de ses intendants; il ne pouvait être trop jaloux de protéger les pauvres gens contre leurs violences et leurs exactions. U aimait, d'ailleurs, à rendre lui-même la justice, et
* Redis des temps mérovingiens, tome î, page 273. < M. Ainpùro, Hi$l, iiiUapafU leui" siècle, 1. 111, p. ^ ^ JUid . , \\. 5').
soUicàtaity au lieu de les repousser, le^ appels que, de toutes les parties du royaume, on faisait à sa juridiction. Les oi&ciers du palais devaient, par ses ordres, aider de leurs conseils les gens qui venaient dénoncer un méfait commis sur leurs personnes ou sur leurs biens : c'était une des obligations de leur charge que d'accueillir tous les suppliants, de les traiter d'une manière convenable, de recevoir ou même de rédiger leturs requêtes*
Une chronique raconte qu'il avait fait suspendre une cloche à la porte de son palais ; que tous ceux qui voulaient former appel à sa justice sonnaient cette cloche, et que le roi, suffisamment averti, les recevait et leur donnait audience ^
Tous les jours Cbarlemagne jugeait quelques causes,, La nuit même, car il avait l'habitude de se lever et de s'habiller plusieurs fois durant la nuit, il faisait introduire dans sa Cambre des plaideurs de toute condition, les priait d'exposer leurs griels mutuels, et se prononçait, connue en plein tribunal, -sur la question en litige^. Mais de là résultèrent d'assez graves inconvénients. Encourager ainsi les
* M. fîaslon l'Aris, Ilisl. pcè'iijuc lU' C!un'ïrm(ignp, p. Ju'i* ^ Kgiubard, VUa Cai oU imperaioi Uf chap. wiv,
ao CllARLEMAGNE
appels à la justice royale, c'était déconsidérer
les juridictions subalternes, et bientôt Charlemagne eut tant de procès à revoir qu'il ne put sufîire à cette immense besogne. Les officiers du palais» voyant cette aâluence de plaideurs, élevèrent autant qu'ils le purent le salaire de leurs services : cependant ils n'éloignèrent ainsi que les misérables, et le nombre des appelants ne cessa pas d'être excessif. C'est pour le diminuer que Charlemagne, par une ordonnance de l'année 802, institua les cours de justice provinciales, où siégeaient, sous la présidence des délégués royaux, missi dominicif les évôques, les abbés, les ducs, les comtes, les avoués des églises, les vicaires des comtés.
Ces assemblées examinaient, décidaient toutes les affaires des provinces : pour être de véritables parlements, il ne leur manquait que la permanenca. Leur occupation principale était d'entendi e les plaideurs mécontents, de réformer les sentences iniques, de censurer la conduite des magistrats négligents ou coupables. Les comtes remplissaient dans ces assemblées les fonctions du ministère public.
Il est, d'ailleurs, reconnu ^ que le premier
' M . Angastin TMerry, RécUt d$s Umpi méravin^nt, tome I,
ET SA GOVH 51
établissement d'une justice régulière , uni-
foiiuc, dans les villes et hors des villes, fut l'ouvrage de Charlemagne. C'est par lui que furent institués en tous lieux ces tribunaux de scabinSj choisis par le comte» par le missus dominicus et par le peuple, qui jugeaient les moindres causes, et osaient quelquefois se comporter avec indépendance à l'égard des favoris du prince. Grande réforme, qui semble peut-être, au ix* siècle, une œuvre prématurée! Cependant Charlemagne ne manquait jamais de prudence, et tandis qu'il établissait partout, dans la même forme et sous le même nom, cette multitude de corps judiciaires, il enjoigiiait aux scabins de juger les personnes qui comparaissaient devant eux en observant ]es formes de la loi sous laquelle ces personnes étaient nées, la loi romaine, la loi salique et la loi gothique. Ainsi l'unité se conciliait avec la diveisité ; ainsi Tordre ne dégénérait pas en tyrannie ; ainsi le progrès s'opérait en ménageant les traditions.
Cl]Aai.£MAGNE '
Charlemagne conquérant.
Il ne nous reste plus à considérer en CharlemagAeqfie l'homme de guerre, le conquérant.
On ne peut nier qu'il ait eu l'ambition d'agrandir son territoire, et que, pour satisfaire cette convoitise, il ait peu respecté les droits d'autrui. Il n'est guère contestable, d'ailleurs, que, pour alTurmir ses victoires, il ait versé beaucoup de sang. Quand la plupart des historiens ne nods parleraient pas du massacre des quatre mille Saxons, envoyés au sombre abîme pour consoler les mânes des Francs morts en les combattant, on apprendrait assez combien la politique de Cliarlem«,gne fut impitoyaJble en lisant les articles du Capitulaire de Paderbom *. Ce nfest pas ici l'esprit de vengeance qui dicte des arrêts de mort ; c'est le roi chrétien, qui, dans le recueillement du cabinet, en la présence des conseillers de son règne, et sans doute après les avoir consultés, édicté la
* Pcrtz, Mvnum, Germaniu', t. W, p. 4S.
peiae qui sera subie par les Saxous surpris avec ou. sans asmesy mais* qui^ tenant à leurs dieux païens, refuseront le baptême. Ces hétérodoxes obstinés seront tous passés par les ai^ mes ! Telle était la méthode employée par le graftd Parles pour faire des conversions** Qu'on la coudamne ; assurément nous souscrirons sans'hésiter à cette condamnation. Cependant pout-on exiger que le fils de Pépin n'ait été ni de sa race ni de son temps 1 11 y a bien, nous le savons, un Cbarlema^e philosophe, un Cbarlemagne encyclopédiste» formé par les leçon» de Aliember* et de Fréd^c, qu'on nous dépeint a^i«an£ to jH»iit7oir ar6i/rotr0l(wjioMrs /tfiuttfif princêê^ et reconnaissant, proclamanit, à Taurore du ix" siècle» ha droits impreseripUbkB de fkamme qmétitimU tenièét dm^VoMi ^ : mais cet étrange personnage a vécu dans Timagination desr rhéteurs, et non pas- aan» This* toire. Charlemague fut aussi laoïle, aussi accommodant que devait l'être l'homme le plus éclairé, et, conséquemment, le ifioins passionné de son temps ; il montra plus d\uie fois, en de solennelles circonstances, qu'il savait pardonner et même oublier : mais avec les idées mo*
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demes qu'on lui prête, loin d'agrandir son
territoire, il eût perdu bien vite l'héritage de son père ; loin de porter la terreur salutaire des armes chrétiennes jusqu'aux limites de la Saxe, de la Moravie, de la Poméranie, jusqu'aux frontières humides des farouches Danois, il eût ouvert aux envahissements de la barbarie et la Gaule centrale, et Tltalie, et Rome elle-même. Ces sanglantes hécatombes, qui révoltent à bon droit notre conscience, n'ont pas causé la plus légère émotion aux anciens annalistes ; ils ont parlé tous de ces troupeaux de victimes offertes à la sécurité de Tempire et de la religion, et cela ne les a pas du tout empêchés d'appeler Charlemagne le très-*magnanime et très^clément empereur.
Quant aux romanciers, interprètes plus naïfs encore du sentiment populaire, ils ne trouvent jamais que l'histoire offre assez d'hécatombes à la grande piété de Charlemagne. Aussitôt que le terrible chef des Francs rencontre, dans les romans, un des paladins ennemis, il lui crie : « Fais toi chrAienner^ ou je f arrache l'àme. » On compte, dans la chronique du faux Turpin , plusieurs armées de trois cent, quatre cent mille Sarrasins, que Charlemagne ou ses preux massacrent sans délibérer, et, comm^ il
ET SA COUn C5
semble, en toute justice, quand leurs chefs ne montrent pas assez d'empresiseopient à demander le baptt'me. Enfin, l'Eglise elle-m^mc a célébré maintes fois en prose» en vers, et dans tous les rhythmes, ces divers massacres, soit réels, soit imaginaires. Voici une des séquences de Toffice de saint Gharlemagne, tirée d'an rituel de Zurich :
Hie est Christi mikt fortis;
Hic inviclae dux cohort s,
Decem sterait millia; Terram purgat a lolio, Atqtie metit enm gladio
£x niesi& zizania '.
Laissons un instant les griefs de notre tolérance religieuse et de notre mansuétude internationale, pour ne voir dans Gharlemagne que le triomphateur des Huns, des Saxons, des Baïvares, des Sorabes» des Moraves, des Esclavons, des Lombards, des Sarrasins, des Corses, etc., etc., promenant de Tune à l'autre ûontière de l'Europe des armées cent fois victorieuses, et semant en tous lieux les germes altérés, mais encore vivact.s, de l'antique civilisation, transmis aux Francs occidentaux par les peuplades gallo-romaines. Il n'y a pas
^ lUlptriti.CaroluiMajnui, edente J. Casp. Crcllio, p. 42.
CHAaL£MAGN£
beaucoup de noms dans l'histoire que la fortune des batailles ait favorisés autant que le sien; il n'y a pas un autre de ces heureux ^conquérants, si ce n'est Ale:tandre, qui ait des titres égaux à la reconnaissance et à l'admi- Tatîon des peuples. Encore peut-on douter qu'Alexandre ait connu sa' mission, lui qui ^vait combattu Tlieliénisme dans la Grèce avant de le transporter en Asie?; tandis que Gharlemagne, constamment pénétré de la grandeur de son rôle, s'est montï^é dans tous las temps, dans tous les lieux, le ferme vengeur de la civilisation latine, l'apôtre guerrier de la religion chrétieuiie, identifiant l'une et l'autre avec un remarquable instinct de revenir.
Voilà riiistoive sommaire de sa vie. Nous
n'avons pas, il est vrai, raconté ses miracles ; mais puisque personne n'y croyait déjà plus au XV® siècle (comme nous l'assure Robert Gaguin, général des Mathurins et bibliothécaire de Charles VIII, homme de grand savoir et de grande foi, dont l'autorité ne peut être suspecte à l'Église ne nous serart-il pas permis de partager cette incrédulité tradi-
* iSicaron, Hommes illustres, tome XLill.
tionnelle? Bollaadus arecuieilli avec le plus grand soin toutes les fables qui se rapportent à r hagiographie de Charlemagne. C'était son affaire. La nôtre est de distinguer Tinvention de la vérité, dans les sagas héroïques et dans les pieuses légendes dont Charlemagne est le héros. Cependant ne fat-il pas mis au nombir^ des saints T II le fut, il est vrai. Frédéric Barberousse l'a fait canoniser par un antipape de son obédience, PaseaMII, et Louis XI introduisit ensuite dans le calendrier gallican ce bienheureux de fiibrique suspecte* Avec quelque peine, il est vrai. L'empereur Frédéric rayait honoré de la triple* couronne ; il l'avait appelé confesseur, apôtre et martyr: « Bien qu'il n'ait pas péri par le glaive, avait écrit Frédéric dans un diplôme mémorable, ses combats périlleux et sa volonté constante de mourir pour les incrédules^ l'ont fait martyr. » Cependant il déplaisait à beaucoup de gens en France d'adopter ce martyr-là, quand Louis XI ordonna de célébrer pailout le jour de sa fête, sous la menace de la peine de mort*. Un tel roi ne menaçant pas en vain, surtout lorsqu'il s'agissait des aiTaires de la rtxigion, on
< M. GdSlon Pûris, HUl. poét., p. 65.
obéit. N'agitons pas de nouveau cette question. Elle est des plus graves, des plus difficiles. Vous qui tenez pour les miracles de Charlemagne, êtes vous certain seulement de sa foi? Voici un docte théologien, Chrétien Nifanios, qui vous démontre et vous démontre encore, en deux écrits spéciaux, qu'il était luthérien, et de la confession d'Âugsbourg ^ ; tandis que Jean-Henri Heidegger soutient, dans ses Dimrtaliones sdectœ^ qu'il était calvi* niste. Qu'il ait été calviniste, luthérien, qu'il n'ait pas été canonisé dans la bonne forme par un pape légitime, laissons-le néanmoins dans le paradis, puisque Dante Ty a vu non loin de Josué et du grand Macchabée :
Gosi per Garlo Ifegno e per Orlamio Doo ne scgui lo mio atteiito sgttardo,
Gomm' occhio segue suo fulcon volaDdû ' ;
laissons-le au nombre des saints, puisque l'Église chrétienne n'a jamais rencontré sur au-
* Tels sont los lil r«»s des deux traités de Nifainus : Ostensio quod Carolus Majnus in qunm jiîurimis fvlci artieulit formaliler no}i fu rit pnpista, Francfort, i670, in-8, et Carolus Mmjaug exkili'.tus confeisor m italii evangeUcœ in Auguilana confoiwiâ, Fraricfurt, 4079, in-8.
* ParadUo, cUiUit xvui, str. 15*
cun trône, depuis Constantin, un serviteur jjIus fidèle, plus éclairé, et dont la puissante main ait répandu sur elle plus de bienfaits.
Gaillard Fappelle le génie tuiétairâ du ehristia^ nisme : c'est une locution de rhéteur ; mais elle exprime avec emphase une idée juste.