SOI CHARLEMAGNE
Voici les surnoms sous lesquels les maitres
et les principaux disciples de cette école avaient pris rhabitude de se désigner. Charlemagae était appelé David; Gisèle, sa sœur, Lucie; Gisèle, sa fille, Délie; Rothrude, Colombe; Liutgarde,4i'a; Angilbert, Homère; Alcxxm, Flaccus ; Théodulfe, Pindare; Riculfe, Damœtas; Ëgin* liard, Beseléel; Ricbod, Macaire; etc. Nous ne comprenons pas toutes les allusions que ces noms renferment. Maîtres et disciples avaient un goût très-prononcé pour les jeux d'esprit. A cette preuve il nous serait facile d'en j oindre d'autres.
Tous les maîtres de Técole du palais étaient des étrxtngers. « Avant Gharlemagne, ainsi s'exprime M. Ampère, presque tous les pays de l'Europe occidentale étaient plus avancés que la France, et, on peut le dire sans vanité nationale, un tel état de choses était une véritable anomalie dans l'histoire de la civilisation. Il en fut pourtant ainsi à T époque de la barbarie et de la décadence mérovingiennes.
Alors la France fut éclipsée par TEspagne, par l'Italie, par l'Angleterre. L'Ëspagne eut, au
siècle, Isidore de Séville. En Italie, après Boëce et Cassiodore, ces derniers représentants de l'antiquité, au moment où elle vient expirer
ET SA CÛUii 20^
au seuil des temps modernes, deux grands papes s'élevèrent, saint Léon et saint Grégoire» Plus tard, tandis que les ténèbres les plus épaisses couvraient la Gaule, l'Angleterre produisit Bède le Vénérable, célèbre par l'étendue de ses connaissances. La France n'avait rien de pareil *. » Charlemagne fut donc contraint d'aller cherdier au dehors des gens capables de seconder son intelligente initiative. On dit qu'ils vinrent au-devant de lui; mais ce qu'on raconte à cet égard paraît fabuleux.
Suivant le moine de Saint-Gall, quand Charlemagne tut pourvu de l'héritage paternel, l'étude des lettres était tombée partout dans un oubli presque complet. Le hasard amena d'Irlande sur les côtes de la Gaule deux Scots hommes profondément versés dans les lettres profanes et sacrées. Ils n'étalaient aucune marchandise; mais chaque jour ils criaient à la foule qui se rendait sur la place pour faire des emplettes : « Si quelqu'un désire de la science, qu'il vienne à nous et eu prenne, car nous en vendons. » Ils répétèrent si longtemps cette
1 HiiL lUiéraire de la Franeê avant le xii* tikU, tome UI» page 60.
* Le texte dit : • Duo$ Scotot de Hibemia, » c'est-à-dire deas Scots d*Irlande, qu*il ne faut pas confondre arec les habitants do
l'£GOâSO.
90ft GHARL£MAGNË
annonce, que des gens émerveillés, ou l^a croyant fous, la fireiit panpnir jusqu'aux oreilles du roi Charles. C!liarle& manda sur-techamp prè» de lui le» étrange» Tendeurs d'une marchandise alors inconnue, les priit en estime, les dota couTenablement» et nûk leurs mains la plus brillante jeunesse, les chargeant de riastrmre«. Tel est le récit du càrouiqueur; mais il n'est guère vrai3emblable, et les commentaires qu'y ont joints Vinouat deB^uvais €t Robert Gaguin le sont bien moius encore.
Nous Toyons en effet, en France» 4u tomps de Chaiiemagae, plusieurs savants venus d'Ir- ' lande» entre lesquels nous* pouvons désigner
Clément etDungal. Mais TxVngleterre, Tlispa-gne, ritalie fournirent aussi d'illustre»
très à récole normale de Charlemague ; et nous savons qu'ils vinrent en France à sa prière i son appel.
Alcuia.
Le principal régent de l'école du palais fut FAnglo-Saxon Âlcuin. Il était né l'année même
0& moTumt Bède le Vénérable» et U eut pour
maître Hechbert, disciple de Bède. La plus il^ lustre des éooles anglo^saxonneft était oelle de la ville d'York, établie près de la résidence Ix^^ bituelle des rois de Northmobrie* GonuDe toutes les autres terres incorporées à T^mpire romain, la Bretagne insulaire Avait subi le fléau de rinvasion barbare; et cependant le dépôt des tra^Ëtions antiques ayait été sooiaM altéré sur ces rives lointaines qu'au centre de Tempire* L'éeole d'York pouvait, au viii^ siè* cle, envoyer des maîtres du grammaire et de philosophie à Naples, à Bologne, à Eom.e même.
Toutes les sciences alors connues étaient enseignées à cette grande école. Alcuin célèbre en ces termes le mérite d'Elbert, un de ces maîtres, disciple et successeur d'Hechbert :
« Il abreuvait à toutes les sources de la science lés esprits altérés. Aux uns il enseignait les règles de la grammaire ; il faisait couler pour les autres les flots de la rhétorique. Il formait ceuxHÛ aux luttes du barreau, et ceux-là aux chants d'Aonie. Il leur apprenait, en outre, à faire résonner la flûte de Gastalie, à frapper d'un pied lyrique les cimes du Parnasse. Il expliquait encore Tharmonie du ciel, les pé^
d06 CHARL£MA6N£
nibles éclipses du soleil et delà lune, les cinq zones du pôle, les sept étoiles errantes, les lois des astres, leur lever et leur couciier, les mouvements violents de la mer, les tremblements de la terre, la nature de rhomine, des troupeaux, des oiseaux et des bétes féroces, les diverses combinaisons des nombres et leurs formes variées. Il enseignait à calculer d'une manière certain^ le retour solennel de la Pàque, et surtout il découvrait les mystères des saintes Écritures. 11 avait su ouvrir l'abîme de Tancienne foi ^. > On comprend que, sous la discipline de ce docteur universel, Alcuin ait bientôt acquis des connaissances très-diverses. Il le remplaça comme modérateur principal de récole d'York, et le fit oublier*
Alcuin se signala d'abord dans sa patrie ^ comme un habile interprète des auteurs sacrés» et il forma de bons élèves. Il était venu en Italie chercher le pallium de son archevêque, Eanbald, quand il fut rencontré dans la ville de Parme par Charlemagne« C'était en l'année 781 • Charlemagne n'avait pas encore eu Toccasion d'entretenir un docteur d'un aussi grand renom« En bien peu de temps il avait appris
* Alcuini Pœma âe Pontif» Eborae» eeel. Traduction de M. F* Dobnier : Akmn ei ion in^uence, p. 6.
ET SA COOR Îd9
tout ce qu'arvaieat pu lui transmettre les maîtres dotméd à sa jeunesse, 0I pour la première tois il se trouvait en présence d'un homme placé très-haut dans Festime des éTéqttes par la multiplicité de ses connaissances et l'autorité de son expérience académique : étonné de ce qu'il entendait, il ne négligea rien pour attirer . à sa cour tin si précieux petoonnage, et ses sollicitations afifectueuses triomphèrent des derniers scrupules d'Ateuin. Celui-ci termina
promptement l'affaire de son archevêque, et,
ayant obtenu la liberté de quitter son école pour quelque temps, il suivit Charlemagne dans la France ohentaie, accompagné de Sigulfe, de Fred^gîse, de Witzon et de quelques autres.
Ils commencèrent alors rétablissement de Té-* cole du palais. Quand cette première ardeur fut un peu calmée, Àlcuin se repentit d'avoir abandonné son évêque et soli roi^ Ayant donc reçu de Charlemagne la permis- Bion de repasser la Manche, il reparut à l'école* dTY ork et à la cour du roi de Northumbrie. Il revint cependant en France en 788.
Les écrits que nous a laissés cet illustre docteur ne nous penDdttent pas de louer son mérite littéraire. Nous devons reconnaître que^ malgré sa renommée, c'était an méchant
ilO CHAHtBUAGNE
poëte, un prosateur iacorrect et plus pédant
qu'ingénieux, un dialecticien très-inexpérimenté, un théologien peu subtil. Cependant il se faisait appeler rHorace de la cour *. Mais ce qui le distingue de tous ses contemporains, c'est le zèle qu'il mit à propager les études» & seconder les efforts des clercs de bonne volonté, à créer partout des chaires rivales de la sienne, enfin à faire doter des emplois les plus recherchés les meilleurs élèves de toutes ces écoles. Charlemagae avait, en 788, un minbtre des cultes; c'était Ângilramne : il avait, en outre, un ministre de Tinstruction publique; c'était Alcuin. Ne lisons pas les livres d'Alcuin ; soit I mais admirons-le dans ses œuvres administratives; et, puisqu'il a mérité d'être appelé le précepteur des Gaules, consacrons par le témoîgnagne de notre reconnaissance cette gloire qui vaut celle des lettres.
Alcuin fut richement pourvu par Gharlema^* gne. Cet étranger de noble condition, puisqu'on a fait remonter son ascendance jusqu'au dieu même des Scandinaves, le terrible Odin,
' (y est le nom que lui donne Théodulfe : Sit prœsto et Flae^ eus. Dans une de épitres à Angilb^rt, Alcuin lai«méiiie n'hé- ' site pas à prendre ce nom :
Doieifl Homère, preeor, Flacd tumt poets.
ET SA coua m
mais qui certes ignorait cette fabuleuse origine, ce simple diacre de l'église d'York réunit sous son autorité spirituelle et temporelle les abbayes de Ferrières, de Saint-Loup, de Saint- Josse-sur-Mer, de Saint-Martin de Tours : il possédait vingt mille serfs dans ses immenses domaines. Telle était sa puissance, teUe était sa richesse, quand il supplia le roi des Francs de le laisser partir et de distribuer ses béné* fices entre ses disciples préférés. Allait-il encore courir à travers le monde, pour justifier cet hémisticlic de son épitaphe, composée, diton, par lui-même : Famosm in orbe viaUHr? Il ne demandait qu'à prendre sa retraite au fond d'un monastère de l'ordre de Saint-Benoît, voulant achever sa vîe dans l'étude et le silence.
Gharlemagne lui permit d'aller à Tours. Il s'y rendit pour y fonder une école qui fut le modèle de toutes les écoles claustrales. U n'y tolérait pas la lecture des poètes profanes; lui qui s'était appelé Flaccus, lui qui avait osé citer dans une pieuse épître un des vers les moins chastes de Virgile S il défendait formellement à ses élèves de suivre son exem-
* Écrivant à Adalhard, abbë de Corbie, qui ne répondait pas exaclement'à ses lettres, il .cite ce ren :
iQveuics altum, >i te liic OasUdit, Aie&in.
m CriAULEMÂGNE
pie et de 9êuiUer Ie«r ifiémoire de Gést>éûiîiiis-
eences * : mais à peiae savaient-ils écrire, qu'il imettait entre leorn ^aiâîiis les iexi^s sacrés, les
écrits des Pères, et ktor commandait de les copier. L'école de Tours Ikt une pépinière d'élé-^ gants copistes. Alcuin a célébré dans quelques vers leur travail et lem: mérite : « icû, ditril, vcne2 prendre place, vous dont la fonction est de traiKscrire la loi dîTine et les monuments sacres de la sagesse des Pères. Prenez bien gwde de mêler à ces graves discours quelque
propos frivole ; veillez à ce que votre main étoup^e ne commette pas quelque erreur.
Cherchez studieusem-ent des textes purs, afin que votre plume, dans son vol rapide, cille par le droit chemin. C'est un grand honneur que de copier les livres saints, et ce travail trouve sa récompense. î> Noiî pas sur la terre assurément, car la plupart de ces laborieux ascètes vifaient et mouraient pauvres, dans la plus profonde obscurité ; mais daais le ciel, les joies du Giel ^tant promises aust bons copistes»
comme le prix mérité de leur labeur. € il y avait, dit Gésaire d'Heisterbach, dans le monastère d'Arnisberg, de Tordre des Prémon-
* Vita Alcuini, ^ij^nïm^ pnctïxa.
très, coxxuue je le U^m d'uu religieux de cet ordre, un scribe nommé Richard, Anglais de nation. Il avait de sa main copié plusieurs livres, espérant recevoir dans les cieux la récompense de sa peine. Quand il quitta la vie, ses frères Tensevelirent à une place d'honneur. Or, vingt ans après, sa tombe fut ouverte, et * sa main droite fut trouvée si parfaitement conservée, si pleine de vie, qu'elle paraissait avoir été réoemment détadiée por le lér d'un corps animé ; et cependant tout le reste n'était que poussière. En témoignage^'nn si gnsaà mira»* cle, on montre aujourdlxui cette main au mo^ nftrtère d^Amisbex^ S » Puisque Dien troublait Tordre de la nature, pour témoigner combien â approuTait le* zàle dea hi^iks copistes, il ne pouvait laisser mourir, sans opérer quelque prodige en sa laveur, le chef renommé du wriptonum de Saint-Martin. Aussi trouvoînSi* nous dans une aneienne vie d'AIcnin, extraite d'uû niauuscrit de Sainte-Marie de Reims, une pi6>iise légende sur ïa^ m&tt de ce savant
homme. L'auteur de cette légende nliésite pas mécae à liû a4,trib«i6r des mirael.es* Il mourut le 4 juin 804, âgé de soixante sept
' Cxsai ius Heisterbachensis, lUmlT. Mir^cuL, lih. XII^ c. ^ i,vu.
ans. Joseph, évéque de Tours, fit ensevelir son
corps à côté de celui de saial Martin.
Clément,
Après Akuin, il faut nommer Clément THibernien. Les auteurs de l'Histoire littéraire de la France n'attribuent à maître Clément aucun ouvrage sauvé de Toubli : mais il en existe au moins un, qui sufRt pour donner la plus haute idée de son savoir, de son mérite ^ Helléniste habile, grammairien consommé. Clément, comme son nom l'indique, venait de llrlande, et rirlande était alors le lieu du monde où les sciences et les lettres étaient le plus en honne\ir. Elle doit envoyer à la cour de Charles le Chauve Jean Scot Érigène, le plus éminent philosophe que les Gaules aient connu jusqu'au XIII* siècle, c'est-à-Kiire jusqu'à saint Thomas ; homme d'un savoir vraiment extraordinaire^ car il le présente à nous sachant le grec et interprétant Platon avec la même liberté que le
* NoQS «Tons parlé de cet ouvrage dans nos SingulariUi lUsto» riques et littéraires, p. 23.
ET SA COUR m
plus enthousiaste des Alexandnns. Théodulfe s'est emporté plusieurs fois en véhémentes diatribes contre un certain Scot, qu'il ne nomme pas, mais qu'il désigne comme un des maîtres les plus accrédités de Técole du palais ^. On a longtemps supposé que cet illustre inconnu pouvait être Jeàn Scot Érigèiiè ; mais une critique plus scrupuleuse est venue détruire cette hypothèse ; Jean Scot Érigène ne parut en France qu'après la mort de Charleînagne. Notre sentiment est qu'il faut rappor* ter à Clément l'Hibernien les vers que Théodulfe a composés sur ce constant rival de sa gioiie. Assurément le portrait n'est pas flatteur : « Chose sinistre, faroudie ennemi, sinistre horreur, peste cruelle, etc., etc. » Observons, du moins, quelques traits de cette ffgure tracée par un crayon si grossier. Le Scot, le sot de Théodulfe {hie Scottus sottns) est un maître actif, vigilant, qui, l'oreille luverte, le regard attentif, la main prompte, ionne la leçon à ses écoliers, devant toute la
* Dans ses ren à Gharlemagne et à AngUbert ; Carminum lib.
A Bes dira , bu stis atrox, bébés borror, ^stts acerba, Litigiou iues, Fi s fera, gnade nefas,
Res fera, res turpis, res segnis, resque netanib, ikfi iuliniU yiU, res loimica bonis
CHÂRLËMÂaNE
cour, et nè leur épargne pa» les réprimandes. Jl sait beaucoup, on l'avoue ; mais on ajoute a larop grand désir de piraiire, et qu'il a tout appris pour engager sur tout quelque dispute *. Ce» reMeîgnemeuts doiToot être recueillis, quaud il s'agit d'un m^tre presque ovihlié. Le moiiia de Suiat-Gall mm en tmBêr
met d'autres qui n'ont pas moins d'intérêtr ornais Clément ooeupe le saooOsd rsiigi etr '«Charlemagne le premier.
« Après UU6 longue abaenoe:» dit te cbrcoûn ' -queur anonyme, le très-victorieux Charles, de retour dans la Gmle, se £t amaneo: les enfanta reni»aiax soizur de Clément, et voulut qu'ils lui montrassent leurs lettres et leuaps veors ; lea élèves sortis des elasses moyenines et inférieures présentèrent des ouvrais qui passaîmi) toute espérance, et oii se fidaaient sentir les pluiS doiotees saveurs de la seienca;. les nobleSt Ml ecmtraiiare, n'eurent i produire que 4e froh* des et misérables pauvretés. Le très^^sage Charles, imitant alofrs la j ustice du sonverain juge, sépara ceux qui avaient bien fait, les mit à sa droite» et leur dit : « Je vous loue beau-
Plurimn qui rlidiclt, nil fixnin, nii qooqitfr certUD ;
0')^' laincn ignont, omnia nosse putat:
JNoii liltvt «liflirii s;»[tKiis nt posst'l haberi, Scii cuiucMi(leu(i<i ut ^rompius sid anna foret.
» coup, mes enfants, de votre zèle à remplir » mes mtentions et à rechercher yotre propre » bien de tous vos moyens. Maintenant effor- » cez-Tousr d'atteindre à la perfection ; alors ^ je vous donnerai de riches évêcbés, de maji^ gniiiques abbayes, et je tous tiendrai tou- » jours pour gens considérables à mes yeux. » ïoiirnant ensuite un front irrité vers les élèves demeurés à sa gatxche, portant la terreur dans leurs consciences par son regard enflammé, * tonnant plutôt qu'il ne pariait, il lança sur eux ces paroles pleines de la plus amère irozde : « Quant à. tous, fils des principaux de la » nation, vous, enfants délicats et tout gentils, » vous rep^ant sur Totre naissance et votre » fortune, vous avez négligeâmes ordres et le » soin de votre propre gloire dans vos études, » et préféré vous abandonner à la mollesse, » au jeu, à la paresse ou à de futiles occupa^ tiens. » Ajoutant à ces premiers mots son serment accoutumé, et levant vers le ciel sa tête auguste et son bras invincible, il s'écria d'une voix foudroyante ; « Par le roi des » cieux, permis à d^autres de vous admirer ; je » ne fais, moi, nul cas de votre naissance et > de votre beauté ; saches et retenez bien que, » si vous ne vous iiàtez de réparer par une
918 GHARLEMAGNK
j» constante application votre négligence pas*
» sée, vous n'obtiendrez rien de Charles *. »
La moralité de cette légende est certainement excellente, si ce n'est qu'une légende. Mais ne parait-il pas vraisemblable que Charlemagne a| dû quelque jour entrer dans récolc du palais, appeler à Texamen les plus jeunes disciples de Clément ou d'Alcuin, et leur tenir de tels dis** cours? Quand le moine de Samt-Gall ne nous aurait pas fait ce récit, nous aurions volontiers supposé ce qu'il nous raconte.
Il faut dire ici, mais en peu de mots, que, parmi les docteurs de Técole palatine, maître Clément était un personnage vraiment singulier. Nous avons vu que Théodulle ne le ménageait pas trop : il ne fut pas beaucoup mieux traité par Alcuin et par les disciples d'Alcuin. C'est qu'il formait à lui seul un parti. On suppose que cet Irlandais,, nourri dans une école à demi païenne, où régnait la plus grande liberté, professait un platonisme téméraire, interprétant le dogme chrétien selon la méthode du faux Denys, mêlant aux vérités canoniques les brillantes fantaisies de la gnose alexandrine ^; et cette supposition parait fou-
* Def FaUt el gestes de Charles le Grand^ livre l, Lradur.ùoa de M. Giiizot.
* Àl. F. Monnier, Alcuin el 6oti in/luence, d. 94 et vassim.
dée, plusieurs passages d'Alcuin la confirment.
Il est, du moins, certain qm: les leçons données par Clément ne s'accordaient guère avec celles des autres maîtres. Gomme il était l'adversaire de leurs doctrines, et savait, étant venu d'Irlande, beaucoup de choses qu'ils ignoraient, ils le poursuivaient de leurs invectives comme Kiennemi de leur science, de leur race, la race latine. A bon droit, en effet, ces latins appelaient les Irlandais des Égyptiens, des Alexaa* drins.
Pierre de Fise* Paul Diacre, IbéodoUe, S. Paalia d'Aquijée.
Nous n'oublierons pas assurément de nommer, parmi les maîtres de l'école du palais, Pierre de Pise et Paul Diacre, Pierre de Pise enseignait à Pavie, lorsque Gharlemagne s'empara de cette ville. U était déjà vieùx et avait acquis un grand renom. Gharlemagne le réclama dans sa part de butin, et, quand il l'eut à ses côtés, il le ût son grammairien. Pierre de Pise vint donc en France en Tannée 776. Nous pensons qu'il y était encore en 781 ; car, écri-
vant à Paul Diacre, à cette date, pour lui asK moneer le prodliaîn départ de Boittmfede vers les plages orieigttiile»^ il dit : « Tu n'ignores pa» quejMlrf fUb^ aeouoqpagKiée pur Ibehel, va traverser les espaoeades me^ê pQur oocxkper un trône. »
Ce Paul Diacre était aussi Tenu dltalifi.
Charles Fayait &it pneemnier dana sa Goorse triomphale contre les Lombards. On dit qu'il regretta toujours, dans sa nouyeUa patrie» ceUe qu'il avait j^erdue , et qu'il ne laissa jamais insulter devant lui le roi qu'il avait eu pour premier maître ; ce qui, plus d'une fois, transporta de colère les fidèles de Gharlemagne* Ils proposèrent un jour de lui couper la main et de lui crever les yeux. « Dieu me préserve, dit Charlemagne, de traiter de cette façon un tel historien et un tel poète I > Paul Diacre ^st, en effet, un historien recommandable ; son HUtoire des Lombards, sa Chronique des évê^ ques de Metz^ sa Conlmuaftoti d» F Abrégé éTEu* tropcy sont des ouvrages d'un intérêt inégal, mais à peu près dignes de la même estime. On peut croire que Paul Diacre connaissait les principes de la langue grecque, et qu'il les en«^ seiguait à l'école du palai§. Cela nous est positivement attesté par son collègue, maître
Pierre de Pise nfandraitadittettre mm, sur
le même témoignage, qu'il savait au moins quelques mots d'bébrett. CepeiMasit, en oe qui touche le grec, Pwd Diacre semble démentir lui-même rassertion de son «mi : à Pierre de Pise, qui le félicite de montrer cette langue aux dores de l'église de Metz, il répond : « Si, dans * ces contrées, les clercs ne parlent pas d'autre grec que celai qu'ils auront appris de moi, par
relis à des statues muettes ils se feront moquer d'eux'. » Mais n'est-ce pas là plutôt un excès de modestie qu'un aveu de complète ignorance ? C'est par lui que Charlemagne fit rechenjher, dans les saintes Écritures et dans les Pères, une série de passages éloquents, qui devinrent, mis en ordre, Thomiliaire de l'église franque.
Théodulfe, éTêque d'Orléans, nommé le Pf»dare de Técole, fut le meilleur versificateur de son temps. Les auteurs de VHkttrim littéraire le font naître en Italie ; mais il est certain qu'il eut pour patrie l'Ëspagne ou la Septimacie.
< «r. Qmcm d0Mi
Oeifco» gnmniitkam Nostros.
Vendus Pétri GrcmnuÊUei, dans le Recueil de dom Bouquet» tuiiie V, page 8.9.
* Dans le HecwU de dora Bouquet- t. V, p. 849.
S2S CIIARLEaiAGNE
Dans rintéress^ate description qu'il a faite de la cour de Charlemag n , il se représente luimême, après le diner du roi, quand les tables viennent d'être levées, lisant des vers devant une assemblée nombreuse et choisie. La peinture des lieux est fidèle : on peut même remarquer, parmi les personnages officiels qui entourent le roi, le héros Widbod, Wuibodus héros ^ aux ^arges épaules, au ventre protubérant, qui, pour avoir trop souvent vidé son verre, chancelle sur ses genoux et parle à liaule voix sans savoir ce qu'il dit. Nous ne pouvons nous défendre de quelque estime pour le talent poétique de Théodulie. S'il ne soupçonnait guère les cadences si variées du rhythme latin, il avait un don précieux, la verve; et ses descriptions, toujours animées, ont un attrait qui manque à tous les poèmes d'Alcuin et de ses émules. Qu'on lise ses vers au roî Charles^ son itinéraire intitulé Parœnesis ad judices^ et son cantique pour le dimanche des Rameaux, on y trouvera d'heureuses images, des vers bien tournés, et môme, quelquefois, un ton vraiment original. C'est un poète encore grossier, mais c'est un poète.
On n'apprend pas, à la vérité, que Paulin, patriarche d'Aquilée, ait jamais professé dans
ET SA COUR m
récolû du palais. Cependant on ne peut raconter rétablissement de cette école sans nommer le saint docteur qui, par ses bons conseils, conlrfljua plus que personne à cette fondation. Mé, ditron, en Austrasie^il se rendit, jeune encore, sur le terres des Lombards, cherchant des maîtres habiles dans les lettres sacrées et les lettres profanes ; et quand il eut été formé par leurs leçons, il ouvrit à son tour une école qui devint célèbre. Charlemagne apprit avec une vive satisfaction que les Italiens euxmêmes, si fiers de leur vieille gloire, se pressaient autour d'un jeune Franc, lui demandant à marcher sous sa conduite dans les rudes sentiers de la science. Il lui donna d'abord une terre en Lombardie, et prit bientôt Thabitude de le consulter sur les affaires de son gouvernement. Nous possédons plusieurs lettres de saint Paulin à Charlemagne. EUes ont été dictées par un noble esprit, qui place les droits de la force après ceux de la justice! Charlemagne comprenait ce langage.
224 CIIARLEMAGNE
Éginharit Frédégise, etc.
Après les maîtres de Técole du palais, ne
nommerons-nous pas leurs principaux élèves, Éginhard, Frédégise» Âmalairet
Éginhard est le plus connu des élèves de récole palatine* Cest à de fabuleuses amours qu'il doit cette célébrité : comme historien il Ta certainement méritée. Né vers Tan 770 aux environs de TOdenwald^ il passe pour avoir été un des chanoeliers de Chaiiemague.
Dans la dernière notice publiée sur sa vie et ses ouvrages, on le voit simplement exercer, sous le règne de Ciiaiies, l'emploi de ckef des travaux publics ^ A cause de cela, sans «ucuu doute, il avait reçu dans T école le nom de BeséleeP. Beséleel, neveu de Moïse, fut^ comme on le sait, l'architecte qui fit mettre ea œuvre le bois et les métaux employés à la construction de T arche et du tabernacle. Wa-
* Notice sur Éqinhard, par M. Teulct, ea ièlt des Œuvre* coi»» plètes d'È'jmhard.
* Epislola Âlcttîni 85. — Walafridi Slrabi, Epiy ranima de Eiohardo.
lafried Strabon l'appelle Ëginhard le Graud, Einhardus Magnus. C'est sous le règne de Louis le Débonnaire qu'Éginhard devint tout à fait un grand personnage. Gouverneur du jeune Lothaire, associé par le roi Louis à rexercice de lapidssance impériale, il supporta pour son élève tout le fardeau des affaires, et fut, sous son nom, le dispensateur de toutes les grâces. Sous le règne de Charlemagne, Égiuiiard ne parait avoir rempli qu'une seule mission importante : on le voit chargé d'aller présenter au pape Léon l'acte de partage de Tannée 806.
Éginhard nous apprend lui-même qu'il fut élevé par les soins de Charlemagne. Il fit plus qu'accjiutter la dette de sa reconnaissance, en écrivant la Vie de ce prince. Cette vie de l'empereur Charles est k la fois un monument historique et un monument littéraire. Qu'il y a loin du style solennel, cultivé, discret, nombreux et correct d'Ëginhard à celui des arides annales de la dynastie mérovingienne I Grégoire de Tours est, parmi les anciens chroni- ' queurs, le seul qu'on lise encore ; mais, s'il nous attache par la sincérité des narrations, qu'il nous offense par la barbarie systématique de son langage 1 On doit blâmer Ëginhard d'avoir trop rigoureusement accommodé son
m CUAKLËMAGNË
discours aux préceptes do rancienne rhéto- . rique ; mais ne fautril pas le léliciter hautement d'avoir été le premier de nos annalistes qui ait écrit pour rintelligence et pour l'oreille, le premier qui ait pris à tâche de composer une histoire, prétendant associer son nom à ceux de Suétone et de Justin? Non certes, il ne les a pas égalés ; mais, quand nous lei voyons comparer à Joinville*, nous ne trouvons paî3 que cet éloge soit suffisant. L'historien de saint Louis est plein de grâce ; mais ce qui plaît en lui, c'est principalement sa naïve franchise, son bavardage ingénu; or il y a, chez rhistonen de(.Charl6magne, des qualités plus sérieuses. Si c'est un Romain de la décadence, il a conservé la noble tenue des écrivains du grand siècle : comme eux, il se propose d'instruire, et la digmté de son dis-* cours répond à la noblesse de son entreprise.
Nous avons nommé parmi les disciples de récole du palais , Grimald , futur àhhé de Saint-Gall et archi>chapelain de Louis le Germanique. Théodulfe nous désigne encore Nar^ dus, Osulfus, et le lévite Frédégise. On a peu de renseignements sur Nardus. Âlcuin nouâ
* H. Ampùre, HitL UUér. de la France ammi te xii« tome m, page 154.
ET SA COUR m
dit qu'il était de petite taille, mais qu'il ayait
un grand esprit* , et c'est ainsi que le représente Théodulfe. Osulfus nous est encore moins connu. Quant à Frédégise, c'est à lui qu'est adressé le traité d'Alcuin sur la Trinité, et Ton possède un écrit de sa main sui' le Néant et les TénèbrQS. Il souscrivit le testament de Gharlemagne et fut, plus tard, abbé de Saint-Martin de Tours et chancelier de Louis le Débonnaire. Enfin nous ajouterons à cette liste déjà longue le nom de Witzon^ qu'on appelait Candide; celui d'Amalaire, plus tard évéque de Trêves ; celui de Gerward, bibliothécaire du palais, et celui do saint Adailiard, fondateur de l'école de Gorbie.
Telle était cette illustre compagnie de savants et de lettrés, qui, dans les dernières amiées du viii" siècle, entreprirent, sous les auspices et la conduite de Charlemagne, de restaurer les lettres latines, afin de rattacher à l'ancien monde, par une sorte de communion intellectuelle, le monde nouveau, encore si profondément engagé dans les ténèbres de la barbarie. Les discordes civiles qui vinrent après le règne glorieux de Charlemagne retar
^Carmina
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dèrent le développement de ces études. On
peut lire, dans les doctes épîtres de Loup de Ferrières, une triate complainte sur le discrédit des lettres durant l'époque tumultueuse de
Louis le Débonnaire. Ce fut une moisson perdue ; mais la pure semence ne fut pas, toutefois, altérée, et, sous Charles le Chauve, on vit reparaître avec le plus grand éclat les disciples d'Alcuin devenus des maîtres. Enfin, après une nouvelle phase de décadence, l'étude niit un nouvel essor et ne s'arrêta plus.