CHANT PREMIER
J E chante ce guerrier dont la vaste puissance (i) Fit des roisses rivaux les vassaux de la France, Et dont le bras vainqueur, noble instrument des cieiix, Etendit le vrai culte, et brisa les faux dieux. Je chante les combats , les amours et la gloire D'un roi, Tami du ciel , et l'orgueil de l'histoire; Qui, monté triomphant au trône des Césars, Fut l'idole du peuple et le dieu des beaux-arts.
Sentiment des grands cœurs! amour de la patrie! Viens répandre en mon sein le souffle dti génie; Daigne animer ma voix, daigne inspirer mes chants : C'est peu d'avoir tes feux, il me faut tes accents.
a CHARLEMAGNE.
En de riants tableaux que l'amour s'embellisse !
Que le fracas des camps dans mes vers retentisse !
Orne la vérité sans ternir ses attraits ;
De leurs propres exploits étonne les Français ;
Fais régner dans mes vers l'ardeur dont tu m'enflammes;
Cherche à plaire aux esprits pour mieux toucher les âmes ;
Et joins, en célébrant et Charle et ses guerriers ,
Une palme nouvelle à d'antiques lauriers.
Charlemagne régnoit , et déjà la victoire Avoit orné son front de quatorze ans de gloire *. Ces belliqueux Gaulois, esclaves si long-temps De princes sans puissance, et de sujets tyrans; Ces peuples, si souvent , sur leurs sanglants rivages, Par devoir criminels, par désespoir sauvages, Aujourd'hui, sous un roi, la terreur des pervers, Aux trônes commandoient, et régloient l'univers.
Vers ces climats heureux, sur ces bords où la Seine (2), Parmi des prés fleuris, lentement se promène, Paris alors, Paris, dans l'ombre enseveli, S'apprêtoit à sortir des gouffres de l'oubli. Ce n'étoit point encor cette ville royale, Qui, du globe, plus tard, brillante capitale, Devoit , réunissant mille peuples divers,
* En ce moment il a environ trente-six a*s.
Dans ses murs orgueilleux contenir l'univers; Ce n'étoil point onr or du monde la maîtresse : Vierge simple et sans fard, la modeste Lulèce Brilloit peu ; mais, du moins, présageant sa beauté, De loin entrevoyoit son immortalité.
Au fond d'un vieux château, de gothique structure, Oij l'art s'étoil llatlé d'embellir la nature, Charle, à l'aube du jour, s'arrachant au sommeil. Déjà de la nature admire le réveil; Du génie en ses yeux brille l'ardente flamme : Les plus vastes projets fermentent dans son âme ; Le présent qu'il régit ne peut le contenir, Fier du passé, son œil embrasse l'avenir: L'audace est son rempart , l'honneur son existence, Et l'amour le tribut qu'il lève sur la France.
Ses traits mâles et fiers, son port majestueux. Plaisent à tous les cœurs, et charment tous les yeux. Redoutant les amours, il fuit leur douce flamme; L'intérêt de son peuple occupe seul son âme; Le devoir est pour lui l'élément du bonheur.
Mais peut être, en héros trop fier de sa valeur, Charle porte à l'excès son amour pour la gloire : Néanmoins, généreux au sein de la victoire , L'honneur guide ses pas, la justice son cœur; Du foible il est l'appui , du crime le vengeur :
Sur son front rayonnant sa puissance s'annonce, Et sa gloire est partout où son nom se prononce.
La nuit avoit cessé : le souverain des airs, S'annonçant par degrés, éveilloit l'univers. Sur un trône d'azur et de pourpre éclatante, L'épouse de Titon se lève éblouissante ; Et du soleil ouvrant le palais radieux , Couvre de ses feux d'or l'immensité des cieux.
Dédaignant la splendeur d'une vaine parure, Le héros se revêt de sa pesante armure; Des gardes du palais le cortège pompeux Ne l'environne point : Noble Charle! à tes yeux, D'orgueil et de terreur ces fastueuses marques Sont dignes des tyrans, et non des vrais monarques Aimé de tes sujets, comptant sur leur honneur. Ta garde est leur amour, ta sûreté leur cœur!
Au conseil il se rend, et sa cour l'environne. Bozon, le fier Bozon est debout près du trône (3); Terrible dans les camps, sincère dans les cours, Il plaît par sa valeur, mais non par ses discours. Pour lui feindre est un crime : indocile et farouche, La brusque vérité sort toujours de sa bouche : Parmi les courtisans on le fuit, on le hait-, Mais Charle aime Bozon. . . toute la cour se tait.
Le célèbre Angilbert, Tami du roi de France (4), Fameux par ses écrits, fameux par sa naissance , Suit les pas de Bozon : philosophe guerrier, En sa main est la lire, à son front le laurier; En lui l'expérience éclaire la jeunesse: Grave sans être sombre, austère sans rudesse, Il ne distingue point un devoir d'un plaisir; Quoiqu'il brille aux combats, la paix est son désir : Si Charle est tout pour lui, plus encore est la France,
Mais quel audacieux près du trône s*avance ?. . . Son œil est d'un héros, son port d'un souverain; Les combats sont ses jeux, les succès son destin : C'est Isambard...'*' son nom, illustré dans la guerre, Lui semble le plus grand qu'ait célébré la terre.
Gérold est près de lui ; Gérold, adroit flatteur, Du monarque français croit posséder le cœur; Subtil dans ses discours, rusé dans sa conduite, Constamment dans son sein la politique habite; Mais timide guerrier, Gérold n'est qu'orateur; Il plaide pour la guerre, et tremble au champ d'honneur; Tel, prêchant les combats, l'éloquent Démosthène (5)
* Isambard, noble et vaillant paladin, sauva la vie à Charlemagne dans une partie de chasse : le roi le combla de bienfaits. Isambard fut aimé d'Hermengarde , belle-fille de Charlemagne,. Voy. Gaillard, Hist. de Charlem.
Tonnoit dans les conseils, et fuyoil sur la plaine.
Othon pareil : savant et guerrier à la fois, Othon de la nature étudia les lois:
Sondant de ses secrets la profondeur immense, Aux mortels expirants Othon rend l'existence; Et contre toute erreur sachant se prémunir, Médite le passé, révèle l'avenir.
Un jeune chevalier s'avance sur ses traces; Le ciel imit en lui la valeur et les grâces : Toujours vif et joyeux, loyal et sans détour, Couvert d'armes c'est Mars, et sans casque l'Amour. Brave, mais imprudent; amant vif, mais volage. De la frivolité le beau Guise est l'image (6) : Galant, léger, badin, terrible, audacieux, C'est le dieu des combats, des plaisirs et des jeux; Il folâtre , il triomphe , et partout il allie , Courage avec amour, raison avec folie.
Là se montre Eginhard * : belliqueux troubadour. Aux hymnes des combats il joint des chants d'amour. Plus loin paroît Brennus, descendant du grand homme Qui, tel qu'un dieu vengeur, entra vainqueur dans Rome.
* Eginhard est tellement connu que je n'en parle point dans mes notes. Tout le monde sait qu'il fut d'abord secre'taire de Charte , puis son ami, ensuite .son (gendre , et enfin son historien.
Noble Roland! jadis, parmi tous ces héros , Tu t'élevois superbe... O fatal Roncevaux! Que maudit soit ton sol où la gloire succombe ! Ton immortalité s'assied sur une tombe.
Mais vous, Montmorency, Theuderic, Olivier (7), Odoart, Angelin, puis- je vous oublier!
Immortels favoris des Filles de mémoire. Ah! seuls, vos noms heureux désignent la victoire!
Anceaume, Guy, Tristan, Lancelot, Amalvin, Roricus *, Archambault ■>'"*', Artus, Ogier, Guérin, Que de noms glorieux!... troupe vaillante et fière; Oui, je célébrerai votre audace guerrière; Que n'ai-je, avec plus d'art, des pinceaux plus fameux ! Qui chante vos exploits, s'éternise avec eux.
Cependant au conseil Charle en ces mots s'exprime : « — Des guerriers de ma cour élite magnanime ! » Chevaliers! parmi vous je viens en ce moment, » De l'empire français tracer l'état présent.
» Quand les peuples lombards, ennemis de la France, >> M'eurent par leurs complots ordonné la vengeance, » Didier, leur souverain , dans les Alpes vaincu, » Foudroyé même avant que d'avoir combattu,
* Roricus, beau paladin, fut aimé de Berlhe, fille de Charlemagne.
** Arctiambâult fut aimé de Rotrude, autre fille du roi.
» Courut en vain cacher sa honte dans Pavie;
j) Par ma clémence seule il conserva la vie ;
» Et lui-même à mes pieds courbant ses étendards,
» Vint déposer, tremblant, le sceptre des Lombards.
» Cestalorsqu'enchainanllesfoudres saints dans Rome, » Je servis le Pontife, et je gouvernai l'homme : » Moins allier désormais, qu'il sache sous nos lois, » Que le chef des prélats n'est point le chef des rois! M Quand IHomme des douleurs, dont il se dit Tirnage, >> Pour seul trône eut la croix, pour seul encens l'outrage, « Qu'offre au monde un superbe, encensé sous le dais... » Le prince de l'orgueil, prêchant le dieu de paix !
» Souverain en Espagne, et maître en Italie , » Depuis je subjuguai trois fois la Germanie : » Je vis fuir Yitikind, las de mille revers ; » Et crus avoir rendu le calme à l'Univers : » Mais, hélas ! vain espoir ! ce peuple opiniâtre » Qui, toujours terrassé , toujours prêt à combattre , » Vainement châtié, vainement asservi, » Ne peut qu'être frappé , sans être anéanti ; » Ces mortels qui, vaincus, et pourtant invincibles, » Tombant épouvantés, se relèvent terribles ; » Les Saxons , contre nous s'arment de toutes parts ; j) Et Yitikind encor guide leurs étendards.
» Déjà, près du Veser, ces hordes de sauvages 3> Menacent mes Etats d'effroyables ravages :
» L'orgueil de Vitikind s'accroît à chaque instant ;
» Tous les peuples du Nord ont volé vers son camp :
» Ils arment leurs fureurs... Mais c'est trop les attendre ;
» Je prétends conquérir, et non pas me défendre :
» En vain les rois du nord conspirent réunis ,
» Je n'ai qu'eux à dompter, l'univers m'est soumis.
» A la France j'ai joint tout le nord de l'Espagne : » Le Saxon m'y contraint, j'y joindrai l'Allemagne ; » Ses révoltes sans fin ont décidé son sort ; » Souverain du midi , je veux l'être du nord ; » Et je ferai bientôt, étendant ma puissance , » Des royaumes voisins les remparts de la France.
» Pour rendre le bonheur, la paix aux nations, j> Illustres chevaliers! aux rivages saxons, » Courons anéantir ces hordes étrangères , » Ces barbares armés qui menacent nos terres. » Leur ruine et la paix !.. Tels sont mes vœux ardents. » Mais vous, quels sont ici vos secrets sentiments ? » Parlez sans nulle crainte, et les faisant connaître, » Oubliez au conseil que Charle est votre maître.
» Nos armes constamment ont su tout asservir ; » Chevaliers ! le passé fait prévoir l'avenir. » Méritons d'être un jour, fatigant la victoire, » Aux douceurs du repos condamnés par la gloire. »
Il dit. Gerold se lève ; « — Ah ! sire, en vos récils,
lo CHARLEMAGNE.
» Que d'exploits oubliés! que de hauts faits omis! » Vainqueur des nations, vous fûtes du ciel même » L'interprète, en jugeant le pontife suprême : » L'autel fut soutenu par votre bras vengeur : » L'homme de la victoire est l'homme du Seigneur.
» Du sol oij vous régnez, écartant les tempêtes, » Vous comptez moins de jours encor que de conquêtes ; » Et, malgré des combats les dangereux hasards, » L'été de votre règne est le printemps des arts (8).
j> Dominateur des rois, digne arbitre du monde, » Ah! Sire, loin de vous l'orage à peine gronde: » Croyez-moi, différez d'attaquer les Saxons: » Armez de toutes parts de nombreux bataillons, » Et du sort des Germains qu'un seul combat décide : » Pendant ce court délai, que la ruse vous guide : » Didier sert Vitikind; attirez le vers vous; » Offrez- lui quelque trône , il tombe à vos genoux. » Diviser vos rivaux, les tromper, les séduire, » Avant de les frapper, c'est déjà les détruire.
n Illustre auteur d'un Code * immortel à jamais! » Chaque jour est pour vous un siècle de succès ; » Charlemagne peut tout : nouveau dieu du tonnerre , » Il porte sur son front les destins de la terre... »
Charle interrompt Gerold : — « Adressez à mon cœur
* Les Capilulaires.
CHANT I. Il
» Les discours d'un guerrier, et non ceux d'un flatteur :
» Gerold, la perfidie est sœur de l'imposture :
i) Un éloge excessif devient presque une injure :
» Ah ! quel que soit Téclat de mes premiers succès ,
» Ma gloire la plus belle est Tamour des Français !
» Je sais qu à la louange un prince doit s'attendre ;
» Je veux la mériter, mais ne jamais l'entendre :
>» Vantez plus les Français, vantez moins mes exploits:
» Le miel de la louange est le poison des rois. »
Il dit : ces mots touchants à tous les cœurs s'adressent;
L'admiration croît, et les éloges cessent.
Alors parle Bozon. — « Fier du nom de Français , » Chacun de nous aspire à de nouveaux succès : » Loin de nous appeler à des conseils stériles , » Ah! Sire , au champ d'honneur guidez nos pas dociles; » Ce conseil pour la forme est assemblé par vous; » Vos plans sont d'un héros, ce sont des lois pour nous. »> Quanta moi, contre un peuple indocile, idolâtre, » Je ne sais point parler, je ne sais que combattre... » En vain blâmeroit-on mon langage hardi; »» Je sers Charle, je l'aime, et je mourrai pour lui.
Il dit; et la fierté brille en son œil sauvage- Soudain Othon à Charle adresse ce langage : y. « — Sire, avant que la guerre, et de nombreux succès,.
» Joignent la Germanie à l'empire français,
w Consultons l'Eternel , rendons les cieux propices (g);
» N'attaquons l'ennemi que sous de saints auspices :
» Ordonnez , et je cours aux marches de l'autel ,
» Par de savants secrets interroger le ciel.
« Qu'il approuve nos plans , alors pour la patrie ,
» Vouant au champ d'honneur le reste de ma vie ,
» Je pourrai faire encor jaillir, malgré mes ans,
» Des glaces de l'hiver quelques feux du printems. »
Il s'arrête à ces mots ; mais Eginhard s'écrie : *f — Sage Othon! quand du nord éclate la furie, » A quoi bon consulter des augures douteux ? » Les ordres des héros sont les ordres des cieux. » Laissons aux vils païens ce ridicule usage ; » Consultons seulement Charle et notre courage ; » Ce sont là maintenant les oracles français, » Qui prédisent la gloire , et dictent les succès. »
Angilbcrt s'est levé : — «. Sire, quoique sauvage, » Le nord à vos vertus peut encor rendre hommage : « Les châtiments ne font qu'irriter sa fureur ; " Toute vengeance est vaine , essayez la douceur. » Je connois du Saxon la rage opiniâtre; » Plus vous triompherez, plus il voudra combattre. » Sire, épargnez le sang : traitez avec ses rois;
CHANT I. iS
j) En lui cachant le joug, courbez-le sous vos lois : » Montrez-vous magnanime, il deviendra sensible; » Soyez un protecteur, non un vainqueur terrible; M Triomphez sans combats, que vos dons soient la paix, » Vos armes la justice , et vos lois les bienfaits ! »
II dit; mais Isambard, chevalier téméraire ,
En ce discours fougueux peint son âme guerrière :
«' — Sire, un semblable avis doit être combattu ;
» Vous, faire des traités!., vous sembleriez vaincu;
w Les Saxons nous croiroient plongés dans les alarmes:
» Ah! loin de discourir, point de retard, aux armes!
» Laissons là des conseils le timide repos;
» Avant d'être orateurs, Français, soyons héros!
» N'amassons point ici des secours inutiles, » Pour dompter des Germains les troupes indociles: » Courons vaincre leurs chefs au fond de leurs Etats : '> Quelques guerriers français valent tous leurs soldats.
» Que d'avance leurs camps soient assiégés d'alarmes! » Que notre seul aspect fasse tomber leurs armes! » Sire, attaquer c'est vaincre, attendre en paix c'est fuir. 9 Que nos faits merveilleux étonnent l'avenir! » A votre noble appel que la gloire réponde! » Nos noms , faits pour l'histoire , appartiennent au monde : » Nous surpasserons tous, notre cœur le promet, » Dans ce que nous ferons, ce que nous avons fait.
i4 CHARLEMAGNE.
" Ah .' sire, croyez-moi, souvent pour la patrie » La prudence est foiblesse , et Taudace est génie. »
A ce mâle discours, des chevaliers ravis Un noble enthousiasme enflamme les esprits; Et Charle ainsi s'adresse à sa troupe fidèle : « — Français ! de vos grands cœurs je reconnois le zèle ; M Ah! combien je jouis! avec tant de héros » Chaile a des ennemis, mais il n'a plus d'égaux.
» Allons faire du nord la superbe conquête : » Je ne veux point de gloire, ou je la veux complète ; » Intriguer et corrompre est indigne de moi; « Charle attaque en guerrier, Charle veut vaincre en roi. » Point de ruses, Gerold! point de noir stratagème! » Qui se sert d'un perfide est perfide lui-même.
» Chevaliers ! loin de nous le calcul effrayant » Des légions du nord que grossit forient! » De ces fiers révoltés peuplons la rive sombre ; » Nous compterons après quel fut jadis leur nombre. » Des rois coalisés bien foible est le lien; >» Leur camp paroît terrible , et leur force n'est rien. » L'un de l'autre jaloux, la haine entre eux respire ; » Unis sans nul accord ils s'aident pour se nuire : » Et de leurs alliés, arrogants- protecteurs, » En prenant la défense, ils comblent les malheurs.
» Angilbert , aux Saxons en vain nous ferions grâce;
CHANT I. i5
» Par l'asdace elle-même il faut punir l'audace : " Ah! la persévérance est mère du succès.
» Isambard! votre avis est d'un héros français. » Allons, pour mes guerriers, destructeurs des obstacles, » Que la guerre devienne un tissu de miracles! » Braves amis! bientôt ce fort audacieux, y> Cet ouvrage célèbre et de l'homme et des cieux, » Eresbourg, sous ses murs, verra Charle combattre, » Sur ce roc Wortighin, guerrier opiniâtre, « En vain de m'arrêter a formé le dessein ; » Quels que soient ses efforts, je joindrai Vitikind. u De tous les rois armés qu'il me faudra combattre, » L'illustre Vitikind , ce vaillant idolâtre , » Dont le bras foudroyant sème partout l'effroi, » Est le seul ennemi qui soit digne de moi.
» J'aime à rendre justice à sa mâle énergie; » Lui seul , en vrai héros, défend la Germanie ; » Mais je veux, l'attaquant parmi ses escadrons, » En Vitikind lui seul vaincre tous les Saxons. » Ce défenseur zélé de nations sauvages, » Vainement de soldats couvre tous ses rivages , » Mon bras saura bientôt aux yeux de l'univers , » Mettre en un seul guerrier toute la Saxe aux fers : » Et l'univers en paix, soumis à ma puissance, » Ne verra sous le ciel qu'un empire... la Franciî. » I. I *
i6 CHARLEMAGNE.
II dit, et réunit fous les partis divers : De longs cris d'allégresse éclatent dans les airs .' Charle semble, au milieu de l'empire qu'il fonde. Le maître des destins , et l'oracle du monde.
Du conseil cependant Charlemagne est sorti : Mais au fond du palais un vieillard l'a suivi; C'est Enulphe : de Charle il éleva l'enfance; Sut avec son amour gagner sa confiance; Et dans son jeune cœur fit germer à la fois Les vertus des chrétiens, et les talents des rois. La vérité pourtant, en sortant de sa bouche. Tonne en termes trop durs , et souvent effarouche : Mais Charle aime à l'entendre; Enulphe, ami réel, Parlant au cœur du roi, semble une voix du ciel. Ce prélat éclairé, consolateur des peines, Du haut de sa vertu voit les erreurs humaines; Tel que l'Olympe altier, qui, du sommet des airs, Contemple sous ses pieds la foudre et les éclairs.
Solitaire à la cour, dans l'ombre et le silence, Enulphe observe Charle... et lorsque sa présence Peut contenir son prince, à l'âge oii tant de fois L'erreur égare Thomme , il paroît... et sa voix, Rappelant aussitôt la sagesse bannie , Sert ensemble son Dieu, son prince et sa patrie. rt — Pardon, dit le vieillard, si jusques en ces licnx
» J'ose porter vers vous mes pas audacieux ;
» 0 mon maître ! en faveur du zèle qui m'enflamme ,
» Permettez qu'en secret je vous ouvre mon âme.
« — Ah! parle, cher Enulphe, interrompt le héros,
n Parle, éclaire ton fils : mes vœux, mes plans nouveaux,
w Sont-ils blâmés par toi? Ce matin ton silence
n Au conseil m'a frappé. Sage ami, ta présence
» Toujours annonce à Charle un tort à réparer,
j) Des bienfaits à répandre, ou des maux à parer.
» Montre-moi mes erreurs, j'aime à les reconnoîlre,
» Enulphe, que crains-tu? N'es-tu donc pas mon maître ?
» — Sire, ah! qu'un tel langage est noble et généreux!
» Eh bien ! je l'avouerai , je viens blâmer vos vœux (10).
M En des climats lointains qu'allez vous entreprendre ?
w Je préfends conquérir, et non pas me défendre^
» A dit Charle au conseil. Ah! Sire, les Français
») Auront-ils donc un roi qu'ils ne verront jamais?
» Aux pôles étonnés transportant sa puissance,
» Sera-t-il donc toujours partout... hormis en France?
» Voulez- vous être craint sans jamais être aimé?
» Prince, votre pouvoir est assez renommé.
» Prétendez- vous, poussant l'orgueil jusqu'au délire,
» De l'univers entier composer votre empire?
» La véritable gloire est-elle donc, Seigneur,
j) De ravager la terre, et d'en être l'horreur?
»> Fiersconquérans,quelsfruitsvousreudentvosf;onqiiêJes?
i6 CHARLEMAGNE.
» Les malédictions s'amassant sur vos têtes,
» Montent vous dénoncer au trône du Seigneur.
» Eh! que répondrez-vous, lorsque ce Dieu vengeur
» Des flots de sang versés, des crimes de la guerre,
» Viendra demander compte aux bourreaux de la terre':*
» Sur vos fronts, ici bas, si brillants de forfaits,
» Mais honteux et baissés aux célestes palais;
» Au lieu de cet orgueil dictant des lois suprêmes,
» Que lira-t-on? le crime et l'horreur de vous-mêmes.
» Ah! pardon si l'excès d'un zèle rigoureux » M'emporte ici trop loin... Mais, prince vertueux, » Jamais la vérité ne parut vous déplaire, » Et vous m'avez permis ce langage sincère.
» Repoussez les Saxons, si leurs chefs ennemis » Jusqucs dans vos Etats portent leurs pas hardis; » Mais volant aux combats, comme aux jeux d'une fête, » N'allez point du Yeser essayer la conquête. » Parmi vos enfans, Sire, ah! régnez désormais; « Un règne paternel est un règne de paix. »> Au milieu des lauriers, que l'olivier fleurisse! » Et qu'admirant vos lois, bénissant leur justice, » Chaque peuple s'écrie, au sein d'un doux repos; » La paix de l'univers est l'œuvre d'un héros. » — Enulphe, répond Charle, ah! lorsque avec audace i) Le chef des rois du Nord m'attaque et me menace, « Veux-tu que, l'attendant en un lâche repos,
» Je laisse dévaster l'empire des héros ? » Non, tant que le Saxon existera sur terre , j> 11 saura l'embraser des fureurs de la guerre; » Le contenir n'est rien, c'est peu de l'asservir, >» Pour le repos du inonde il faut l'anéantir (11).
a Régner sur des Français c'est régner sur la gloire ; » Je veux éterniser la paix par la victoire. » Cher Enulphe, crois-moi, j'aurai l'appui des cieux; » Je cours des fiers Saxons renverser les faux dieux: » Pour notre auguste culte un zèle ardent m'inspire, » De la foi des chrétiens nous étendrons l'empire, » Et saintement armés, brûlant d'un noble feu, » Notre cause aujourd'hui sera celle de Dieu.
» Le Pontife romain, d'un peuple téméraire » Lui-même n'attend plus que la défaite entière, » Pour m'offrir, en dépil des cours de l'Orient, » Le titre glorieux d'empereur d'Occident (12). » Il dit ; mais le vieillard garde un morne silence ; H voit avec quel feu le héros de la France A défendu ses plans : tout effort seroit vain; Charle obéit peut-être à la loi du destin; Pour le vrai culte ainsi Dieu l'ordonne peut-être. « — Ehbien! allez combattre, allezvaincre,ô mon maître! » Je ne vous retiens plus; mais loin de ses Etats, » Souvenez-vous qu'un roi , que dévore aux combats » La soif de conquérir, compromet sa patrie,
» Le bonheur de son peuple, et son iiône, et sa vie.
j> Les revers font parfois expier le bonheur. » Charle! je le prédis..., le Veser en fureur » Menacera vos jours, et la France peut-être « Pleurera ses succès, son armée, et son maître. » Alors, mon prince, alors souvenez-vous de moi.
» Enulphe vous suivra... Si pour servir son roi » Dieu daigne Tinspirer... Hélas! bientôt peut-être y Aux jours de la douleur vous le verrez paroître. » Adieu... » Le sage Enulphe, en achevant ces mots, Soupire... et lentement s'éloigne du héros.