PREFACE
Depuis long -temps on a prétendu que les Français n'ayant ni la tête ni le cœur épique^ la France n'auroit jamais d'épopée. Aujourd'hui, la politique occupant exclusivement tous les esprits dans toutes les classes de la société , on décide que les beaux jours de la littérature française sont passés; que les vers tombés en discrc" dit ne charmeront plus notre siècle * ; et que tout prodige , n'importe en quel genre , est devenu impossible à la génération actuelle. Ces prophètes anti-patriotiques peuvent plaire peutêtre à quelques prétendus diplomates , qui croient que l'univers entier ne s'occupe que de leurs pamphlets politiques ; à quelques factieux, qui pensent que les nations ne trouvent de délassements que dans les révolutions ; enfin , à
* J'ai entendu un homme d'E'at dire à l'ouverture des Chambres de 1817, qu'il lalloit être bien léger pour s'occuper de poe'sie «t de littérature dans la situation actuelle de l'Europe.
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quelques écrivains mercenaires qui , dépourvus d'imagination, et incapables de publier de vastes compositions , ne veulent point qu'on lise autre chose que leurs fastidieuses brochures sur les élections , les congrès , la Charte , et les Chambres. Mais je prophétise à mon tour à ces rêveurs et à leurs partisans , que c'est au contraire leur opinion qui passera , que ce sont leurs pamphlets éphémères que bientôt personne ne voudra lire, que ce sont leurs sophismes diplomatiques dont le public cessera bientôt de s'occuper , que ce sont leurs augures qui tomberont en discrédit , et que la France , à toutes les époques et dans tous les genres, en poe'tes, en magistrats , comme en guerriers , sera ce qu'elle a toujours été, ce qu'elle est encore, la première des nations.
Nous avons assez rempli l'univers du bruit de nos triomphes guerriers ; la paix est aujourd'hui le vœu des peuples et des rois. Mais la France peut-elle se passer de gloire ? . . Non : elle a épuisé la coupe de la victoire , qu'elle ambitionne aujourd'hui d'autres succès ! que le commerce enrichisse nos contrées ! que l'industrie
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s'y perfectionne encore ! que les arts nous prodiguent leurs merveilles ! que Tagriculture nous étale ses richesses ! et que les lettres , par de nouveaux chefs - d'œuvre , viennent , charmant notre belle France, la rendre encore la nation inimitable.
Laissons dire aux esprits lourds et désenchanteurs que notre patrie est maintenant antipoétique , ils ont leur raison pour vouloir nous le persuader. Eh! pourquoi le langage des dieux ne seroit-il plus fait pour notre siècle ? Nous croit-on devenus indignes de l'entendre!.. Ah! sous vm gouvernement qui cherche à cicatriser les plaies , l'esprit d'intrigues et de factions , le goût ridicule des pamphlets*, la manie de la
* Un journal, qui se distingue par son bon esprit et sa mode'ration, parlant dernièrement de la mode des pamphlets, s'exprimoit ainsi :
« Le pamphlet, le ste'rile pamphlet, en offrant à l'écrivain une « facile vogue, le détourne d'une solide gloire. Tel ravitaille sa « reHomme'e tous les mois à l'aide d'une demi-douzaine de para- « doxes travestis d'une demi-douzaine de façons. Ainsi l'on dépense » en détail son esprit; et à force d'en répandre dans des produc- » tions éphémères, il n'en reste plus pour de larges compositions. » Grâce à nos troubles civils, ce trafic de pamplets est devenu le » meilleur de tous; car c'est celui qui exige le moins de fonds. »> Aussi tout le monde y veut goiiter. Voilà ce qui étouffe la lltlé-
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politique, et tous ces écrits qui fmiroient par nous rendre odieux le bienfait de la presse libre ^ ne pourront avoir qu'un temps. Débarrassée du joug insupportable des troupes étrangères , notre France, aussi grande après ses revers que pendant ses triomphes , reprendra son caractère primitif, ses mœurs poétiques chevaleresques et religieuses, ses grâces naturelles, ses droits antiques : elle fut la patrie des beaux-arts , le sol pri^^llégié du génie. Oui, Tamour delà gloire des lettres et des arts redeviendra la passion première du peuple le plus aimable de l'Europe. Eh! pourquoi la France n'auroit-elle point un Homère, un Virgile , un Tasse, un Milton, elle qui posséda des Sophocle , des Euripide ,
» rature , en corrorapant la raison publique ; voilà ce qui éloigne » les esprits du but en faussant leur activité'. Comme le pamphlé- » taire de'pèce la politique, et s'arme de quelques détails mal con- >> nus contre un ensemble qu'il connoît moins encore, il accou- » tume le public à cette logique des athées, qui arguoient de quel- » ques désordres partiels contre l'ordre universel des choses. Ces » gens-là voudroient nous donner la Fronde pour nous délasser >> de la Ligue.
» Que la raison publique secoue enfin ce joug honteux : car elle » est forte encore en dépit de ses corrupteurs , et elle a glorieu- » sèment prouvé sa force. Ce peuple, autrefois le plus brillant " de la terre , et qui tenoit école de grâces... etc. »