‹ Charles BaudelaireChapitre 1 sur 46 · DE L'ACADÉMIE DES BIBLIOPHILES · texte numérisé non relu

DE L'ACADÉMIE DES BIBLIOPHILES

RUE DE LA BOURSE, lO

INTRODUCTION

11 n*etttre dans le plan de ce petit livre, ni de faire la biographie de Charles Baudelaire, ni même de donner une appréciation de ses œuvres.

Il faut laisser le premier de ces soins à l'un des trois ou quatre littérateurs qui ont vécu dans son intimité; car si sa vie fut simple, l'histoire de son âme est aussi compliquée et variée que celle de ses sensations est tourmentée.

Quant à Tappréciatioxi de ses écrits, elle appartient de toute nécessité à quelque grand critique habile comme M. Sainte-Beuve, par exemple, à faire courir le scalpel de l'analyse sur la fibre délicate d'une organisation poétique qui, chez Baudelaire, était prodigieusement exceptionnelle.

En tête d'un essai de bibliographie individuelle, rien ne saurait mieux, je crois, convenir qu'une note auto-biographique de l'auteur

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dont on a tenté de cataloguer les productions.

J'ai précisément sous les yeux le sommaire d'une petite biographie, écrit de la main de Baudelaire, et destiné, je pense, à diriger la mémoire d'un ami à qui il avait raconté sa vie et qui avait mission d'en coordonner les traits principaux dans une notice à placer en tête d'un de ses livres.

J'en dois la communication à l'obligeance inépuisable du savant M. Rathery, qui possède, pour les exigences de ses études, une curieuse collection d'autographes, et qui a bien voulu m'autoriser à transcrire la note suivante :

« Enfance : Vieux mobilier Loui» XVI, antiques^ consulat, pastels, société dix-huitième siècle.

j» Après i83o, le collège de Lyon, coups, batailles avec les professeurs et les canurades^ lourdes mélancolies.

» Retour à Paris, collège et éducation par mon beau-père (le général Aupick.X

• Jeunesse : Expulsion de Louis le Grand, histoire du baccalauréat.

» Voyages avec mon beau-père dans les Pyrénées.

» Vie Libre à Paris, premières liaisons littéraires : Ourliac, Gérard,. Bakac, Levayasséur, Delatouche.

« Voyages dans l'Inde: première aventure, navire démâté; Maurice, île Bourbon, Malabar^ Ceylan, Indoustan, Cap; promenades heureuses»

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N Deuxième aventuie : retour sur un navire sans vivres et coulant bas.

•• Retour à Paris; secondes liaisons littéraires : Sainte-Beuve , Hugo, Gtuticr, Ew|uiros.

« Difficulté pendant tràs- longtemps de me faire comprendre d'un directeur de journal quelconque.

• GoQt permanent depuis l'enfance de toutes les représentations plastiques.

» Préoccupations simultanées de la philosophie et de la beauté en prose et en poésie; du rapport perpétuel, simultané de l'idéal avec la vie. s

Sans plus dé détails, et pour peu qu'on ait lu ses livres et les articles éparpillés dans tant de recueils différents, on connaît Thomme :

ce simple sommaire dit tout.

Dans les premières impressions de son enfance, écoulée parmi les souvenirs du luxe spirituel et de la société polie de l'ancien régime, il est facile de discerner Torigine de son goût pour le confortable intérieur, de sa répulsion pour tout ce qui était vulgaire, et enfin de Texquise urbanité de ses formes, de son langage, dont il ne lui arrivait jamais de se départir, même jusque dans Temportement • d'une discussion passionnée.

On découvre sans peine l'élévation de son sentiment littéraire, et la direction que, dès la première jeunesse, il s'efiorçait de donner à ses idées générales, dans le choix des liai-

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sons qull ambitionnait de former avec ses futurs confrères.

Enfin en jetant Us ytux sur les trois derniers articles de ce mémorandum et en les comparant avec le ton général et le caractère profondément individuel de ses productions^ il est impossible de ne pas se rendre un compte exact de l'esthétique qu'il s'était im* posée et dont le caractère^ qu'aucun autre écrivain moderne ne saurait revendiquer, a été si ingénieusement défini par M. Sainte- Beuve.

« M. Baudelaire a trouvé moyen de sei bâtir, à l'extrémité d'une langue de terre réputée inhabitable,^ et par delà les confins du monde romantique connu, un kiosque bizarre^ fort orné, fort tourmenté, mais coquet et mysté^ rieux... Ce singulier kiosque, fait en marqueterie d'une originalité concertée et composite^ qui depuis quelque temps attire les regards, à la pointe extrême du Kamschatka romantique , j'appelle cela la Folie Baudelaire.

L'auteur est content d'avoir fait quelque chose d'impossible. »

Mais à cela il ajoute, pour donner à sa pensée sa véritable signification et détourner

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le lecteur du soupçon d'une ironie qu41 n'entendait pas appliquer à l'auteur des Fleurs du maly qu'il est a fin de langage et tout à fait classique de forme. »

Baudelaire avait vingt ans quand il songea à écrire, et il s'y prépara par un noviciat employé à lire les auteurs de l'antiquité, depuis Platon jusqu'aux Pères de l'Église, en passant par les poètes et les historiens; les vieux poètes* français, nos grands prosateurs, et à converser, auditeur modeste et attentif, avec les écrivains contemporains qu'il aimait.

D'ailleurs, sa première éducation et les péripéties de son adolescence l'avaient merveilleusement façonné à être l'homme d'impressions délicates mais exceptionnelles qu'il est devenu.

On ne saurait trop le répéter : Baudelaire poète, Baudelaire artiste, Baudelaire philosophe, est en tout et toujours un penseur ou un créateur monogène.

Le critique qui entreprendra la tâche trèscurieuse, très-intéressante d'étudier son œuvre au point de vue pathognomonique pour en formuler l'appréciation définitive, fera bien d'intituler ce travail : le Cas de Charles Baudelaire.

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D'ailleurs ce poëte sincère a toujours mis son for intérieur à découvert ; il n'a jamais plus déguisé les secrets de son inspivation qu'il n'a caché les intimités de sa pensée, et il semble avoir pris, avec préméditation, le soin de se dévoiler à toute occasion devant. $.es futurs historiens.

Ses préfaces, ses lettres, ses critiques, pour peu qu'on se donne la peine de les lire^ offrent toujours quelques détails relatilis à sa manière de voir et on y recueillerait sans peine les éléments propres à constituer sa poétique particulière.

Je n'en veux pour exemple que sa lettre à Fernand Desnoyers, en lui envoyant des poé* sies pour le recueil intitulé Fontainebleau.

Il n'est pas possible de mettre sa pensée à nu dans une confession plus franche.

le Mon cher Desnoyers, tous me demandef àm vers pour votre petit volume, des vers sur la Nature, n'est* ce pas? sur les bois, les grands chênes, la verdure, les insectes, — le soleil, sans doute? mais vous savez bien que je suis incapable de m'attendnr sur les végétaux, et que mon âme est rebelle à cette singulière religion nouvelle, qui aura toujours, ce me semble, pour Stre spirituel, je ne sais quoi de tchocking. Je ne cfoirai jamais que Vdme des Dieux habite dans les plantes, et, quand même elle y habiterait, je m'en soucierais mé* diocrement, et considérerais la mienne comme d'un

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bien plus haut prix que celle des légumes sanctifiés. J'ai même toujours pensé qu'il y avait dans la Nature, florissante et rajeunie, quelque chose d'affligeant, de dur, de cruel, •« un je ne sais quoi qui frise l'impudence.

« Dans l'impossibilité de vous satisfaire complètement suivant les termes stricts du programme, fe i^ous envoie deux morceaux poétiques, qui représentent à peu près la somme des rêveries dont je suis assailli aux heures crépusculaires. Dans le fond des bois, enfermé sous ces voûtes semblables à celles des sacilsties et des cathédrales, je pense à nos étonnantes villes, et la prodigieuse musique qui roule sur les sommets me semble la traduction des lamentations humaines.

Baudelaire avait donc sur les vicissitudes de l'âme, sur les rapports perpétuels de son idéal avec le monde matériel des idées que beaucoup de gens qualifient peut-être d'étranges ; mais qui n'ont pas laissé néanmoins que de créer le particularisme incontestable et fécond de son talent.

Il s'était formé relativement à l'expression de sa pensée une conviction, conséquence naturelle de son système de composition. En effet, n'a-t-il pas écrit quelque part :

<( L'écrivain qui ne sait pas tout dire, celui qu'une idée, si étrange, si subtile qu'on la suppose, si imprévue, tombant comme une .pierre de la lune, prend au dépourvu et sans

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matériel pour lui donner corps, n'est pas un écrivain. »

Étrange ironie de la destinée ! Cet homme, qui étudiait avec passion la valeur des mots, qui avait peut-être, avec Théophile Gautier et Paul de Saint-Victor, le plus riche vocabulaire de la littérature contemporaine, a été condamné par la Providence à un mal qui consiste à perdre la mémoire des mots.

Cet homme atteint et convaincu, de son propre aveu, de lexicomanie, a passé les deux dernières années de son existence à ne plus savoir dire autre chose que oui et non.

Baudelaire est mort âgé de quarante-six ans.

Il a appartenu pendant vingt-cinq ans à la littérature.

Dans ce laps de temps, il a touché, ne fût-ce qu'un instant ^ à toutes les branches des belles-lettres, et en toutes il a réussi avec le succès qui s'attache à une tentative sincère et originale.

Poésie, critique, histoire, philosophie, roman, polémique, il a tout abordé et tout approfondi.

Mais c'est la poésie qui était l'œuvre de sa

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prédilection et celle qui s'accommodait le mieux de sa foime concise, rêveuse et d'une individualité étrange et saisissante.

La publication de Tessai suivant de bibliographie est, on le voit par ce qui précède, la conséquence d'une opinion bien arrêtée sur la façon de juger ses œuvres.

A rencontre de ce que sont trop souvent les poètes et les écrivains de notre temps, Baudelaire est tout entier dans ses écrits. Il n'a pas tracé une ligne, il n'a pas ciselé un vers qui ne fussent le miroir limpide où se reflétait l'état présent de son âme.

En recueillant cette liste, aussi complète qu'il nous a été pçssible de la dresser, nous avons eu le désir de procurer aux curieux, aux délicats, le plaisir par nous éprouvé à connaître et apprécier un écrivain, un poète, dont le nom ne doit jamais tçmber dans l'oubli.

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