AL MÊME
Ce samedi 26 [décembre 1868] (1).
« Le voilà donc arrivé, ce livre tant désiré, tant attendu et dont j'osais à peine vous parler, dans la crainte de me rendre importune ! Le voilà, je le tiens, le lis et le relis sans cesse, avec des larmes, comme vous devez bien penser ; mais ces larmes sont douces comme celles que je laissais parfois échapper, quand nous causions ici tous deux de lui. Gomme vous étiez patient, ami, pour mes longues redites, comme vous étiez charmant !
» Mais revenons à votre livre que j'aime, que j'admire, et qui va m 'être si précieux ! 0 mon ami, quelle belle, quelle heureuse idée vous avez eue là, pour la mémoire d< votre ami ! Comme je vous en sais gré ! Gomme voilà ma dette de reconnaissance vis-à-vis de vous qui
( f La date de cette lettre est donnée par celle de la publication du livre d'Asselineau, la Vie de Baudelaire, que le Journal de la librairie annonce comme ayant paru du f<) au 27 décembre 18G8 (n° 02). L'exemplaire réservé à M11 Àupick lui fut sans doute envoyé la veille de la mise en vente.
s'accumule sans cesse ! Pourrai-jc jamais m'acquitter ?
» Mais il y a une chose dont je suis très préoccupée et que je ne sais comment vous dire. Je crains d'être maladroite et de vous déplaire. Voilà : je n'entends rien du tout aux affaires de librairie et d'imprimerie ; mais j'ai toujours entendu dire que l'impression d'un livre était une chose très coûteuse. Vous avez donc dû débourser beaucoup pour ce livre, dont je vais tant jouir ! Car c'est bien moi, sans contredit, à qui il apportera le plus de joie. Je viens donc vous dire que si, par suite de cette impression, vous étiez par hasard dans un moment de gêne, vous me feriez un grand plaisir de me permettre de vous venir en aide, comme je le pourrais. Adressez-vous à moi, comme à votre mère, mon ami.
» Et moi, qui suis dénuée de toute espèce de contentement ici-bas, songez que c'en sera pour moi un bien grand que de vous obliger (î).
» Parlez donc. Si je me suis trompée, n'en parlons plus, et ne m'en voulez pas, moi qui vous aime tant !
» Votre mère et amie. »
u Vous ne m'avez toujours pas dit si je dois écrire à Th. Gautier. Je lui ai écrit beaucoup pendant la publication de ses articles composant sa notice ; mais depuis, rien, craignant de l'ennuyer. Je n'y tiens pas, mais je ne veux pas qu'il ait à se plaindre de moi, qui suis si touchée de tout ce qu'on fait pour la mémoire de mon enfant. »
(î) Tout porte à croire qu'Asselineau n'accepta pas cette offre ; mais Mme Aupick, en témoignage de l'affection maternelle qu'elle lui garda jusqu'à sa mort, donna, par testament, à l'ami de son fils, la somme de dix mille francs.