AU MÊME
Ce jeudi [novembre 1 868] (i).
» Mon ami, si M. Théodore de Banville vous a communiqué une lettre que j'ai dû lui écrire en réponse d'une de lui, vous devez me trouver bien versatile. Je lui disais que je ne vous écrivais pas, connaissant votre répugnance pour les correspondances, et que je voulais vous laisser tranquille, et pourtant me voilà I Et non seulement je viens à vous, mais, en outre, je réclame une prompte réponse. Ecoutez : après une longue nuit d'insomnie, où j'ai beaucoup pensé aux Fleurs du mal,
(î) Cette date approximative nous est fournie par celle de la lettre suivante.
ti
APPENDICE 26j)
où je les ai scrupuleusement ruminées, je viens vous demander de supprimer la pièce intitulée : Le Reniement de saint Pierre. Comme chrétienne, je ne puis pas, je ne dois pas laisser réimprimer cela. Si mon fils vivait, certes, il n'écrirait pas cela maintenant, ayant eu, depuis quelques années, des sympathies religieuses. Si, de là-haut, il nous voit, s'il assiste à vos efforts, mes amis, à mon désir de perpétuer sa renommée, il ne pourra pas être mécontent de cette suppression, puisqu'il savait combien je l'avais blâmé, dans le temps. Je suis trop malheureuse, j'ai devant moi en perspective une trop cruelle vie, pour ne pas chercher à échapper à un remords, et j'en aurais un, nécessairement, si je laissais imprimer cette pièce. Dans mon malheur, il me faut du moins le contentement de moimême.
» Les deux pièces, qui suivent le Reniement de saint Pierre, ne sont pas très chrétiennes non plus ; mais je ne sais si je me fais illusion, il me semble, à la rigueur, qu'elles peuvent passer pour une débauche d'imagination, pour les divagations d'un poète exaspéré et maleureux, tandis que le Reniement est carrément impie, est une profession de foi. Mon indulgence pour les utres pièces tient peut-être à l'admiration que m'inspirent les Litanies de Satan. C'est une œuvre hors ligne, sous le rapport du talent, de la forme, des vers si harmonieusement cadencés, comme une musique, car on croit chanter en les lisant, peut-être à cause de ce triste refrain, fde] cette complainte lamentable, à tous les trois vers :
0 Satan, prends pitié de ma longue misère 1
» Il y a, au commencement de cette pièce, quelque chose qui me plaît beaucoup :
O toi qui de la Mort, ta vieille et forte amante, Engendras l'Espérance, une folle charmante !
» Comme folle charmante, appliqué à l'espérance, est heureusement trouvé ! Mais je ne veux pas vous tenir plus longtemps sur ce désir que je viens de vous exprimer, auquel j'attache une grande importance. Je vais vous quitter, mais non sans réparer un oubli. Je veux vous demander si vous voulez que je vous envoie la liste de quelques livres, peu nombreux, malheureusement, que Charles avait ici, et qui pourront peut-être vous cire agréables si vous ne les avez pas, et que je serai bien aise de mettre à votre disposition. Il y a, entre autres, un Rabelais en neuf volumes...
» Dites franchement. Je vous donne une bonne poignée de main. »