LETTRE DE TISSERANT
« Mon cher monsieur Baudelaire, » Vous êtes un de ces hommes qu'on n'oublie pas
(1) Histoires grotesques et sérieuses de Poe. — Antérieurement déjà, Baudelaire avait demandé à Taine une préface pour Eurêka (v. Lettres^ 6 octobre i863). Ici, il s'agit évidemment d'un article sur Poe.
(a) Publiée dans Charles Baudelaire, Souvenirs-Correspondances. — Il s'agit ici de V Ivrogne y drame que l'acteur Tisserant avait conseillé à Baudelaire de tirer du Vin de V Assassin (V. les Baudelairiana d'Âsselineau, et la lettre de Baudelaire du 2S janvier i854.
quand on a du cœur, et encore moins quand on est un peu artiste.
» Je vous ai vu peu et cependant cela m'a suffi. J'ai bien souvent pensé à vous pendant ma longue absence, et nos réflexions à votre endroit me ramenaient toujours à cette triste pensée que comme beaucoup d'êtres très bien organisés, vous dépensiez votre trésor spirituel (le seul vrai trésor), sou à sou, au lieu de risquer une grave affaire. En effet, vous enfermez de grandes idées dans un petit cercle (i), ressemblant à cet homme qui se croit bon marcheur parce qu'il a fait dans un. jour le trajet d'un bout du passage des Panoramas à l'autre ; au bout de dix jours, il additionne ses pas, et dit : J'ai été à Bordeaux.
)) Mais je vois avec joie que vous n'êtes pas cet homme-là I Bravo I développez-vous ; votre pensée est large et originale ! Mettez-nous en scène des gens qui se promènent dans le Ghamp-de-Mars, histoire de fumer une cigarette I
» Venez me voir quand vous voudrez, le plus tôt sera le meilleur.
)) Le haut du pavé dramatique n'est pas encombré, allongez les jambes de votre intelligence, et venez faire un tour dans le grand drame.
î> La base dont vous me parlez est solide : la rêveriû, Ik fainéantise, la misère^ l'ivrognerie et V assassin nat ; avec ces cinq notes-là, on peut faire une mélodie terrible.
(i) Pincebourde a imprimé moixle ; c'est cercle qu'on lit dans roriginal.
w J'ai assez de savoir pour être votre guide, je suis tout à vous. Si vous avez besoin d'un artiste pour animer et exécuter votre œuvre devant le public, à défaut de Frederick Lemaître, comptez sur mon audace et mes efforts. Si vous avez besoin d'un ami qui aime votre œuvre comme vous l'aimez vous-même, comptez, oh 1 comptez sur moi I Pas de timidité, pas de fausse modestie ! Si nous doutons de nous-mêmes, personne n'aura foi en nous. Assez de coups de pétard et de pistolets, c'est un coup de canon qu'il nous faut î
» Quant à mon camarade Laferrière, je le crois artiste, mais je ne sais si ses moyens se prêteraient à une transformation radicale ; c'est une chose à lui proposer, le cas échéant.
» Quand vous viendrez me voir,lje sors rarement avant onze heures du matin, et le mois prochain, j'aurai peu de répétitions ; dans tous les cas, un mot par la poste, et je vous attendrais ou vous préviendrais.
)) De Taudace ! de l'audace ! de l'audace ! et tout de
suite I !
» Bien à vous,
» J . -H . Tisserai t . »