LETTRE DE RICHARD WAGNER
Paris, i5 avril i8Si.
« Mon cher monsieur Baudelaire,
» J'étais [dusieurs fois chez vous sans vous trouver. Vous croyez bien combien je suis désireux de vous dire quelle immense satisfaction vous m'avez préparée par votre article (i) qui m'honore et qui m'encourage plus que tout ce qu'on a jamais dit sur mon pauvre talent. Ne serait il pas possible de vous dire bientôt, à
On sait l'influence considérable qu'exerça Baudelaire et son œuvre sur l'œuvre et Tesprit de Yilliers de l'Isle- Âdam. — C'est chez Baudelaire que l'auteur de V Eve future avait rencontré Wagner. Lui-même, musicien inspiré, au dire de ses intimes, avait mis en musique plusieurs^ poésies des Fleurs du mal, dont Le vin de V assassin y La mort des amants, et Recueillement, — V. d'ailleurs sur tous ces points le Villiers de risle-Adam de M. R. du Pon- TAViCE DE Heussby (Albcrt Savine, éd. 1898).
(i) L'article de la Revue Européenne, Richard Wagner et Tannhauser (avril 186 1).
Nous n'avons guère de renseignements sur les relations^ de Wagner et de Baudelaire qui fut, on le sait, Tun des premiers de ce côté du Rhin, à discerner le génie du maître allemand, et à le saluer dans les termes qui convenaient. Tout fait présumer cependant qu'elles furent éphémères. Baudelaire, dans sa correspondance, mentionne seulement une invitation (billet à M"*' SîJîatier,, non daté), qu'il refusa, et la réception d'un livre, qu'il ne désigne pas autrement. Mais, deci delà, il marque combien étaient sincères son enthousiasme pour le musicien (16 février 1860), et l'intérêt qu'il vouait au génie méconnu (24 février 1860).
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haute voix, comment je m'ai senti enivré en lisant ces belles pages qui me racontaient — comme le fait le meilleur poème — les impressions que je me doisvanter d'avoir produites sur une organisation si supérieure que la vôtre ?
» Soyez mille fois remercié de ce bienfait que vous m'avez procuré, et croyez-moi bien fier de vous pouvoir nommer ami.
» A bientôt, n'est-ce pas ?
)) Tout à vous,
» Richard Wagner. »
lettres de wallon
<( Mon cher Baudelaire,
») J'ai la plaisanterie grossière, m'avez- vous dit un jour, et cela est très vrai, et je ne m'en fâche point, car je ne pense pas que je puisse jamais briller beaucoup par l'esprit — mais cette fois vous chassez sur mes terres et j'éprouve quelque malin plaisir à vous régenter. — Le sens propre de Talent est pièce de monnaie — c'est par figure seulement qu'on l'applique aux facultés de l'homme — et peut-être cet emploi ne remonte-t-il pas au delà du protestantisme, grand commentateur, interprétateur de paraboles. — Quoi qu'il en soit, l'assimilation du talent de l'Evangile à l'esprit de l'homme n'est pas mon fait ; vous la trouverez dans tous les Pères, dans les termes mêmes ou peu s'en faut, où je la répète après eux. — Le jeu de
mots vient de ce que nous oublions le sens primitif de talent — nous voyons deux idées ou deux choses si— gnifiées et fortuitement rapprochées, là où il n'y en a qu'une — mais tout ceci, croyez-le bien, n'est qu'un prétexte pour vous reprocher d'être invisible. — Il n'est pas possible que vous soyez toujours et cons— tamment sur le Poe (cette fredaine est de Champfleury) et que vous nevisitiez jamais l'île Saint-Louis — Vous m'oubliez donc. — J'ai bien cherché après vous ces jours-ci pour boire une bouteille — car je voulais boire et ne pouvais m'y décider étant seul.— L'envie a passé
— jusqu'au premier jour. — Vous ne publiez plus rien
— vous avez tort. — L'esprit se rouille à la longue — vous dites en vous-même que je suis un sot ; c'est vrai, mais je n'en ai pas moins raison. — Vous pouviez beau* coup et vous n'avancez pas. — Murger et Champfleury ont déjà abattu cinq ou six volumes — si j'avais de l'argent je vous achèterais tous vos vers — et je les publierais — rien que pour vous forcer à en faire d'autres. — Dans l'engrenage [sic) des passions ou des amours-propres, des plaisirs ou des besoins, il y a un point où, dès qu'on y touche, on ne peut plus s'arrêter,, ni reculer — il faut toujours avancer et toujours produire.
)) Mais à quoi tout cela rime-t-il ? A vous apprendre que j'ai, le i^*^ mars, dans la Revue de Paris, hélas 1 un article contre M. Cousin ; à vous prier en outre de lire avec soin mon volume (i) et malgré ce qui précède
(î) Peut-être Le Positivisme ou la foi d'un athée C^). C'est, des ouvrages de M. Jean Wallon, celui dont la date
de noter ce qui vous choquera — style ou pensée (faites une corne à la page en lisant et renvoyez-moi le volume) ; je voudrais bien avoir votre opinion. Vous avez été servi un des premiers parce que vous êtes un des premiers parmi ceux dont le jugement peut et doit
m'éclairer.
» Tout à vous. >
3, rue Bontarel.
3i janvier (i854).
c( Mon ami,
» Je viens de lire votre préface (i) avec un plaisir que je ne saurais dire, et peu s'en faut que je ne la relise immédiatement comme un beau poème — pour me donner une seconde fois le même contentement. — Et ce qui me frappe maintenant en réfléchissant mon impression, est de me trouver en si parfait accord avec ces lignes fermes et vibrantes que je les signerais toutes une à une. — N'est-ce pas un singulier problème — non pas qu'il y ait un lien des esprits où tous se rencontrent dans la vérité ou dans certaines vérités, — mais qu'il y ait côte à côte deux régions de vérités impénétrables ou impénétrées l'une à l'autre — <X)mme ma foi et votre préface — où est le lien ? —
de publication (i858), se rapproche le plus de la date de cette lettre.
(i) La préface dont il est ici question, c'est les Notes nouvelles sur Edgard Poe, qu'on trouvera en tête du lome Vï des Œuvres coBfPEÈTEs.
— Evidemment si les peuples rangent dans la catégorie dite Religion les idées les plus générales ou les plus voisines de Dieu, celles qui embrassent le plus grand nombre dldées secondes, les plus grosses en un mot il faut bien que leurs croyances, — et disons même les vôtres ou les miennes — soient ou puissent être naères de nos opinions littéraires. — Et pourtant votre préface — comme Eudide — force l'assentiment des esprits les plus dissemblables — preuve qu'il y a dans tous de grandes lacunes. Quoi qu'il en soit, c'est un beau poème et si on vous l'a déjà dit vingt fois, il faut vous le dire une vingt et unième. — Pourquoi n'avezvous pas nommé hautement le nid de ces professeurs jurés — ces Débals, citadelle des cuistres — ennemis nés de toute poésie ? — Et cette joie que vous m'avez donnée si vive a été d'autant mieux reçue que je suis depuis trois jours dans la désolation de la chute de notre ami Champfleury. — Il me semble qu'il déserte de phis les régions de l'art et du beau, du style et du riHuan, pour se voir et se décrire à la loupe.
C'est un lieu commun, très commun de dire que le Bien, le Beau, le Vrai sont un et constituent la Réalité inammée, indicible, le soleil des intelligences, Tâme des âmes — et comme poète vous avez légitimement horreur du lieu commun ; mais pour trancher d'un mot le débat, vous l'auriez habillé d'une manière originale et montré que celui qui voit la réalité en vrai ne b voit pas en beaa — ou n'est pas poète, c'est-à-dire assez poète — et par conséquent que l'art enseignant ou moralisant est encore un carré rond — comme nous en avons tous des milliers dans l'esprit.
456 COAltLBS BAUDBLAIBB
I) Vous savcK que vous pour les impressions nettes
et vives, La Madelène pour les nuances fondantes, vous
ctea à mon sens les deux artistes par excellence. Per-
' ic de vous prémunir contre l'abus des
n'est pas encore — mais qui pourrait
re prose harmonieuse et savante. Voilà
sme — c'est mon état, hélas ! — et je
s de trahir l'amitié si je ne pensais pas
l on pourrait demander si le Bien, le ne sont pas convertibles l'un dans îtibles au même. C'est en effet celte ée qui entretient et pousse les écoles, — ipondre bardinient non, — Ces trois éalité correspondent aux trois formes sont, par conséquent, étemelles comme ire impérissables dans le temps. Re-
t ce qui est toujours praticable ; c'est .t étemel ; et il a en effet pour organe acuité toujours présente, toujours acdu temps.
il ce qui est toujours désirable ; c'est jterael ; et il a en effet pour organe le
— faculté toujours naissante, mère des les rtves, toujours grasse de l'avenir.
t ce qui est toujours intelligible ; c'est ^ éternel en ce sens que les choses ne
yeux la forme d'intelligibles ou d'idées on d'avoir été des désirs, puis des actes l'être pour ainsi dire mortes ou réfléchies
APPENDICE 4i»7
— VOUS devinez mieux qu^e je ne l'explique. Toute ma philosophie est là, dans ces trois formules de bonne^ femme, et vous voyez que le Bien, le Vrai, le Beau sont éternellement un et trois — identiques et incon-^ ciliables. Joignez à cela que nos facultés sont des maladies de l'âme que nous contractons tous de la même façon, dans les mêmes conditions — comme vous le montrez' vous-même par votre sauvage encyclopédique-
— lesquelles procèdent toutes d'ailleurs de ces troisformes essentielles mais temporelles de l'âme — entendement — volonté — amour. Que l'homme — après avoir créé ces facultés dans l'enfance, dans un ordre logique et nécessaire — se trouve avoir donné à un grand nombre de ses impressions (ou actes de l'âme) la fwme réfléchie d'idées — ce qui oblige un grand nombre d'autres à prendre par opposition la forme active et à faire apparaître ainsi, dans un ordre également logique et nécessaire (qui varie comme varie l'apparition des facultés), ce que nous appelons nos passions fleurissant d'âge en âge, l'une après l'autre, celles-ci très épanouies, celles-là mortes en germe — et non pas em vertu de forces occultes ou d'énergies plastiques vulgairement cachées sous le nom de nature pour justifier la paresse des esprits (voici, j'espère, un bel exemple d'incidences) — je dis que le Bien, le Vrai, le Beau étant forcément distincts dans le temps, et que l'homme, artisan de lui-même (sauf la faible part des hérédités ou propensions natives), créant ses facultés et plus tard ses passions une à une, — instrument bien ou mal accordé, suivant votre belle expression — ne peut que l'appliquer tour à tour et tout entier à
458 GHAKLBS BÀtn»LAIRE
chacune des faces de la réalité sans prétendre les réunir ou les confondre dans la même expression, dans les mêmes œuvres, — comme un saint qui ne voïKirait faire des actes de charité <m d'amour qu'envers d'autres «aints comme lui qui n'en ont pas besoin — ou comrme un philosophe qui n'ens^gnerait la vérité (ju'à des artistes vertueux. Je vais lire Monos et wm — ça vaudra mieux. Faites-nous donc un livre» un livre lout de vous. Décidément, je sais atteint de la ma^ ladie du Vrai à un haut degré. Je ne puis accepter l'illusion de ce dialogue — sauf le commencement et la fin très beaux ; — j'ai maintenaoi une peine infinie à me donner ou seulement à me prêter a«x pures fictions — le côté invraisemblabk me choque et m'arrête, l'impossible me poursuit — et tous les romans sont à peu près dans ce cas — même les m^lleurs. C'est une triste infirmité de l'âge, un rhumatisme de la philosophie. Je cède à la tentation — je relis votre préface — et peut-être la relirai-je encore. Faites-nous, je vous piie^ un livre et croyez-moi toujours tout à vous.
» Wallo:n, »
(( Mon ami, votre préface est réellement très belle, j'en suis encore et j'en reste tout ému. Quelle belle Prose — savante, vibrante, harmonieuse 1 — je la Us comme de la musique, la mélodie des idées. »
TABLE DES MATIERES
ÏVBLE DES MATIÈRES
Préface ^ v-xif ^
L — Origines de la famille Baudelaire. — Les parents du poète. — Sa naissance. — Mort de son père. — M™" Baudelaire devient M"* Aupick. — Influence de ces secondes noces sur la sensibilité de Tenfant. — Interne au Collège Royal de Lyon, puis au Lycée Louisle-Grand de Paris. — Précoces mélancolies. — Succès scolaires. — Témoignages de ses condisciples. — Premières rimes. — Bachelier .••• 1-17
II. — La vocation du poète se heurte aux plans du général et de M"* Aupick. — Vie libre à Paria, premières fréquentations littéraires. — La pension Bailly.
463 TABLE DES MATIÈRES
— Souvenirs de ses co-pensionnaires. — Habitudes de dépense et d'élégance. — Curiosités défendues. — Stances à Sarah. — La haine que le jeune homme nourrit contre son beau-père aboutit à un éclat. -;— Le voyage aux Indes, sa légende. — L'Albatros ; à une dame créole , i8-33
IIL — Mis en possession de l'héritage paternel, Charles Baudelaire va habiter l'île Saint-Louis. — Description de l'appartement qull occupe & Thôtel Pimodan. — Il « brocante ». Engagements onéreux. — L'École normande. — Le poète, qui ne veut pas encore publier, récite ses vers. — Les cahiers des Fleurs du mal, — Pièces composées avant i843. — Le dandysme de Charles Baudelaire. — Habits noirs, justaucorps et blouses. — Flâneries. — Domiciles multiples. — Le portrait d'Emile Deroy 34-5 1
IV, — Les amours de Baudelaire. — Sarah. — La mendiante rousse. — La Vénus Noire, ses trahisons, son intempérance. — Baudelaire songe au suicide. — Le cycle de Jeanne Duval. — La misogynie du poète. — Inspirations anonymes, Berthe, Marguerite (i), etc. 5^-67
V. — Les dépenses de leur fils et beau-fils inquiètent M. et M"** Aupick, qui lui font donner un conseil judiciaire. — M. Ancelle. — Premières puUications. — Les Salons. — Le Corsaire Satan. — Quelques Flears,
(i) Certaines indications nous ont été fournies trop tai-d pour pouvoir être utilisées dans V Élude biographique : sur la Marguerite qui inspira au poète deux de ses plus belles pièces, suppléez au silence du chapitre IV en consultant nos notes de la page 4 2 7.
TABLE DES MATIÈEES 463^
— Le jeune enchanteur, la Fanfarlo. — Articles de critique littéraire 68-75*
VI. — Le poète est entraîné par le mouvement révolutionnaire de i848. — Contradictions de sa nature. — Sur les barricades. — Le Salut Public, la République du
Peuple. — Journaliste à Châteauroux. — Retour à ^
l'absolutisme de Joseph de Maistre 76-88'
VII. — Encore quelques essais de journalisme. — Edgard; Poe ; le goût de Baudelaire pour le grand romancier américain, devient une « véritable possession ». — La parenté spirituelle du traducteur avec son auteur. — Les Histoires Extraordinaires. — Enthousiasme pour Eugène Delacroix. — Auguste Poulet-Malassis. — Le
procès des Fleurs du mal. — Protestations des amis du i
poète et de la critique. — Félicitations de Victor *^
Hugo 89-1 lî-