‹ Charles BaudelaireChapitre 229 sur 257 · I^ioces cond., CXXX · texte numérisé non relu

I^ioces cond., CXXX

Il faut remarquer la chute, comme d'une cascade sur une roche couverte de sombre verdure, marquée par le second vers de cette seconde strophe. Ensuite, le rythme reprend son déroulement voluptueux. Mais on reste sous Timpression d'être tombé dans un paradis artificiel qui pourrait bien être le portique d'un enfer :

Et c'est depuis ce temps que Lesbos se lamente !

L'asymétrie dans la symétrie, — accord du rythme irrégulier avec la versification régulière, — Baudelaire l'obtient, soit par les coupes du vers, surtout lorsqu'il s'agit de l'alexandrin, soit par des combinaisons strophiques. Jamais pourtant dans ses plus grandes hardiesses, il n"a violenté, brisé l'alexandrin pour le seul plaisir d'épater le bourgeois, de révolutionner la métrique, de mettre un bonnet rouge au manuel de prosodie : de tels jeux n'étaient, ni dans ses goûts d'artiste, ni dans son tempérament de classique et, au contraire, les Fleurs du Mal marquent un retour au vers traditionnel. Il ne l'a fait que pour obéir à la loi intime de son art.

Prenons le Voyage ^ ; nous verrons que toutes les brisures de l'alexandrin, tous les enjambements se justifient.

Et nous allons, suivant le rythme de la lame... 1. CXXVI.

L'allong«ment du second hémistiche est comme un long flot qui emporte le navire ; les /, les m et les a renforcent la sensation de masse liquide en mouvement.

Mais les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partent Pour partir

L'enjambement, d'un très bel effet, met en relief le mot essentiel partir, et marque le démarrage, le départ, en rejetant ce mot comme dans l'espace.

Nous imitons, horreur ! la toupie et la boule Dans leur valse et leurs bonds...

La justification de cet enjambement est analogue.

Nous avons vu des astres Et des flots ; nous avons vu des sables aussi.

Même raison encore : Fenjambement vous fait baisser le regard du ciel sur la mer ; il marque l'opposition entre flots et sables ; en outre, dans toute cette partie du poème, dans cette strophe surtout, le poète se rapproche du langage^ familier :

Dites, qu'avez-vous vu ?

« Nous avons vu des astres « Et des flots ; nous avons vu des sables aussi ; « Et, malgré bien des chocs et d'imprévus désastres, « Nous nous sommes souvent ennuyés, comme ici.

La coupe de ce dernier vers, en plaçant la césure réelle après la neuvième syllabe, non seulement identifie le mètre à la phrase parlée, mais encore détache et souligne « comme ici ».

Grandiras-tu toujours, grand arbre plus vivace Que le cyprès ?

Enjambement qu'on pourrait qualifier d'ascendant : cyprès qui fuse vers le ciel.

Plusieurs religions semblables à la nôtre, Toutes escaladant le ciel...

Mouvement identique : escalade.

Criant à Dieu, dans sa furibonde agonie.

Césure qui donne au premier hémistiche de quatre syllabes la brièveté, l'élan d'un cri.

« 0 mon semblable, ô mon maître, je te maudis ! »

Halètement de la révolte et du blasphème.

Amer savoir, celui qu'on tire du voyage !... Faut-il partir ? rester ? Si tu peux rester, reste ; Pars, s'il le faut. L'un court, et l'autre se tapit Pour tromper l'ennemi vigilant et funeste, Le Temps I 11 est, hélas ! des coureurs sans répit,

Gomme le Juif errant et comme les apôtres, A qui rien ne suffit, ni wagon ni vaisseau, Pour fuir ce rétiaire infâme...

Ces vers, avec leurs enjambements, leur ponctuation, leurs phrases brèves, leurs coupes irrégulières, expriment admirablement l'agitation, l'hésitation, la frayeur. Et cette asymétrie s'achève par la symétrie harmonieuse du mouvement lyrique final :

0 Mort, vieux capitaine, il est temps ! levons l'ancre !... Plonger au fond du gouffre. Enfer ou Ciel, qu'importe ? Au fond de l'Inconnu pour trouver du nouveau I

l'art et l'œuvre 361

Baudelaire, en cherchant à coordonner le symétrique et l'asymétrique, à les fondre en symphonies, est amené naturellement à combiner les mètres pairs et les mètres impairs. C'est ce que Verlaine, son plus grand disciple, exprimera si bien dans son Art poétique :

De la musique avant toute chose, Et pour cela préfère l'impair...

Les combinaisons de vers pairs et impairs sont donc un de ses moyens préférés. Par exemple, le Serpent qui danse ' :

Que j'aime à voir, chère indolente,

De ton corps si beau.

Comme une étoffe vacillante,

Miroiter la peau !

Le Poison ^ : ■

Le vin sait revêtir le plus sordide bouge

D'un luxe miraculeux, Et fait surgir plus d'un portique fabuleux

Dans l'or de sa vapeur rouge, Comme un soleil couchant dans un ciel nébuleux,

l.XXVIlLi'/o^e el non e7oi7e, comme l'impriment faussement l'éd. posthume de 1868 et les autres, même soi-disant « défîni- Uves », à la suite. (Sur les défigurations du texte authentique, cf. Revue â'hist. litt. de la France, juillet-septembre 1917, p. 518 s.).

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