‹ Charles Baudelaire: souvenirs, correspondances, bibliographie. Suivie de pie?ces ine?ditesChapitre 34 sur 34 · DERNIER CHAPITRE · texte numérisé non relu

DERNIER CHAPITRE

E chapitre eût été le troisième du livre et non le dernier, si les pièces qui le composent ne nous étaient pas parvenues si tard. Nous les devons à l'obligeance de M. P., bibliophile bien connu.

Elles semblent avoir fait partie d'un dossier composé par Baudelaire pour M. Chaix d'Est- Ange fils, son avocat dans l'affaire des Fleurs du mal. La chemise porte écrit de sa main :

a Articles relatifs aux Fleurs du mal, — Lettres. — Notes et documents pour mon avocat. — Plan de plaidoirie. — Pièces incriminées. — Sommaire de mon interrogatoire et ma justification devant le juge d'instruction. »

De cet ensemble il est resté: copie d'une lettre d'Emile Deschamps à Baudelaire (imprimée dans V Appendice des Fleurs du mal, éd.

Michel Lévy); — copie d'une lettre de M. Gus-

tave Flaubert ; — copie d'une lettre au ministre d'État; l'une et l'autre inédites.

La lettre de M. Gustave Flaubert est pleine de compliments ; ce n'est pas pour cela qu'elle figure au dossier, mais sans doute pour cette seule phrase: « VoUs chantez la chair sans l'aimer, d'une façon triste et détachée; » jugement concordant avec celui que les plumes les plus autorisées dans la presse venaient de porter sur les Fleurs du mal.

La lettre au ministre d'État offre un tout autre intérêt ; elle est un témoignage vraiment précieux de l'état d'esprit de Baudelaire après la saisie de son livre , une affirmation irrécusable de l'étonnement naïf du poète et de ses illusions persistantes jusqu'au verdict. M.

Charles Asselineau a excellemment exposé cela dans sa biographie. Les poursuites étaient et restèrent pour Baudelaire , comme il le dit ici , une mésaventure incompréhensible , un inexplicable malentendu; — il ressentit sa condamnation comme une avanie gratuite , un inconscient affront : « J'attendais, disait- il en sortant de l'audience, qu'on me ferait réparation d'honneur. »

Avec une conviction parfaite de l'incompétence de la magistrature dans les questions littéraires, il ne fit pas appel , Bt en effet, il n'avait pas de raison d'espérer plus d'intelli-

gence d'une nouvelle juridiction. Ses juges venaient de prononcer, lui semblait-il , dans un cas où ils auraient dû se récuser ou bien absoudre ; ils n*avaient pas su ce qu'ils faisaient.

Tel était du moins son sentiment , — et il y a persisté.

Copie de ma lettre à M, le ministre dÉtaty après que j'ai eu connaissance de la saisie des Fleurs du

- mal.

Monsieur le* Ministre^ la lettre que j'ai l'honneur d'écrire à Votre Excellence n'a pas d'autre but que de la remercier de tous les bons offices que j'ai reçus d'elle et du Moniteur ; je n'accomplis qu'un simple devoir^ en un moment où par suite d'une mésaventure incompréhensible, j'ai peut-être été pour vous l'occasion d'une petite contrariété, ce qui serait pour moi l'objet d'une véritable affliction.

Le Moniteur a publié un excellent article sur le second volume des œuvres d'Edgar Poe, dont je suis le trèsorgueilleux traducteur. M. Turgan a mis en lumière le troisième volume (Arthur Gordon Pym) ^ un roman admirable. En dernier lieu, le Moniteur a imprimé un article merveilleux de M. Edouard Thierry sur un livre de moi actuellement incriminé : les Fleurs du mal, M. Edouard Thierry, avec une prudence vraiment louable, a fait bien comprendre que ce livre ne s'adressait qu'à un petit nombre de lecteurs; il ne l'a loué que pour les qualités littéraires qu'il a bien voulu y reconnaître, et il a merveilleusement conclu en disant que le désespoir et la tristesse étaient l'unique mais suffisante moralité du liv/e en question.

Que ne vous dois-je pas, Monsieur le Ministre? Je vous dois plus encore que toutes ces inférieures satisfactions de la vanité littéraire. J'ai longtemps

hésité à vous remercier, parce que je ne savais comment m'y prendre. Peutêtre M. Pelletier vous a-t-il dit que Mme Aupick^ que son mari laissait sans aucune fortune ^ m'avait^ avant de quitter Paris, parlé de la part que Votre Excellence avait prise à la discussion du conseil d'Etat. C'est sous mes yeux que ma mère vous a adressé une lettre particulière de remerciements, à laquelle je n'ai pas osé m'associer par une absurde timidité. Je saisis aujourd'hui l'occasion de vous témoigner ma gratitude pour ce grand service vraiment personnel.

J'avais hier l'intention d'adresser une espèce de plaidoirie secrète à M. le garde des sceaux; mais j'ai pensé qu'une pareille démarche impliquait presque un aveu de culpabilité, Qt je ne me sens pas du tout coupable. Je suis au contraire très-fier d'avoir produit un livre qui ne respire que la terreur et l'horreur du mal. J'ai donc renoncé à

me servir de ce moyen. S'il faut me défendre j je saurai me défendre convenablement.

Aussi bieuj Monsieur le Ministre, pourquoi ne vous dirais-je pas avec candeur que je vous demande votre protection, en tant .qu'il soit possible de l'obtenir, à vous qui par votre esprit, encore plus que par votre position, vous trouvez le protecteur naturel des lettres et des arts ? Et les lettres et les arts malheureusement ne se sentent jamais assez protégés. Mais croyez bien que s'il ne vous est pas loisible de me l'accorder, je n'en persisterai pas moins à me regarder comme votre obligé; je vous prie donc d'agréer les sentiments de gratitude et de respect avec lesquels je suis, Monsieur le Ministre, de Votre Excellence, le très-humble et très-obéissant serviteur.

Lettre de Af . Gustave Flaubert.

Mon cher amî ,

J'ai d'abord dévoré votre volume d'un bout à l'autre, comme une cuisinière fait d'un feuilleton , et maintenant , depuis huit jours je le relis , vers à vers, mot à mot, et franchement cela me plaît et m'enchante.

Vous avez trouvé le moyen de rajeunir le romantisme. Vous ne ressemblez à personne (ce qui est la première de toutes les qualités). L'originalité du style découle de la conceptipn. La phrase est toute bourrée par l'idée, à en craquer.

J'aime votre âpreté, avec ses délicatesses de langage qui la font valoir, comme des damasquinures sur une lame fine.

Voici les pièces qui m'ont le plus frappé: le sonnet xviii, la Beauté 'y c'est pour moi une œuvre de la plus

haute valeur, — et puis les pièces suivantes : V Idéal y la Géante (que je connaissais déjà ; la pièce xxv :

Avec ses vêtements ondoyants et nacrés.,..

Une Charogne; le Chat (p. 79) ; le Beau Navire; A une dame créole; Spleen (p. 140), qui m'a navré, tant c'est juste de couleur! Ah! vous comprenez Tembêtement de Texistence^ vous ! Vous pouvez vous vanter de cela, sans orgueil. Je m'arrête dans mon énumératiouj car j'aurais l'air de copier la table de votre volume. Il faut que je vous dise pourtant que je raffole de la pièce lxxv^ Tristesse de la lune :

Qui d'une main distraite et légère caresse.

Avant de s*endormir, le contour de ses seins (*)...

(^) tt Délicieux sonnet qui semble de quelque poôte anglais contemporain de la jeunesse de Shakespeare », écrivait de son côté Sainte- Beuve. Voir sa lettre dans V Appendice des Fleurs du mal, éd. Michel Lévy.

et l'admire profondément le Voyage à Çythère, etc.^ etc.

Quant aux critiques , je ne vous en fais aucune, parce que je ne suis pas sûr de les penser moi-même dans un quart d*heure. J*ai, en un mot, peur de dire des inepties , dont j'aurais un remords immédiat. Quand je vous reverrai cet hiver ^ à Paris ^ je vous poserai seulement, sous forme dubitative et modeste j quelques questions.

En résumé , ce qui me plaît avant tout dans votre volume j c'est que l'art y prédomine. Et puis' vous chantez la chair sans l'aimer^ d'une façon triste et détachée^ qui m'est sympathique. Vous êtes résistant comme le marbre , et pénétrant comme un brouillard d'Angleterre.

Encore une fois mille remerciements

du cadeau. Je vous serre les deux mains

très-fort.

A vous^

G. FlJlUBERT.

Croisset, i3 Juillet.

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