‹ Charles Blanchard. Préf. de Léon-Paul FargueChapitre 1 sur 18 · RUE MADAME, PARIS I · texte numérisé non relu

RUE MADAME, PARIS I

IL A ETE TIRE A PART 50 EXEMPLAIRES SUR VERGE d'aRCHES RÉIMPOSÉS ET NUMÉROTÉS A LA PRESSE

Philippe écrivait^ dans une lettre : " Je travaille à un nouveau livre qui sera sur mon père. Je ne te V avais pas dit encore. Du reste, il n en est qu au commencement. Je suis sa vie pas à pas ; il me semble que je F accompagne ; je retrouve ses idées, ses façons de voir les choses. Il me sert de guide ; je me rappelle tout ce quil me racontait. On n est pas mort tout entier quand on a laissé aux siens de pareils souvenirs... "

C'était le plus souvent après le déjeuner, sous le feu de la pipe et F œil noir du café, dans la petite salle propre et pas très éclairée de Cérilly, que le père de Philippe lui racontait des histoires... Cela gênait bien un peu Madame Philippe, qui aurait voulu desservir sa table et qui tournait et retournait... " C'est bon. Laisse-nous encore un moment, " disait Philippe.

Carlyle écrit quelque part : " Le fait seul importe. Jean sans Terre a passé par ici. Voilà ce qui est admirable. Voilà une réalité pour laquelle je donnerais toutes les théories du monde. " Poincaré ajoute : Uk

lo CHARLES BLANXHARD

physicien dirait : " Jean sans Terre a passé par ici ; <:ela ni' est bien égal^ puisqu'il ny repassera plus. " Si Philippe adorait les faits et les histoires, sa mère, avec cette faculté de renouvellement des femmes, leur sens pratique et leur instinct de faire face au présent, n aimait peut-être pas beaucoup quon reparlât des mauvais jours... Au reste, on a le sentiment que son père se referma, soit par simplicité, soit par orgueil, soit par défiance instinctive, sinon par aversion de travailleur qui creuse son sillon chaque jour pour toutes ces paperasses, dès qu'il sut que son Louis voulait faire un livre sur lui. D'autres lettres de Philippe le laissent bien voir. Il écrit à Milie :

" Mon père dit qu'il n'y a aucun livre a faire sur lui. On dirait : " Ce n'est pas intéressant. C'est J' histoire d'un homme qui travaille. Il ne lui est rien arrivé d'extraordinaire. C'est l'histoire d'un homme qui n a fait que son devoir... "

Et à sa mère : " Tu me dis, ma chère maman, que mon père ne voulait pas que je fasse un livre sur lui. Ce livre, je l'avais déjà commencé avant sa mort, et 'il n'était pas tout à fait ce que mon père âùfàlt pu ■croire. Je tire de sa vie le bel exemple qu'il m'a donné. Mon père ne pouvait pas m' empêcher de penser qu'il ^vait toujours accompli son devoir et de l'exprimer à ma façon. Je suis bien sîir d'ailleurs qu'il aurait

accepté avec orgueil et avec joie V hommage que je lui en aurais fait^ et la chose surtout qui V aurait frappé^ cest quil aurait compris que j' avais fait ce livre parce que je V aimais de tout mon cœur. Je voudrais que ce livre soit un beau livre et quil apprenne a ceux qui le liront quun homme loyal et courageux qui était mon père a vécu une vie de travail... "

Et à Milie encore : " Mon père ne me raconte pas grand' chose^ toujours parce quil ny a rien à écrire sur lui. Et puis, il ne v sut pas occuper le monde... "

Mais Philippe en savait assez. Le contour de Charles Blanchard se traçait suffisamment de ces récits pour quil pût le remplir de son imagination, de sa tendresse et des souvenirs de sa propre enfance, qui s'était passée à Cérilly, comtne celle de son père. Il n'oubliait rien de son enfance. Il savait bien que nous vivons longtemps sur les premiers contacts. Que de fois nous retournions ensemble, pas à pas, réveiller tout ce qui dormait de nous-mêmes, en arrière, au bord de la route... Nos questions se multipliaient... Les vieux échos se précipitaient, du fond du soir, à leur appel...

...Souvenir, souvenir, que me veux-tu ? L'Automne...

Nous aurions voulu débusquer de leurs plus fins replis nos souvenirs les plus lointains. Nous entrions dans les maisons qui nous avaient regardé vivre et

partir^ un jour ^ au fond d'un horizon de France^ ou dam une ville^ au bout d'une rue... Nous retrouvions dans leurs tiroirs ces traits de lumière^ ces révélations, ces clefs aiguës qui nous avaient jadis ouvert les chambres du Mystère, de Fart, de la douleur et de Vamour. Quel livre on en pourrait écrire... On y tâcherait de bien déplier, de bien étaler ces sensations et ces souvenirs, avec le plus humble scrupule, avec la patience et la minutie d'un naturaliste qui ^''prépare " un insecte, avec V application d' un enfant qui écrit un ^^ compliment'" en tirant la langue... On remonterait les vieux jours en s' aidant des plus petites choses, en tâtonnant, comme on trouve du pied, a mesure quon les cherche, les aspérités d'un mur pour y grimper... On redoublerait son enfance, comme une classe... On débrouillerait tous les fils, avec sa naïveté de jadis devenue presque une savante... On atteindrait bientôt le moment ou l'on prend conscience de l'existence de ses parents, de leurs façons de se mouvoir l'un contre l'autre, de leurs soucis, de leurs tiraillements et de lews trêves, de leurs rapports avec l'enfant que vous êtes, de tout ce qu'ils vous ouvrent, des éclaircies et des échappées où ils vous bornent. Et puis, il y a l'époque des premiers spectacles qui vous entament... Les sens s'exercent et s'exaltent. Le cerveau prend bien les choses et contrôle. On saisit les premiers rapports. On a déjà des

souvenirSy à des plans divers^ avec leur magie^ leur musique et leur odeur... Moi^je lui racontais qu'un joiir j'avais été troublé par V aspect d'une serrurerie devant laquelle je passais tous les jours avec ma mère, et qui nous jetait, par sa porte bleue, le signe bref d'un feu qui sortait son dard quand le grand soufflet respirait^ l'odeur de sa limaille et le corps de hibou de son enclume... Une herboristerie, plus loin, vous caressait de son odeur de bois nocturne, de mûriers et de graines... Plus d'une chose en ce monde appelait ainsi certain enfant qui se nommait Charles Blanchard, et dont parlait déjà Philippe avec la plus grande insistance... Quand Galand, le maréchal-ferrant de sa petite ville, en compagnie de son ouvrier, battait le fer rouge, une pluie d' étincelles jaillissait et rayonnait si belle, qu'on se réjouissait d'avoir assez, longtemps vécu pour pouvoir la contempler. — Le kiosque chinois du jardin de Monsieur Tardy était coiffé d'un toit à six angles à chacun desquels était suspendue une clochette, et quand le vent soufflait six clochettes tintaient. Par une fenêtre ouverte on apercevait le salon de Madame Bonnet qui était une femme très riche. Charles Blanchard en avait reçu comme un coup ! Il avait été vraiment frappé à la face par des rideaux de soie, par des tapis, par des sophas, par des vases et par des lampes à colonne de cuivre qui lui semblaient être au

nombre d'au moins cinquante. Il y avait aussi la maison de Madame Emile Giron : sa cour^ son perron^ sa grille. Et même^ un jour ^ il avait monté le perron !

Plus tard^ il y eut aussi le marché de la petite ville : " // eut toute une révélation. Ce fut comme si un nouveau sens se faisait place parmi ceux dont il se servait déjà pour apprécier F Univers. Il se produisit un phénomène comparable à un éboulement ; une part de lui-même s'effondrait et laissait en plein milieu de son corps^ dans son ventre, un vide énorme. — // sembla pendant longtemps à Charles Blanchard quil vit plus de choses encore que nen contient un seul marché, quil vit même des choses que Von ne voit pas sur le marché.

— Mais c étaient la des organes séparés, qui ne vivaient pas, des pièces anatomiques. C étaient des éléments trop purs encore, isolés, sans armes, et qui n avaient pas ce qu il fallait de force pour rompre les amarres de son âme et V enlever — coynme par un rapt... Le spectacle des Chevaux de bois de la fête de sa petite ville composa le premier grand ensemble, le premier corps multiple ou plusieurs organes s" entr aident h vivre, et, si je yne laisse écrire ce mot, la première association de symbiose, le premier phénomène chimique, le premier jnordant qui fit effervescence avec cette âme : Elle était enchaînée au vantail d'une porte.

comme Andromède h son rocher. Mais les chevaux de bois arrivèrent en grand héroïsme^ ainsi que Persée sur son hippogriffe... Charles Blanchard en fut profondément ébranlé^ g^^^^j converti^ sauvéy comme au plus fort d'une grand' messe... Et son âme en fut délivrée ! Charles-Louis Philippe enfant reçut la même révélation^ sur la même place^ a Cérilly^ lorsqu'il vit plus tardy à son tour, les chevaux de bois de la même fête... Il me racontait son enthousiasme et sa fèvre de tout un jour. Et nous parlions encore des fêtes du Centre de la France, des ^'■assemblées'' du Berry et du Bourbonnais, de leurs frairies et de leurs noces... Je le vois si bien, petit mais trapu, le " caisson " large, la tête forte, aux méplats clairs, levant sa bonne figure au-devant de la confidence, avec son lorgnon, qui n'avait rien de bureaucratique, assis en tailleur sur son nez bien ouvert — et marchant d'un pas court et net !

Voici donc la première tangente dont le Mystère ait frôlé l'esprit de Charles Blanchard, comme d'un coup de vent semant sa graine : une image. Elle germe et pousse. Il en sortira plus tard une fleur, une espèce de passiflore, les chevaux de bois d'une petite fête, au milieu des feuillets d'un livre...

Dès qu'il se fut mis à l'écrire, Philippe souffrit d'un malaise. Il m'avait dit l'amer plaisir qui V emplissait

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de peindre la vie d'un enfant dans sa J>etite ville^ sej^ premières pensées^ ses premières sortiesy ses premiers bonheurs et ses découvertes ; d'un enfant Jrh. délicat d'âme et de corps ; d'un enfant traversé^ transpercé par la vie comme par une flèche de soleil implacable ; d'un enfant que la lumière dissout^ que l'air étouffe^ et que menace le travail — mais que sauvera le travail ! Le travail^ arme à deux tranchants qui vous tue et qui vous fait vivre... Il nous lut un jour ^ à lehl et a moiy ce qu'il avait écrit de ce premier chapitre de Charles Blanchard qu'il recommença tant de fois depuis : C'est un tableau de primitif avec toute sa foi, sa conscience à vif ses plans et ses fonds richement peuplés, son beau souci d'exactitude. On pense au récit de la journée du premier homme, de Buffon...

Jamais Philippe n'a eu besoin de tout dire, de ne rien oublier, comme dans " Charles Blanchard". Mais ce besoin même V embarrasse, le retarde et le harcelé de scrupules.

Dès le départ, tout se complique.

Il le sent tour à tour, et avec autant de certitude, en majeur et en mineur. La lumière change indéfiniment sur son paysage. Le choix des états, des " motifs " et des phénomènes l'inquiète.

Va-t-il se laisser intimider ? Va-t-il marquer la tendance^ ou subir tout ce qui se présente et laisser les plans se peupler comme ils veulent ?

Le livre ^^ génèraV et le particulier : V histoire de Charles Blanchard ; le Livre du Pauvre — se disputent Philippe.

Son goût de " r expérimentation sans idée préconçue " lutte avec sa vision du monde...

La multiplicité des points de vue le trouble : Philippe a r esprit scientifique. Il ne peut pas voir un phénomène s\unorcer sans le poursuivre...

Il est brouillé par le raisonnement. Chaque fois qu il fixe son problème^ tant de solutions se proposent... Aussitôt quil en presse une^ les autres s'élancent pour la délivrer !

Lui qui croyait quil ny avait qua suivre.^ il voit trop de chemins se former sous sa marche... Ils s'embranchent sans cesse aux deux grandes lignes : Une route naturelle — une route stratégique. La ligne réaliste^ et l'autre. — Sur lequel^ etjusqu ou suivra -t-il son père? Comment l'amener au travail ? Par le chemin des écoliers j ou des martyrs ?...

Il dira plus tard: ''^Ecrirons-nous Charles Blanchard^ Wjnfant du malheur y ou Charles Blanchard le con- Isolant Jeune homme ?

Tous les faits l'entraînent à leur loi. Tous les états

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le haussent a leur paroxysme. S'il y a une " hiérarchie des faits y ' ' Philippe est constamment porté des faits secondaires aux faits à grand rendement. Nous le verrons tiraillé sans répit de l'état d'émotion à l'état de constatation., de l'état sentimental à l'état de définition ou d'hypothèse... Un Philippe répresseur et réducteur lutte avec l'autre...

Nous allons assister une fois de plus à un épisode de cette lutte multiple entre le besoin de généralisation et l'expérience^ le " dogmatique et l'historique ", la nature et l'intelligence...

Il lui faut suivre et marquer d' abord que les chevaux de bois signifient bien autre chose qu'un seul bouquet et qu'un seul gâteau pour toute une enfance aride et maladive^ et que ce ''^gâteau de fête" est empoisonné : Charles Blanchard mord a même et ses dents se meurtrissent sur la fève : une vérité dure : " Un soir^fai assis la Beauté sur mes genoux et je l'ai trouvée amere... — L.e poison va rester dans toutes nos veines... ^ " Philippe^ cette fois-la.^ peint ses chevaux de bois comme un tournesol extraordinaire et comme une nouvelle merveille du monde, mais comme une terrible découverte, avec toutes ses conséquences... L'aspect du marché de sa petite ville fait comprendre a Charles

' Rimbaud.

Blanchard qu'il est creux et qu'il a faim. Les chevaux de bois lui font comprendre quil est pauvre. // court demander à sa mère, un sou ! Ce sou, tournevis, ouvrirait la porte qui vous sépare des autres classes. — Comme dans la journée du premier homme, il prend alors conscience des limites de son existence : Où la chèvre est attachée, il faut quelle broute, et : Quand on na pas ce que Von aime, il faut aimer ce que Von a... Le voilà rejeté par les chevaux de bois dans sa classe et dans sa maison : " Cest ainsi que les maisons sont puissantes, que les choses sont avides, quune grande communion s'est établie dans le monde, que tout s'attire, que qui peut céder doit céder, et que celui qui peut céder cède avec une telle faiblesse quon sent que Dieu Va voulu. Ne pouvant conformer leur âme a la notre, les objets qui nous entourent conforment notre âme a la leur. " G est alors que Charles Blanchard, retombé dans sa maison, repoussé près des amis dont s'était distrait son cœur, regarde un peu mieux ce quil avait vu si mal et fait plus ample connaissance avec le Pain : Il est tendre, puis rassis, puis sableux. Sa mère en fait l'économie. Elle monte la garde autour de ses miettes. Mais il y a aussi le Terme, qui est un ennemi intime, et les dépenses, avec lesquelles on ne peut pas ne pas échanger quelques paroles, et les vêtements, qu'il faut renouveler parce qu'on a grandi. Mais si l'on grandit.

cest par le Pain ? Le pain lui-même fait la guerre au Pain ! Solange^ en vain, cherche du travail, fait de faux-calculs et cherche a tricher avec le pain. Vaincue et lasse, elle pleure sur sa défaite et se décide a mendier.

Cest que Philippe, lorsqu'il remonte le cours de sa jeunesse, lorsqu'il pense à la vie de son père, à tout ce quil en a entendu dire, a tout ce quil lui a entendu raconter de sa peine, a la continuité de son effort, et de quelque coté quil se tourne et marche, se heurte a des journées de pierre, h des sonorités d'hiver... Quelqu'un rapporte que Flaubert travaillait parfois sous l'impression d'une certaine couleur, et pressait la matière jusqu'à lui faire suggérer l'idée de cette couleur : ^^ Ainsi, dans Salammbô, j'ai voulu faire une chose jaune... " Philippe, ainsi, se trouva peu à peu conduit à faire, en amalgamant ce qu'il savait de la jeunesse de son père avec ses propres souvenirs, avec tous les fantômes, avec tous les éléments pauvres qui voltigeaient, comyne des feux Saint-Elme, autour de ses personnages, une chose pauvre, une chose dé~"plïïs en plus pauvre^-ief livre du Pauvre. Plus il avançait dans Charles Blanchard, plus il se trouvait entraîné loin, dans des régions de plus en plus froides et sombres, et comme dans les limbes où vivent les larves et les têtards de

\Ja Mîsère... Il passait de la Pauvreté dans la Misère. jll me disaij le tourment qui l'habitait de faire quelqiie chose d'' horriblement aride et désertique. Il cherchait a faire tenir ses personnages sur les plus faibles bases possibles, et qui fussent bien juste suffisantes pour y garder son équilibre. Il voulait faire voir du plus près possible que les Blanchard ne sont aidés que du plus petit nombre de forces étrangères qui puissent assister un être, et quils nont autour de leurs tristes corps que juste ce quil faut de matière extérieure pour y étayer, pour y traîner, pour y prolonger la pauvre vie qu on a reçue... Cest un peu de terre, un pot trop étroit pour sa plante, une brindille ou rampe un insecte au bord d'un gouffre... Et cest V Intérieur ou se tiennent les deux Blanchard, Uei deux fahrs de Ja t^isère, comme deM:}ç çorps quon viendrait voir, pétrifiés par quelque éruption, dans la posture ou la mort les aurait surpris. — Tout y sent l'odeur des intérieurs pauvres de la campagne, l'odeur de pisé, l'odeur d'encre de l'atre éteint, l'odeur d'ombre moisie de l'arche ouverte et vide... Philippe veut qu'on y touche le fond de la Misère, mais de cette misère immobile, fascinée et fataliste où l'on trempe comme dans une baignoire, et qui se refroidit par degrés jusqu'à ce que la chaleur du corps ne puisse même plus s'y maintenir; de cette misère où l'on gît comme dans un caveau pro-

visoire, juste au-dessus de son tombeau... Tout y semble toujours a deux doigts de la mort... Tout y donne r impression d'un équilibre instable impossible a maintenir^ et non pas d'une chute prochaine^ mais d'une consomption qui se traîne ^ et d'une veilleuse où il ny a plus d'huile et qui n'en finit pas de s'éteindre...

" Les quatre murs surveillaient la chambre^ pleins de pierres rugueuses., sans rien qui en adoucît la dureté., dans un vis-à-vis terrible, dans une sévérité implacable, quatre murs entre lesquels le sol noir était nu. L'ombre qu'ils versaient, troublée par le jour verdâtre d'une fenêtre basse, s'était retirée dans les coins en attendant son heure. Quand le soir ici viendra, l'on sera bien seul dans un monde bien dur. Il restait encore une table, trois chaises, le lit et la huche. Une des chaises était estropiée. Les autres meubles étaient partis depuis longtemps. On avait encore a sa disposition tout ce qu'en peut tirer de soi-7nême : Il y a l'Ennui qui bâille et vous entre dans la bouche oîi il rejoint la Faim qui monte, et que le prisonnier cherche a fléchir par l'étude infiniment lente et concentrée de son cachot. L'on possède aussi les larmes. On peut s'occuper a les pleurer, comme une araignée sécrète sa toile... Et le Froid vous fournit encore des occupations : Connaître son cotps, le perdre et le retrouver : " le ne sens plus mes pieds, "

disait Solange. On peut travailler à ne pas avoir froid. Nourrir un feu maigre avec des pierres.. Et il y a encore le Pain, dont on peut faire mille expériences... Avec des matériaux si pauvres, on est bien forcé de refaire et de redécouvrir le Monde. Solange, un jour, en est réduite a découvrir son propre enfant !

Non. Jamais Philippe na eu besoin de tout dire, de tout sortir, et, pour me servir d'une expression militaire ^^d'installer'' comme dans Charles Blanchard. Il y a faim, plus que jamais, de sincérité totale et d'exactitude absolue. Les mots y crèvent de sens. Les pesées en sont rigoureuses. Il n'oubliera pas une seule de toutes les façons qu'invente le pauvre d'employer le pain qui lui reste. Cette idée de Misère, qui, malgré tout, demeure abstraite pour quelques-uns des meilleurs et des plus hardis d'entre les hommes, pour ceux-là même qui sortent de leur coquille d'ivoire, mais qui n ont jamais pensé qu'ils pourraient descendre un jour dans sa Cave, il ne lui suffit pas de la leur faire passer, tâter, flairer, dans une vision concrète irrésistible, et de les pousser brusquement dans son intimité, tout contre son visage, comme par une porte ouverte sur la nuit froide... Il veut encore la leur faire connaître comme un condamné connaît sa cellule. Il veut faire de Charles Blanchard le dépositaire d'une science qu il possède en spécialiste et qui en fuit un des hommes

représentatif s parmi lesquels F humanité choisit ses héros : 'La pierre qui! apporte à la grande science humaine^ c est la science de la Pauvretéy^de la pauvreté jusqu'à la Misère^ jusqu à F asphyxie par la misère — et jusqu'au Travail, qui ouvre la fenêtre ! Il tourne et retourne son personnage. Il le complique, il le développe, il le simplifie dans tous les sens. Il le modèle et il le presse comme une terrible statuette. Il le fait sortir de sa case pour mendier son pain avec sa mère, et il le traîne dans le paysage, jusqua tant qu'il lui fasse dépasser et dominer ce paysage après l'y avoir subordonné... Sans relâche, il le roule et l'enfonce dans sa misère, depuis le jour où les chevaux de bois lui en ont fait prendre conscience, jusqu'au jour où il lui fait découvrir, chez le sabotier, le truc : levier, cric et passe-partout — qui vous en fait sortir ! Principe du mouvement perpétuel, talisman, lampe d' Aladin qui peut faire jaillir une fortune, unité de Vie : Le travail ! Avec la joie de celui qui trouve enfin son équilibre ; avec la joie de quelqu'un qui pense pour la première fois dans une langue étrangère ; avec la joie d'un enfant qui voit pour la première fois le mouvement d'une montre ; avec la joie de qui sait nager ! — Car je ne sais rien qui verse une lumière aussi joyeuse que cette petite phrase qui se déclenche toute seule, un jour, comme un fruit mûr, de l'esprit de Charles Blanchard :

" Mon oncle, voulez-vous que f essaye de fendre votre bois ? "

Philippe écrit donc Charles Blanchard comme un livre de leçons de choses, de leçons de choses passionnées sur quelques ^^ facultés de rame. " On a tour à tour l'impression d' une relation^ de : .'/^/j un pays

jnorul par son exploraîeui'y d'une ^--.- ^c cours vulga- \rnfltjur fait par un technicien, d'une sorte de " leçon d'anatomie" du pauvre, d'une sorte de Francinet du pauvre. Mais du cas particulier qui l'occupe, du détail où il se penche, où il s'enfonce, où il se couche, où il promène son observation scrupuleuse, son enthousiasme atroce et clairvoyant, sa curiosité terrible de médecin malade qui se soigne et fait son observation lui-même, sa conscience désespérée qui se torture et retourne le fer dans sa propre blessure, sa délectation morose à tout dépeindre — /'/ est renvoyé, comme par un ressort, au Général... Et il y frappe de toutes ses forces jusqu'à ce que l'éclair en jaillisse et que son lyrisme, longtemps couvé par l'examen vigilant des faits, prenne son vol et l'emporte à la sanctification de la misère et du travail l

Mais ce besoin même d' exactitude et de sincérité besogne Philippe dans tous les sens. Il l'arrache

souvent à son Pauvre, Il le fait revenir entre temps de son Charles Blanchard typique. Il en v^it un autre bien d' aplomb .^ les sens attentifs^ et qui na rien de commun avec le premier^ le têtard... Il marche dans sa petite ville ou les travaux sont gais^ la vie facile^ et qui représente le monde entier. Des heures de bonheur défilent dans le soleil et dans la joie. Mais le temps se couvre... La mer de Misère grossit et remonte. Les vieilles blessures se rouvrent. L'autre foij^ tu voyais un enfant sensible devant un " manège ", dans une petite fête ; à présent tu vois un enfant pauvre devant la roue de la Fortune... La plus belle image du bonheur ne sert qua nous faire comprendre que ce bonheur nest pas pour nous. Philippe se ravise et recommence...

Et chaque fois quil recommence^ on voit bien quil éprouve une fois de plus le sentiment d' un faux départ. Son trou se remplit à mesure quil y pioche.

Son incertitude ne fait que croître a mesure quil sent se dessiner une tendance de Charles Blanchard.

Il le sent se gonfler^ s'enrichir de mille affluents, monter en lui comme une onde et murmurer d'une voix suppliante.

Il est conduit de plus en plus loin par un filon, remorqué de plus en plus loin par son instinct de la direction.

La matière s'est fatiguée sur F espace où il travaille. Le trait ne mord plus qu'à côté, plus loin, toujours plus loin...

Nous voyons successivement se peser dans son esprit : La vie de Charles Blanchard, la vie d'un enfant pauvre, la vie d'un homme qui sort de la pauvreté par le travail, le livre du pauvre, le livre de la misère, une sorte de poème critique à la sanctification de la misère... Et il y aura Charles Blanchard comme il y aura eu César et Julien Sorel...

Ce livre évolue comme un organe, s'altère, s'empêtre, guérit, se déduit de sa propre substance et se multiplie par lui-même au jour le jour. On n'y voit point de progrès, mais de nouvelles parallèles qui s'y forment... Pas de forage aussi profond, rien d'aussi creusé, d'aussi dur, dans aucune littérature. ^

Par horreur foncière de jouer la facilité, par ambition de conscience et de scrupule, pour y vouloir faire tenir trop de choses et réaliser un trop subtil équilibre, il finit par l'abandonner. Pour le reprendre plus tard, disent les uns. Philippe jugeait que le plus fort était fait et qu'il lui fallait le laisser reposer. Définitivement, disent les autres. Charles Blanchard, aux yeux de Philippe, sort de son " révélateur " au moment même où il sort

' Cf. Olivier Twist, l'Enfant, les Précoces, le Petit Chose, etc.

de la pauvreté par la découverte du travail. Que lui reste-t-il ? Des années d' apprentissage et une vie d'homme. Et Philippe les a décrites ou indiquées partout ailleurs. — Mais que faut-il penser de cette phrase : " C'est ici que " le grand-père " termina ses tristes jours ?... "

Les chapitres que nous publions de Charles Blanchard inachevé ne sont donc pas des " études " qu il faisait pour un tableau^ mais ce tableau même^ qu il recommençait autant défais qiiil croyait le voir dans les conditions nécessaires à son achèvement définitif et peut-être à mesure que les événements de sa propre vie s'engorgeaient ou se déliaient^ et que ses pensées s'assombrissaient ou s'éclairaient... Tel est le terrain, telles sont les raisons ou se jouent ces variantes et ces redites. Il nous fallait donc les publier telles quelles, l'une sur l'autre et dans leurs états successifs, comme on superpose les portraits d'une même famille pour en obtenir une sorte de type... Et je tiens que sur aucun champ de bataille on ne vit aussi clairement aux prises, une volonté et des événements ; le sentiment et le sens critique ; l'instinct et le scrupule ; l'intelligence et la nature ; un grand écrivain et son œuvre...

Voici une variante ou ce n est plus Charles Blanchard qui court trouver sa mère pour lui demander le sou qui

lui ouvrirait le jardin féerique... Cest elle qui va le voir à la fête^ comme on irait voir un ascète en extase^ et le fait tomber de son rêve^ comme on réveille un somnambule : " // se retourna : Ce n était quelle l " Dans une autre ^ ce nest pas le manque d'un sou qui rejette Charles Blanchard dans sa classe. Il n a pas besoin de cette preuve pour s'y laisser retomber. Car il sent, simplement^ la disproportion qui existe entre la vie des chevaux de bois et de leurs hbtes^ et la sienne. Il r aurait^ son sou, quil n oserait même pas s en servir ! De la poche, la pauvreté passe dans le cœur, à la longue... Au reste, il a conscience d"" avoir déjà pris plus que sa part de la fête : Il a osé se faufiler dans ce tournoi de nobles, courir tout autour, et toucher un grand cheval rouge l — Ailleurs, les chevaux de bois r aident surtout a classer les hommes. Il ne comprend enfin ceux-ci, quil avait mal vus jusqu'alors, que par leur conjonction avec ceux-là. Charles Blanchard prend la mesure de ses propres moyens et de son Destin par r aspect des moyens des autres, et il s'aperçoit de ce quil ne peut pas faire en les voyant faire ce quils font. — Dans une autre encore, Charles Blanchard pleure sur lui-même ou sur son frère intérieur, qui ne peut rien pour lui. (Comme Charles Blanchard, il me souvient d'avoir pleuré, jadis, devant un tableau qui représentait un château-fort avec ses tours sous un ciel

d'orage, et devant un gros tas de sable où des enfants riches creusaient des canaux pleins d'eau courante et des tunnels — dans le sentiment de mon impuissance à les posséder ou à les refaire...) Charles Blanchard éprouve encore, ailleurs, ce sentiment quil est en plus, quil est en trop, quil na aucun droit, pas même de niche, et que ce ne sont pas seulement les chevaux de bois qui lui sont interdits, mais toute la vie qui commence au bord de son attente : Il ne lui a été réservé aucune place. Il faut donc qu il profite constamment du mouvement pour en boucher une, comme au jeu des quatre coins... Charles Blanchard sera toujours semblable a ceux qui entrent par fraude dans un théâtre, et qui, partout ou ils se glissent, souffrent de V angoisse d' être chassés par ceux qui viendront occuper leur place. — Une redite complète par quelques détails et sur certains points le premier chapitre de Charles Blanchard qui parut dans la Nouvelle Revue Française. Philippe y précise un peu durement V attitude courbée, repliée, tassée sur sa chaise, de Solange Blanchard. Et cette fois, c'est elle qui goûte ses larmes et non plus Charles. Et cette fois, Charles est immobile : " Qui donc a dit que Charles Blanchard i?'ait voir le kiosque de Monsieur Tardy ? " Il y a une version de l'intérieur du sabotier où apparaît une petite fille, avec sa façon à elle de voir Charles Blanchard et d' avoir peur de ce peureux... C'est

le chapitre du mauvais accueil^ comme il en est un autre du bon accueil. (A la fin de cette variante^ on Ut : " Ce fut ici que Charles Blanchard acheva sa vie. " Plus bas, au crayon : Le grand père (et c est un surnom quon avait donné a Charles Blanchard) vécut la les derniers jours de sa vie. Il semblait quil eût a jamais quitté le lieu ou il menait une vie active. Il était venu la prendre sa retraite. — Il y a encore un autre portrait de la petite fille, en ménagère, où il n est pas encore question qu elle ait peur de Charles Blanchard. — Il y a aussi une description vigoureuse, et une description dans une note de bienêtre doux, passif, un peu faible, de la maison du sabotier. — Dans une troisième, il ne travaille plus dans Vivresse d'une lutte saine, mais avec la haine et la cruauté d'une bête en colère....

Une petite étude complète le Marché par de nouvelles touches. Charles Blanchard a faim. Il attend un miracle ! Chez lui, dans la lumière sale, il avait la nausée du fromage. Mais, dans P éclat du marché clair, il irait jusqua en manger ! ! Des notes où Philippe parle de lui-même et de ses souvenirs d'enfance remontent aux premières origines du livre. D'autres renforcent le portrait de Charles Blanchard, ou contiennent des propos de village ou des remarques accessoires...

Pas un de ces ètats^ pas une de ces variantes yi est éclairée par la même lumière ni sous le même angle que les autres. Un dessin toujours nouveau s' en dégage^ un détail toujours significatif y sort en valeur. El^^ beaucoup sont contradictoires... ^^Ecrirons-nous CharUl—

Blanchard^ V enfant du malheur^ ou Charles Blanchard

le consolant jeune homme ? Si Philippe oscille encore entre les deux faces^ c'est quil fait^ plus que jamais^ corps avec son livre ^ avec la ^^ pluralité foncière " du Moij tantôt maître de ses maladies et de ses fièvres^ et tantôt dominé par elles... Et c est lorsqu' il s' agit de nousmêmes que nous voyons le plus distinctement quil nest pas de personnage entier.^ mais rien que des traits de caractère épars^ interchangeables^ et dont la proportion varie sans cesse... Heureux ? Malheureux ? Tout est peut-être une question de point de départ. Et puis... on V est tout ensemble^ ou tour a tour^ et ce sont des volontés et des forces couvertes qui en décident et qui frappent la dominante... " he cerveau de V homme est un théâtre où se jouent a la fois plusieurs pièces différentes sur plusieurs plans dont un seul est en lumière." ^ On peut bien se peindre de plusieurs manières^ ou subordonner l'une a V autre ^ ou les faire marcher toutes de front sans cesser d' être véridique... Mallarmé rêvait d'un livre où deux histoires différentes se poursui-

' Taine.

vraientj comme â cache-cache^ Vune au recto. Vautre au verso... Mais si /'homme bouge, tout se mêle, et la lumière ruse avec F ombre... Ainsi Philippe tourne avec son livre, comme au pied d'un arbre, son ombre...

Il s'y arrête en pleine lutte, épuisé d'y pousser toute la sincérité de son cœur. Partout ailleurs, il a réussi à projeter ses personnages hors de lui-même, il ne leur donne plus que son regard, il suit leurs actions et court après eux, et joue avec eux comme au furet... Mais Charles Blanchard le possède encore... Il lui ronge le ventre, comme au Spartiate. Il le secoue de ses soubresauts et de ses rages. Ils s'affaissent et se dressent ensemble. — On le voit se débattre avec lui-même. Il ne s' agit plus de ^^ choisir" . Et puis, quand on est Philippe, on choisit difficilement dans soi-même, on ne s'escamote pas soi-même. — Il faut dire la chose : ce nouvel enfant de sa chair ne peut pas sortir, parce que le terme n'en est pas venu...

La lutte m'est chère entre toutes ou je vois passer tant de signes de cette immense dualité qui tourne en nous tous comme un phare, pour peu que nous soyions sensibles et sincères. Parallèlement, dit Verlaine... Mais je ne V ai jamais mieux suivie que dans la vie et dans l'œuvre de Philippe. Elle allait chez lui jusqu'au conflit, car il ne faisait rien sans flamme. Nous

avons le besoin du parti-pris et le don de la bonne foi; r envie de tout expliquer et celle de nous en rapporter a notre instinct ; la mystique et la sceptique ; le sentiment des sacrifices quil est nécessaire de faire à l'ensemble et le goût de l'examen passionnément équitable et soigneux de tout ce qui se présente ; le souci de la composition et le plaisir de voir les choses pousser et se composer d'elles-mêmes, dans le cours du temps et de la fonction ; le goût de V exceptionnel a la Dostoïevsky, mais souvent le besoin de tout envisager d'un point de vue de justice occidentale assez maussade ; la balance du Droit et du Devoir de l'homme, le ^^ J'aime mieux une injustice qu'un désordre," de Gœthe, et le plus précieux respect de l'individu ; l'appétit du plaisir et le tourment de se tenir la dragée haute ; la manie de la liberté et le prurit de la discipline; la connaissance profonde de notre faiblesse et la prétention de nous prouver notre force. Quoi qu'il en soit de cette Vérité dont parlent Monos et Una ; de cette vérité dont on a si faim et qu'on est si fort pressé de connaître, lorsque certains signes vous avertissent et que l'Inconnu souffle son haleine, de cette vérité qui soulève encore sur son grabat le moribond de Mort et Transfiguration, Philippe l'a cherchée passionnément. Maintenant qu'il s'est résorbé dans l'immense amour, qu'il est " ressuscité, enfin ", qu'il est du côté que c'est

vrai, sans doute, qu'il sait et qu'il tient les clefs des Portails et qu'il a cessé de vivre pour être, touche-t-il un peu de cette vérité, touche-t-il un peu de son immense corps ? Et cela peut-il nous consoler de ne plus pouvoir le serrer dans nos bras ?

Léon-Paul Fargue.

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