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CHAPITRE III l’explorateur

La Reconnaissance au Maroc est, avant tout, une œuvre scientifique, à la fois géographique, militaire et politique. Les qualités d’ordre et de précision qu’on y observe à chaque page sont tout à fait étonnantes, et plus encore si l’on songe à toutes les difficultés, aux dangers même que courait l’explorateur s'il voulait prendre des notes. Il était enveloppé de gens qui soupçonnaient, et parfois devinaient sa qualité de chrétien, et donc toujours en péril. Dans les Itinéraires au Maroc, il explique comment il a pu tromper la surveillance des témoins, ou les écarter.

« L’état d'israélite ne manquait pas de désagréments : marcher pieds nus dans les villes, et quelquefois dans les jardins, recevoir des injures et des pierres n'était rien; mais vivre constamment avec les juifs marocains, gens méprisables et répugnants entre tous, sauf de rares exceptions, était un supplice intolérable. On me parlait en frère, à cœur ouvert, se vantant d’actions criminelles, me confiant des sentiments ignobles. Que de fois n’ai-je pas regretté l’hypocrisie ! Tant d'ennuis et de dégoûts étaient compensés par la facilité de travail que me donnait mon travestissement. Musulman, il eût fallu vivre de la vie commune, sans cesse au grand jour, sans cesse en compagnie ; jamais un moment de solitude ; toujours des yeux fixés sur soi ; difficile d'obtenir des renseignements ; plus difficile d’écrire ; impossible de se servir d'instruments.

Juif, ces choses ne devenaient point aisées, mais étaient d’ordinaire possibles.

a Mes instruments étaient : une boussole, une montre et un baromètre de poche, pour relever la route ; un sextant, un chronomètre et un horizon à huile, pour les observations de longitudes et de latitudes ; deux autres baromètres holostériques, des thermomètres fronde et des thermomètres à minima, pour les observations météorologiques...

« Tout mon itinéraire a été relevé à la boussole et au baromètre. En marche, j'avais sans cesse un cahier de cinq centimètres carrés caché dans le creux de la main gauche; d'un crayon long de deux centimètres, qui ne quittait pas l’autre main, je consignais ce que le chemin présentait de remarquable, ce qu’on voyait à droite et à gauche, je notais les changements de direction, accompagnés de visées à la boussole, les accidents de terrain, avec la hauteur barométrique, l’heure et la minute de chaque observation, les arrêts, les degrés de vitesse de la marche, etc. J’écrivais ainsi presque tout le temps de la route, tout le temps dans les régions accidentées. Jamais personne ne s’en aperçut, même dans les caravanes les plus nombreuses ; je prenais la précaution de marcher en avant ou en arrière de mes compagnons, afin que, l’ampleur de mes vêtements aidant, fis ne distinguassent point le léger mouvement de mes mains; le mépris qu’inspire le juif favorisait mon isolement. La description et le levé de l’itinéraire emplissaient ainsi un certain nombre de petits cahiers; dès que j’arrivais en un village où je pouvais avoir une chambre à part, je les complétais, et je les recopiais sur des calepins qui formaient mon journal de voyage. Je consacrais les nuits à cette occupation ; le jour, on était sans cesse entouré de juifs ; écrire longuement devant eux leur eût inspiré des soupçons. La nuit ramenait la solitude et le travail.

« Faire des observations astronomiques fut plus malaisé

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que de relever la route. Le sextant ne se dissimule pas comme la boussole. Il faut du temps pour s’en servir. La plupart de mes hauteurs de soleil et d’étoiles ont été prises dans des villages. Le jour, j’épiais le moment où personne n’était sur la terrasse de la maison ; j’y transportais mes instruments enveloppés de vêtements que je disais vouloir mettre à l’air. Le rabbin Mardochée restait en faction dans l’escalier, avec mission d’arrêter, par des histoires interminables, quiconque essaierait de me rejoindre. Je commençais mon observation, choisissant l’instant où personne ne regardait desserrasses voisines ; souvent il fallait s’interrompre; c’était très long. Quelquefois, il ne fut pas possible d’être seul. Quels contes n’inventait-on pas pour expliquer l'exhibition du sextant? Tantôt il servait à voir l’avenir dans le ciel, tantôt à donner des nouvelles des absents. A Taza, c’était un préventif contre le choléra, dans le Tâdla il révélait les péchés des juifs, ailleurs il me disait l’heure, le temps qu’il ferait, m’avertissait des dangers de la route, que sais-je? La nuit, j’opérais plus facilement ; je pus presque toujours agir en secret. Peu d’observations ont été faites, dans la campagne ; il était malaisé de s’y isoler. J’y suis parvenu quelquefois, prétextant la prière ; comme pour me recueillir, j’allais à quelque distance, couvert de la tête aux pieds d’un long sisit; les plis en cachaient mes instruments; un buisson, un rocher, un pli de terrain me dissimulaient quelques minutes ; je revenais, ma prière terminée.

« Pour tracer des profils de montagne, faire des croquis topographiques, il fallait plus de mystères encore. Le sextant était une énigme qui ne révélait rien, l'écriture française gardait son secret : le moindre dessin m’eût trahi. Sur les terrasses comme dans la campagne, je ne travaillais que seul, le papier caché et prêt à disparaître sous les plis du burnous. »

La Reconnaissance est aussi un journal. D’ordinaire,

on y trouve autant de chapitres qu’il y eut de journées. Rarement, Charles de Foucauld s’attarde à décrire. Il le fait en peu de mots, et en artiste ; chez lui, la simplification du paysage, le choix de l’expression, une certaine recherche discrète de l'harmonie révèlent un homme remarquablement doué, et qui eût pu compter parmi les écrivains qui nous ont donné quelque image clés. pays nouveaux. Mais il ne se permet point de céder à cette tendance de son esprit. Il écrit avec l’intention bien arrêtée, non de se faire admirer, mais de servir la France, héritière probable du Maroc, de lui préparer les voies, d’aider les camarades qui auront un jour, il le pressent, la mission de conquérir cet empire, où, en plus d’un endroit, il rencontre des chefs secrètement désireux de la venue des Français. En somme, il est déjà celui qui prépare. Ce caractère marquera toute sa vie. Plus tard, quand il réapparaîtra en Afrique, Foucauld se donnera pour mission d' « apprivoiser » les musulmans, de les rapprocher de nous et de la loi chrétienne. Tout son effort, tous ses sacrifices, jusqu’au dernier, ne tendront qu'à ceci : rendre possible, pour les missionnaires qui viendront, la prédication de l’Évangile. Il sera, religieusement aussi, le précurseur, le fourrier, l’homme de pointe.

Le vicomte de Foucauld et Mardochée quittent Tanger le 21 juin 1883, à trois heures de l'après-midi. Ils font partie d’une petite caravane; ils sont montés sur des mules, grâce auxquelles le long voyage entrepris au Maroc se fera assez rapidement. On marche jusqu'à neuf heures du soir, une partie^du temps au milieu de champs de blé magnifiques. Le lendemain, à 4 heures du matin, la caravane se remet en mouvement. Il n’y avait point de routes au Maroc, en ce temps-là, mais seulement des pistes tracées par le pas des hommes et des bêtes. Chaque jour, Charles de Foucauld notera la qualité du terrain, les principales essences d'arbres qui couvrent le sol par

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endroits, la couleur des roches; il dira s’il a rencontré d’autres voyageurs, si beaucoup de perdreaux, de tourterelles se sont levés sur le passage, si des lièvres ont déboulé. Il est frappé, dans ce début de son voyage, de la multitude des ruisseaux et petites rivières qu’il traverse ou côtoie, de la vigueur de la végétation, de la beauté des cultures, et déjà il plaint le pauvre paysan marocain auquel les pillards d’un côté, le fisc de l’autre, enlèvent la meilleure part des récoltes.

Les voyageurs font presque tout de suite un crochet à l’est, et passent quelques jours à Tétouan. Ils en repartent le 2 juillet dans la direction du sud, pour Chechaouen. On est surpris, en lisant la Reconnaissance au Maroc, de la fréquence du ton idyllique. La fraîcheur des jardins, l’abondance des moissons, la douceur de l’air, sont des expressions qui reviennent sous la plume de l’explorateur, quand il décrit certaines régions, comme celle de Chechaouen, et il n’est pas douteux, d’abord, qu’il a vu juste, mais aussi qu’une espèce de sympathie naturelle l’accorde avec ce paysage, lui en fait goûter la beauté. Dès le 2 juillet, parvenu en pays de montagnes, il écrit ; « Le Djebel béni Hasan présente maintenant un aspect enchanteur ; des champs de blé s'étagent en amphithâtre sur son flanc, et, depuis les roches qui le couronnent jusqu'au fond de la vallée, le couvrent d’un tapis d’or; au milieu des blés, brille une multitude de villages entourés de jardins ; ce n'est que vie, richesse, fraîcheur. Des sources jaillissent de toutes parts ; à chaque pas, on traverse des ruisseaux ; ils coulent en cascades parmi les fougères, les lauriers, les figuiers et la vigne, qui poussent d’eux-mêmes sur leurs bords. Nulle part je n'ai vu de paysages plus riants, nulle part un tel air de prospérité, nul part une terre aussi généreuse, ni des habitants plus laborieux. D'ici à Chechaouen, le pays reste semblable ; le nom des vallées change, mais pareille richesse règne partout ; elle augmente même encore à mesure que l’on s’avance. »

Charles de fouCaulô

Dès le début du voyage, dix jours après qu'il a quitté Tanger, l’explorateur est en plein inconnu. Dans cette petite ville de Chechaouen un seul chrétien était entré, un Espagnol, vers 1863 : il n’était pas revenu. Charles de Foucauld, vingt ans plus tard, le 2 juillet, s’arrêtait sur une hauteur voisine, pour prendre un croquis, d'après lequel le vicomte Olivier de Bondy a pu faire ce dessin large et précis, publié dans la Reconnaissance au Maroc. Il pénétra même dans le quartier juif, et croisa, en chemin, beaucoup de gens des Beni-Zedjel, qui lui criaient : « Que Dieu fasse éternellement brûler le père qui t’a engendré, juif ! » La nuit du 2 au 3, il la passa dans le mellah. Il ne semble pas qu’il ait visité la ville même. Mais il a été aussi loin qu’il pouvait aller, et seul. Dans ce Maroc où il entre en piètre équipage, mais avec une ambition violente et magnifique, c'est d’ailleurs l’inconnu qu’il cherche. Les régions défendues, sauvages, ont toutes ses préférences. D’un point relevé sur les cartes à un autre point également déterminé, il tâchera tout au moins d’aller par une route où personne n'a passé. Faut-il attendre? il attendra. Payer plus cher les guides? il paiera. Le danger, il ne s’en occupe jamais. Je crois, sur la foi de plusieurs hommes intimement liés avec lui, que le sentiment de la peur lui était étranger.

Le voyageur qui décrit et dessine ainsi les paysages relève également tous les traits de mœurs qu’il observe. Dans cette même excursion, il rencontre un hadj, c’est-àdire, comme on le sait, un musulman qui a fait le pèlerinage de la Mecque, et il note aussitôt que ces pèlerins, qui ont pris quelque idée des Européens, sont, en général, moins fanatiques, plus polis et affables que leurs coreligionnaires. Dix pages plus loin, il analyse l’état politique différent et la misère égale des deux parties du Maroc, le liai el Makhzen soumis au sultan, et le pays libre, ou révolté, le blad es Sîba; partout il recueille et consigne avec un soin extrême les renseignements qui peuvent servir

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à un géographe, à un sociologue, à un colon, à un soldat. Même s’il avait parcouru le Maroc en toute liberté, on s’étonnerait qu’il eût pu le connaître si complètement.

Parfois, il s’interrompt de noter, et il juge. Ses jugements sont d’un contour aussi ferme que ses détails de topographie ou ses croquis à la plume. Il a une sympathie certaine pour les Marocains ; j’ai fait allusion, par exemple, à ce qu’il dit des pèlerins de la Mecque. Mais il a vu de trop près, lui prisonnier de leur foule, ce que valaient, moralement, les habitants des villes ou des villages : il ne peut taire les vices qui rongent les populations musulmanes. Et il est curieux de lire les lignes que je vais citer, quand on se souvient surtout que l'homme qui les a écrites devait donner une grande partie de sa vie à la conversion de ces peuples de l’Afrique du Nord, au sujet desquels, même tout jeune, il avait peu d’illusions.

« Presque partout, dit-il, règne une cupidité extrême et, comme compagnons, le vol et le mensonge sous toutes leurs formes. En général, le brigandage, l’attaque à main armée, sont considérés comme des actions honorables. Les mœurs sont dissolues. La condition de la femme est, au Maroc, ce qu’elle est en Algérie. D’ordinaire peu attachés à leurs épouses, les Marocains ont un grand amour pour leurs enfants. La plus belle qualité qu’ils montrent est le dévouement à leurs amis ; ils le poussent aux dernières limites. Ce noble sentiment fait faire chaque jour les plus belles actions... Le Maroc, à l’exception des villes et de quelques districts isolés, est très ignorant. Presque partout, on est superstitieux, et on accorde un respect et une confiance sans bornes à des marabouts locaux dont l'influence s’étend à une distance variable. Nulle part, sauf dans les villes et districts exceptés plus haut, on ne remplit d’une manière habituelle les devoirs religieux, même en ce qui concerne les pratiques extérieures. Il y a des mosquées dans tout qçar, village ou douar important ;

elles sont plus fréquentées par les voyageurs pauvres, à qui elles servent d’abri, que par les habitants. »

Il est plus sévère pour l’israélite marocain. Retenu à El Qçar pendant vingt-quatre heures, le 7 juillet, à cause du sabbat, il écrit : « Encore si l’on pouvait profiter de ce retard pour rédiger ses notes ! Mais c’est presque toujours impossible... A-t-on jamais vu, au Maroc, juif écrire durant le sabbat? C’est défendu au même titre que voyager, faire du feu, vendre, compter de l’argent, causer d’affaires, que sais-je encore? Et tous ces préceptes sont observés, avec quel soin! Pour les israélites du Maroc, toute la religion est là ; les préceptes de morale, ils les nient. Les dix commandements sont de vieilles histoires, bonnes tout au plus pour les enfants ; mais quant aux trois prières quotidiennes, quant aux oraisons à dire avant et aprèà les repas, quant à l’observation du sabbat et des fêtes, rien au monde, je crois, ne les y ferait manquer. Doués d’une foi très vive, ils remplissent scrupuleusement leurs devoirs envers Dieu, et se dédommagent sur les créatures. »

Pour visiter Tetouan, et surtout les monts Beni-Hasan et Chechaouen, Foucauld avait quitté la route de Tanger à Fez. Il la reprend, et, marchant dans une direction approximative nord-sud, il est à Fez le 11 juillet.

Là, dans cette ville connue, il espérait ne pas séjourner, mais qui n’a pas de temps à dépenser, ne doit pas s’aventurer en pays de soleil. Un homme qui veut aller vite ! Et, qui plus est, choisit les chemins périlleux ! Un homme, — un juif il est vrai, — qui semble oublier les dates et ne pas se souvenir du grand jeûne musulman ! Quelle impertinence ! On la lui fit sentir. Il a écrit, de Fez, à la date du 14 août, cette lettre adressée à son cousin M. Georges de Latouche :

« Tu me vois encore à Fez, et dois trouver que je ne suis guère avancé dans mon voyage ; ce n’est que trop

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