‹ Charles de FoucauldChapitre 11 sur 20 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Beni-Abbès est une oasis de 7 à 8 000 palmiers. Ils poussent sur la rive gauche de la Saoura, dans les terres et les sables où sont nombreuses les fontaines, et ils forment une longue futaie épaisse, serrée contre une falaise qui la domine de haut. La Saoura elle-même n*est autre que Toued Zousfana, venant de Figuig, et qui s'est confondue, à 40 kilomètres au nord de l'oasis, avec un fleuve plus abondant, l'oued Guir, descendu des plateaux du grand Atlas marocain. Leurs eaux mêlées se sont terrées, selon la coutume des fleuves sahariens ; pour ne pas êtie bues par le soleil, elles traversent en tunnel les déserts ; elles ne réapparaissent à la lumière qu'à l'entrée de la palmeraie, dont elles suivent la bordure, — la rive droite étant presque sans verdure, — pendant quinze cents mètres environ, puis disparaissent de nouveau, pour aller, peut-être, bien loin de là, gonfler mystérieusement le cours du Haut-Niger (i).

Les voyageurs qui viennent de Colomb-Béchar, en suivant la large vallée, marchent longtemps dans la rocaille, entre le lit desséché de cette Saoura et les dunes qui bornent le désert vers la gauche. Quand ils ont dé~

(ï) li est probable que le Niger a été, anciennemeût, sans communication avec l'Océan. Cet immense fleuve naissait et se perdait dans le Goatinent africain. Ses eaux remplissaient la dépression désertique où sont exploitées les mines de sel de Taoudéni, et formaient là ua se* coad lac Tchad,

passé le bouquet de palmes de Mazzer, ils doivent mettre les pieds dans le sable et franchir des éperons successifs de dunes, qui, devant eux, limitent l'horizoa. C'est seulement du sommet de la dernière dune, qu'on aperçoit entre deux falaises, tout à coup, et à courte distance, la rivière tournante, les premières flaques d'eau, les premières formes qui plient, les cimes d'une grande palmeraie verte, un haut plateau à droite, un haut plateau à gauche, et, sur la crête de celui-ci, les murailies crénelées, blanches, éblouissantes, du bordj des afiaires indigènes. On sort de l'aride, on pénètre dans le domaine de l'ombre, des sources, des cultures et de la vie. L'intervalle entre les fala^es qui tiennent dans leurs bras l'oasis, étroit d'abord, prend de l'ouverture comme la panse d'une aiguière, et c'est mieux qu'un couloir boisé, c'est une petite plaine qu'ils enserrent, coupée par la rivière, sans arbre sur la rive droite, toute couverte sur l'autre rive de palmiers qui abritent des abricotiers, des pêchers, des figuiers, des pieds de vigne. Là, dans la forêt, vers le milieu, il y a un village fortifié où l'on pénètre par une porte unique, où les rues sont couvertes presque partout, village peuplé d'hommes libres, qui se considèrent comme originaires du pays, les Abbabsa. Plus loin, et vers l'extrémité, un second village, aux murailles très hautes et semblables à celles d'un château féodal, est habité par des Arabes de la tribu des Rehanma, qui font paître leurs chameaux et leurs ânes dans les pauvres pâturages de la région. Les nègres, jardiniers, semeurs et moissonneurs d'orge, logent à la lisière de la palmeraie, le long d'un ravin qui donne accès au plateau du bordj. Et la population indigène, divisée ainsi en trois groupes, comptait de douze à quinze cents âmes.

Frère Charles avait choisi ce lieu d'apostolat, en raison des misères qu'il y rencontrerait et que pas un prêtre encore n'avait pu secourir ; à cause de la proximité du Maroc également, la teiTe très aimée, où il espérait pou-

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voir rentïser uîi jour en missionnake ; il savait aussi q<ue Beiii-Abbès passait pour la plus jolie des oasis du Sud algérien, le plus beau fragment même de la longue avenue de palmiers qui commence à Figuig et va finir à In-Salah. Au moment où il arrivait, la grande redoute qui commande Ventrée de la palmeraie n'existait pas encore ; une autre, moins importante, aujourd'hui détruite, s'élevait un peu plus loin, sur la crête de la falaise, et abritait la garni son (i). Il suivit le chemin tracé par le pas des hommes et des bêtes. A peine eut-il gravi la pente raide, bordée de huttes, qui conduit au sommet du plateau, qu'il fut ravi d'admiration. Au nord et à l'est, Beni-Abbès était enveloppé, à peu de distance, par les vagues de sable rose ou doré de l'Erg occidental, les grandes dunes mêlées, fuyantes et dont plusieurs s'élèvent à 150 et 200 mètres, tandis que vers l'ouest, au delà de la coupure du ravin et de la palmeraie, s'étendait le second plateau, rocheux, rigide et tabulaire, sans arbre, et qu'on eût dit sans fin. Le voyageur se trouvait à un point de jonction entre les deux déserts sahariens, entre le désert de sable qui couvre tout le Sud oranais et le désert rocheux, la Hamada, qui va jusqu'à la frontière du Maroc. Splendeur de la lumière, pauvreté du sol, pureté des nuits, silence des nuits, que de fois Frà*e Charles se servira de vous dans ses méditations, et dégagera le sens éternel caché dans le paysage le plus humble ou le plus magnifique ! D chercha tout de suite la place où établir sa demeure, et acheta, sur le plateau de la rive gauche, non sur la lisière mais à 400 mètres environ en arrière, trois petits mamelons qu'il qualifia de montagnes, et deux dépressions également incultes qu'il appela vallées, et où pous. salent plusieurs palmiers sauvages. Le prix, naturellement, fut excessif. Frère Charles paya 1 170 francs ce»

(ï) Les premières troupes d'occupation comprenaient : trois compa. gnies de tirailleurs africains et une compagnie d'infanterie légère.

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ïmit ou. neuf hectares de désert. L'ensemble avait la fonne d'une eourge coudée. C'était le s terrain de culture » de la future « fraternité ». Il y avait de l'eau, heureusement, ou du moins quelque possibilité de s'en procurer. Le domaine renfermait plusieurs sources et d'anciens puits. On creusa les puits, on dégagea les sources. Frère Charles, Imaginatif et l'esprit toujours en avance d'un jour, d'un mois ou d'un an sur le moment présent, ravi de cette nouvelle résidence, songeait déjà qu'il vivrait là dans une demi-dôture, que les fruits et les légumes du jardin seraient abondants, qu'il en pourrait donner, qu'on éviterait ainsi la. famine des années de gTande sécheresse, qu'il serait le nourricier, le consolateur, l'ami de plusieurs pauvres, particulièremeat des soldats français et des esclaves.

Les premiers jours, il logea dans les bâtiments du bureau arabe. Dès le matin, il partait, avec quelques tirailleurs de bonne volonté, mis à sa disposition, pour construire l'ermitage. Ce ne fut jamais qu'un pauvre assemblage de cabanes en terre, sans caractère d'art, construites dans un ravin, fragiles tout à fait : si elles se défendaient à peu près du soleil, elles eusent fondu sous la pluie de deux jours. Heureusement il ne pleut guère qu'une fois par an dans la Saoura, et il arrive qu'il ne pleuve pas du tout. On employait, pour bâtir, des pierres glanées sur le plateau, mais surtout des briques de glaise séchée ; un peu de terre délayée était le mortier ; des planches poreuses de troncs de palmiers faisaient oiS&ce de poutres, les nervures des grandes feuilles et des roseaux servaient de couverture.

La chapelle, naturellement, eut un tour de faveur, et fut bâtie d'abord. Frère Cliarles la décrit avec amour dans une lettre à un ami : a Le toit est horiaontal, en grosses poutres de palmier brutes, couvertfiS de nattes en branches de palmier : c'est tiès rustique, très pauvre, mais harmonieux et joli. Pour soutenir les poutres, il y a au milieu

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quatre troncs de paLmier verticaux ; dans leur rustieité, ils font très bon eSet et encadrent bien Tautel ; à celui qui est près du coin de l'évangile est pendue une lampe à pétrole qui m'éclaire la nuit, et jette beaucoup de lumière sur Tau tel... Au plafond est accroché un dais en forme de tente, en grosse toile vert foncé absolument imperméable, pour garantir de la pluie l'autel et son marche-pied. »

Un ofi&cier de la garnison dessine pour la chapelle quatre grandes figures de saints. Mais le principal décorateur est encore l'architecte. Frère Charles lui-même. Il peint sur étoffe — dans cette manière très moderne, réduite à quelques lignes d'une justesse extrême, dont il a donné maint exemple en illustrant la Reconnaissance au Maroc — une image qui représente le Christ « étendant les bras pour embrasser, serrer, appeler tous les hommes et se donner pour tous ». Du côté de l'évangile, est un saint Joseph, de la « fabrique » du Père. Aux murs de la « nef » pendent les quatorze tableaux d'un chemin de croix, dessina à l'encre noire, bleue ou rouge, non sm- toile ou sur papier, mais sur des planchettes de caisses, que Frère Charles a coupées et quelque peu rabotées. Il ne cessera d'orner cette chapelle saharienne, dont il disait : « Elle me va parfaitement ; elle est pieuse, pauvre et propre, très recueillie. » Du côté de l'épître, il a placé, dans une niche, un réveil-matin, — l'horloge de la Fraternité.

C'est là qu'il passera tant d'heures, de jour ou de nuit, en adoration ou en méditation ; c'est là qu'il couche, au début, seul dans cette cabane isolée. Il s'étend, tout habillé, sur le marche-pied de l'autel. Il dormira près du tabernacle, comme le chien aux pieds de son maître. Encore se juge-t-il indigne d'une pareille faveur. Dès que les premières constructions, qui devaient accompagner la chapelle, furent commencées, un soud-officier de tiiailleurs. Mi J., qui était de ses amis, s'étant levé de grand

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matin pour venir à Termitage, trouva îe Père couché à l'abri d\in mur inachevé, « Comment, lui demanda-t-il, vous ne couchez plus dans la chapelle? -— Noïî. •— Vous me disiez; que vous étiez bien là ! — C*est justement pour cela que j'en suis parti. » Peu de temps après, le Père de Foueauld choisissait, pour y dormir, la sacristie de la chapelle. Or, la petite pièce qu'il appelait ainsi n'était pas assez; losigue pour qu'un homme pût s* y coucher sui le sable. !<« m^n^ adjudant de tirailleurs en ât la remarque au Pète, qui répondit : « Jésus, sur la croix, n'était pas étendu. »

Les ouvriers continuaient de travailler. Au delà de la sacristie, ils édifièrent des cases en briques et en boue sèche, qui prirent le nom. de cellule Saint-Pierre et de cellule Saint-PauL Et de la sorte, ces petites constructions étant perpendiculaires an chevet de îa chapelle, formèrent, avec la nef, un angle droit. En arrière, s'étendrait bientôt une cour qui serait appelée « cour de la Retraite ». Frère Charles bâtit encore quelques cases, « la chambre des hôtes non chrétiens », une infirmerie oh venaient se faire soigner les malades de Beni-Abbès et des tentes voisines, un débarras, les murs d'une seconde cour, la « cour de l'Aumônerie », du côté de î'épître. Il espérait qu'un jour, bientôt pceut-être, un prêtre inconnu, sollicité par la même vocation qui avait poussé, vers les âmes des pauvres gens de î 'oasis, l'ancien lieutenant de cavalerie, viendrait le rejoindre à Beni-Abbès, et que l'ermitage compterait deux compagnons, en attend nt mieux. Les ouvriers, hommes de troupe, débrouillanls, beaucoup plus jeunes que lui, travaillaient volontiers pour un pauvre comme eux, qu'ils devinaient meiUeur, et dont l'extrême bonté ie^ touchait secrètement. Il ne se séparait point d'eux, aux heures où son règlement l'obligeait au travail manuel ; même au milieu du jour et quand la chaleur est extrême, on le voyait, avec mx, parcouriï le terrain vague, autour de Termita^e,

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ee baisser, ramasser et soulever une pierre qui serviiait aux fondations, et prendre la aie, d'habitude le dernier, pour rentrer sur le chantier. La pierre qu'il rapportait sur l'épaule n'était pas très grosse quelquefois, et il s'excusait : « Mes bons amis, disait-il en riant, je sais bien, je suis la mouche du coche, mais je fais selon mes forces. »

Le soin raisonné des moindres détails était une des marques de l'esprit de Frère Charles. Ne fallait-il pas que ceux qui entreraient dans la maison fussent portés vers Dieu, et que les murs au moins parlassent de Jésus-Christ et de sa doctrine? Tandis qu'il achevait d'édifier l'ermitage. Frère Charles ornait les pièces déjà construites avec des « écriteaux » appropriés à la destination de chacune. Il donnait à méditer, à lui-même et aux autres, les pensées dont étaient faites sa force et sa joie.

Les écriteaux de la sacristie portaient : « Toi, suis moi !» — a Si quelqu'un veut être mon disciple, qu'il se renonce, porte sa croix, et me suive î » — a Vivre aujourd'hui, comme si je devais mourir ce soir, martyr. » — t Soyez tout à tous, avec un unique désir au cœur, celui de donner à tous Jésus. »

Ceux de la cellule Saint-Paul : « Je suis venu porter le feu sur la terre. » — « Je suis venu sauver ce qui était perdu. » — « Tout ce que vous faites à un de ces petits, vous me le faites. » — « Notre Père, qui est dans les cieux, ne veut pas qu'un seul de ces petits périsse. » — « Allez dans le monde entier, prêchez l'Évangile à toute créature. »

Ceux de la cellule Saint-Pierre : « J'ai encore d'autres brebis qui ne sont pas de cette bergerie ; il faut aussi que je les amène ; il n'y aura qu'un troupeau et qu'un pasteur. » — « Qu'ils soient un, conmie nous sommes un. n

Après la chapelle et les chambres, on fit un mur d'enceinte autour de la cour de i'Aumônerie ; puis Frère Charles songea qu'il fallait borner et clore le terrain de la Frater- .

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nité, ear il avait résolu de viwe ea clôtmrç, et de ne pas sortir des limites sans une raison §ra\'e. Dans les premiers temps, il s'était contenté de marquer, avec des cailloux de la grosseur d'un œuf, disposés en lignes, les frontières de son domaine. Un des soldats qui l'ont le plus souvent approché, en ce temps-là, m'a raconté qu'il revenait parfois au camp après le soleil couché. Attentif à se concilier les âmes de bonne volonté, plus poli et prévenant encore avec les humbles gens, auxquels on ne prend point garde et qui le sentent, qu'avec les grands et les puissants de la terre, Frère Cliarles l'accompagnait. D causait amicalement ; il parlait de Dieu et de la beauté de la nuit. Autour d'eux le silence absolu et Tespase désert ; audessus, un ciel immense où pas une étoile n'était voilée. Un air chaud se levait du sable. Et ils allaient, l'ancien officier et le soldat, sur la pfete à peine visible, chacun remerciant Dieu d'une amitié inattendue dont il était le principe et la fin. Et cela durait quelques minutes. Puis Frère Charles se baissait et tâtait la terre avec Va main, pour savoir s'il n'avait pas atteint la limite. Quand il avait touché les cailloux échelonna, il disait : « Je ne puis vous reconduire plus loin, voici la clôture ; à bientôt. »

On devine si nos sddats, loin, bien loin de leur famille et du pays, étaient touchés d'une amitié comme celle-là ! Leur cœur de Français, sensible, rempli d'une politesse ancienne qui résiste à bien des leçons contraires, leur faisait craindre d'abuser. Peut-on aller causer ainsi, presque en ami, avec un ancien officier, avec un moine qui a ses afîaires, après tout, et, ils le sentaient bien, avec îin homme de grande éducation, que la conversation d'un tirailleur ne devait pas toujours intéresser? lis s'excusaient de ne pas revenir ; ils se privaient d'une bonne heure, pour ne pas la lui prendre. Alors, il leur écrivait des lettres comme celle-ci :

« Cher ami, vous m'avez dit que vous êtes triste le soir, et que vos soirées sont lourdes... Voulez- vous, — - si c'est

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permis de sortir du eamp, ce que j'ignore, -avenir passer habituellement les soirées avec moi : on les prolongera autant qu'il vous sera agréable, causant fraternellement de l'avenir, de vos enfants, de vos projets,... de ce que vous désirez, espérez, pour vous et ceux que vous aimez plus que vous... A défaut du reste, vous trouverez ici un cœur fraternel.

« yous auriez voulu une petite histoire de saint Paul... J'aurais voulu vous récrire, mais je ne puis, j'ai d'autres choses pressées à écrire en ce moment... Je pourrai vous la raconter, en entremêlant mes misérables paroles de passages de ses lettres, que j'ai et qui sont admirables...

« Le pauvre vous offre ce qu'il a. Ce qu'il vous olïre surtout, c'est sa très tendre, très fraternelle afîection, son profond dévouement dans le Cœur de Jésus.

« Frère Charles de Jésus. >

I-es indigènes qui sont cuarieux, entrants, tenaillés par la faim et la soif, et donc volontiers chapardeurs, respectèrent presque tout de suite, du moins d'une certaine manière, la clôture de Frère Charles. Non qu'ils se gênassent pour pénétrer dans le domaine et venir visiter le « marabout », mais la réputation de sainteté de celui-ci rendait pour eux sacrés les objets qu'ils découvraient en chemin, à l'intérieur de la clôture. Le nomade déchargeait son chameau de l'autre côté des cailloux frontières ; la pauvre femme arabe, rentrant de la corvée quotidienne de bois, y jetait son fagot ; le boucher y déposait un paquet de peaux saignantes de chevreaux : eh bien 1 même si l'absence durait plusieurs heures, ou une nuit entière, le caravanier retrouvait intacte sa marchandise ; la femme son faix de racines de palmier i le boucher son ballot de cuir Irais. Dans la suite, la Hgne de cailloux fut remplacée par une ligne de piquets, plus ou moins tordus, sur lesquels étaient fixés deux rangs de fil de fer barbelé. Sept

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grosses bornes, surmontées de deux bâtons en croix, et disposées de distance en distance, ser%'aient d'appui à la maigre clôture et d'étendards à l'homme de Dieu. La culture devait faire des progrès plus lents. Ce n'est pas une petite entreprise de creuser un morceau de désert qui n'a peut-être jamais été fouillé; d'assurer l'eau, c'est-à-dire la vie, aux arbres que l'on plante et aux grains que Fon sème, lorsque la chaleur, comme à Beni-Abbès, est de 30 degrés, tout le jour, d'octobre à juin, et s'élève ensuite jusqu'à 50 degrés 1 Frère Charles, ainsi que je l'ai dit, commença par approfondir les puits abandonnés de son domaine ; il creusa des rigoles, pour amener l'eau des sources au pied des palmiers poussés à l'aventure et à demi ensablés par le vent du sud. Le travail était de ceux que le pauvre jardinier de Nazareth ne pouvait continuer sans aide, car la plus énergique volonté ne suffit pas — ' les hommes l'apprennent vite — pour être à la fois tout à tous et tout à tout. Le Père de Foucauld, après quelques essais, engagea deux harratins (i), comme il n'en manque pas à Beni-Abbès, et qu'il nomma jardiniers pour le besoin qu'il en avait. Peut-être, après tout, connaissaient -ils mieux que le maître du domaine les soins à donner aux palmiers et les infinies précautions qu'il faut prendre, en pays chaud, pour que les semis de légumes, ayant poussé leurs premières feuilles, ne soient pas aussitôt grillés par le soleil. Ces noirs, peu surveillés, avaient affaire à un si bon maître, qu'ils lui demeurèrent ûdèles fort longtemps. Celui-ci trouvait seulement qu'ils perdaient de longues heures à se rendre chaque jom de l'ermitage au ksar de l'oasis, et à revenir. Il aurait voulu les retenir et les nourrir à l'ermitage. Les noirs ne demandaient pas mieux. Ils n'étaient sûrement pas habitués à une cuisine délicate, ni même à manger à leur

(x) Métis d'arabes «t do nègres, répandus dans toutes les oasis, et dont la situation sociala est intermédiaire entre celle de l'esclave et celle de Tbomme libre.

faim. Mais quand ils eurent parta:gé le repas du P^e de Foueauid, plusieurs fours de suite, ils déclarèrent qu'ils pourraient mourir à ce régime-là, mais non pas vivre, car le marabout déjeunait d'un morceau de pain d'orge trempé dans une décoction d'une plante saharienne, qu'on appelle innocemment « le thé du désert », et, le soir, il dbiait d'un bol du même thé, auquel il ajoutait un peu de lait condensé. Les harratins restèrent jardiniers externes. Peu à peu, leur travail améliora le terrain et rendit judicieuse la distribution des eaux. Il y eut, dans le sable, de jeunes palmiers, quelques figuiers en espérance et de même des oliviers, des pieds de vigne. Après des années, le nom de jardin, donné dès le début à ces essais de culture, commencera d'être mérité. Mais à ce moment, comme on le verra. Termite aura quitté Beni-Abbès, pour n'y revenir qu'à de rares intervalles.

En quelques occasions. Frère Charles acceptait l'invitation, que lui adressaient fréquemment les officiers, ses camarades, et sortait de la clôture pour aller dîner avec eux au bordj. Il ne le faisait guère, que pour saluer au passage un chef saharien, comme Laperrine ou Lyautey, ou encore un savant envoyé en mission dans ce pays désolé, mais qui mène à tout, et où pourront un jour s'entrecroiser, comme à un carrefour prodigieux, toutes les richesses de l'Afrique. Ces soirs-là, il s'asseyait, non aux places d'honneur, mais à la dernière, à côté du plus jeune officier. On essayait de le faire parler, et on ne man* quait pas de l'interroger sur ce Maroc tout proche qu'il était seul à bien connaître. Mais la crainte de l'orgueil le rendait muet sur ce sujet. Sur tout le reste il répondait, sans entretenir la conversation. Sa vocation était le silence, l'efiacement, la retraite. ïl ne consentait à paraître, dans un cercle d'hommes du monde, que pour ne pas manquer aux règles de la courtoisie, ou, en quelque sorte, de la discipline de son ancien métier. Le récit des événements mihtaires l'intéressait au plus haut point. Frère Charles

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se surv^ait moins étroitement» si on lai demandait son avis sur nne opération de polies qui venait d'être faite, ©u que Ton projetait. Si la nouvelle était venue, par exemple, de quelque randonnée de pillards enlevant des troupeaux et des femmes, assassinant et mutilant des hommes, on retrouvait aussitôt le chef ardent, le justicier qu'il avait été dans la poursuite des bandes de Bou-Amama. « Il faut les rejoindre, disait-il, et y aller rudement 1 » L'instant d'après, ayant vu, dans la salle à manger, une souris attrapée par un chien : « Cette pauvre petite bête, quel dommage 1 » murmurait-il. De bonne heure il se retirait ; il allumait sa lanterne, et, seul à travers l'ombre, regagnait l'ermitage.

Je ne serais pas historien fidèle, si je ne disais encore que Frère Charles, dès que la chapelle eut été construite, creusa lui-même, dans un coin du jardin, la fosse où il voulait être inhumé, et la bénit. Il en usa de même, par la suite, dans les divers points du Sahara où il séjourna un peu de temps.

Tel était le cadre et l'appareil extérieur de cette vie sans précédent, ordonnée par une volonté puissante. Le reste était presque entièrement caché aux hommes. A peine auraient-ils pu, s'ils s'étaient appliqués à le faire, découvrir l'exact partage des heures entre les devoirs de charité, de travail manuel, de lecture, et les devoirs de prière : k règle que s'était imposée le Père de Foucauid. L'âme kur échappait. Toute âme est secrète pour les autres, plus ou moins. Le mystère est plus grand quand les âmes sont grandes, et qu'elles s'écartent de nos plaisirs, de nos occupations, de nos pensées habituelles qui ne sont guère que nous-mêmes, et qu'elles se donnent à Dieu, pour être mises, par lui, au service du pauvre monde. Nous ne voyons alors que ce qu'elles nous apportent, leur bonté, leurs œuvres fraternelles, le vague reflet d'elles-mêmes sur le visage qui vient vers nous et dans les yeux qui nous regardent. Mais par quel eâort se maintiennent-elles hors

de la vie commune, dans la constante présence de Celui dont on perd le sourire et la paix pour une seule petite pensée ; quelles grâces elles ont eues, quels combats, quelles délices, quels rêves : cela, nous ne le savons pas.

I-e règlement de cette vie, depuis le temps où nous sommes parvenus jusqu'à la fin, ne variera plus. Frère Charles Ta lui-même exposé dans une lettre adressée au préfet apostolique du Sahara (i) :

«... Lever à 4 heures (quand j'entends le réveil sonner, ce n'est pas toujours !). Angélus, Veni Creator, prime et tierce, messe, action de grâces.

« A 6 heures, quelques dattes ou figues et discipline ; tout de suite après, une heure d'adoration du Très Saint- Sacrement. Puis, le travail manuel (ou l'équivalent : la correspondance, des copies de diverses choses, extraits d'auteurs à conserver, lectures faites à haute voix, ou explication du catéchisme à l'un ou à l'autre), jusqu'à II heures. A îï heures, sexte et none, un peu d'oraison, examen particulier jusqu'à ii heures et demie.

« A II heures et demie, dîner,

« Midi, Ângdus et Veni Creator (ce dernier est chanté, vous rirez quand vous m'entendrez chantei' 1 Sans le vouloir, j'ai certainement inventé un.^ir nouveau).

« L'après-midi est tout entière au bon Dieu, au Saint- Sacrement, sauf une heure consacrée aux causeries nécessaires, réponses données ici et là, cuisine, sacristie, etc., nécessité du ménage et des aumônes : cette heure se répartit sur toute la journée.

« De midi à midi et demi, adoration ; de midi et demi à I heure et demie, chemin de Croix, quelques prières vocales, lecture d'un chapitre de l'Ancien et d'un chapitre

(îj Cette Icttjre, du 30 septembre ï^oa, reproduit le règletnent h peu près tel qu'on peut le lire dans une lettre antérieure à un aiai {13 décembre 1901). La seule difïérence à signaler est que le lever, primitivement fixé à 3 heures, est reculé d'une heure en 1902. Je suis porté h croire que ee fut là uae des concessions demandées par le Père Guéria. :

âu Nouveau Testament, d'un chapitre de Vhniiation et de quelque pages d'un auteur spirituel (sainte Thérèse, saint Jean Chrysostome, saint Jean de la Groix se succèdent perpétuellement).

« De I heure et demie à 2 heures, méditation écrite du saint Évangile.

« De 2 heures à z heures et demie, théologie morale ou dogmatique.

« De 2 heures et demie à 3 heures et demie, heure féservée aux catéchumènes.

« De 3 heures et demie à 5 heures et demie, adoration \ c'est le meilleur moment de la journée, après la messe et la nuit : le travail est îmi, je me dis qu'il n'y a plus qu'à regarder Jésus,... c'est une heure pleine de douceur.

« A 5 heures et demie, vêpres.

« A 6 heures, collation...

« A 7 heures^ explication du saint Évangile à quelques soldats, prière et bénédiction du Très Saint-Sacrement avec le saint ciboire, suivie de V Angélus et du Veni Creator, Puis les soldats partent, après une petite conversation en plein air ; je récite ie rosaire {et je dis compiles, si je n'ai pu les dire avant la petite explication du saint Évangile), et je m'endors à mon tour, vers 8 heures et demie.

a A minuit je me lève (quand j'entends le réveil), et je chante le Veni Creator, et récite matines et laudes ; c'est encore un moment bien doux : seul avec l'Époux, dans le profond silence, dans ce Sahara, sous ce vaste ciel, cette heure de tête à tête est une douceur suprême. Je me recouche à i heure. »

Le sommeil était donc de 6 heuies coupées par une heure de veille, et la prière tenait la première place. Le service de charité troublait seul le règlement. C'était une épreuve des plus sensibles pour Frère Charles, dont l'âme contemplative était assoiffée de recueillenient, D l'acceptait cependant, îl était celui qui fait au plus misérable prochain, au plus inconnu, au plus indigne, un

él4 CHAM.ES DE FGtJCAUtD

aeciieil fpat^mel; qui ne laisse point soupçoimer qu*©n le dérange, et consent à perdre avec le nomade peu sûr, l'esclave corrompu, le quémandeur et l'importun, le temps qu'il avait réservé pour causer avec Dieu. A chaque moment, quelqu'un se présentait à la porte, et l'ouvrait, et Frère Charles apparaissait, les yeux, ses très beaux yeux pleins de sérénité, la tête un peu penchée en avant, la main déjà tendue. Il portait une gandourah blanche, s^rée par une ceinture, et sur laquelle était appUqué un cœur surmonté d'une croix en étoffe rouge ; il avait des sandales aux pieds. Quant à la coiffure, elle était de son invention, et se composait d'un képi dont il avait enlevé la visière et que recouvrait une étoffe blanche, tombant en arrière sur les épaules, pour protéger la nuque. L'image de la Croix, celle du Sacré-Cœur, disaient de loin quelle était la foi de cet homme blanc. Nul n'en pouvait ignorer. C'est pourquoi, l»«n des années après les jours de Beni-Abbês, ayant lu, dans quelque poste du désert, un article où Charles de Foucauld était représenté comme un prêtre qui ne parlait jamais de ses croyances, et ne prêchait la foi en aucune maniée, le général Laperrine prit sa plume, et, d'une écriture d'homme irrité, écrivit sur un carnet : « Et ses conversations 1 Et son costume 1 • Il disait vrai : le costume était une prédication, et, d'ailleurs, toute la vie de Frère Charles afeimait l'Évangile. Les indigènes ne s'y trompèrent jamais.

Nous pouvons, à présent, suivre les événements qui marquèrent le séjour à Beni-Abbès, et, pour le faire, nous n'aurons qu'à consulter le plus exact, le plus assidu des notateurs, le Père de Foucauld lui-même, qm, d'une écriture appliquée, sur un cahier qu'il appelait son « diaire », écrivait les menus faits de la journée, ses comptes et jusqu'aux noms de ses visâteurs.

a 29 aotoère i|Oi, — GéMbré, gpitir la p;remière fois, la messe à Ëeni-Abbès. Ex*voto à Notre-Dame d^ Afrique. ■

« 5 novembre. — Érection du premier Chemin de Croix. »

e 30 novembre, — Prise de possession de la chapeiie de la Fraternité du Sacré-Cœur. »

« 25 décembre. — Première exposition du Très Saint- Sacrement, pendant plus de dix heures. »

Cet homnae s'était voué à l'abandon pour que, dans le très lointain Sahara, Jésus-Christ du moins ne fût pas abandonné. Les cérémonies religieuses du premier Noël à Beni-Abbès le ravirent donc, et il en écrivit à ses amis de France.

« Nous avons eu le Saint-Sacrement exposé de minuit à 7 heures du soir. Nous l'aurons, le jour de l'an, de 7 heures du matin à 7 heures du soir. J'étais donc loin d'espérer assez d'adorateurs pour que ce fût possible. Jésus les a donnés.

a La bonne volonté, la piété inespérée des pauvres soldats qui m'entourent, me permet de donner chaque soir sans exception une lecture et explication du saint Évangile (je n'en reviens pas qu'on veuille bien venir m'entendre) ; la bénédiction est suivie d'une très courte prière du soir... Cette bénédiction, avec la sainte messe, est une consolation, une joie infinie. »

Il y a vingt ans, au moment où j'écris ces lignes, qu'une poignée de tirailleurs algériens, ceux auxquels on avait jadis appris le catéchisme et qui ne l'avaient pas oublié, assistaient aux premiers ofi&ces catholiques célébrés dans la chapelle en terre de Beni-Abbès. Ils en parlent encore volontiers. L'un d'eux, que j'ai retrouvé à Paris, m'a dit : « J'étais des fidèles du Père de Foucauld. Il disait la messe à l'heure qui nous convenait. Nous eussions demandé qu'il la dît à 4 heures du matin ou à midi, qu'il aurait toujours dit oni. Et quelle messe I Celui qui n'a pas assisté à cette messe là ne sait pas ce que c'est qu'une

2ï6 ' CHARLES DE FOUCAUl.»

messe. Quand il prononçait le Domine non sum dignus, c'était avec un tel accent qu'en avait envie de pleurer avec lui. »

« 9 janvier 1902. — Premier esclave racheté : Joseph du Sacré-Cœur... Cet après-midi, il restait bien peu d'espoir de délivrer cet enfant ; son maître refusait de le vendre à aucun prix ; mais hier, mercredi, jour du bon saint Joseph, j'avais changé le nom de l'enfant en celui de Joseph du Sacré-Cœur et promis à saint Joseph de lui ériger un autel dans le bras du côté de l'Évangile de la crois de ia chapelle, et un à la Sainte Vierge dans le bras du côté de l'Épître, s'il m'obtenait la libération de l'enfant. A ce bon père tout est facile : le soir à 5 heures, le maître, venant une dernière fois réclamer l'enfant, a accepté, en deux minutes, le prix que je lui ai offert. Je l'ai ps^yé séance tenante, et vous auriez joui alors de voir ia joie du pauvre « Joseph du Sacré-Cœur », répétant qu'il n'avait {dus « d'autre maître que Dieu »... Il est musulman, mais de nom plus que de fait. J'espère que, natmeliement et de lui-même (je ne ferai aucune démarche ressemblant à une pression, — pleine liberté !), ii ira à Jésus et à ce Cœur qui lui a voulu la Uberté... »

Ce jeune homme d'une vingtaine d'années, très touché de la charité du Père de Foucauld et devinant bientôt, à le voir vivre, que la religion était le principe d'une si grande perfection, demanda de lui-même à être instruit dans la foi catholique. Il commença de l'être à l'ermitage, puis, au bout d'un mois, ayant trouvé l'occasion fie sortir du pays et d'échapper à l'influence du milieu où il vivait, se rendit à Alger, où les Pères Blancs s'occupèrent de lui. « Il se regardait déjà comme chrétien », écrivait rennite. Belle œuvre de pitié, mêlée de quelque imprudence. Car les esclaves étaient nombreux autour de Frère Charles. Beaucoup durent le supplier de le^ libérer coBusre il avait fait pour Joseph, « Gela me fend Tâme

BENI-ÀBBÈS ^If

d'être obligé de les laisser à leurs maîtres », disait-il. Et il céda plus d'une fois, autant de fois qu'il en eut les moyens. Après Joseph, il racheta un jeune homme qu'il nomma Paul, qui avait environ quinze ans, et qise nous retrouverons dans la suite de ce récit (ï).

Il dut, sans doute, racheter aussi le négrillon de quatre ans que l'on voit, dans plusieurs photographies, assis sur les genoux du Père, ou debout à côté de lui et gambadant. Nous savons, en tout cas, qu'il libéra, d'autres captife.

Pour racheter les esclaves du Sahara, pour en nourrir les pauvres. Frère Charles n'aurait pas voulu ruixier ses amis ; il redoutait moins de les gêner un peu. H quêtait de petites sommes, mais souvent, La famille avait l'habitude et, tendrement, se laissait faire ; les Pères Blancs, de temps à autre, soldaient silencieussîïient un arriéié de charité héroïque ; les officiers du cercle de Beni-Abbès, émus de pitié pour l'esclave, prenaient leur part dans le prix du rachat * la caisse du bureau arabe demeurait fermée, fortement défiante. Lui, le libérateur, il se rendait bien compte qu'à vouloir racheter les esclaves, il ruinait son crédit ; que l'économie politique lui donnait tort, et que, peut-être, la stricte raison était du même avis. Il faisait alors son examen de conscience :

a Je pourrais avoir une petite somme, écrivait-il, en acceptant des honoraires de messe. Le bon Père abbé de Notre-Dairae-des-Neiges m'en a ofiert, et si je n'ai aucun moyen de vivre et de payer mes dettes, je l'emploierai ; mais tant qu'il existe une lueur d'espoir de pouvoir m'en passer, je m'en passerai, parce que je crois cela beaticoup plus parfait: je vis de pain et d'eau, cela me coûte 7 francs par mois,.. Comme vêtements, Staouéli m'a donné une robe et deux chemises avec douze serviettes, une couverte et un manteau ; e'est un don du bon Père Henry, ou plutôt un

(ï) Batfl «atfa à la Frûternité v«rs le 15 octobre 1902. Ce «era, quatorze aas î^t» taard, le témoin jx-încipal de la mort du Père de Foucaukl.

pr^, car, pour qvm }e iie puisse les <locui€r, il ne me les a que prêtés ; ici un oflâcier très bien, le capitaine d'Û..., m*a si gracieusment oSert une couverte et deux petits tricots que je n'ai pu refuser j vous voyez que je siiis monté... Pour moi, je n'ai besoin de rien. Pour pouvoir réunir les esclaves, les voyageurs, les pauvres, leur parler de Jésus, les disposer à l'aimer, j'ai besoin d'une petite somme afin d'acheter de l'orge ; j'ai demandé à C... 30 francs par mois pour l'orge des esclaves, et à M... 20 pour celui des voj^ageurs... J'avoue qu'il faut en outre que je paie le terraiû que j'ai acheté, et que je fasse quelques frais pour y plantjbr des dattiers qui, dans trois ans, me donneront ma nourriture et celle des pauvies, s'il plaît à Dieu. Mon seul capital en quittant la France était ce qu'il est encore, la parole de Jésus : « Cherchez le royaume de Dieu et sa justice et tout le reste vous sera donné par surcroît. » Ici, j'ai été très à l'aise jusqu'à ces derniers temps ; l'achat et la libération de Joseph du Sacré-Cœur m'ont fait trouver le fond de la petite bourse j mais celle du Père céleste est encore pleine. »

Il disait encore : « Je veux habituer tous les habitants, chrétiens, musulmans, juifs et idolâtres, à me regarder comme leur frère, le frère universel... Ils commencent à appeler la maison la Fraternité (la Khaoua, en arabe), et cela m'est doux. »

Cette expression si belle convient à l'apôtre et pourrait le définir : il a été vraiment le frère universel, non en paroles, mais en actes ; il ne s'est pas répandu en formules fmbliques, et en promesses qui alourdissent encore le poids de la misère, mais il s'est oublié pour les hommes ses proches voisins, et il a dépensé plus qu'il n'avait d'argent pour les nourrir, pour les racheter s'ils pouvaient être rachetés. Sa manière, à lui, était silencieuse. Il n'y avait pas quatre mois qu'il habitait Beni-Abbès, et déjà il avait fâ^it le compte de toïites les misères matérielles ou morales qui n'y trouvaient point

BEm-ÂBBÈS 219

d'aHégemêjat. Tout de suite, dans ses longu<^s méditaticms auprès de Tautel, ou tandis qu'il s'en va, portant sa pierre, ^1 ccanpagnie des maçons de l'ermitage, il fait un plan pour un meilleur Beni-Abbès, mais un plan où il aura lui-même la plus grande part de travail et de sacrifice. Bâtisseur d'idéal, il se demande : « Que peuvent les autres, qui sont meilleurs que moi, pour le bien de ceux-ci, et que puis-je surtout, moi qui ne suis qu'un misérable, bon à rien? » C'est ainsi qu'il distribue les rôles, dans une lettre adressée à un ami de France. Il conûe à cet ami le grand désir qu'il aurait d'obtenir, pour l'oasis de Beni-Abbès, quelques sœurs de Saint- Vincent de Paul. « Je suis navré, quand je vois les enfants du bourg vaquer à l'aventure, sans occupation, sans instruction, sans éducation religieuse. Une salle d'asile ferait un tel bien! C'est ce qu'il faudrait pour faire pénétrer l'Évangile... Quelques bonnes sœurs de charité donneraient en peu de temps, avec l'aide de Dieu, tout ce pays à Jésus. » Puis il rassemble toutes ses pensées sur ce sujet, il ccanpose un véritable mémoire, qu'il enverra au Père Guérin, préfet apostolique du Sahara. On y reconnaît son grand cœur et la minutie qui ne le quitte pas, même quand il rêve. Il va au delà du temps présent et au delà du bien immédiatement possible, et la complainte de ce chrétien jeté parmi tant d'infidèles emprunte, à la faiblesse des moyens qui dépendent de lui et à l'ampieur de la conquête rêvée, une grandeur émouvante. De Beni-Abbès, en désert saharien, il expédie à son chef spirituel son rapport pour le progrès du monde. Je suis obligé de résumer ces pages de la charité sans bornes.

La première asaviQ à «tttreprendare, au dire de l'ermite, serait « l'œuvre des ^ciaves ». Ils sont misérables de toute manière, traités le plus durement qui soit par les Arabes de îaee et phis particulièrement par les marabouts ; ils ont tous les vices et n'ont pas d'espérance.

220 CHARLES DE FOîJGAUKv®

m d'am^. Mais bientôt ils regarderaient, comme éss sauveurs, ies chrétiens qui leur feraient du bien, et peutêtre les premières chrétientés sahariennes seront-eli^, un joui, comme îe furent celles de Roiïîe, en grande partie formées d'esrdaves. La seconde œuvre se proposerait de donner un abri et un repas aujc voyageurs pauvres, qm couchent à la beiîe étoile, lorsque la nuit est si froide. Il faut songer aussi à renseignement chrétien des enfants. Point d'autre école, dans toute Toasts, qu'une école rnusuiniane. Une fouie d'enfants coiïrent tout îe jour, désœuvrés, vagabonds, rapidement pervertis; il faudrait au moins une salle d'asile, oà ik apprendraient la lecture, récriture, le français, l'histoire sainte et îe catéchisme, oh on leur donnerait quelques dattes le naatin, un peu d'orge cuit le naidâ : cela coûterait « deux sous par jour, au maximum ». Et, sans doute, on aurait peu d'enfants arabes dans cette é-cok darétienne, mais ies petits Berbères, enfants d'une race douce et Î3éen disposée pour la latinité qu'elle a jadis connue, y viendraient tous. Les Berbères ne sont point fanatiques, ni méprisants. Et il est à croire que ce sera, dans l'avenir, a l'établissement des Berbères dans la foi qui y disposera et y fera entrer les Arabes ».

Le mémoire continue d'énumérer les œuvres nécessaires : hôpital civil, hôpital militaire, visite des malades à domicile, distribution des remèdes et des aumônes à la porte de la Fraternité, sèle pour les âmes des soldats, des officiers, des musulmans de toute sorte, des juifs, « de tous les habitants de la contrée, de la préfecture, du monde et du purgatoire ». JQ y a. quinze paragraphes, quinîse rêves exprimés.

Ayant dit ainsi l'œuvre à faire. Frère Charks expose à Mgr Guérin l'œuvre accomplie :

«... Je suis seul pour cette immense tâche.».

« Pour les esdams, j'ai «me petite chambre où je les réunis, et où ils trouvent ix)ujours gîte, accueil, pain

BENI-ABBfeS 221

qiî&tidien, amitié; peu à peu je leur apprends à p-ier J^us. Depuis le t$ janvier, jour qoe leur petite chambre a été terminée, j'en ai eu toutes les nuits à îa Fraternité, Je vois parfois vingt esclaves par jour.

« Les voyageurs pauvres trouvent aussi à la Frater» nité un humble asiîe et xm pauvre repas, avec bon accueil et quelques paroles pour les porter au bien et à Jésus ; mais le local est étroit, la vertu du moine et son savoirfaire sont moindres encore ; plus de vertus, d'intelligence, de ressources, permettraient de faire plus de bien ;... je vcHs parfois trente ou quaj-ante voyageurs par jour.

s Les infinnes et vieillards abandoxmés trouvent ici un asiie avec le toit, la nourriture et des soins ,*... mais quels soins insuffisants et quelle pauvre nourriture !... Et je ne puis recevoir que ceux qui s'entendent avec les autres, faute de locaux séparés ; et je ne puis recevoir en aucune façon les femmes ; or, les femmes plus encore que les hommes auraient besoin d'un hospice de vieillards.

« Pour renseignement chrétien des enfants, je ne fais absolument rien ; et il me semble que je ne puis rien ; je vois quelquefofe jusqu'à soixante enfents en un seul jour à la Fraternité, et je suis obligé de les renvoyer sans pouvoir rien pour eux, l'âme pleine de douleur. » Et la liste des réponses c^^ntinue : l'hôpital militaire, l'hôpital civil pour les indigènes, la visite des malades à domicile, « sont en dehors de mon pouvoir et de ma vocation ; il faudrait des religieuses » ! De même pour la visite des pauvres à domicile. Sans doute il distribue chaque jour des remèdes à dix ou quinze personnes, mais il y met une grande réserve, a5^nt peu de confiance en ses talents, H y a un médecin au bureau arabe, il est très bon, mais les femmes et les enfants ne peuvent aller le trouver, ils viennent à la Fraternité, et les hommes eux-mêmes préfèrent s'adresser au marabout. Gomment faire? Des religieuses feraient tout ce bien qu'il peut seulement aiwrc^voir, mesurer et rêver t A la porte de l'ennitagc.

2^ CHARLES DE FOiFCAULD

daas une seule journée, prise au hasard, U a mmpié soixante-quinze pauvres. Il eemmenee à «wmaître son monde : mais que Taide serait nécessaire I Quel besoin d'aumônières intelligentes, pour de si grandes misères et pour tant de mains tendues !

« Si je ne vous demande pas d'envoyer ici de Sœurs Blanches, c'est que je sais que, partout où vous pourrea en établir, vous en établirez, et que vous n'en aurez jamais assez pour en mettre partout où U en faudrait,

« Je suis toujours seul : je ne suis pas assez fidèle pour que Jésus me donne un compagnon, encore moins des... Je suis de mon mieux le petit règlement que vous connaissez... »

Ce mémoire, coname toute la correspondance du Fèie de Foucauld, montre l'extrême humilité de cet homme> à qui les prétextes ni les occasions n'eussent manqué de se montrer orgueilleux. Râce, fortune, intelligence supérieure, relations, don de sympathie, il aurait pu choisir la branche fragile sur laquelle il se dresserait pour chanter sa propre louange. Le sacrifice même qu'il avait fait en quittant le monde eût pu servir la secrète adoration de nous-mêmes, qui trouve à se ramper sur les ruines, pourvu qu'elles soient hautes. Au lieu de cela, le ton le plus respectueux, la promptitude dans l'obéissance, la préférence du goût domptée jusqu'à ressembler à de l'indifférence, une grande estime des autres, up grand mépris de soi, et comme un étonnement d'être employé à une œuvre qui exige des saints po^ir ouvriers. Frère Charles ne cesse de s'accuser du lent progrès de son apostolat : s'il était moins indigne, tous les musulmans, les juifs et les mauvais chrétiens seraient déjà devenus ou redevenus fid^es. Du moins il aurait de l'aide, tandis qu'il s'^uise dans la solitude. Il déclare que sa propre ccmv€tBî©n est l'évidjcate condition de la conversibn des autres. Mais qu'il eai est loin! 11 quête éo» prières près de tous ceux auxquels il écrit. Le sou-

BENÎ-ABBÈS 223

venir dês fautes de sa vie passée est rar^meat exprimé, même par alksioa : il est toujours présent, a J'ai t-ont ee qu'il feiut pour faire wà bien immense, s*écri€4-il, \xœpté moi-même ! »

Charles de Foucatild est tm homme humble, et je crois bien que sa première verta, k principe de Taction qu'il exerça sur les infidèles et sur les chrétiens, est là. Ce jugement peut surprendre. On s'imagine volontiers que l'humilité rompt l'élan de la nature, et que la passion, paî exemple l'orgueil, peut davantage. Mais on ne fait pas attention que l'humilité, si elle détruit une force, la remplace aussitôt par une autre de beaucoup supérieure. Elle consiste à connaître la limite de notre pouvoir, ce qui est raisonnable, et à moins attendre de ce pouvoir, si faible, que de celui de Dieu. Dès lors, aucune entreprise ne lui semblera impossible, aucun échec ne l'arrêtera. L'humilité n'a rien à voir avec la timidité. Qu'on mesure ce qu'il y a d'audace dans le programme que vient d'établir le Père de Foucauld. Un pauvre prêtre, perdu dans une oasis saharienne, se propose de fonder et de faire vivre plus d'œuvres que n'en pourrait entretenir un monastère tout rempli de héros de la charité ; il n'oublie, dans son zèle, aucune âme ; il se laisse emporter loin des palmiers de Beni-Abbès, il souhaite, il veut la conversion de toute l'Afrique, du monde caitier. Qu*est-il donc? un dément? Non' : un homme très humble, qui connaît la puissance de Dieu.

La réponse que fit le Père Guériu à ce long mémoire ne nous est pas connue, dans son texte. Elle conseillait certainement à Frère Charles de ne racheter les esclaves que très exceptionnellement, sans quoi le pauvre ermite se fût endetté au delà du tolérable.

« Mai 1903, — Aujourd'hui trente ans que j'ai fait ma première c<Mnmunion, que j'ai reçu le bon Dieu pour la première fois... Voici la première fois que je célèbre la

224 CHARLES »E FOUCAUL©

sainte messe à cette date... Quelles grâces j'ai fcço depuis trente arts ! Que ie bon Dieu a été bon ! Que de fois depuis j'ai reçu Jésus en des lèvres si indignes 1 Et voici que je le tiens en mes misérables mains ! Lui, se mettre entre mes mains î Et void que je dessers un oratoire ; que, nuit et jour, je jouis du saint tabernacle, que je le possède pour ainsi dire à moi seul I Voici que chaque matin, je consacre la sainte Eucharistie, que chaque soir je donne, avec elle, la bénédiction ! Voici enfin et surtout que J'ai la permission de fonder ! Que de grâces î »

Cette fondation, à laquelle il fait aliusion, est celle des e Petits Frères du Sacré-Cœur de Jésus », future famille religieuse à laquelle il songeait déjà en Palestine, ainsi que Je l'ai dit, famille cloîtrée, destinée à adorer nuit et jour la sainte Eucharistie perpétuellement exposée, et à vivre en pays de mis^on, dans la pauvreté et le travail.

Cette congrégation de missionnaires ne prêcherait donc pas l'Évangile directement, mais le ferait connaître, admirer et airaer par la vie de pri^e, de charité et de pauvreté que mèneraient les moines parmi les musulmans. Les Petits Frères du Sacré-Coeiîr seraient avant tout des adorateurs portant leur Maître au milieu àes âmes infidèles. Fr^e Charles les veut établir, par groupes, partout où il sera possible ; il veut que « au lieu d'un oratoire à Beni-Abbès, un grand nombre s'élèvent, d'où la sainte Eucharistie et le Sacré-Cœur rayonnent, lumière du monde, sur beaucoup de régions infidèles, p*endant des siècles ».

Pensée magnifique, qu'il n'a cessé d'exprimer, tout le long de ses jours! Quand il entreprendra quelque voyage nouveau, U se réjouira, comme il l'a fait à Taghit, de consacrer le corps du Christ dans des lieux où pas un prêtre, depuis deux mUle ans, n'a passé. S'il pense à Rome, il s'étxte : « J'aime tant Rome ! C'est là

BENï-ÂBBÈS «25

qu'il y a îe plus de tabernacles, là que Jésus est corporellement le plus. Un de mes rêves aurait été de rétablir le eulte à la petite chapelle Domine Quo Vadis, via Appia (i). »

Ici, à Beni-Abbès, s'il demande qu'on vienne à son aide, qu'on lui envoie des compagnons, c'est qu'il cherche d'abord à multiplier la présence réelle dans le monde sans tabernacle et sans hostie. Il pense sans cesse à ces peuples immenses qui l'entourent et parmi lesquels le Sauveur n'habite pas. Il veut le leur donner, s Car les hommes meurent chaque jour, et les âmes tombent en enfer, ces âmes rachetées à un si grand prix, teintes du sang de Jésus, que sainte Colette voyait tomber en enfer, aussi pressées que les flocons de neige dans les tempêtes d'hiver. »

On verra bientôt ce qu'il advint de ces projets de fondation. Je noterai seulement ici, à ce moment où le Père de Foucauld est entré dans la vie de recueillement si longtemps souhaitée, qu'il se déclare Thomme le plus heureux du monde. Quand on compare ce bonheur à celui que nous poursuivons, les uns ou les autres, on demeure confus, pour soi-même et pour plusieurs, d'avoir si peu de hauteur d'âme qu'à peine nous pouvons imaginer de quelle joie exulte l'ermite de Beni-Abbès. Mange-t-il à sa faim et boit-il à sa soif, puisque nous entendons nommer bonheur ce contentement? on sait que non. Â-t-il gardé de son passé la moindre habitude de luxe ou de complaisance envers soi? pas la pluî^, petite. Cherche-t-il et trouve-t-il, dans l'étude des livres emportés au désert une diversion à la monotonie des jours, à tant d'occupations serviles et de conversations importunes? sans doute il goûte en artiste certaines pages de saint Jean Chrysostome, par exemple, et U ressemble tîop, par plus d'un point, à saint Augustin,

(x) Lettfe à un ami, «o décembre 1903.

aafi CHARLES DE FOUCAULD

pour n'être pas ému par la beauté humaine de la Cité de Dieu ou des Confessions : mais son bonheur est bien au-dessus de oes plaisirs. Ne seiait^ee pas que des grâces exceptionnelles lui sont accordées, et que dans la communion ou îa méditation, ou quand il n'en peut plus, le soir, d'avoir tant travaillé, consolé, donné du grain et des dattes, souffert de la ckaleur torride, quelque douceur sans nom, sans avertissement ni mesure, descend sur ce cœur et le ravit? Je n'en doute guère, bien que nulle part, à ma connaissance, cet humble serviteur n'ait parlé explicitement des faveurs célestes dont il pouvait être l'objet. Mais il parle de sa joie, il l'exalte. C'est, en vérité, la plus pure, la plus détachée de tout élément humain qu'une créature puisse éprouver. Nous n'en saurons pas plus.

A la Trappe, à Nazareth, il a connu des périodes d'épreuve intérieure, et comme d'obscurité. « Je ne me tirais d'affaire que par une complète obéissance, môme dans les très petites choses, à M. l'abbé ; je me pendais à lui comme un enfant à la robe de sa mère... En ce moment, je suis dans une grande paix. Cela durera ce que voudra Jésus. J'ai le Saint-Sacrement, l'amour de Jésus; d'autres ont la terre, j'ai le bon Dieu... Quand je suis triste, voici ma recette : je récite les mystères glorieux du rosaire, et je me dis : qu'importe après tout que moi je sois misérable, et que rien n'arrive du bien que je souhaite? tout cela n'empêche pas mon bien-aimé Jésus — qui veut le bien mille fois plus que moi — d'être bicaheureux, éternellement et infiniment bienheureux.

a Notre Bien- Aimé est bienheureux, que nous manquet-il? Vous savez qu'aimer, c'est s'oublier pour un autre qu'on aime mille fois plus que soi, qu'aimer c'est ne plus s'occuper ni désirer d'être heureux, mais désirer uniquement et de toutes les forces de son coeur que l'être aimé le soit : eh bien ! nous avons ce que nous voulons. Notre bien-aimé Jésus est bienheureux, donc rien ne nous

BENl-ABBÈS 227

manque! Si nous Taimons, bénissons Dieu sans fin, ^r nos vceux sont exaucés : il est heureux (i) ! »

Oublieux de lui-même. Frère Charles l'était à un point qui inquiétait parfois ses amis. Il avait la fièvre, des rhiunatismes, une grande fatigue générale. Quelques officiers avaient dû écrire, à ce sujet, à la famille. Une des parentes de Frère Charles, trouvant que le régime du pain et de la tisane ne pouvait suffire à un homme encore jeune, avait demandé au missionnaire d'accepter une petite somme, chaque mois, à condition que cet argent fût employé à acheter quelque supplément de nourriture. Il lui répond : a J'accepte les lo francs. Et pour que vous connaissiez le menu, je vous dirai que j'ajouterai au pain, des dattes, fruit très bon et très nourrissant. »

Peu après, le conseil de modération venait du directeur, l'abbé Huvelin, qui lui recommandait :

a Mon cher ami, mon cher enfant, supportez-vous î Tenez-vous humble, patient avec vous-même, moins préoccupé de venir à bout du sommeil que de l'inquiétude, et de cette recherche inquiète du mieux qui vous tourmente. Tenez-vous paisible, pour recevoir les grâces de Dieu, et, si vous avez et gardez la haine de vous-même, que ce soit une haine tranquille comme une eau profonde... Possédez- vous ; ne vous réduisez pas trop ; mangez un peu ; dormez le temps nécessaire pour agir. »

Le Père Guérin lui écrit dans le même sens. Et je crois que ce fut le coup de grâce pour le « thé du désert ». Dans une lettre de Frère Charles, il est parlé de a couscous » au repas de midi : c'était peut-être aux grandes fêtes.

Les accès de fièvre de Frère Charles avaient ému la petite colonie militaire de Beni-Abbès. Immédiatement,

(i) Lettre au comte Louis de Foucauld, 3 septembre 1902. — Lettres à un ami, 21 mars, 4 avril, 3 septembre 1902.

tout afflue à la Fraternité : « le médecin major avec ses conseils et ses remèdes, tout le lait des chèvres des officiers et des sous-officiers, confitures, café, thé, que sais- je ! » Et il s'étonne qu'on fasse tant pour lui 1 Que peuvent craindre ceux qui possèdent une telle âme, et la tiennent, au moins par sa pointe, au-dessus du monde? rien absolument. Dans l'été de 1902, un de ses amis lui ayant exprimé la crainte que les Berâbers n'attaqua.ssent Beni-Abbês, Frère Charles ne nie pas le danger, mak il s'en réjouit.

« Je vous remercie de ce que vous me dites au sujet des dangers possibies ;... je les considère avec la paix des enfants de Dieu... Si vous saviez combien je désire finir ma pauvre et misérable vie, si mal commencée et si vide, de cette façon dont Jésus a dit, le soir de la Cène, « qu'il « n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour « ce qu'on aime » ! J'en suis indigne, mais je le désire tant ! Les bruits de guerre reprennent ;... c'est un état très doux pour l'âme : se sentir toujours si près, si au seuil de l'éternité, c'est une douceur extrême et en même temps cela est bon pour l'âme. »

« 4 juillet, — Rien de nouveau dans ma vie ; oh si ! cependant : j'ai eu la grande joie de pouvoir acheter et libérer un esclave ; provisoirement, il reste chez moi, à titre d'hôte, travaillant au jardin;... il semble avoir vingt-cinq ans... Priez pour sa conversion 1 Priez aussi pour celle d'un bon turco musulman qui m'est bie» dévoué,... et priez pour la mienne ! »

L'esclave dont parle ici frère Charles était un Berâber razzié par les Doui Menia, amis encore peu sûrs à cette époque, et dont une fraction campait sur le plateau de Beni-Abbès. Ému de pitié à la vue de ce beau jeune homme captif, Frèie Charles dit à un sous-offider français : « Il faut l'acheter à son maître. Mais, si l'on apprend que c'est moi qui veux libérer l'esclave, on me demandera

BINÏ-ÂBBÈS 239

un prix que |e ne pourrai donner. Allez donc, comme pour vous-même, acquérir le captif, et tenez-moi au courant des négociations. » Celles-ci durèrent trois jours. Nous avons encore les billets qu'il adressait à l'adjudant. K Ajoutez encore un douro ou deux douros, mon cher J..., mais je ne puis faire plus, non, je ne puis, »

Le lendemain, nouvelle lettre : « Eh bien ! oui, allez jusqu'à 400 francs, sans hésiter ni marchander... La liberté de notre fr^e est sans prix... Jésus, qui aurait pu nous racheter d'un mot, a voulu nous racheter de tout son sang, pour montrer son amour par le prix qu'il donnait. Suivons l'exemple de Dieu ! »

A la fin, le maître céda. L'esclave s'en fut remercier le grand marabout chrétien qui l'avait délivré. Ils causèrent un moment, puis Frère Charles dit au Berâber :

— Te voici libre : que vas-tu faire?

— Laisser partir ceux qui m'avaient pris. — • Et ensuite?

— Je retournerai chez mon premier maître, où j'étais bien. Ma femme est là encore.

« 28 juin 1902. — Le samedi est le jour de distribution d'orge. Il faut faire connaître nos dimanches et nos fêtes ! C'est une manière bien inférieure, mais la seule pratique, pour le moment, je crois, d'évangéiiser... »

« 12 juillet 1902. — Premier baptême fait à Beni- Abbès : Marie -Joseph Abdjesu Carita, petit nègre de trois ans et demi (i). »

« 21 juillet. — Quatre soldats de la garnison sont morts pendant ce mois d'extrême chaleur. Aucun n'a refusé les sacrements ; deux sont morts très pieusement après mno longue maladis...

(x) Ahâfesu vejot àâm^ qq ztmH^, s^:vit»ur de Jésus, «OBame Abd EimâH serviteur du prophète.

« 13 août. — Je suis toujours seul, — seul religieux, — avec Abdjesu, un nègre de vingt-cinq ans racheté et libéré il y a quelque temps, un artilleur qui me sert la messe, des tirailleurs qui réparent la chapelle dont la toiture faiblit. La Fraternité, très silencieuse la nuit et de 10 heuxes à 3 heures de Taprès-midi, est une ruche de 5 heures à 9 heures du matin, et de 4 heures à 8 heures du soir. Je ne cesse de parler et de voir du monde : des esclaves, des pauvres, des malades, des soldats, des voyageurs, des curieux; ceux-ci, — les curieux, — je n'en ai plus que rarement, mais les esclaves, les malades, les pauvres augmentent... Je célèbre la sainte messe, sauf le dimanche et les grandes fêtes, — je la dis, ces jours-là, à l'heure que les militaires désirent, — à laquelle jamais ^rsonne n'assiste en semaine, avant le jour, pour n'être ])as trop dérangé par le bruit, et faire l'action de grâces un peu tranquille : mais j'ai beau m'y prendre de bonne heure, je suis toujoui-s appelé trois ou quatre fois pendant l'action de grâces. »

a 12 septembre. — Ce qu'il y a de merveilleux ici, ce sont les couchers de soleil, les soirées et les nuits... Les soirées sont si calmes, les nuits si sereines, ce grand ciel et ces vastes horizons éclairés à demi par les astres sont si paisibles et chantent silencieusement d'une manière si pénétrante l'éternel, l'infini, l'au-delà, qu'on passerait les nuits entières dans cette contemplation ; pourtant j'abrège ces contemplations, et je retourne après peu d'instants devant le tabernacle, cai il y a plus dans l'humble tabernacle : rien n'est rien, comparé au Bien-Aimé. »

Le 14, rachat de deux esclaves : un père de famiUe, et un jeune homme de quinze ans, que Frère Charles a appela provisoirement Paul.

« 5 novembre 1902. — Il a plu deux fois, aussi je eacke la sacristie sous l'autel, et l'autel, dès que le ciel

BENÎ-ABBÈS 23I

se couvre, sous une couverte imperméable : une petite bâche. A la Fraternité comme au camp, comme dans le village, il pleut autant à l'intérieur des chambres (et de la chapelle) qu'au dehors. Les toits protègent exclusivement du soleil. Cela contribue au bonheur, loin de l'empêcher : en faisant sentir les intempéries, le bon Dieu nous rappelle que Jésus n'avait pas une pierre pour poser sa tête. Tout ce qui fait ressembler au Bien-Aimé unit à lui et est bonheur parfait... La vue même de mon néant, au lieu de m'affliger, m'aide à m'oublier et à ne penser qu'à Celui qui est tout. »

La un de l'année approche. Les constructions et réparations du pauvre ermitage sont achevées, — en attendant que des Frères annoncent leur prochaine venue et ramènent ainsi les ouvriers au chantier. C'est la vie ordinaire, définitive, sans doute, qui commence. Elle doit être étroite autant que possible, et Frère Charles, songeant à cette obligation de son état, croit meilleur de se priver des services qu'un soldat lui rendait, chaque matin, en l'aidant à « faire le ménage ». On lui représente qu'il est fatigué ; il maintient sa décision ; il donne cette réponse, spirituelle et grande : « Jésus n'avaH pas d'ordonnance. »

Son unique souci est celui des âmes. Grâce aux deux noirs qu'il a rachetés, il peut exposer le Saint-Sacrement, dans la chapelle qui ne sera pas tout à fait déserte, aux heures où les soldats sont retenus au camp. Et puis, le jour de Noël et le lendemain, « joie immense s : des Marocains viennent lui rendre visite. Avec quelle amitié il dut les recevoir, et de quels rêves il les suivit, qu'ils ne pouvaient entendre 1

En ces mêmes jours, il eut d'autres surprises, d'une autre sorte. Noël est une époque où, dans la chrétienté, depuis bien des siècles, il est d'usage que les amis échangent des cadeaux. Frère Charles vit arriver, dans l'ermitage, un commissionnaire portant un paquet léger, soigiieusement êœlé, que les âniers de ia poste avaient remis au bureau

232 CHÂELES D£ FOUCAULT

des aiâires iiidif^es. « D'où cela vient-il? ê® l'Cki^îit-? On se S(^uvi«ût ajiôre de moi? » Chi se souvenait si bi@n de lui que les relieuses d'un des couvents de Terre sainte où il avait passé, voulant faire plaisir à l'ermite qu'elles avaient connu jardinier, portier, commissionnaire, lui envoyaient nn présent de Noël. Mais que donner à un ermite, quand soi-même on est pauvre? d'abord, des reliques pour la chapelle. Il y en avait plusieurs, dans le paquet : reliques de saints, parcelles du Saint-Sépulcre ou du rocher de la Nativité. Les donatrices y avaient joint des fleurs de la Palestine, disposées en bouquet et collées sur des feuilles de vélin ; puis, ayant cherché de quels menus objets un Père de la Thébaïde pourrait avoii- besoin, pour son ménage, elles avaient enfin enfermé, sous la m&ne enveloppe, une cuillère de bois, une souricière et un mètre de drap blanc. L'homme qui avait apporté le paquet, voyant ce coupon d'étoffe et, en même temps, la misérable gandourah élimée, déchirée, percée, dont était vêtu le Père de Foucauld, s'était dit que dans ce beau drap blanc, on pourrait découper des pièces dont avait grand besoin la tunique de son ami. Â peine rentré au camp, il se rendit donc chez le tailleur du bataillon, et le dépêcha vers l'ermitage. L'autre ne tarda pas beaucoup à faire la route. Peut-être voulut-il attendre que la plus rude chaleur de l'après-midi fût passée. Toujours est-il que, vers le soir, avant le soleil couché, il était de retour au camp, et, prenaiit une mine déconfite :

— Rien à faire !

— Comment, il ne veut pas qu'on répare sa gandourah !

— Pas précisément; mais déjà il n'avait plus le morceau d'étoSe : il l'a donné.

En eSet, sur k plateau encore ardent, ils pouvaient apercevoir, fier ©t épurant se montrer à. âas camarade», un négîiiî^n qui s^^rfeait de r^rmitage, envelop^ àaas un sac aussi Blanc que la neige.

Vers le même temps, — peut-être un peu plus tôt, —

BENÎ-ABBÈS 233

un o&à^, qiîi s'occupait du ravitaillement dss postes des oasis, remarqua, sur le quai de la gare d'Oi^an, un petit fût adressé au révérend Père de Foucauld à Beni-Abbès. « Vin de messe, pensa-t-il, et qui ne peut manquer de s'aigrir ; le voyage, la chaleur ont déjà dû l'avarier. En quel état parviendra~t-ii au pauvre Père î » Aussitôt la découverte faite, on s'empresse de loger le fût, à l'ombre, dans un magasin î un homme de bonne volonté, et qui connaît les soins à donner au vin en danger, verse plusieurs seaux d'eau sur le barfl, qui est recommandé aux convoyeurs du train d'Oran à Beni-Ounif, et deux ou trois fois aspergé le long de la route. A Beni-Ounif, le moment venu où le convoi se forme pour ravitailler Beni-Abbès, on place le fût sur le dos d'un chameau, et, comme l'amitié pour le Père de Foucauld était grande partout, on ne vit jamais coUs plus surveillé, mieux recouvert de laine pendant Les étapes, déchargé avec plus de soin lorsque la caravane, ie soir, faisait halte pour la nuit. Enfin, le précieux baril est apporté à l'ermitage. ■— • Voilà votre via de messe, mon père î

— Mais je n'en ai pas demandé.

— On vous en envoie ; regardez l'adresse.

Frère Charles se décide à débonder le fût. On s'aperçoit alors que c'était une cloche, au battant bien enveloppé de chiffons, qui avait voyagé sous les douves de châtaignier, et qu'on avait rafraîchie avec ce soin touchant. Elle fut suspendue en haut d'une sorte de petite tour rectangulaire, — je dii'ais campanile si le mot n'était pas ici d'une ambition démesurée, — qui Ûanqua la chapelle. Et elle sonnait, me racontait un témoin, elle sonnait plus souvent que nous a'aurions parfois voulu, non seulement dans le jour, mais la nuit, à lo heures, à minuit, à 4 heures du matin. Le son, dans l'air fin du désert, arrivait sur nous, dans la redoute, comme si nous avions été sous le battant. C'était FTère Charles qui s'appelait lui-même à l'of&ce (i).

{i] Dans le même temps (fia de 1902], à l'autre extrémité de la falais*

« 20 janvier 1903. — Deux harratins d'An M, le fagir Barka ben Ziân, et le fagir Ombarek, connus pour leur honnêteté, me demandent de les instiuire de la sainte religion, et paraissent sincères. »

« 21 janvier 1903. — Un enfant de treize ans, natif du Touat, esclave depuis six ans, est racheté, et déclare, avant même son rachat, qu'il veut suivre la religion de Jésus, et rester avec moi. Racheté aujourd'hui à midi, il entre immédiatement au catéchuménat, sous le nom de Pierre. »

En mars, visite d'un ancien camarade, Henri Laperrine (i). Il arrive à Beni-Abbès le 6. Il est commandant supérieur des oasis sahariennes, c'est-à-dire du Gourara, du Touat, du Tidikelt.

Henri Laperrine, qui réapparaît ici aux côtés de Charles de Foucauld, avait été sous-lieutenant au 4® chasseurs d'Afrique. De taille moyenne, de corps souple et musclé, le visage pâle et maigre, les traits fins, la barbe châtain clair en court éventail, les yeux vifs, d'ordinaire malicieux, durs par moments, il passait déjà, à l'époque où il arrive ainsi, faisant sa tournée de chef, à Beni-Abbès, pour un des types achevés du cavalier colonial. Presque jamais on ne le voyait coiffé du casque de toile, ou vêtu à la mode

de Beni-Abbès, les soldats étaient occupés à construire un bureau arabe monumental, auquel s'ajoutera une redoute. C'est le vaste ensemble de bâtiments entourés de remparts, qu'on aperçoit aujourd'hui vers la gaucke, en entrant dans l'oasis.

(i) Né à Castelnaudary, le 29 septembre 1860, par conséquent de deux années plus jeune que Charles de Foucauld. Élève à l'École spéciale militaire, 25 octobre 1878 ; — sous -lieutenant élève à l'école d'application de cavalerie, i" octobre 1880 ; — sous-lieutenant au 4* régiment de chasseurs d'Afrique, 10 septembre x88i ; — lieutenant au 1*» régiment de spahis, 29 juillet 1885 ; — à l'escadron du Sénégal, 22 mars 1889 ; — capitaine au 2« régiment de drag>ons, r** novembre 1891 ; — au 2" escadron de spahis soudanais, 13 septembre 1893; — ù l'escadron de spahis sahariens, montés à méhari, 6 nevembre 1897; — ebel d'escadïoa au 7* régiment de chasseuri, 7 oetcbre X899; — eommandft&t supérieur des oasis «aharienae», 6 juillet 1901,

BENï-ABBÊS 235

arabe, ou costumé en touareg. ïi permettait ces fantaisies — et quelques autres — à ses subordonnés, dans les lieux de séjour. Lui, sous la pluie de feu du soleil, il portait le képi de drap, penché sur l'oreille gauche, et s'habillait à l'ordonnance. Il pouvait faire dix heures de cheval, par 40 degrés de chaleur, et arriver à l'étape, le col boutonné, et le corps droit sur la selle. Peu de coureurs de brousse furent, autant que lui, hommes du monde dans le désert. En revanche, il fuyait les villes et leur cérémonial, détestait les visites officielles, et déclarait qu'entre subir une heure d'attente dans l'antichambre d'un ministre et endurer une tempête de sable, il choisissait la tempête. Sa bonne humeur était connue. Il aimait les histoires gaies, même les histoires lestes, de préférence celles qui mettent en scène des gens du bled. Mais il y avait des sautes de vent. Cet impressionnable, ce nerveux, ce distrait, avait vingt fois le jour, et souvent trente, l'occasion de s'impatienter, ou de se fâcher. La seule chose qu'il ne pardonnait point, c'était la tromperie. On avait sa confiance une fois, pas deux. Pour le reste, il avait l'oubli facile, celui des torts des autres, et des siens propres ; il possédait, à la perfection, le don de sympathie qui devient un art, chez les gens de cœur. Tous les bons travailleurs, tous les serviteurs énergiques de la cause, c'est-à-dire de la France africaine, aimaient Laperrine. H savait être amical sans être familier. Il avait son grade dans le regard, dans le geste, dans l'âme. Au désert, il faisait asseoir les sous-officiers autour du burnous étendu à terre et qui servait de nappe, pour déjeuner. Ses officiers en mission correspondaient avec leur chef, même pour affaires de service, par lettres privées, oîi chacun donnait de ses nouvelles, racontait, commentait, se plaignait s'il y avait lieu. Il répondait de même. Son énergie était prodigieuse, son exactitude également. A peine descendu de cheval, ou de méhari, après un parcours de 50, 60, parfois de So kilomètres, il faisait dresser sa table de travail, buvait

une tasse de thé, et se mettait à éaire. Les coarriers qui le joignaient en route pouvaient repartir, k soir màne, avec la réponse. A l'heure de la sieste, il n'y avait souvent qu'un homme qui ne dormît pas : Laperrine. Là, dans le désert, il était dans son royaume, dont il connaissait tout, les hommes et les choses. Un de ses disciples et amis a dit : « H n'était pleinement lui-même qu'à partir du moment où il posait son pied nu sur la souple encolure de son méhari. » Sa puissance, parmi tant de tribus d'Algérie, du Soudan, du Sahara, était faite de la certitude, établie par cent preuves au cœur des indigènes, que ce grand chef n'était pas leur ennemi. Laperrine ne voulait ni les humi- Her, ni' les exploiter ; il voulait se les concilier, les faire entrer, comme protégés, comme aides et comme amis, dans une France prolongée.

Cette doctrine, qui fut victorieuse, et nous vaut un empire colonial jalousé, il ne l'a exposée ni dans un traité d'art militaire, ni dans im récit de ses campagnes. « C'est dans sa correspondance de commandant militaire qu'un historien, épris des choses sahariennes, ira chercher, tôt ou tard, les principes de la police du désert. S'il est vrai qu'un homme écrit comme il pense, Laperrine est là tout entier. Les gros cahiers d'instructions et d'ordres sont de sa main, tracés d'une ferme et expressive écriture ; le texte négUge l'accessoire pour courir à l'essentiel. Jusqu'à la bousculade de l'orthographe, — Laperrine, comme Mme de Sévigné, avait le dédain des conventions académiques, — tout révèle le feu intérieur. Partout on retrouve l'empreinte laissée dans l'esprit de Laperrine par ses années de jeunesse. S'adapter au miUeu, se faire nomade avec le nomade, contre-razzieur avec le razzieur, prendre à l'indigène tout ce qu'il peut donner de son expérience instinctive, et l'emporter sur lui par l'ascendant moral, le ra^nnement et la conscienee (i). »

(x) Noifis $<*f k général LapêrriM. [ButtMV Afrique ffançal$e,m^ii920.)

La vocation de Laperrine et celle de Foucauld étaient donc sœurs, non pas semblables ni de même ©aractère, mais variétés, toutes deux, de la même espèce, très française et très chrétienne. Leur amitié, pendant quarante années, s'explique par cette conamune intelligence du rôle civilisateur de la France. Mais je crois que d'autres éléments encore l'ont formée et maintenue. Foucauld, chez Laperrine, admirait une âme loyale, ardente, capable de sacrifier à l'idéal toutes les aises, le repos, la santé, la vie elle-même et, ce qui est plus rare, l'avancement. Laperrine admirait, chez Foucauld, des dons pareils aux siens, mis au service d'un idéal encore plus grand : la sainteté personnelle et le rayonnement de la sainteté parmi les indigènes. La vie militaire coloniale, qui n'est pas ceUe d'un pensionnat de jeunes Mes, l'éloignement des milieux chrétiens, la préoccupation d'un esprit toujours tendu ou ramené vers le devoir militaire, avaient pu détourner Laperrine de la pratique religieuse. Mais cet élève des dominicains de Sorèze demeurait, au fond, un croyant. Ses deux plus chers amis étaient deux prêtres, avec lesquels il entretenait la correspondance la plus suivie : son frère, Mgr Laperrine d'Hautpoul, et le Père de Foucauld. Et, si l'on peut citer de lui telle boutade qui ferait supposer qu'il n'avait aucune foi, il faut bien se garder de tirer, d'une cause aussi menue, une conclusion si grave et si fâcheuse. On doit accorder un tout autre crédit à quelques faits positifs qui seront racontés à leur date, dans ce livre, et à l'afiârmation d'un de ses familiers, qui me disait : « En toute occasion sérieuse, il parlait, au contraire, des choses de religion avec un respect inouï. »

J'aurais fait une esquisse bien incomplète de ce grand Français, si je ne disais encore qu'il était généreux. Sa bourse s'ouvrait facilement. Ses provisions de commandant, il les partageait, &ix voyage, avec ses officiers et souvent les sous-of&ciers qu'il invitait ; parmi las tribu», il aimait à distribuer les cadeaux, et l'on ne songera pas

sans émotion que, bien des années après celle que Je raconte ici, lorsqu'il partit pour ce voyage aérien vers le Hoggar, qui devait être son dernier voyage, Laperrine emportait, à bord de l'avion, en guise de bagages, un petit colis de soieries légères, pour les femmes et les enfants touaregs.

Tel était le visiteur dont la venue fut une grande joie pour Frère Charles. Ils durent causer longuement, un peu du passé, beaucoup de l'avenir de leur Afrique. Cependant, le diaire n'en dit rien. Ni l'arrivée de ce détachement militaire sur le plateau de Beni-Abbès, ni la réception faite au commandant déjà légendaire, ni les mots de Laperrine, ni les conversations des deux amis ne sont racontés. Comme ce Frère Charles était peu romancier ! Une simple note, très courte, une confidence : « Il (Laperrine) avait obtenu, il y a quelques jours, l'autorisation de faire, ce printemps, une triple opération : tP d'aller d'In-Salah à Timbouktou, et de joindre définitivement et militairement, par la force au besoin, le Tidikelt au Soudan ; 2® de conquérir le Hoggar et de pousser jusqu'à Agadès ; 3° de gagner l'océan Atlantique, au sud de Dra, en occupant Tabelbalet et Tindouf . Mais, après lui avoir accordé ces autorisations, on les lui a presque aussitôt retirées, ces jours derniers. »

Et Laperrine poursuit sa tournée.

Les jours, les mois s'écoulent ; la solitude est toujours complète, je veux dire dans l'apostolat. Aucun autre homme ne s'offrait à partager la vie de celui qui était parti, comme saint Jean-Baptiste, pour être vox clamantis in deserto. Le Baptiste savait bien qu'il n'aurait pas de compagnon : Frère Charles espérait en trouver, et sûrement, dans les jours les plus rudes, quand le corps ploie de fatigue, et que l'esprit va succomber à la tentation de l'a quoi bon? il s'était réfugié dans l'espérance de cette aide qui viendrait. Que de fois la fuite du temps, l'absence de durée, qui est une des misères de notre état, nous sert

BENî-ABBèS

de coîisoîatioa I Mais, pour Frère Charles, l'épreuve était sensible. Il a'en soufirait pas poi;r lui-même, ayant l'araour de la solitude, il en soufîrait pour ie prochain. Seul ouvrier dans la corruption totale, l'ignorance totale, oh ns se rencontrent pas même ces lueurs, ces regrets voilés, cette puissance de résurrection qu'on peut deviner au fond des âmes baptisées, il avait essayé, au cours des années, de solliciter quelques vocations de petit Frère ou de petite Sœur de la future communauté. Ses lettres, ses envois discrets de règlements semblaient ne toucher aucun cœur. En France, une idée généreuse ae pas germer? Cela se peut-il? Et pourquoi?

Les réponses peuvent varier. Des personnes tant soit peu instruites de l'histoire ecclésiastique observeront sans doute que les ordres religieux ne sont pas nés dans Tabstrait ; que les constitutions n'ont pas été faites a priori, mais d'abord vécues, tâtonnées, éprouvées par un groupe d'hommes ou de femmes que la vertu d'un futur chef avait attirés. D'autres feront remarquer que les règlements de Frère Chaxles dépassent la mesure, violentent par trop la faiblesse humaine, supposent une vigueur de tempérament et une puissance de volonté rarement associés. On va voir cette opinion fermement, rudement même exprimée par le prieur d'une Trappe, qui n'avait pas oublié « Frère Marie- Albérie », qui le tenait pour un homme de sainteté éminente, mais ne le croyait pas appelé au gouvernement d'une communauté. Nous sommes arrivés à ce point de la biographie du Père de Foucauld, où il faut expliquer pourquoi il désire si vivement — et il le désirera jusqu'à la fin — que d'autres prêtres se fassent, comme lui, « petits Frères du Sacré-Cœur », et s'enfoncent dans les pays de l'Islam. Il avait recherché la sohtude ; il l'avait achetée cher; il y tenait. Mais l'ouvrier, plongé dans la moisson et v<)yant l'immensité de la tâche, se désolait pourtant de n'être pas en troupe. Il faisait î^us : il s'en accusait. Sans cesse, dans sa corres-

pondance et dans ses notes intimes, il dédare que son indignité est cause de l'isoîenient où il vit.

« Je suis toujours seul à Beni-Abbès, éerit-il à la marquise de Foucauld (i). Plus que jamais je crois ce point de Beni-Abbès propice pour une communauté de solitaires pauvres, vivant dans l'adoration du Saint-Sacre ment et le travail manuel ; c'est si solitaire et si centrai, entre l'Algérie, le Maroc et le Sahara I Priez pour que mes infidélités ne mettent pas obstacle aux desseins du Sacré- Cœur, »

Cette coulpe ne cesse point d'être battue. Voici la même pensée, le même élan de contrition et de supplication, dans le diaire, à la date de Pâques 1903 : « Ni postulant, ni novice, ni sœur... Si le grain de blé ne meurt pas, il reste seul. Seigneur Jésus, pardonnez-moi mes infidélités, mes lâchetés sans nombre ! Secourez-moi,. Vierge Marie, sainte Madeleine, bienheureuse Marguerite-Marie ! Régnez en moi. Cœur de Jésus, afin que je meure enfea à moi, au monde, à tout ce qui n'est pas voxis et votre volonté, et que je rapporte du fruit pour votre gloire I

6 Le catéchumène Paul m'a quitté après de grosses îautes ; le catéchumène Pi^re m'a quitté, il désirait retourner chez ses parents, je l'y ai envoyé ; le catéchumène Joseph du Sacré-Cœur, envoyé à Alger chez les Pères blancs, en février 1902, et reconduit par eux au Soudan, en octobre, les a quittés et mai quittés... D ne reste à la Fraternité que deux personnes avec moi : k petit chrétien Abdjesu et la vieille catéchumène aveugle Marie. »

Tout à coup, il semble que ces hommes de mortification, de priè-e, d'exemple et de charité, dont Frère Charles implore la venue, vont lui être envoyés. Deux Pères et deux Frères de la Trappe de Staouëli ont parlé — assez vaguement sans doute — d'imiter le Père de Foucauld

(i) Lettre «ta x$ novembre 1903.

BEHl-ABBÈS g4ï

@t de se mettre scms son obéLssane^. Mak w^^àeir-le et Ifi reeoniiaiâsôa : il ne chiche pas à leâ attârer j ^ lès éprouve dès le début J il écrit à l'un d'eux :

« Cher et vénéré Père, M. de la H... m'écrit que vous, un autre Père et deux Frères trappistes vous sentez poussés à partager avec moi la vie pauvre, abjecte et solitaire de Jésus caché, cette vie divine dont il nous a donné l'exemple trente ans à Nazareth.

« Très cher Père, votre conduite à tous est simple; Jésus ne nous demande jamais de choses compliquées ^ mais à tous une simplicité de petits enfants, unie à une grande prudence, laquelle consiste, comme dit saint Paul, à chercher soigneusement, par des moyens sûrs, quelle est la volonté de Dieu, pour la faire sans erreur.

« Il suffit pour vous et pom" chacun de vos trois autres Père et Frères de connaître la volonté de Dieu, et ensuite il faut la faire coûte que coûte.

a II n*y a qu'un moyen absolument infaillible de connaître la volonté divine dans une question semblable ; c'est par la direction spirituelle : ouvrir pleinement votre âme à un directeur consciencieux, instruit, intelligent, intérieur, sans parti pris, et prendre sa réponse comme la volonté divine du moment présent, en vertu de la promesse : « Qui vous écoute, m'écoute » i voilà le moyen infaillible de faire la volonté de Jésus en cette circonstance et en toutes... S'il vous dit : Jésus vous appelle à quitter la Trappe et à rejoindre Frère Charles, venez, mes bras et mon cœur vous sont ouverts, je vous recevrai comme amenés par la main de Jésus. S'il vous dit : Attendes ; obéissez et attendez. S'il vous dit : Restez à la Trappe ; obéissez ■ dans ce dernier cas, si, tout en obéissant, vous continuez à vous sentir pressé intérieurement de venir suivre Jésus dans sa pauvreté, son abjection, sa solitude, sa vie cachée, dites-k de temps on temps, de nouveau, à votre directôur, tenant toujours votre âme à nu devant lui.

242 CHARLES ÔE FQCCAULD

« Mais pour savoir si vous êtes appelés de Dieu à par- ] tager mon humble genre de vie, il faut que vous connaissiez exactement celle-ci ; elle est axée dès maintenant par des constitutions et un règlement que j'ai soumis à mon préfet apostolique ; celui-ci, me permettant de m'établir dans sa préfecture, m'a permis aussi d'y grouper avec moi un certain nombre de prêtres et de laïcs vivant selon ces constitutions et ce règlement. Quand on sera assez nombreux, on demandera à Rome les autorisations supplémentaires...

« Prédites-leur bien dura et aspera, montrez-leur et cette lettre, et les constitutloins, et le passage des préliminaires du règlement... Dites-leur bien qu'outre ce qu'on demande d'ordinaire aux postulants, savoir, la bonne volonté de pratiquer de leur mieux les constitutions et règlement, je demande, des pierres premières de ce petit édifice, trois choses : iP être prêt à avoir la tête coupée ; 2® être prêt à mourir de faim ; y m 'obéir maigre mon indignité, jusqu'à ce qu'on soit quelques-uns et qu'on puisse faire une élection (qui, j'espère, me remplacera par un plus digne que moi, et me remettra à la dernière place que je mérite)...

a Ma pensée est que, puisqu'on nous accepte dans la préfecture apostolique du Sahara, où j'ai ici à l'heure présente un petit terrain suffisant pour nourrir vingt à vingt-cinq moines, et un commencement de monastère pouvant en quelques semaines et à très peu de frais se terminer, et où, qui plus est, on peut faire énormément de bien tant aux populations du Sahara qu'à celles du Maroc, — bi'ebis perdues entre toutes, — - le mieux est de nous concentrer, nous former ici, tant Frères que Sœurs, si c'est possible.., »

11 ne devait jamais avoir, sauf une seule exception et pour un court moment, de compagnon d'apostolat. Déjà l'espoir était abandonné de voir s'établir prochainement quelques religieuses à Beni-Abbès. Frère Charles

BENÏ-ÂBBÈS 243

avait correspondu, à ce sujet, avec le Père Guérin, et, dans une de ses lettres, il accepte la réponse qu'on lui a faite : « Four les Soeurs, oui, c'est très juste et sage, qu'on ne me les envoie pas ici, tant que j'y suis seul prêtre. Vous avez mille fois raison. »

Le motif du refus devait être, je suppose, la néces site où se seraient trouvées les Sœurs de prendre, comme directeur de conscience, le seul prêtre qu'il y eût à cent lieues et plus à la ronde. Le droit ecclésiastique respecte la liberté des âmes, et ne permet pas, autant qu'il est possible, cette sorte de contrainte.

Donc, point de Sœurs pour les salles d'asile, point de Sœurs pour les petits négrillons, ni pour les filles des habitants de l'oasis. A plus forte raison devait-il remettre à plus tard, à bien plus tard, la fondation de ces petites Sœurs du Sacré-Cœur, pour lesquelles il avait également médité et écrit un projet de règlement.

Pour les petits Frères du Sacré-Cœur, la réponse était négative aussi, mais Frère Charles ne la connaissait pas. Il y avait des mois déjà que Mgr Guérin, désireux de l'aider et de lui envoyer des compagnons, s'était mis en relations avec le Père abbé de Notre-Dame-des-Neiges. Celui-ci avait répondu :

a ... Vous m'exhortez à lui donner un aide, un compagnon. Pour le moment, je ne puis pas ; mais je le pourrais, que j'hésiterais encore. Vous le savez, monseigneur, mon estime pour les vertus héroïques du Père Aibéric est profonde, et bien enracinée par une fréquentation intime durant douze ans. La seule chose dont je m'étonne, c'est qu'il ne fasse pas des miracles. Je n'avais jamais vu, hors des livres, une telle sainteté sur la terre. Mais je dois avouer que je doute un peu de sa prudence, de sa discrétion. Les austérités qu'il pratique, et qu'il pense exiger de ses compagnons, sont telles que je me sens porté à croire que le néophyte y succomberait à bref délai. De plus, la contention d'esprit qu'il s'impose, et

244 GHARLBS DB FOUCAULD

qu'il vaut imposer à ses disciples, me paraît t^jjement surhumaiae, que je craindrais qu'il u@ retidît fou son disciple, par cette tension d'esprit excessive, avant de le faire mourir sous l'excès des austérités.

« Si vous jugez que nous pouvons lui confier quelqu'un sans danger pour sa tête, et sans danger pour sa vie, je m'en remettrai aveuglément à votre décision, et je m'occuperai de lui trouver au plus tôt un compagnon. »

Staouéli n'avait pas parlé autrement. Un des religieux de cette abbaye, au début de 1902, interrogé sans doute par le commandant Lacroix, s'était expliqué avec la même franchise au sujet des compagnons souhaités,

« Notre saint ami est au comble de ses vœux ; grâce à votre fraternel appui, tout le personnel de Beni-Abbès lui est dévoué... Vous pouvez compter sur lui comme sur un instrument parfait de pacification et de moralisation. Il fera là-bas en petit ce qu'a fait le grand cardinal en Tunisie pour l'influence française. Mon seul regret est de n'avoir personne à lui envoyer pour le seconder. Sa vie est si austère, que ceux des supérieurs de notre ordre qui ont pour lui la plus sincère affection la jugent plus admirable qu'imitable, et redoutent de jeter dans le découragement les disciples qu'ils pourraient lui procurer. Il lui faudra donc très probablement vivre seul, ou recruter peu à peu, sur place, les déments de sa future communauté (i). »

Ces lettres. Frère Charles ne les a jamais lues. H continua d'attendre et de s® résigner. Il n'eut pas à faire en une seule fois son sacrifice : il le fit chaque année, peutêtre chaque mois, tant qu'il vécut, voyant bien que personne ne venait pour la relève. Et dans quelle disposition d'âme cette épreuve si dure le trouva~t-elle? dans la plu parfaite. Nous en avons pour preuve ces lignes

(l) lettre du s faavier igoa. On se sauvient que Fabbé Huveliïi, au iTsnsps âss drmftages de Tarre saintç, s'étîdt exptteié comme Talibi àt Notre'Dame-âes-Ncigei, comme le trappiste de Staoutii.

BEHi^ABBtS 245

qm^ïï émi^mt à tout hasard, dans l'ignorance d© ce qu'on pendit de ses p-ojets.

« Pour ies compagnons, le fond de mon cœur, mon bien-aimé Père, c'est que, quoi qu'il arrive, je serai parfaitement content. Si j'en ai un jour, je serai content de voir là l'accomplissement de la volonté de Dieu et soiî nom glorifié. Si je n'en ai pas... je me dirai qu'il est glorifié de tant d'autres manières, et que sa béatitude a si p&u besoin de nos pauvres louanges et de nos pauvres coeurs î Si je pouvais — mais je ne puis pas -— fake autrement que me perdre totalement dans l'union à sa divine volonté, je préférerais pour moi l'insuccès total, et la perpétuelle solitude, et les échecs en tout : elegi ahjectus esse, ïl y a là une union à l'abjection et à la croix de notre divin Bien* Aimé, qui m'a toujours semblé désirable entre toutes. Je fais tout ce que je peux pour avoir des compagnons, le moyen d'en avoir est, à mes yeux, de me sanctifier en silence ; si j'en avais, je me réjouirais, avec bien des tracas, des croix : n'en ayant pas, je me réjouis parfaitement (i). »

En vérité, la nature ne peut être plus oomplètement vaincue, et cette âme est grande parmi les grandes. Les hommes s'en sont douté : de son vivant même, ils ont appelé Frère Charles un paladin, et ils ont bien dit. Mais plusieurs ajoutaient : un paladin qui s'est trompé de siècle. Mot léger et qui date. La guerre l'a montré : jamais on ne vit autant de paladins qu'au vingtième siècle, et dans chacune des provinces de France, et dans les plus humbles familles. Ils furent bien de leur temps, ceux-là! De même Charles de Foucauld. Dais une autre occasion de dévouement et de sacrifice, il fut l'un d'eux, né avant eux. Et, s'il n'eut pas de disciples, qui pourrait dire qu'il ne lui en viendra pas, maintenant que la mort a passé et que l'expérience est faite? Car

(ïj Lettre au Père Guérln, 30 septembre 190a,

ce ne sont pas les héros qui manquent : c'est la connaissance qui leur manque des causes qui ont besoin d'eux.

a 5 mai 1903. — La vieille catéchumène Marie est très malade. Le médecin est absent. Craignant qu'elle ne meure, je la baptise, sur son désir très nettement exprimé, après lui avoir fait réciter en arabe le Pater, le Credo, les actes de foi, d'espérance, de charité et de contrition, et lui avoir fait demander, encore une fois, formellement le baptême. »

Joie de missionnaire, ce baptême de la pauvre négresse musulmane ; Frère Charles en fait part à un prêtre qu'il sait très dévoué à l'œuvre saharienne : il 5^ trouve l'occasion de s'humilier (i).

« Je demande vos prières pour cette pauvre vieille négiesse dont l'âme est si blanche, qui serait ce soir en paradis si elle mourait maintenant. Je ferais bien mieux de vous les demander pour le vieux pécheur qui vous écrit.

a Hélas ! oui, monsieur l'abbé, c'est un pécheur qui vous remercie. Une seule chose égale et dépasse les péchés de ma jeunesse, les infidélités, les lâchetés, les tiédeurs de mon âge mûr, mes misères quotidiennes : ce sont les grâces, les miséricordes dont Dieu me comble et me confond. Priez, je vous en supplie, pour que je sois enfin fidèle ! Priez pour que j'aime et serve I Priez pour que ma vie ne soit qu'alléluia et obéissance I... Priez pour que ce petit atome que je suis fasse, au milieu de ces millions d'âmes qui n'ont jamais entendu parler de Jésus, l'œuvre pour laquelle il m'a envoyé. Priez pour ce Maroc, pour ce Sahara qui sont, hélas l un tombeau scellé. Priez pour que, comme les anges, nous travaillions de toutes nos forces au salut des hommes, en nous réjouissant, de toute notre âme, du bonheur de Dieu ! »

Une nouvelle visite allait venir à l'ermite. Le Père

(î) Lettre du 23 mai 1903 à l'abbé Lauraia.

BENϰABBÈS 247

Giiérin. parti de Ghardaïa, et faisant une « tournée d'inspection » dans les postes des Pères Blancs, était attendu à Beni-Abbès depuis î©s premières semaines de l'année 1903. Frère Charles se réjouissait ; le capitaine Regnault, son ami, chef du bureau arabe, faisait le projet d'aller au-devant du voyageur jusqu'à Ksabi, politesse du désert, qui rappelle ce temps des diligences, où nos pères se rendaient jusqu'au prochain relai, à la rencontre d'un ami. Mais le voyage s'allongeait ; après le Tidikelt, le préfet apostolique du Sahara visitait le Touat, le Gourara ; il y séjournait : et les lettres de Frère Charles le suivaient, comme elles pouvaient. Je veux citer des fragments de cette correspondance, parce qu'ils montrent, mieux encore que d'autres, l'âme ardente du solitaire, toute en affections, en prières, en espérances, en repentirs.

Il écrivait, le 27 février :

a Mon bien-aimé et très Révérend Père, de tout cœur je vous suis de la pensée, de la prière dans votre voyage... Oh ! oui, de toute mon âme je consens, malgré mon si ardent désir de vous voir, à ce que votre arrivée soit retardée au delà des prévisions, si un voyage plus loin vers le sud doit causer ce retard : Adveniat regnum tuum... Mon bien-aimé Père, je suis misérable sans fin, pourtant j'ai beau chercher en moi, je ne trouve pas d'autre désir que celui-ci : Adveniat regnum Umm! Sanctiflcetur nomen tuum! Ne cro^^^ez pas que dans mon genre de vie l'espoir de jouir plus tôt de la vision du Bien-Aimé soit pour quelque chose ; non je ne veux qu'une chose, c'est faire ce qui lui plaît le plus. Si j'aime le jeûne et la veille, c'est que Jésus les a tant aimés : j'envie ses nuits de prières au sommet des montagnes ; je voudrais lui tenir compagnie ; la nuit est l'heure du tête à tôte... Hélas ! je suis si fioid qwe je n'ose pas dire que j'aime ; mais je voudrais aimer !... Voilà pourquoi j'aime la veille.

2jfi CHÂKLES DS FOUCAUI.B

H^as! de moios en moins je puis veiller... Quant au jeÉns, en ofeéissasce à votre lettre, je rallégerai de toutes mes forces, je mangerai bien et je boirai du kdt ; d'ailleurs, d'après l'ordre de M. Huvelin, je me soigne fort depuis plusieurs mois, usant de lait œnœntré et mangeant à ma faim... Soyez certain que votre lettre, vos reœmmandations auront, pour mon sommeil et ma nourriture, un effet immédiat et sérieux...

« Merci de ce que vous me dite^ pour mon grand nègre Paul ; vous jugerez,.. Je ne orois pas qu'il y ait lieu de l'emmener d'ici : U n'est pas de confiance... Je ne suis pas surpris de la fuite de Joseph (un autre jeune esclave racheté) ; l'exemple le plus soutenant, celui que j'ai à me remettre à toute heure devant les yeux, pour me diriger, c'est celui de la conduite de Notre-Seigneur avec Judas Iscariote. Nous ne sommes entourés que de cela : nègres, arabes, joyeux. Je pense aussi aux épîtres aux Corinthiens, qui montrent les premiers chrétiens de saint Paul sous un si triste jour. C'est pour notre espérance que ces lignes sont écrites : car, à voir ce qui nous entoure, on est efîi-ayé. Ce qui nous est impossible est possible à Dieu : prions-le d'envoyer son ange ôter la pierre du tombeau... »

On se prend à penser : n'est-ce pas dommage qu'un homme d'une si haute valeur se condamne à vivre parmi de pareilles gens 1 Mais c'est Frère Charles qui a raison : ce sont justement les belles âmes, celles de la parenté de Jésus-Christ, qu'il faut pour rapprocher et réconcOier les plus misérables.

Pendant que le Père Guérin continue son voyage, les razzias se multiplient autour de Beni-Abbès. Le désert, ce lieu de bavardage, s'entretient des exploits des Berâbers, qui attaquent les convois et parfois les enlèvent. Les pistes de la Zousfana sont peu sûres. A plus d'un signe, on devine que les lîîbus s'agitent ; le gouverneur général de l'Algérie, M„ Revoil, vient de donner sft

EEHÎ- ABBÉS 249

démësî00 ; ks aoavelies de France sont tristes : k persécution rdîgie«se s'étend ; les oîdres d'hommes et de femmes sont inquiéta; des Français sans reproche, injustement dépouillés de leurs biens, et privés de la liberté de leur vocation, sont réduits à quitter le cher pays î on peut craindre que de pareilles mesures ne soient prises contre les missionnaires et les sœurs d'Algérie. Charles de Foucauld continue d'écrire, pour le Père Guérin, le journal de la pauvre chrétienté de Beni-Abbès.

L'arrivée du Père est enfin annoncée pour la fin de mai. Frère Charles se réjouit, et demande à Dieu de bénir le voyage. « Qu'il vous fasse longtemps jouir de son petit tabernacle de Beni-Abbès, et y jouisse longtemps de votre adoration 1 Je rêve pour vous, ici, bien des jours et des nuits devant le Très Saint-Sacrement exposé ! li y a longtemps que vous n'aurez joui d'heures de silence aux pieds de la sainte hostie. »

De pareilles invitations durent être envoyées par les cénobites de l'Egypte, au temps de saint Jérôme.

Le 17 mai, une lettre encore, où sont indiquées les dispositions prises, où sont faites les dernières recommandations, a Ne vous laissez pas accaparer par les autres ! Us voudront vous recevoir 1 II y a jusqu'à trois « popotes 0 d'officiers, en ce moment, à Beni-Abbès. Les deux premiers jours, on se disputera votre visite... Il va sans dire que vous logez, vous et votre suite, — mehara compris, — - à la Fraternité. Vous y êtes chez vous. Le capitaine Regnault a beaucoup insisté pour vous loger au bordj du bureau arabe, où vous eussiez été plus confortablement, mais je lui ai dit que votre place était sous le toit du Saint-Sacrement, et il l'a compris. Mais votre cuisinier ne chômera pas. Vous n'auriez que moi pour cuisinier, si votre chef ne s'en mêlait, et je ne veux pas vous tuei avec ma cuisine.

« Je vous recevrai comme un pauvre reçoit son père tendrement aimé, c'est-à-dire très pauvrement, mais

VOUS ferez tout ce que vous voudrez, vous serez le maître : si vous voulez, c'est moi qui serai votre invité. Je n'insisterai pour rien, vous aurez la totale liberté, vous serez chez vous.

« Abdjesu et Marie — qui n'est pas morte, je crois que vous la trouverez vivante — vous attendent avec impatience. Dix fois par jour, Abdjesu me demande où est maintenant le pape Charles. J'ai beau faire, il ne veut pas démordre de vous appeler le pape.

« ... Il va sans dire qu'à votre arrivée, je vous ferai entrer avant tout à la chapelle, aux pieds du Maître, du Tout. »

Le Père Guérin et son compagnon le Père Villard demeurèrent cinq jours à Beni-Abbès du 27 mai au i«' juin au soir. Nous pouvons supposer ce que furent la première rencontre, la prière en commun, puis les entretiens de ces moines, un moment rapprochés, au cours des longs voyages qui étaient de leur vocation. Ils durent parler à peine de ce que racontent volontiers les autres voyageurs, de leurs impressions de route, de la misère ou du confortable des gîtes, de la beauté des paysages ; ils s'occupèrent du plus grand sujet qui fut, qui est et qui sera : des âmes, de la multitude, ignorante et hostile, rencontrée dans les maisons de boue séchée et sous les tentes, et de la part de vie étemelle qui est pourtant promise à chacun de ces pauvres.

Nous savons que le 31 mai, jour de la Pentecôte, le Père Guérin célébra la messe principale. Et le diaire porte cette note : « Pour la première fois depuis bien des siècles, pour la première fois absolument peut-être, trois prêtres sont à Beni-Abbès. »

On verra tout à l'heure quelques-unes des observations que fit le Père Guérin, relativement aux méthodes d'apostolat du Père de Foucauld. Je veux citer d'abord la lettre que çeluivd écrivit à son supérieur, le surlendemain du jour où le Père Gùérîn, qilïitarit le plateau de

BENÏ-ABBÊS 2$!

l'ermitage, eut descendu, vers le soir, la berge de la Zousfana, et pris la piste qui mène vers Taghit. Il venait d'apprendre qu'une dame Tavernier, parente du Père Guérin, — il ne savait à quel degré, — venait de mourir, et, pour le consoler, ii lui adressait des condoléances qu'une âme proche de Dieu peut seule trouver, qu'une âme pareille peut seule accueillir. Quelle distance entre nos formules de sympathie, nos efîorts pom* consoler le prochain, nos pauvres trouvailles, même celles où nous avons mis tout notre cœur, et cette sorte de cantique de l'épreuve et d'alléluia de la souffrance, que trace à la hâte, sur une feuille de papier large comme la main, le Père de Foucauld restitué à la solitude !

a Bien-aimé et très vénéré Père, les peines suivent de près les joies... C'est avec peine que je vous écris aujourd'hui, car je sais que votre séjour de Taghit ne se passera pas sans tristesse... C'est par la croix que Jésus a voulu sauver les hommes, c'est par elle qu'il continue à les sauver : ses apôtres, ceux qui prolongent sa vie ici-bas, font du bien dans la mesure de leur sainteté, mais à condition de souffirir et dans la mesure aussi de leur soufhance... Si pour être un alter Jésus, pom- que « ce ne soit plus nous qui vivions, mais Jésus qui vive « en nous », il faut avant tout être saint, avant tout brûler d'amour comme son cœur, il faut aussi porter la croix et être couronné du sanglant diadème.

« L'épreuve qui vous atteint est une divine rosée pour la mission du Sahara ; toutes vos douleurs, toutes vos larmes sont des âmes... C'est par les croix que nous envoie Jésus, bien plus que par les mortifications de notre choix, que nous boirons au calice de l'époux et serons baptisés de son baptême, caj bien mieux que nous, ii sait nous crucifier...

« Bien-aimé Père, je ne vous dis pas : Soyez résigné ; jjg vous dis : Bénissez, remerciez, fondez-vous en action de grâces ; ce sont des âmes que Jésus vous donne ;

252 CBARLES DB FOUCAULÎ)

votre soufiranœ est leur salut... Puissiez- vous beaucoup souffrir pour en sauver beaucoup !... Puissiez- vous mourir à la peine pour en sauver le plus possible !... Que Jésus est bon de nous donner part à son calice, qu'il est bon de marquer le mois de son cœur en perçant le vôtre, qu'il est bon d'entendre votre prière et de vous faire souffrir pour vous rendre sauveur !...

« Je ne sais si vous sentez comme moi : séparé depuis si longtemps d'âmes si chères, lorsque j'apprends le départ de l'une d'elles pour la Patrie, ce n'est pas une séparation, me semble-t-il, mais le commencement de la réunion ; je puis leur parler et elles m'entendent ; les prier et j'espère qu'elles me secourent ; c'est le commencement de l'union étemelle.

« Je me suis senti seul, pour la première fois depuis bien des années, lundi soir, lorsque, peu à peu, vous avez disparu dans l'ombre. J'ai compris, senti, que j'étais ermite... Puis je me suis souvenu que j'avais Jésus, et j'ai dit : « Jésus, je vous aime... » Bien-aimé Père, combien je vous remercie de votare visite, du bien que vous m'avez fait... Je ferai de mon mieux pour me conformer à toutes vos paroles, pour rectifier, améliorer, corriger, selon vos volontés et vos désirs.

« P,'S. — Dites à Abdjesu que je l'embrasse et le bénis, compîexans eos, ei imponens manus super illos... S'il demande jamais mon nom, dites-lui que je m'appelle Abdjesu. Priez pour que je le sois !

« Hier, longue visite de deux hommes du Tafileit, deux marabouts. Ils ont entendu parler de vous, et m'ont demandé si vous étiez allé au Taûlelt. — Non, il ira une autre fois ! — Markaba ! Voyage-t-il à pied? — Non, à chameau... Cette question, posée par des marabouts, m'a fait réfléchir... Ils marchent à pied, eux, conduisant leurs ânes... Nous sommes disciples de Jésus, nous voulons que Jésus vive en nous, chrisHanus alter Christus, nous parlons sans cesse de pauvreté,... eux sont disciples

BEN!-ÂBBiS 253

ie Mah&met, Je me porte aux ejœmples de nos frères les apôtres... Noîis sommes esi po^ys aiissi infidèle que saint Pierre et saint Paul... Si bous voulons faii'e leurs œuvres, suivons leur exemple...

« Chaque fois que je prie Jésus, la même réponse semble desœndre : « Fais des miracles pour moi, j'en ferai a pour toi... »

A présent que le vicaire apostolique du Sahara a quitté Beni-Abbès, ouvrons de nouveau le diaire, et nous saurons ce que furent les entretiens du Père Guérin et du Père de Foucauld.

« r« juin 1903. —■ Départ de Mgr Guérin pour Taghit, Voici quelques-unes des observations qu'il a faites :

« î® Parler beaucoup aux indigènes^ et non de choses banales, mais, à propos de tout, en venir à Dieu j si on ne peut leur prêcher Jésus parce qu'ils n'accepteraient pas certainement cet enseignement, les préparer peu à peu à le recevoir, en leur prêchant sans cesse dans les conversations la religion naturelle,... beaucoup parler et toujours de manière à améliorer les âmes, à les relever, à les rapprocher de Dieu, à préparer le terrain à l'Évangile.

e 2° Disposer des bancs, des abris dans les cours, et faire asseoir les visiteurs, au lieu de les laisser debout..; La conversation, quand on est assis, prend plus facilement un tour intime, sérieux.

a 3« Faire profiter l'aumône temporelle au bien des âmes, en parlant de Dieu, et donnant l'aumône spirituelle des bons enseignements à ceux à qui on fait l'aumône matérielle.

« 40 Le travail des évangélisateurs en pays musulman n'est pas seulement de prendre des eniants et de tâcher de leur inculquer les principes cferétien^, mais aussi de e®iïvertir, dans la mesure dti possilsl^, le© hmame^ faits... ï*es enfants ne pourront faire gewner la semence

évangélique jetée dans leurs âmes, s'ils ne trouvent pas le milieu où ils vivent un peu préparé, un peu bien disposé. D'ailleurs, toutes les âmes sont faites pour la lumière, pour Jésus, toutes sont son héritage, et aucune, si elle a de la bonne volonté, n'est incapable de le connaître et de l'aimer... Les musulmans ne sont donc nullement inaptes à être convertis... Appliquons-nous beaucoup à l'évangélisatîon des hommes d'âge mûr, d'abord par des conversations ne roulant que sur Dieu et la religion naturelle ; puis, selon les circonstances, en donnant à chacun ce qu'on espère lui faire accepter de vérité.

« 50, Tout en évangélisant les pauvres, ne pas négliger les riches. Notre-Seigneur ne les négligea pas ; saint Paul, son imitateur, non plus. Leur amélioration est un bien pour les pauvres eux-mêmes, à cause de leur influence. Leur sincérité est moins douteuse, et il y a moins à craindre qu'ils ne soient des « chrétiens de soupe », n'écoutant les vérités chrétiennes que par intérêt matériel.

a 6° Je bâtis trop : arrêter, ne pas augmenter mes bâtisses...

« 70 Les musulmans du Sahara reçoivent leur fausse religion uniquement par confiance en leurs ancêtres, en leurs marabouts, en ceux qui les entourent/ uniquement par l'autorité de ceux-ci sur eux, et sans l'ombre d'un raisonnement, ni d'un contrôle... Nous devons donc tâcher de gagner davantage leur confiance, d'acquérir plus d'awtorité que ceux qui les entourent et les endoctrinent. Pour cela il faut trois choses : 1^ être très saint ; 2^ beaucoup nous faire voir aux indigènes ; 3® beaucoup leur parler. La sainteté, qui est le principal, nous donnera tôt ou tard l'autorité, inspirera confiance. La vue fréquente fera que nous les retournerons à notre cause, et, si nous sommes saints, ce sera une prédication muette et un affermissement croissant de notre autorité.

a 8® Faut-il, pour amener à Dieu les musulmans, chercher à se faire estimer d'eux en excellant dans certaines

BENÎ-ABBÈS 255

choses qu'Us estiment : par exemple, en étant audacieux, bon eavaHer, bon tireur, d'une libéralité un peu fastueuse, etc., ou bien en pratiquant l'Évangile dans son abjection et sa pauvreté, trottant à pied et sans bagage, travaillant des mains comme Jésus à Nazareth, vivant pauvrement comme un petit ouvrier? Ce n'est pas des Chambâa que nous devons apprendre à vivre, mais de Jésus... Nous ne devons pas recevoir leurs leçons, mais leur en donner. Jésus nous a dit : « Suivez-moi. » Saint Paul nous a dit : « Soyez mes imitateurs comme je suis l'imitateur du Christ... » Jésus savait la meilleure manière de lui amener les âmes, saint Paul fut son incomparable disciple. Avons-nous espoir de faire mieux qu'eux? Les musulmans ne s'y trompent pas. D'un prêtre bon cavalier, bon tireur, etc., ils disent : « C'est un excellent cavalier, nul ne tire comme lui » ; au besoin ils ajouteront : « Il serait digne d'être Chambi 1 » Ils ne disent pas : « C'est un saint. » Qu'un missionnaire mène la vie de saint Antoine au désert, ils diront tous : c'est un saint. Avec la raison naturelle, ils donneront souvent leur amitié au premier, au Chambi ; s'ils donnent leur confiance pour ce qui regarde l'âme, ils ne la donneront qu'au second. »

La question qui fut ainsi traitée entre le Père Guérin et le Père de Foucauld est de grande importance ; elle est, en outre, pour la France et pour d'autres nations, la première des questions coloniales. Je dois donc m'y arrêter un peu, et dire, d'abord, qu'on ne la connaît guère, et que, d'habitude, on la résout légèrement.

Dans les salons, dans les réunions d'hommes, si l'on s'entretient d'une meilleure administration de nos possessions d'Afrique, on est certain d'entendre exprimer cette opinion : o Les musulmans sont inconvertissablcs » ou, comme on disait au début du dix-neuvième siècle : « Ils sont inassociabies, inmiscibies. » Elle est devenue une maxime. Sans doute, die chagrine, elle froisse plusieurs de ceux qui l'entendent, mais elle trouve parmi eux peu de con-

«56 CHARLSS DE FOUCAO&B

teadioleurs. Hâ^s l k monâfi immense qu'elle condamne et dont elle désespère est loin de nos yeux. Nous ne v<iyoiis pas assez nettement l'injustice dont nous sommes ainsi complices en nous taisant. Ceux dont les intérêts purement terrestres orientent presque toujours l'efiort ne mesurent pas le danger que le développement même de notre puissance coloniale nous fait courir, si nous ne savons paa nous concilier les esprits et les cœurs. Ou bien, malgré tant d'avertissem.ents, ils s'imaginent, — et c'est là une infirmité des intelligences dénommées « iMratiques », — que la eiviUsation mécanique et économique a le pouvoir de changer le fond des âmes, et de transformer en amis fidèles des peuples que leur religion excite à nous mépriser et à nous maudire, et qui apprennent, sous la tente ou dans la maison de terre, à répéter le proverbe : « Baise la main que tu ne peux couper. »

Voyez cependant ce qu'il y a d'inhumain, de contraire à la charité, dans cette opinion si répandue 1 Plusieurs centaines de millions d'hommes seraient donc dans l'impossibilité de connaître la vérité et de s'élever jusqu'à la civilisation véritable? Le musulman serait à perpétuité un être inférieur? Il y aurait, ici-bas, deux sortes d'âmes, des païennes, des bouddhistes, des juives qui peuvent apercevoir la beauté transcendante de la religion chrétienne, se convertir et fraterniser avec les peupàe^ du Christ, puis les âmes musulmanes, incapables de comprendre ou incapables de cette part de volonté qui entre dans toute conversion? Est-ce acceptable? Une si grande injure peut-elle être faite aux hommes?

N'est-elle pas faite d'abord à Dieu? N'est-ce pas nier son pouvoir, sa grâce, sa parole formelle, puisqu'il a commandé de prêcher l'Évangile « à toute nation »? La raison, et la révélation qui la dépasse et la contente, défendent de prononcer contre auGune race humaine, contre les sectateurs d'une fausse religion quelconque, un arrêt si cnieL

Voilà pour l'objection de principe. Je reviendrai tout à l'heure sur celle qu'on prétend tirer de l'expérience. Ce qui est hors de doute, c'est que les gouvernements successifs de la France, au siècle dernier et au nôtre, ont agi comme s'il était certain, a priori, que les musulmans ne peuvent devenir chrétiens.

Il y a quatre-vingt-onze ans que nous avons commencé de conquérir l'Algérie. Depuis lors, un domaine immense s'est ajouté à ces premiers rivages sur lesquels, en 1830, avaient débarqué les troupes françaises. Depuis lors également, bien des efîorts ont été faits pour assimiler les indigènes. Notre empire africain a été doté de routes, de chemins de fer, de tramways, de bureaux de poste et de télégraphe ; on a répandu de nouvelles cultures ou de nouvelles méthodes agricoles, établi des hôpitaux et des dispensaires, bâti des écoles où tout est enseigné, excepté la religion chrétienne. Les indigènes sont-ils plus près de nous, par l'esprit, qu'au début de la conquête? Usant, très volontiers, de plusieurs des biens que notre civilisation leur apporte, ont-ils accepté celle-ci et peut-on dire qu'ils se considèrent comme les fidèles sujets de la France, et à jamais? ^

Il suffit de connaître un peu l'histoire des trente ou quarante dernières années, non pas même celle des régions nouvellement annexées, mais celle des trois départements anciens, Alger, Oran, Constantine, pour répondre : non. Il suffit de moins encore : de se promener pendant une heure au milieu de foules musulmanes, et de savoir lire dans les yeux. Sans doute, pendant la Grande Guerre, des milliers d'Arabes ou de Berbères, sujets de la France, sont venus combattre à côté de nos troupes métropolitaines, et beaucoup sont morts pour notre salut. Il y eut là une preuve de loyahsme qui ne sera jamais oubliée. Mais bien des tribus et des peuples, depuis que le monde est monde, firent la guerre pour soutenir des causes qui n'étaient point celles de leur cceur, mais plutôt celles

de leur courage, de leur intérêt, de leur fierté. Il serait faux, et donc dangereux, de croire que, depuis 19 14, les populations musulmanes de l'Afrique du Nord se sont assimilées à nous, ou simplement rapprochées de nous, et qu'il y a, entre elles et nous, intelligence, estime, pjnitié, seuls liens durables, i

La faute en est aux hommes, bien difiérents, par l'origine et le talent, mais semblables par l'illusion ou le préjugé, qui ont conduit les affaires africaines pendant le dernier siècle et au début de celui-ci. Ils n'ont pas compris que notre civiUsation est chrétienne essentiellement. Certains ont pu rejeter pour eux-mêmes toute religion : Us ne peuvent faire que toute notre histoire ne soit celle d'une nation façonnée par le catholicisme ; que notre sensibilité, nos habitudes, nos mœurs, notre charité, ne proclament pas la foi qui les a formées. S'ils ne reconnaissent pas, dans l'état présent, cette vérité, elle apparaît comme évidente aux musulmans, habitants de nos colonies, qui appellent indistinctement les Français du nom de chrétiens. Ce sont les musulmans qui ont ici raison contre des politiques à bien courte vue. Ils jugent qu'au fond, cette puissance antique, à laquelle la leur s'est heurtée plus d'une fois dans le passé, est demeurée la même. Nous sommes pour eux et nous serons les Roumis. La neutralité proclamée de l'État, les actes de persécution, les discours, même les faveurs imprudentes accordées à l'islamisme, ne les empêchent pas de voir que la vocation de la France n'a pas changé. Et d'ailleurs, si jamais, — ce dont il n'y a nulle apparence, — les Français devaient abjurer la foi catholique, nous n'aurions rien gagné auprès des musulmans de l'Afrique, et nous serions devenus plUs sûrement encore et irrémédiablement un objet de mépris pour ces peuples religieux.

Une faute de cette sorte, ignorance ou négation des âmes, a des conséquences si nécessaires, qu'en cherchant à BOus concilier les indigènes, nous avons souvent travaillé

contre notre intérêt. Je n'en veux donner que deux preuves.

D'abord, nous nous sommes trompés en organisant récole. Les témoignages abondent ; je ne retiens que l'un des plus récents. Dans son numéro du ii décembre 1920, une revue française, la Renaissance, publiait sur la Politique musulmane un article d'un Africain. L'auteur dénonçait cette espèce de « fureur scolaire » qui a fait créer partout, en Algérie, pour les enfants des races primitives qui vivent là, des écoles où il semble que la principale affaire soit d'exalter « la liberté, les droits du citoyen, l'électorat, le tout considéré comme bien suprême ». Idéologie funeste en France, et qui l'est plus encore entre la mer et le désert. Quel résultat devions-nous attendre d'un enseignement si peu adapté? Celui-ci même qu'il a donné : « L'expérience, d'une manière générale, a montré que, plus les indigènes avaient acquis de culture française, plus ils avaient tendance, en secret ou ouvertement, à nous haïr ; cette constatation, évidemment décevante, vient de l'avis unanime de ceux qui ont observé, sans parti pris, les résultats offerts, »

Des publicistes, témoins informés de l'erreur commise, et prévoyant le danger, ont proposé ce remède : que l'enseignement distribué aux indigènes fût désormais tout à fait rudimentaire. Cela n'est pas digne d'une nation comme la nôtre. On ne voit pas, d'ailleurs, comment les petits Arabes, demeurés ignorants ou à peu près, nous aimeraient d'autant mieux qu'ils auraient moins appris. Le mal dont on se plaint ne serait pas guéri. Il est dans le principe même de l'éducation donnée. Exaltant les droits de l'individu, et lui offrant, comme une vérité première, l'idée orgueilleuse et fausse d'égalité, il n'est pas étonnant qu'elle développe encore l'esprit d'insubordination de l'Arabe. Elle répand, chez les fils, le mépris du milieu et de la condition commune, et les pousse à en sortir pour occuper ce qu'on nomme « une bonne place ». Elle prépare

ainsi un grand nombre de déclassés, qui seront demain des désabusés, après-demain des ennemis irréconciliables de l'autorité française (i). Enfin, comme elle ne fournit au petit Arabe, pour toute nourriture morale, qu'un ensemble de préceptes sans obligation ni sanction, elle ne peut sérieusement le corriger d'aucun vice. Elle le laisse, muni d'une collection de proverbes, de recommandations d'hygiène et de fragments de discours électoraux, en présence de toutes les passions, de toutes les cupidités, de toutes les tentations de révolte qu'il a dans le sang, de par son âge, sa race et sa religion. S'il cède, et presque nécessairement il cédera, nous lui aurons fourni le moyen d'être socialement plus dangereux que ses pères, puisqu'il sera plus instruit.

L'autre erreur consiste à favoriser et à répandre l'islamisme. Que nous la commettions, et de propos délibéré, il est inutîle d'en donner des exemples ; ils abondent, et le mufti hanéfite d'Alger pouvait raisonnablement dire à un de mes amis : « Notre culte est le seul qui soit reconnu par l'État français. » Or, l'histoire de quatorze siècles, l'expérience quotidienne de tous ceux qui habitent parmi des populations musulmanes, nous apprennent que l'animosité contre le chrétien est, en fait, développée par l'enseignement de la loi coranique. Un des hommes qui font autorité en ces questions, le Hollandais Snouck Hurgronje, disait naguère (1911), dans une de ses célèbres conférences à l'Académie des administrateurs pour les Indes néerlandaises : « D'après la lettre et l'esprit de la loi sacrée (des musulmans), c'est dans les mesures violentes qu'il faut chercher le moyen par excellence de propager la foi. Cette foi considère tous les non-croyants

(ij M. Jiiles Cambon, alors gouverneur général de l'Algérie, disait au Sénat, le 18 janvier 1894 : « Je me suis demandé si en la développant outre mesure (l'instruction primaire), dans un peuple qui n'est pas encore en état de ki recevoir, nous n'allons pas faire beaucoup dç déclassés. >

comme des ennemis d'Allah. Un petit groupe de mahométans se montre actuellement, il est vi^ai, partisan de l'adaptation de l'Islam aux conceptions modernes, mais ils représentent aussi peu la religion dont ils sont les adeptes par naissance, que les modernistes celle de i'Êgiisè catholique. On ne trouve pas de divergence, à ce sujet, entre les savants légistes ^des différentes écoles, aux époques successives. » Nous pouvons conclure de là que tout acte de la puissance publique qui tend à développer l'enseignement du Coran est fait contre nousmêmes. C'est assez de ne point entreprendre sur la liberté religieuse des musulmans, de leur laisser leur culte et leurs coutumes, d'être parfaitement justes envers eux, et parfaitement bons (i) : en allant au delà, nous sommes faibles, et même un peu plus que faibles.

Lorsque ces vérités de sens commun auront été reconnues par ceux qui dirigent la politique musulmane de la France, que faudra- t-il faire? Ni notre cœur, ni notre intérêt, ne nous conseillent de restreindre notre ambition à quelque alliance économique, inférieure et précaire, avec les peuples musulmans qui vivent dans le domaine de la France. Comme le dit bellement le Hollandais cité tout à l'heure, « il faut que l'annexion matérielle soit suivie de l'annexion spirituelle ». Or, c'est là un vœu qu'on peut former sans être catholique. Du jour où le musulman comprendra la beauté du catholicisme, il aura compris la France ; et dans la mesure où il admirera la charité chrétienne, il nous aimera.

(i) On retrouve, dans le droit palestinien des Croisés, des dispositions inspirées, à nos vieux pères, par cet esprit de justice, et par le respect de l'homme religieux pour la parole de l'homme religieux. Ainsi« le serment du Sarrasin, prêté sur le Coran, équivalait, devant le tribunal commercial, au serment du chrétien sur l'Évangile, du juif ou du samaritain sur le Pentateuque. En cas de difiérend entre un Sarrasin et un Franc, le Sarrasin se libérait en jurant sur le Coran {Assises de Jérti' salent, t. II, chap. 241 et 60). Exemple d'autant plus significatif qu'en droit musulman ordinaire, le témoignage d'un chrétien ou d'un juif c'est pas reçu contre un musulman.

Est-ce à dire qu'il faille chercher à convertir les musulmans, et à faire d'eux des chrétiens? La formule serait ambiguë ; elle ne préciserait point de quelle manière lente, douce et fraternelle, une telle conversion, si Dieu le permet, doit s'accomplir. Mieux vaut dire ceci : il faut que la France, chargée d'une nombreuse famille coloniale, prenne enfin conscience de toute sa mission maternelle, et que les musulmans, comme les païens, sujets d'une grande nation catholique par son histoire, par son génie, par toute son âme et par ses épreuves mêmes, puissent connaître le catholicisme, et y venir, s'ils le veulent.

Du moins, ils le connaîtront, et d'abord par sa charité. C'est elle qui sera l'ambassadrice. Qu'on la laisse donc aller ver^ eux ; qu'elle ne soit pas entravée, soupçonnée, mais amicalement soutenue. Nous sommes, dans notre propre domaine, en présence d'un peuple immense, tout pétri d'erreurs, de colères entretenues depuis des siècles, de rancunes également dont plusieurs sont fondées. La première œuvre à faire est « d'apprivoiser les musulmans », selon l'expression chère au Père de Foucauld, et à son ami le général Laperrine, qui conduisit si souvent, dans le désert, des « tournées d'apprivoisement ». Les fonctionnaires, les of&ciers peuvent avoir là un rôle magnifique. Que par eux la justice de la France, c'est-à-dire la justice chrétienne ; la bonté de la France, c'est-à-dire la bonté chrétienne, apparaissent à ces hommes qui n'ont pas soif seulement de l'eau des puits. Mais que la charité ingénieuse et forte, celle qui connaît, depuis deux mille ans, toute douleur humaine, soit libre aussi de consoler, de soigner, de guérir, et de durer, comme dure le mal et comnie dure la souffrance, en se renouvelant. Qu'elle puisse fonder ses salles d'asile et ses écoles, ses dispensaires et ses hôpitaux, ses orphelinats de jeunes gens et de jeunes filles, ses maisons de retraite pour les vieux qui sont rejetés de tous 1 Elle recevra la misère sans certificat de bonne

vie et mœurs, sans exiger l'extrait du casier judiciaire, ni se préoccuper de la croyance de ses clients. Elle prêchera son Dieu silencieusement, si elle est assez magnifique pour qu'on ne puisse pas ne pas apercevoir en elle un layonnement divin. Cela durera des années, peut-être beaucoup d'années. Elle a tout l'avenir devant elle ; la France aussi : on peut attendre. Sûi'cment, joignant ses efforts à ceux que j'ai dits déjà, elle nous obtiendra ce beau triomphe : que les peuples musulmans, sans accepter encore la doctrine chrétienne, en auront du moins l'inteliigence, l'estime et çà et là le désir secret. Et si, plus tard, des âmes musulmanes, persuadées ainsi qu'il n'y a rien dans l'Islam qui vaille la France charitable et reUgieuse, en venaient à dire : « Si le disciple est ainsi, que doit être le maître? Apprenez-nous la loi qui vous fait le cœur si grand? » quel bien pour l'État, quelle francisation de l'Afrique du Nordl Ce serait un monde régénéré, une France prolongée, notre pouvoir reconnu, l'avenir assuré, et la plus haute gloh"e qu'une nation civilisée puisse vouloir et obtenir : la création à son image !

Ici, nous nous heurtons à l'objection banale : les musul" mans, en fait, ne se convertissent pas ; il n'y en a, pour ainsi dire, point d'exemple. C'est une erreur moins grave que de prétendre qu'ils ne peuvent pas se convertir : c'en est une cependant.

Toute la vie d'apostolat du Père de Foucauld a été fondée sur la conviction qu'il est possible, au contraire, par la prière, l'exemple, une prédication qui tient compte de l'ancienneté de leur erreur et de la faiblesse d'une pauvre volonté humaine en lutte contre des siècles et contre un peuple entier, d'amener peu à peu les musulmans à la pleine grâce du Christ.

Il partageait l'espérance qui avait soutenu le cardinal Lavigerie ; celle, on peut l'affirmer, de l'Église, comme on le voit, par exemple, dans cette lettre du pape Léon IX, conférant à J'ivêque de Carthage, au moment des plus

264 CHAÎILES DE FOUCAULD

dures persécutions par les Arabes, le titre de « premier archevêque après le pontife romain et le métropolitain majeur de toute l'Afrique », et déclarant que ce privilège dorerait jusqu'à la fin des temps, a soit que Cartilage en ruines reste déserte, soit qu'un jour elle ressuscite, glorieuse » (i).

La difficulté n'est pas tant de persuader un musulman de la vérité de la religion chrétienne, que d'assurer la persévérance du converti. Les Arabes devenus chrétiens ne peuvent plus vivre où ils vivaient. Ils sont hors la loi. Tout est mis en œuvre pour leur faire abandonner la foi ; leur vie même est menacée, et la crainte de les voir apostasier, c'est-à-dire se charger d'mi crime énorme, est la raison qui empêche souvent d'accueillir la demande des catéchumènes, et de les baptiser. Le temps de la préparation collective à recevoir la foi ne peut être court. Il faut changer l'esprit public avant d'achever les conversions individuelles. L'habitation dans les centres de population musulmane, le dévouement, la charité, l'école, la conversation sur les sommets accessibles à la raison, doivent préparer la prédication de la doctrine révélée. Les hommes qui ont le mieux aimé l'Afrique n'ont cessé de recommander cette méthode. Ils n'ont pas prétendu que le musulman fût inconvertissable.

Dans son diaire, après avoir résumé les conseils de Mgr Guérin, le Père de Foucauld cite des passages d'une vie de saint Pierre Gaver, qui, à Carthagène des Indes, se dévouait à la conversion des Maures. Le livre raconte que le saint, par sa charité, vainquit beaucoup de ces âmes rudes et hostiles. « Dès que le Père Claver apprenait l'arrivée de quelque flotte chargée de Maures, il allait

(i) Le texte est inscrit, en majuscules dorées, «ur les murs de la nouvelle basilique de Carthage, ainsi que le rappelle Louis Bertrand, dans son beau livre : les Villes d'or, où il fait valoir, l'un des premiers et sûrement le premier avec une telle force, que, « en rentrant en Afrique, nous n'avons fait que récupérer une province perdue de la latinité ». Un vol. ia-i2, Anthème Fayard, Paris, 1921.

aussitôt les chercher, soit sur les vaisseaux, soit dans les rues, soit dans les maisons de la ville, il tâchait de lier peu à peu amitié avec eux, s'intéressait à leurs affaires, leur demandait s'ils avaient besoin de quelque chose. En même temps, il leur faisait entendre qu'ils pouvaient disposer de lui, et qu'il était prêt à les secourir, en tout ce qui dépendrait de ses soins. Enfin, il faisait si bien, par sa persévérance et par ses services, qu'il les gagnait insensiblement à Jésus-Christ. »

L'histoire des missions franciscaines, celle des trinitaires, celle de saint Vincent de Paul captif des pirates barbaresques, offriraient, sans aucun doute, des exemples semblables. On citerait aisément des musulmans convertis par une sorte de miracle de la grâce, ou par la méditation des dogmes chrétiens, ou par l'étude de la mystique, ou par l'admiration pour la supériorité morale de personnes chrétiennes. Il y a eu des conversions de familles musulmanes entières (familles des émirs Chéhab et BeUama, en Syrie, à la fin du dix-huitième siècle). Il y a eu des conversions en masse de colons musulmans, — souvent berbères, — en diverses provinces d'Espagne, conversion des Maragatos, des environs de Léon et d'Astorga, aux dixième et onzième siècles ; des agriculteurs de Majorque au treizième ; de ceux de Jaen au quatorzième, grâce aux prédications et aux exemples de saint Pierre Pascal ; et de même en Italie, en Crète ; de nos jours, une société russe orthodoxe s'est vouée à la conversion des musulmans de Kazan, et y réussit, par une méthode qui se rapproche de celle du Père de Foucauld. Mais n'avons-nous pas, tout près de nous, le spectacle des chrétientés kabyles groupées autour des postes des Pères Blancs ? Débuts sans doute, minces chrétientés disséminées en onze points, souvent éloignés, de ce pays de montagnes, composées chacune de trente, quarante, cinquar>te familles, mais preuve vivante qu'il est possible d'amener des musulmans au catholicisme. J'ai visité, en haute Kabylie, un de ces

postes de missionnaires, celui des Beni-Mengallet. J'ai assisté à la grand'messe, au milieu d'une assemblée de quatre-vingts fidèles. Les hommes et les petits garçons, — une soixantaine, —occupant la partie haute, les femmes et les petites filles la partie basse de la chapelle. Je regardais ces jeunes cultivateurs berbères, blancs de visage, portant la moustache, solides, graves, attentifs, et je les trouvais assez pareils, sauf par le costume, à nos paysans de France. Après la messe, j'ai causé avec eux, car ils savent le français. Dans les yeux de la plupart, j'ai lu cette bienvenue, cette confiance préparée de loin, à quoi on ne se trompe pas. L'œuvre date d'une trentaine d'années. Là ou ailleurs, elle n'a guère été favorisée par les autorités qui représentent la France en Algérie ; elle a été contrariée souvent par la politique générale de notre pays ; pour des causes diverses, les gouverneurs généraux n'ont pas compris, ou n'ont pas paru comprendre que la paix africaine sera la suite certaine et la récompense de la conversion de l'Afrique, et que tous les autres moyens, la force et la faiblesse, la répression, la flatterie, l'abondance des richesses et des inventions, ne rapprocheront pas de nous un peuple qui ne voit en nous que des païens, et nous nomme de ce nom. Il faut qu'il aperçoive la plus grande supériorité, l'essentielle : la religieuse. C'est à des cœurs gagnés par la sainteté, qu'il sera possible un jour d'expliquer la doctrine.

On a vu que saint Pierre Gaver n'avait pas agi autrement. Le fondateur des Pères Blancs, le cardinal Lavigerie, s'est expliqué là-dessus dans des documents connus, datés du 24 septembre 1871, du 3 avril et du 6 juillet 1873, du 15 décembre 1880. Il n'avait aucune illusion sur la durée de cette période première, toute de sacrifices, où les meilleurs ouvriers périraient et seraient remplacés par d'autres qui mourraient à leur tour, sans que les seconds plus que les premiers eussent goûté la joie, qui vient chaque année aux ouvriers de la terre, de voir jaunir

les épis. Dans une conférence de retraite, il disait à ses missionnaii'es : « Avant de commencer parmi eux (les musulmans) la prédication de l'Évangile, il faut préparer la conversion en masse. Cette préparation durera peutêtre un siècle. Je suis évoque ; j'ai une crosse et une mitre : eh bien ! j'aurai beau mettre ma mitre au bout de ma crosse, et élever le bras aussi haut que possible, je disparaîtrai avec vous dans les fondations de la nouvelle église d'Afrique. »

Qu'on remonte à l'Évangile : le Sauveur n'a pas usé d'une autre méthode. Lui aussi, il s'adressait à une race difficile et bien éloignée de reconnaître le Messie dans l'homme qui allait être et qui était déjà l'Homme de douleurs. Il ne commence point par exposer le dogme ; il ne découwe sa divinité que par degrés ; ayant un si magnifique message à transmettre, il ne le fait pas sans délai. Il craint d'efîaroucher et de rejeter ses amis les Israélites. Mais il prêche d'abord ce qui peut le mieux attendrir les âmes, les élever, les épanouir et attirer : la charité, l'humilité, la fraternité, le pardon des injures, le mépris de la richesse. Le sermon sur la montagne rassemble ces traits de la première prédication du Christ. Et c'est le sermon sur la montagne que le Père de Foucauld a toute sa vie répété aux musulmans (i).

Si nous ne changeons pas nos méthodes présentes de colonisation, ce même témoin, très français et très sûr, n'hésitait pas à prédire qu'avant cinquante ans nous serions chassés de l'Afrique du Nord (2).

« 21 juin 1903. — J'ai reçu, il y a quelques jours, du commandant Laperrine d'Hautpoul, commandant supé-

(i) Voir le Dieu Vivant, par Jules Lebreton, professeur d'histoire des origines chrétiennes à l'Institut catholique de Paris, pages 76 et suivantes. Paris, Beauchesne, 1919.

(2) Voir la lettre que m'adressa le Père de Foucauld, le 16 juillet 1916, et qui sera publiée dans le dernier chapitre de ce livre.

rieur des oasis sahariennes, une lettre contenant le passage suivant : « Lors du massacre de la mission Flatters, « une femme touarègue, de famille « noble, a eu une très a belle attitude, s'opposant à ce qu'on achève les blessés, « les recueillant et les soignant chez elle, refusant Ten- « trée de sa maison à Attisi, qui, revenu blessé du com- « bat d'Amguid contre Dianoux, voulait les achever « lui-même, et, après guérison, les faisant rapatiier à Tri- « poli. Elle a maintenant quarante à quarante-trois ans, « passe pour avoir beaucoup d'influence, et est renomce mée pour sa charité. »

« Cette âme, continue le Père de Foucauld, n'est-elle pas prête pour l'Évangile? N'y aurait-ii pas lieu de lui écrire, pour lui dire que la charité qu'elle pratique souvent, et celle avec laquelle elle a recueilli, soigné, défendu, rapatrié les blessés de la mission française, il y a vingtdeux ans, sont connues de nous et nous remplissent de joie et de reconnaissance envers Dieu?... Dieu a dit : « Le premier commandement de la religion est d'aimer « Dieu de tout son cœur. Le second est d'aimer tous les « humains sans exception, comme soi-même. » Admirant et rendant grâces à Dieu de vous voir si bien pratiquer la charité envers les hommes, nous vous écrivons cette lettre, pour vous dire que, chez les chrétiens, où des centaines de milliers d'âmes, hommes et femmes, renonçant au mariage et aux biens terrestres, consacrent leur vie à prier, méditer la parole de Dieu et pratiquer la bienfaisance, tous les religieux et religieuses qui entendront parier de vous béniront et loueront Dieu de vos vertus, et le prieront de vous combler de grâces en ce monde et de gloire dans le ciel... Nous vous écrivons aussi pour vous demander très instamment de prier pour nous, certain que Dieu, qui a mis dans votre cœur la volonté de l'aimer et de le servir, écoute les prières que vous lui adressez. Nous vous supplions de prier pour nous et pour tous les hommes, afin que tous nous Taimions et lui obéissions

de toute notre âme. A lui, gloire, bénédiction, honneur et louange, maintenant et toujours. Amen. »

« Je vais envoyer copie de ce projet de lettre à Mgr Guérin, en lui demandant s'il veut écrire lui-même, ou s'il veut que j'écrive et en lui offrant — si les relations, se nouent, si je reste seul — d'aller faire une visite pédestrement à cette dame. »

L'homme du monde et le chrétien, la courtoisie et la charité ont ensemble rédigé cette lettre à une « dame » de la Croix-Rouge touarègue.

L'idée même était venue à Frère Charles de demander au pape d'écrire lui-même à cette charitable nomade. Et pourquoi pas? On ne dut point oser.

Nous voyons ici, pour la première fois, se manifester le vœu, encore secret, que formait l'ermite, de pénétrer jusqu'aux régions habitées par les Touaregs, et de gagner à la civilisation chrétienne, puis à la religion chrétienne ce peuple de race berbère qu'on disait fier, intelligent et beaucoup moins fanatique que l'Arabe. Charles de Foucauld avait sûrement entendu parler des Touaregs par Duve37rier, à Paris, à l'époque où il rédigeait les notes de la Reconnaissance au Maroc; il vivait parmi les officiers d'Afrique, les gens de l'oasis, les caravaniers, colporteurs de l'histoire et de la légende des tribus ; enfin, récemment, il s'était entretenu avec le commandant Laperrine, que hantait le rêve militaire et poétique du grand royaume franc, d'une Afrique renouvelée par le génie de la France, et ils avaient parlé du Hoggar autant que du Tidikelt et de Tombouctou. Partout où l'officier avait souhaité que la France s'établît, civilisatrice dans la paix durable, — que ces causeries, dont rien ne demeure, devaient être belles ! — Frère Charles s'était promis de porter la prière et la charité de la nation missionnaire. Laperrine l'avait persuadé, le diairs en porte ce témoignage :

s Fêie de sainte Marie-Madeleine. — Voyant que, par

suite des persécutions religieuses, le révérend Père préfet apostolique ne peut envoyer aucun prêtr^ chez les Touaregs, ni au Tidikelt, Touat, Gourara, ni dans la Saoura, Zousfana, j'ai, le 24 juin, écrit à Mgr Guérin, pour lui demander la permission d'aller — en attendant qu'il puisse y envoyer des prêtres — m'installer chez les Touaregs, aussi au cœur du pays que possible ; j'y prierai, j'y étudierai la langue et traduirai le saint Évangile ; je m'y mettrai en relations avec les Touaregs ; j'y vivrai sans clôture. Tous les ans je remonterai vers le nord me confesser (i). Chemin faisant, j'administrerai les sacrements dans tous les postes, et je causerai du bon Dieu, sur mon passage, avec les indigènes. Je réserve l'autorisation de M. Huvelin... »

« 29 juin. — J'écris au commandant Laperrine, lui communiquant ce projet, et lui demandant de m'autoriser à l'exécuter. »

« 13 juillet. — Reçu lettre de M. Huvelin, autorisant, »

a 22 juillet. — Lettre du commandant Laperrine, autorisant. »

« ler août. — Lettre de Mgr Guérin, demandant du temps pour réfléchir. »

Frère Charles, ermite et missionnaire, à la disposition de la Providence, attend que la permission lui soit donnée d'entreprendre. Dans la réponse de ses supérieurs, il verra l'ordre divin. On peut reconnaître en lui un homme fort avant pénétré de cette doctrine du Père de Caussade, qui écrivait, au dix-septième siècle, dans une œuvre célèbre : « Le moment présent est toujours comme un ambassadeur, qui déclare l'ordre de Dieu.

(i) « Il y aura deux ans en octobre que je ne me suis confessé t (Lettre à un ami, 16 mars 1903),

BENI»ABBèS 271

Toute notre science consiste à connaître cet ordre du moment présent. «Assurément, l'imagination ardente d'un Charles de Foucauld rêve, demande, prépare de grands desseins ; mais, attentif à chaque plainte, et aussi à chaque nouvelle par où s'exprime le monde où il vit, il est toujours prêt à répondre et à se considérer comme en service commandé. L'été de 1903 lui o&e, soudainement, l'occasion de porter les secours de la religion à des Français en péril de mort. Il est le seul prêtre dans ces régions immenses ; nos postes n'ont pas d'aumônier ; les âmes ont été négligées, bien qu'on attende d'elles la plus haute vertu d'obéissance et de sacrifice. Il n'a pas un instant d'hésitation : il part ; il remplit un des grands offices pour lesquels il s'est avancé dans le Sahara. Voici les faits.

Les attaques de convois ou de postes se multipliaient J l'agitation pouvait, d'un moment à l'autre, tourner à la révolte. Les tribus soumises le sont nouvellement : un grave échec les détacherait de nous. Les forces militaires françaises, disséminées en petits paquets sur de si vastes espaces, ne vont-elles pas, ici ou là, être surprises, enveloppées, contraintes de se rendre : occasion attendue, signal qui mettrait debout, pour nous jeter dehors, tous les cavaliers et tous les piétons du Sahara?

Le 16 juillet, un rezzou de 200 Berâbers, montés sur des méharis, attaquait, à trois heures du matin, un détachement de 50 tirailleurs algériens de la compagnie d'Adrar, qui perdait 22 hommes, et, commandé par un sous-officier, battait en retraite, sans cesser de se défendre. La riposte fut prompte. Neuf jours après, le capitaine Regnault, chef du bureau arabe de Beni-Abbès, parti aussitôt la nouvelle reçue, avec 45 hommes de son makhzen et 40 méharistes de la compagnie de Timimoun, relevait les traces fraîches du rezzou dans les dunes de Tabelbala, au sud-ouest de Beni-Abbès, surprenait les Berâbers auprès du puits de Bou-Kheïla, leur tuait 30 combattants, et mettait les autres en fuite»

Bientôt, des entreprises d'une plus grande importance allaient être tentées contre nous et contre les tribus ralliées. On le savait. Les renseignements affluaient de toutes parts. On ignorait seulement quel serait le premier attaqué de nos postes de la Zousfana ou de la Saoura. Serait-ce Beni-Ounif ? Taghit? Beni-Abbàs? Frère Charles est informé de ces rumeurs qui courent le désert. Le prêtre et l'ancien officier, tout lui-même s'émeut et demande à servir. Il devine, il calcule que le poste de Taghit est plus menacé que les autres : une compagnie de tirailleurs, une compagnie du bataillon d'Afrique, une soixantaine de cavaliers du makhzen, c'est une bien faible garnison ; en outre, le poste est dominé de plusieurs côtés. Il y aura des morts et des blessés ; il y aura du danger. Sûrement le devoir est là. Frère Charles écrit, le 12 août, au capitaine de Susbielle, commandant le bureau arabe de Tagliit, lui demandant : « Pouvez-vous m'envoyer chercher? On ne veut pas me laisser partir seul, parce que les routes ne sont pas sûres. » Il est prêt, il s'attend à quitter Béni- Abbés d'un moment à l'autre, et, par précaution, retire le Saint-Sacrement du tabernacle de sa petite chapelle. Tout à coup, les nouvelles cessent d'arriver. Pendant six jours, aucun courrier ne parvient à Beni-Abbès.

La grande nuée d'orage est en marche. Une harka, une colonne d'expédition composée de 9000 personnes, hommes, femmes, enfants, de toutes les fractions des Berâbers, de tous les districts de la région marocaine du Taiilelt, va tomber sur la Zousfana. Elle est commandée par un de nos ennemis les plus^décidés, Mouley Mostapha, chérif de Matrara. Elle compte près de 6 000 combattants, dont 500 méharistes ; la plupart sont armés de fusils se chargeant par la culasse ; 600 chameaux de bât portent les vivres.

Le capitaine de Susbielle fait mettre en état de défense k village de Taghit, où se réfugient nos protégés de

quelques tribus soumises. A une armée d'ennemis, il ne peut opposer que 470 hommes et deux canons de 80 de montagne. Le 17 au matin, la harka étant signalée, le lieutenant de Ganay sort le premier, à la tête d'un détachement de cavaliers du makhzen, et va reconnaître l'énorme rassemblement, qu'il force à se déployer. Les obus mettent le désordre dans les masses marocaines, qui se retirent à l'abri dans les dunes et dans la palmeraie, à trois kilomètres de Taghit. Mais, le lendemain, la bataille recommence. Le 18, le 19, le 20 août, des assauts furieux sont livrés. Taghit se défend victorieusement ; sa petite garnison fait des prodiges, et, merveille qui donnerait du cœur au moins brave, eUe est secourue. Une fois de plus, l'esprit de décision des jeunes officiers sahariens se montre, et sauve l'honneur et la vie engagés. Le 18, à la première heure du jour, le lieutenant Pointurier arrive d'El-Morra, avec sa compagnie montée de la légion étrangère, qui a parcouru 62 kilomètres dans la nuit; le 20, c'est le lieutenant de Lachaux, qui accourt au canon, et, sous le feu, entre au galop avec ses 40 cavaliers de Beni-Abbès, partis d'ïgli la vt^ille au soir.

La harka, décimée, lève le camp dès le 21. Elle a I 200 hommes hors de combat. Elle regagne le nordouest, emportant les armes et les vêtements de ses morts, au lieu du butin qu'elle s'était promis. Le succès de nos armes était magnifique. « C'est le plus beau fait d'armes de l'Algérie depuis quarante ans ! » dit Frère Charles, dans une lettre à la marquise de Foucauld.

Il se réjouit de la victoire, mais le regret le tourmente de n'avoir pas été là. Parmi les défenseurs de Taghit, 9 sont morts, 21 sont blessés. Et lui, l'aumônier du Sahara, il n'a pu consoler, absoudre, bénir I Une conscience moins délicate et moins humble ne se serait point inquiétée. N'avait-il pas demandé à partir, parlé aux officiers d'ici, écrit à ceux de là-bas? Sans doute, mais il n'est pas en repos. Il faut pouvoir se passer d'escorte.

« Des enseignements doivent être tirés par moi des diJ0&cultés que j'ai eues à remplir mon devoir », note-t-il dans son journal. Et aussitôt il prend des résolutions. Désormais, il veut 0 s'habituer à la marche par le travail manuel », afin de n'avoir pas besoin de monture : il entend n'être que le plus pauvre des voyageurs ; il ira à pied, sans serviteur, et, puisqu'il faut un guide, il est sûr d'en trouver quelqu'un, même aux heures de péril, en redoublant de bonté envers tout le monde.

Le danger s'était seulement écarté, en efifet ; il n'était pas fini. Les marabouts continuaient de prêcher la guerre sainte, et les tribus soulevées parcouraient le désert de sable et le désert de pierre. Le 2 septembre, à 32 kilomètres au nord de Taghit, et à l'heure de la grande halte, c'est-à-dire vers 9 heures du matin, un peloton de la compagnie montée du 2« étranger, escortant un convoi, fut brusquement attaqué à hauteur d'El- Moungar, par une bande de plusieurs centaines de pillards. Ceux-ci, Oulad Djerir, anciens partisans de Bou Amama, après s'être détachés de la harka victorieusement repoussée de Taghit le 20 août, s'étaient embusqués dans la dune, attendant l'occasion de prendre leur revanche. Ils attaquaient le convoi sur un plateau entre l'oued Zousfana et les grands sables. Les premières décharges des bandits jettent à terre, tués ou blessés, les deux officiers de la compagnie montée, tous les sousofficiers et un grand nombre de soldats. Les survivants se groupent sur un ressaut de terrain, et, sous l'accablante chaleur qui grandit de minute en minute, décident de combattre jusqu'à la mort. Deux spahis, d'un demipeloton qui complétait l'escorte, peuvent se frayer passage à travers les ennemis, et, au galop de leurs chevaux, courent donner l'alarme à la garnison de Taghit. Une demi-heure après qu'on l'a prévenu, le capitaine de Susbielle sort du poste, emmenant tout son makhzen et des spahis, et se porte, à toute allure, en plein après-midi.

au secours de nos soldats encerclés. Il arrive à 5 heures sur le théâtre du combat. Dès qu'ils aperçoivent la poussière que font les cavaliers lancés contre eux, les pillards se débandent et se réfugient dans la dune. Il était temps de secourir les assiégés, réduits à une poignée d'hommes épuisés par la soif. Ils sont là une trentaine, commandés par un blessé, le sergent-founier Tisserant, qui a été frappé de deux balles ; ils continuent de tirer sur les Marocains disséminés autour d'eux, cachés derrière les moindres accidents de terrain, et de protéger ainsi, outre leur propre vie, quarante-neuf blessés étendus autour d'eux. Un détachement est envoyé au loin pour apporter de l'eau. Tisserant, la tête en sang, mais resté debout, veut remplir tout son office de fourrier. Il va de l'un à l'autre blessé, établit la liste, ramasse les cartouches et les armes tombées à terre, et, avant de quitter le lieu du combat, fait lui-même à haute voix l'appel des morts. Dans la nuit, les quarante-neuf blessés sont transportés à Taghit,

Trois jours après, à 7 heures du matin, la nouvelle du combat parvient à Beni-Abbès. Frère Charles court au bureau des affaires indigènes ; il renouvelle sa demande. Cette fois, elle est accueillie. L'aumônier du Sahara peut se rendre auprès des blessés. On lui donne un burnous, des éperons ; un des mokhazenis lui prête un cheval. A la dernière minute, un des assistants essaye de s'opposer à une aventure qu'il estime insensée :

— Comment peut-on permettre au Père de partir sans escorte? Il sera tué en route !

— Je passerai, dit le Père simplement.

— Il passera, en effet, laissez-le aller, réplique le capitaine du bureau arabe, qui survient à ce moment ; il ne peut pas vous dire cela, mais lui, il peut traverser sans arme tout le pays soulevé ; personne ne portera la main sur lui ; il est sacré.

A 10 heures, Frère Charles est en selle et part avec

le courrier. En chemin, il rencontre deux cavaliers Im apportant une lettre du capitaine de Susbielle, qui lui demande de venir immédiatement auprès des blessés. On voyage tout le jour et toute la nuit ; on fait, aussi vite que possible, les 120 kilomètres qui séparent Beni-Abbès de Tâghit, ok on arrive vers 9 heures du matin.

A peine descendu de cheval, et sans aucun souci de la fatigue d'une pareille chevauchée, le Père de Foucauld dit d'abord la messe. Puis il demande qu'on le conduise auprès des blessés réunis dans deux chambres de la redoute, et il commence auprès d'eux sa mission d'ami et de prêtre. Il reste des témoins de cet apostolat du Père de Foucauld auprès des blessés de Taghit, et ces témoins m'ont parlé. Pendant les vingt-cinq jours qu'il passa dans la redoute, le Père de Foucauld, auquel on avait donné la chambre d'im des officiers, ne coucha pas une seule nuit dans le lit qui lui était destiné. Tout son temps, sauf les quelques heures données au sommeil, — et encore pas toutes les nuits, — sauf le temps de sa messe et des repas très rapides, le Père le consacra aux blessés. Il causait avec chacun d'eux, leur parlait de leur pays, de leur famille, écrivait leurs lettres. Quand il entrait dans une des chambres de l'ambulance, tous les blessés l'appelaient avec un ensemble parfait : « Bonjour, mon Père », et chacun voulait être le premier à recevoir la visite de l'ami de tous. Ils avaient reconnu l'homme qui aime le soldat et le comprend. Certes, ces légionnaires, pour la plupart, n'avaient pas l'habitude de converser avec un curé; la piété n'était pas le trait dominant de leur caractà"e ; mais la douceur, la manière affable et enjouée, le dévouement de ce curé-là, qui leur consacrait tous ses instants, les avaient conquis l'un après l'autre et rapidement. La présence de ce religieux leur était devenue indispensable. Un officier du poste, que j'ai interrogé, m'a dit : « Il est hors de doute que l'infiaence qu'il exerça sur leur moral fut pour beaucoup dans ce fait singulier : un seul de ces

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quarante-neuf blessés, dont plusieurs avaient été grièvement atteints, et de plusieurs blessures, succomba. Je me souviens d'un certain légionnaire, d'origine allemande, que nous considérions comme un sujet peu recommandable. Il avait eu à El-Moungar la poitrine traversée par une balle, Le Père de Foucauld s'occupa de lui comme du plus gravement blessé et du moins sympathique, c'est-à dire particulièrement. Reçu d'abord plus que fraîchement, il finit, par sa patience et sa douceur, par se concilier ce pauvre homme, au point que celui-ci le réclamait à chaque instant, et lui racontait l'histoire intime, — pas toujours belle, — d'un vieux soldat d'Afîique. Je crois pouvoir affirmer que les quarante-neuf blessés, chacun en son temps, reçurent la communion des mains du Père de Foucauld. »

Une seule fois. Frère Charles les quitta. Ce fut le 18 septembre. Ce jour-là, accompagné de quelques officiers et sous-officiers, et de deux pelotons du mahkzen, il se rendit sur le lieu du comxbat d' El-Moungar, et bénit la tombe des deux officiers, et la fosse où les autres victimes avaient été ensevelies.

ïl reprenait le chemin de Beni-Abbès le 30 septembre.

Dans les mois qui suivirent, il retourna encore rendre visite à ses convalescents de Taghit. Puis, vers la fin de l'année, il se mit en retraite. Les retraites du Père de Foucauld, on l'a déjà vu, étaient pour lui l'occasion du plus minutieux examen de conscience, et des résolutions les plus nettes. ïl écrivit cette fois à son directeur, l'abbé Huvelin : « Les trois principales choses dont j 'ai à demander pardon à Jésus, poui' l'an 1903, sont : sensualité, manque de charité envers le prochain, tiédeur envers le bon Dieu. » Or, il ne mangeait jamais à sa faim, faisait oraison jour et nuit, et ne repoussait aucun de ceux qui l'importunaient. Mais les parfaits, pour l'avancement, ont besoin de l'humilité.

Une question fort grave occupait son esprit, et, sans doute, dans cette retraite de la fin de 1903, il l'avait

étudiée jusqu'au fond, mettant en regard les unes des autres et par écrit, selon la méthode de saint Ignace, les raisons pour et les raisons contre.

On se souvient que Frère Charles avait demandé à M. Huvelin, au commandant Laperrine, à Mgr Guérin, chacun ayant un titre particulier à être interrogé, la permission d'aller en reconnaissance dans le Touat et le Tidikelt, de s'établir, éventuellement, parmi les Touaregs, ou ailleurs, sans abandonner tout à fait Beni-Abbès où il reviendrait et ferait des séjours. L'ermite aurait plusieurs hôtelleries dans le désert. La dernière autorisation lui était parvenue le 29 août. Quelques jours plus tôt, il avait reçu une lettre du commandant Laperrine, le pressant de se mettre en route, et ajoutant : « Je crois qu'il y a beaucoup de bien à faire, car si l'on ne peut espérer des conversions tout d'un coup, faire accepter le dogme, on peut, par l'exemple et le contact journalier, mettre en évidence la morale chrétienne, et la répandre. »

Les combats de Taghit et d'El Moungar ne permirent pas à Frère Charles d'exécuter le projet. Il dut se lancer sur une piste qui n'était pas celle du pays Hoggar. Mais à la fin de l'année, au moment où il sortait de retraite, la rébellion paraissant calmée, il se demanda de nouveau : où est le devoir? Contrairement à ce que nous serions tentés de croire, l'idée de s'enfoncer plus avant dans le désert ne lui plaisait pas, ou, plus justement, si le voyage, l'aventure, la conquête des âmes, la haute ambition surtout de porter Jésus-Christ parmi les peuplades nouvelles tentaient l'imagination et le grand cœur de l'apôtre, le regret de quitter Beni-Abbès le tirait en arrière. Qu'allaient dire ces gens qui l'aimaient, indigènes ou soldats? Et que deviendrait l'œuvre commencée? Il écrit à l'abbé Huvelin :

« J'ai une grosse incertitude, au sujet du voyage que j'avais projeté dans le sud, dans ces oasis du Touat,

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Tidikelt, qui sont absolument sans prêtre, où nos soldats n'ont jamais la messe, où les musulmans ne voient jamais un ministre de Jésus... Vous vous rappelez qu'ayant reçu les trois autorisations de vous, de Mgr Guérin, des autorités militaires, j'allais partir en septembre lorsque j'ai été appelé à Taghit auprès des blessés... Maintenant que le calme semble rétabli, faut-il donner suite à mon projet? Voilà un gros point d'interrogation pour moi. Je sais d'avance que Mgr Guérin me laisse libre, c'est donc à vous que je demande conseil.

« Si Mgr Guérin pouvait et voulait y envoyer un autre prêtre, certainement je n'irais pas : mon devoir bien clair serait de rester à Beni-Abbès. Mais je crois qu'il ne veut y envoyer personne, je crois même qu'il ne peut y envoyer personne.

« Dans ces conditions, ne dois-je pas partir, fonder un pied-à-terre, si je puis dire, dans l'Extrême-Sud, qui me permette d'aller chaque année y passer deux ou trois ou quatre mois, et profiter de ce voyage pour administrer ou au moins pour offrir les sacrements dans les garnisons, et faire voir la Croix et le Sacré-Cœur aux musulmans, en leur parlant un peu de notre sainte religion?...

« Cela m'est, en ce moment, on ne peut plus facile. On m'invite, on m'attend. La nature y répugne à l'excès. Je frissonne, ~ j'en ai honte, — à la pensée de quitter Beni-Abbès, le calme au pied de l'autel, et de me jeter dans les voyages, pour lesquels j'ai maintenant une horreur excessive. Si je ne croyais pas, de toutes mes forces, que les mots comme doux, pénible, joie, sacrifice, doivent être supprimés de notre dictionnaire, je dirais que je suis un peu triste de m'absenter de Beni-Abbès.

« La raison montre aussi bien des inconvénients : laisser vide le tabernacle de Beni-Abbès, m'éloigner d'ici où peut-être (c'est peu probable cependant), il y aura des combats ; me dissiper dans ces voyages, qui ne sont

pas bons pour Târne ; ne glorifié-je pas plus Dieu en l'adorant solitaire?

« Malgré ce que la raison oppose, et la nature, je me sens extiêmement et de plus en plus poussé intérieurement à ce voyage.

« Un convoi part pour le Sud le lo janvier ; faut-il le prendre ? Faut-il en attendre un autre? Il n'y en aura peutêtre pas avant plusieurs mois, et j 'ai des raisons de craindre de n'avoir pas alors les mêmes facilités que maintenant.

« Faut "il ne pas partir du tout?

« Mon sentiment bien net, est que je dois partir le 10 janvier.

« Je vous supplie de m'écrire une ligne à ce sujet Je vous obéirai.

« Si je ne reçois rien de vous pour le lo janvier, je partirai probablement. »

Le 10 janvier passa. La réponse de M. Huvelin ne vint pas. Le 13, un convoi devait partir pour le Touat et le Tidikelt. Frère Charles, ayant considéré qu'il avait, lui, la possibilité de visiter ces régions, et que « peut-être aucun prêtre ne l'aurait d'ici plusieurs années », se décide à entreprendre le voyage qui lui coûtait si fort. Il écrit, à la date du 13 janvier 1904 : « Je retire, ce matin, la sainte réserve du tabernacle, et je pars, à 8 heures, pour Adrar, capitale du Touat. » Il commençait ainsi une nouvelle phase de sa destinée. Il allait vers ces inconnus, les Touaregs de l'Ahaggar, qui auraient la plus large part de son amitié et de son apostolat, et chez lesquels serait consommé, un jour, son sacrifice. N'avait-il pas écrit à son supérieur le Père Guérin : « Vous demandez si je suis prêt à aller ailleurs qu'à Beni-Abbès pour l'extension du saint Évangile? je suis prêt, pour cela, à aller au bout du monde et à vivre jusqu'au jugement dernier. » N'avait-il pas coutume de dire : « La crainte est le signf» du devoir »?

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