Charles de Groux
Charles — Corneille, Auguste — de Groux, nè le 4 août 1825, est mort le 30 mars 1870.
Le soir même du jour où il avait été déposé au cimetière de Saint-Josse-ten-Noode, un comité, sur la proposition de Jean Robie et d’Eugène Devaux, s’est constitué au Cercle artistique et littéraire de Bruxelles ; la mission de ce comité, dont firent partie des membres du Cercle artistique et de la Société libre des Beaux-Arts, était de présenter au public des artistes et des amateurs d’art des listes de souscription, destinées à réunir la somme nécessaire pour élever un monument à la mémoire de Charles de Groux.
Il fut convenu que le comité ne s’adresserait point aux sphères officielles ; que le monument serait exécuté avec les seules ressources provenant de la souscription ; qu’une biographie de Charles de Groux, ornée de son portrait, serait donnée en souvenir à tous les souscripteurs.
Wynand Janssens se chargea de faire le plan du monument.
Un portrait, gravé ù l’eau-forle par A. Danse, d’après une photographie de Louis Ghéraar, fut unanimement désigné par le comité pour compléter la physionomie de l’artiste et de l’ami.
On me fit l’honneur de me choisir pour écrire l’histoire des travaux, des principes, des tendances de de Groux. Je l’avais beaucoup connu ; j’estimais fort l’artiste et l’homme : j’acceptai avec empressement la tâche qui m’était offerte. On n’a pas tous les jours le plaisir sans mélange de parler d’un homme simple, loyal, courageux et convaincu. Je n’aurai rien à changer à mes opinions sur les œuvres et les idées de de Groux, même après sa mort ; je puis écrire et j’écrirai ce que je croirai être la vérité, comme s’il était encore en vie. II était de ceux qui comprennent les droits du critique et de l’historien. Esprit juste et plein de sérénité, malgré certaines défaillances, il avait bien plus peur de lui-même que des autres. Je ne lui ferai pas l’injure d’une menteuse apothéose ; mais je ne craindrai pas non plus de dire tout le bien que j'en pense; sa mémoire peut supporter l’analyse la plus minutieuse, parce qu’elle est le reflet d’un caractère honnête.
Nulle censure ne passera son grattoir sur mon travail. Le comité, composé d’artistes qui se respectent, m’a laissé une entière liberté.
Ce qu’on va lire m’est donc absolument personnel. Nul autre que moi n’en aura la responsabilité.
Je tenais à faire cette déclaration publique, â cause de
ma réputation, qui dans un sens est très-mauvaise : elle pourrait déteindre sur des innocents, qui ne se soucieraient en aucune façon de collaborer avec moi.
A chacun selon ses œuvres : c’est la loi juste par excellence.
Émile Leclercq.
Bruxelles, décembre 1870.
La petite ville de Commines, par une singularité qui sans doute n’est pas unique à notre époque, est à la fois française et belge. La ligne idéale des frontières la traverse de part en part. Sans avoir un double caractère social et familial, sans être plus belge que française, elle a de doubles organes et elle est sollicitée par des courants contraires. En certaines circonstances, cette malheureuse bourgade, ainsi violemment désunie par des lois insensées, pourrait se trouver tout à coup forcée à se déchirer de ses propres mains. Une guerre entre la France et la Belgique serait pour Commines une guerre civile, une guerre de famille. Les voisins, qui aujourd’hui vivent en parfait accord, se tireraient des coups de fusil ; le « face à face, » maintenant affectueux et souriant, deviendrait haineux et tragique. Ainsi, les régulateurs de nos destinées déclarent raisonnables les absurdités les plus étranges...
C’est dans cette ville hybride que Charles de Groux est né. Le hasard lui a fait, pour la première fois, ouvrir les yeux et jeter son premier cri parmi les Français de Commines. Il est donc Français, né de parents français, Français de par sa naissance.
Sa famille vint s’établir à Bruxelles en novembre 1833. Charles était le septième des dix enfants de Joseph de Groux, fabricant rubanier. Il fit à Bruxelles ses études d’écolier. C’est à Bruxelles qu’il se développa physiquement et moralement. Sa véritable existence a commencé à Bruxelles et s’y est achevée. Il s’est imprégné de nos idées ; il n’a connu que nos moeurs ; il s’est nourri de notre histoire et il a eu nos aspirations. Lorsqu’il eut atteint sa majorité, comme il appartenait à la France, il aima mieux se résigner à la cbndition de réfractaire; il ne craignit point le titre de fugitif, de déserteur : c’était se déclarer Belge. Bien plus, il fit des tentatives pour qu’une loi régularisât sa position : il demanda aux Chambres des lettres de naturalisation qui lui furent accordées, mais dont des circonstances inutiles à rapporter ici empêchèrent l’efficacité. De Groux est donc Belge volontairement; il l’est par son travail et par ses mœurs. Un accident seul l’avait fait Français.
Ceci importe peu, du reste. Il ne faut point attacher d’importance à ces questions de nationalité, à une époque où les idées étroites engendrées par le patriotisme disparaissent peu à peu, malgré les violences et les intérêts monarchiques, pour faire place à la solidarité et à l’union.
Ces observations n’ont d’autre but que de ranger Charles de Groux parmi les peintres du Nord, dans
une catégorie qui a sa raison detre, comme tout ce qui est local et caractéristique. L’art a et doit avoir une physionomie personnelle, tout en restant social et humain. L’artiste appartient à la fois à un coin de terre et au monde tout entier. Par les idées, il est universel; par l’expression de ces idées, il fait partie d’un milieu déterminé, qui lui donne son individualité en développant ses facultés naturelles.
Tous les exils volontaires obéissent à cette loi de l’esprit cherchant son foyer, son atmosphère. A toutes les époques, des artistes, attirés vers des pays souvent absolument différents de celui où ils sont nés, se sont expatriés. Les Flandres, au xvie et au xviie siècle, envoyaient à l’Espagne et à l’Italie un assez grand nombre d’artistes. Quelquesuns de ceux-là, comme Mabuse et Antoine Moro, sont devenus peintres italiens ou espagnols, se transformant ainsi que les animaux et les plantes transportés d’un climat dans un autre. A notre époque, ces migrations sont plus nombreuses encore ; elles suivent le courant moderne, qui tend, malgré les aptitudes spéciales des races, à unir plus intimement entre elles les diverses nations de la terre. En choisissant la Belgique, de Groux a certainement cédé à ses instincts d’artiste. Bien que l’idée de porter le costume militaire lui fût antipathique au plus haut degré, nulle répugnance ne l’eût empêché de redevenir Français à l’âge de raison, si son penchant et ses goûts ne l’avaient énergiquement retenu à Bruxelles.
Comme tous les jeunes gens emportés par ce qu’on nomme une vocation, de Groux eut bientôt fait d’abandonner les études ordinaires pour s’adonner aux rêves qui le sollicitaient.
Je ne sais à quels travaux ses parents le destinaient, — car c’est l’étrange coutume des parents de contraindre leurs enfants à occuper telle situation sociale, bien avant que leurs aptitudes ne se soient révélées. Il est probable que les vœux de de Groux ne reçurent pas un bon accueil dans sa famille, et qu’il dut combattre pour conquérir sa liberté. L’art est généralement considéré comme funeste dans la bourgeoisie, où l’on rencontre plus d’esprits pratiques que d’augures et de rêveurs. Ce n’est pas un mal, car les tempéraments véritablement artistes triomphent toujours de l’opposition qu’on leur fait; et c’est un bien, parce que, sans ces difficultés, des esprits médiocres innombrables envahiraient le domaine de l’art, par pur amour de la liberté.
Ce qui est certain, c’^st que, vers 1843, de Groux devint élève de Navez. Il fréquentait depuis quelque temps déjà l’Académie des beaux-arts, que Navez, à cette époque, était parvenu à organiser très-intelligemment.
Lorsqu’il entra à l’atelier de peinture de la rue
Royale, il composait surtout des sujets historiques, et c’est le moyen âge qui l’attirait plus particulièrement. Le romantisme n était pas mort à cette époque, et de Groux se laissait influencer par les bruits et les images qui nous venaient de Paris. A dix-huit ans, d’ailleurs, rien de ce qui est véritablement personnel ne s’est encore manifesté dans l’homme : il n’y a que de rares cas exceptionnels. De Groux aurait pu alors déjà illustrer quelque grand ouvrage en reproduisant gur bois les compositions qu’il crayonnait chez lui, dans ses moments perdus. Si j’ai bon souvenir, il lithographia quelques-unes de ses compositions, qui étaient bien «ordonnées. - Il croquait avec facilité et avec goût des groupes de chevaliers, de châtelaines et de pages, en chasse avec de beaux lévriers élégants et rapides. 11 montrait des jeunes filles à robes traînantes, accoudées à quelque balcon, cherchant des yeux à l'horizon l’amant fier qu’un tuteur cruel leur défendait d’aimer. On pouvait voir, dans ces essais, que l’esprit de de Groux pénétrait aisément, bien entendu à l’aide des travaux des réalistes du passé, le caractère des époques disparues, les traits distinctifs des êtres et les mœurs de nos ancêtres.
Mais ce n’était là que le bégaiement et la première expansion d’un talent qui devait produire plus tard des œuvres originales.
Il se montra bientôt un peintre assez bizarre, et, s’il faut tout dire, peu apte à interpréter la nature à la façon des maîtres.
Ses études d’après le modèle vivant ou le plâtre moulé sur les statues antiques n’ont point donné les promesses ordinaires ; le modèle, placide ou animé,
paraissait le stupéfier; en le copiant, il perdait son sang-froid ; il semblait même n’avoir plus idée des proportions et des couleurs. La plupart de ses têtes d’étude peintes chez Navez étaient monstrueuses, colossales, — deux ou trois fois plus grandes que nature. Navez ne savait s’il devait se fâcher ou rire.
« Mais, mon cher ami, disait-il à de Groux, cette tête-là est aussi forte que celle du Jupiter Olympien ; placez-la donc à côté du modèle : vous voyez, elle dépasse ses genoux de toute la hauteur du front. Ceci est une affaire mathématique. Prenez un mètre, si vos yeux ne vous guident pas ; donnez à vos têtes vingt-cinq centimètres de hauteur, un peu plus, un peu moins : ainsi vous resterez dans les proportions humaines. Nous ne sommes plus au siècle des géants. » Et Navez riait en regardant de Groux, qui était petit et frêle; il semblait dire : « Comment diable ces énormités peuvent-elles sortir de ce bout d’homme-là? »
Un muet désespoir s’emparait de de Groux; aussitôt que « le maître » avait quitté l’atelier, il effaçait son étude, allait s’asseoir auprès du poêle et demeurait à songer dans son coin, immobile, pendant des heures.
Je ne crois pas que jamais de Groux ait fait une bonne étude peinte d’après nature.
A l’Académie, il n’obtint non plus de grande distinction que dans les concours de composition. Là, il était réellement « chez lui, » dans son domaine. 11 avait une imagination très-riche ; outre cela, il s’appropriait sans peine le style des maîtres peintres religieux, tout en conservant une certaine note déjà individuelle.
Las de chercher en vain la réalité, il se livra à la composition avec plus de suite; pendant que les élèves de Navez, groupés autour du modèle, peignaient en échangeant des plaisanteries plus ou moins spirituelles, il essayait de traduire par le dessin des sujets tirés de la bible ou de quelque autre livre religieux. Il couvrait de larges feuilles de papier de milliers de traits enchevêtrés, où lui seul pouvait distinguer des figures se mouvant; il s’acharnait à rendre visibles les fantômes qu’évoquait son esprit; et souvent des scènes véritablement émouvantes apparaissaient peu à peu, émergeant de l’inextricable fouillis tracé par son crayon, comme les rayons du sein d’un foyer.
Élève de Navez, de Groux devait tout naturellement s’essayer dans le genre religieux. Cela ne prouve en aucune façon que son instinct l’eût porté à peindre l’histoire sacrée, s’il avait été libre. 11 prouva plus tard, au contraire, que cette voie-là n’était nullement la sienne.
Mais il se trouvait dans un centre d’influences auxquelles il n’était pas possible qu’il échappât. L’homme jeune est une cire molle qui momentanément peut subir des pressions et se transformer sans s’en apercevoir ; superficiellement si la nature est résistante, profondément si c’est le contraire.
De Groux, comme tous les hommes d’imagination, voyait surtout dans la bible et dans le nouveau testament une riche mine de sujets intéressants. Rien ne le frappait, en lisant la Genèse, le Deutéronome, ou les lamentations de Jérémie, que le fait dramatique, ou les coutumes patriarcales, ou la grâce sauvage des personnages devenus classiques. Le
« père » Navez, comme on le nommait dans l’intimité, avait l’esprit tout plein de réminiscences italiennes, qu’il transfusait quotidiennement dans la tête de ses élèves. Nourri des noms de Raphaël et de Michel-Ange, il est bien difficile d’échapper à l’action persistante de ces esprits supérieurs. De Groux reçut l’impression comme ses émules; il eut des visions raphaëlesques ; le fantôme de Michel- Ange le hanta et le força d’enfanter des figures ayant quelque rapport avec les créations épiques de l’auteur du « Jugement dernier. « Mais, en réalité, de Groux ne fut un peintre d’histoire religieuse que par accident : ce sont les circonstances qui l’ont tout doucement amené à ouvrir la bible et à étudier les peintres classiques (*).