‹ Charles de Villers 1765-1815Chapitre 16 sur 29 · L-horUon politique de lAllemagne, celui des villes hansta · texte numérisé non relu

L-horUon politique de lAllemagne, celui des villes hansta

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aux volontés de l'empereur; Topposition des pays germaniques semblait brisée pour longtemps. Voulant faire appliquer dans toute sa rigueur le blocus continental, l'empereur anéantit le peu d'indépendance dont jouissaient encore les villes hanséatiques. Le 26 septembre 1809, il écrit de Schœnbrunn en ce sens au ministre Champagny et donne à Reinhard l'ordre de partir pour Hambourg afin de conduire les négociations '. Ce dernier était chargé de préparer un projet d'incorporation des villes hanséatiques à la Confédération du Rhin; elles devaient prendre, avec les armoiries de l'empire, le titre de villes impériales; l'empereur se réservait le rôle de protecteur avec autorité sur la police et la direction des affaires. -

Le 19 octobre 1809, Reinhard arrivait à Hambourg, accompagne des délégués de Brème. Il écrit aussitôt à Villers: « Je ne suis pas, à la vérité, venu pour vous, mais il importe que vous veniez, pour vous et pour moi, et cela importe d'autant plus que, dans une lettre, je ne saurais vous en expliquer ni même

en indiquer le motif C'est l'estime, c'est la confiance que

vous m'avez inspirés qui ne me permettent pas même de croire à la possibilité d'un refus lorsque vous saurez qu'il est question de coopérer à un grand bien. » La lettre se terminait par ce post-scriptum: « Connaissez-vous un ouvrage où se !;rouverait un précis de la constitution de Lubeck, ce précis manque dans ma bibliothèque et dans mes papiers; j'ai des raisons pour essayer de remplir cette lacune. Ce précis est dans votre tête, je le sais; ainsi, venez, c'est votre cœur qui vous y engagera. » ^

L'infatigable défenseur des libertés des villes hanséatiques ne se fit pas prier et fut un des plus actifs parmi ceux quf prirent part aux négociations.

Il y eut ti'ois conférences^. Dans la première^, Reinhard lut le projet qu'il avait éliaboré de concert avec Bourrienne; dans la seconde, qui se réunit le 2 novembre chez Reinhard, on discuta le projet et de nombreuses contre -propositions

ï Napoléon navait pas confiance en Bourrienne sur lequel couraient des bruits permettant de douter de sa fidélité; aussi, tout en l'adjoignant à Reinhard, c'est à ce dernier qu'il confie la direction des négociations.

2 L'Allemagne française, par Georges Servières, p. 172-173.

^ Ces conférences n'avaient aucun caraclère officiel, ce qui permettait à Reinhard de s'adjoindre tous ceux qui lui paraissaient au courant de la situation, bien que quelques-uns d'entre eux, Villers et L. von Hess entre autres, n'eussent pas de situation officielle.

'• Voir (ira/' Reinlianl, par Wilhelin Lang, ch. XVI.

•'- 31 octobre 1809.

furent présentées. Reinhard les écoula avec bienveillance et promit, si on lui adressait un mémoire, de le faire parvenir à l'empereur avec le projet. Toutefois, cette bienveillance ne pouvait engager le délégué impérial.

Il se montrait bien disposé en faveur des représentants des villes (parmi lesquels se trouvaient son beau-père, le célèbre Reimarus ', et bon nombre de ses amis), mais sa position était ti'ès délicate; Allemand d'origine, ayant longtemps habité les villes hanséatiques, il se voyait voué au rôle ingrat de détruire des Etats qui avaient derrière eux plusieurs siècles d'une existence florissante -. Cette contradiction entre sa situation officielle et ses préférences personnelles l'entraîne parfois à des inconséquences qui furent remarquées par le chargé d'affaires du Danemark, J.-G. Rist, si elles échappèrent aux Allemands.

La situation de Villers est tout autre et lui permet de se ranger franchement du côté de ceux qui demandent le plus de liberté possible po'ur les villes hanséatiques, et sa grande connaissance de leurs besoins confère à ses avis beaucoup d'autorité. Une lettre q'ue Villers adresse le 20 novembre 1809-^ au princeprimat de la Confédération du Rhin nous fera connaître les opinions qu'il défendit dans ces conférences.

n constate qu'actuellement, aux deux exti'émités de l'Europe, les Etats se sont groupés en deux masses: au sud, la Confédération rhénane, l'Italie, l'Espagne, le Portugal et la France, qui forment l'empire de Napoléon; au nord-est, les Etats septentrionaux. Les villes hanséatiques aident au grand trafic commercial qui s'est développé entre les deux groupes et servent à la fois d'entrepôts, de banques de change. Situées à la limite hydrographique (mer du Nord, mer Raltique) qui les sépare, elles commandent à des fleuves importants, pénétrant très avant dans lintérieur du continent, et forment des Etats indépendant:--, entièrement voués au commerce; leurs institutions, protectrices du négoce, attirent la confiance des commerçants et le crédit indispensable aux transactions. Puisqu'il est impossible de leur conserver leur ancienne indépendance, ne pourrait-on les rattacher à la Confédération du Rhin afin que, jouissant de la plus grande liberté possible, « elles demeurent entrepôt

1 II représentait la ville de Hambourg.

- Voir rapport du 3 frimaire, an VI, G. Servières, op. cit., \). 174, note 2.

•" Après la fin des conférences, Villers sadresse à Dalbcrg, jjarcc qu'il le sait bien disposé en faveur des trois villes et souhaite le voir plaider leur cause auprès de l'empereur.

et centre de gravité du commerce européen ? > La Confédération et l'Empire y trouveront leur avantage par <: une augmentation de force continentale et une soustraction faite à celle de l'Angleterre ». Mais il est nécessaire, pour atteindre ce but, de leur assurer la neutralité « dans toutes les guerres >.

Le résultat des conférences de Hambourg fut presque nul; l'empereur déclara « le projet de traité... assez raisonnable ». Toutefois, limportant pour lui était, non de traiter, mais de pouvoir « faire exécuter exactement » ses « ordres contre les Anglais en cas de guerre maritime .'

Du reste, des événements d'une bien autre importance retenaient en ce moment latlention de l'empereur: son mariage avec une archiduchesse d'Autriche, la paix de Presbourg, la situation de l'Espagne. L'Autriche venait d'être écrasée; bien que frémissante, la Prusse restait vaincue et humiliée; la Suède et la Russie étaient devenues des alliées: c'était la domination universelle; Napoléon veut en profiter pour fermer plus complètement l'Europe aux produits anglais. < 11 fallut que tout se soumît, les alliés comme Les ennemis, Le chef de l'Eglise comme les rois, les frères de Napoléon comme les étrangers. » ^

Au milieu de telles entreprises, que pouvaient valoir les réclamations et les vœux des citoyens des villes hanséatiques! Impatientes de connaître le résultat des conférences et de savoir si l'on avait tenu compte des observations de leurs représentants, ces villes ne cessaient de faire entendre leurs doléances. Reinhard était d'avis qu'il valait mieux ne pas trop élever la voix, ne pas attirer l'attention et s'en remettre à l'empereur. Reimarus qui, volontiers, se faisait le porte-parole des trois villes, ne tint pas compte de ces conseils et publia Klagen der Vôlker des Continents von Europa die Handelssperre betreffend, ce qui lui valut de nouvelles exhortations de son gendre à 3(a patience.

Villers, encore plus impatient que Reimarus, s'empresse de traduire cet opuscule. Publiées en allemand, les Doléances pouvaient attirer bien des ennuis à leur auteur et nuire à la cause des trois villes; traduites en français, leur effet sera ]>lus désastreux encore. Cette fois, Reinhard se fâche et. répondant à Villers qui le pressait au sujet de îa situation des villes, il lui écrit: « Toujours le même silence sur ce que vous voudriez savoir concernant vos bonnes villes! Mais n'y aurait-il pas un

1 21 décembre 1809; lettre de Napoléon.

■^ Lavisse et Rambaud, op. cit.. vol. I.\. p. 177.

peu de la faute de lauteur-des doléances et de son traducteur? Ce que vous faisiez là, je vous le ré^oète, n'était pas de ce monde, et n'était pas dans la convenance; croyiez-vous dire des choses qu'on ignorait"? Mais on savmt tout cela et on le discutait: et voilà pourquoi vous avez mal fait... En général, croyez-moi, en se mettant en avant dans des matières de cette nature, on ne fait que nuire, et la bonne intention n'absout pas toujours ^ » La brochure fut saisie en France le 20 janvier 1810.-

Ce manque de tact politique frappait tous ceux qui étaient en relations avec Villers, et les graves erreurs qu'il lui fit commettre mirent souvent à une rude épreuve la patience de ses meilleurs amis 3. N'oublions pas, cependant, que ce zèle parfois maladroit, était déployé au profit des opprimés et que Villers n'avait aucun souci de son intérêt personnel. Il appelle tous ceux qu'il peut au secourr. des malheureuses républiques. Il n'écrivait pas une lettre à l'archichancelier Dalberg sans les recommander à sa bienveillance et sans le prier d'user de son influence pour les faire admettre dans la Confédération du Rhin. Ses coUicitations ne demeurèrent pas infructueuses.

Villers renoue aussi ses relations avec Montalivet, devenu ministre de llntérieur; il nhésite pas à implorer son appui dans ces circonstances difficiles ^ et donne aux représentants des trois villes, envoyés en mission à Paris à la fin de 1809. des lettres de recommandation à son adresse. Le bon accueil de Montalivet enchanta Groning et Owerbeck. Le sénateur

1 I! lui avait écrit le 8 décembre 1809, à propos du mémoire coinplémenlairo que celui-ci avait envoyé: « Vos idées supplémentaires à votre mémoire eont fort bonnes; il est dommage qu'elles prouvent un peu trop. »

2 Welschinger, p. 159-161.

•' A la fin d'une lettre de Reinhard à Oelsner, oii il était question de Villers, Guhrauer écrivait: « Je crains son extrême bonhomie et son inexpérience. Du reste, il se conduit avec prudence....», comme si c'était là un fait extraordinaire et digne de remarque (voir aussi Isler, p. 368). On trouve dans la lettre de Reinhard à Gœthe (9 août 1808) ces amusantes réflexions touchant Villers: ,.N'eulich schrieb er mir voU Erstaunen, dass seine- Geschichte der Lûbeckischen Occupation, ihm so \iel Verdruss zugezogen hatte, und dass selbst B(ernadotte;. den er doch gelobt hiltte. auf ihn bôsc ware Und so fiihrt niich der arme Villers, der immer geschaftigt aile Fensterladen aufsperrt zum foramen exiguum dessen Sie in thren Briefen erwahnen..."

'• ^lontalivet tenait Villers en très haute estime. Villers profilait de ces bonne.^ dispositions pour lui faire tenir la traduction des doléances de Reimarus Le 12 décembre, dans son discours d'ouverture à l'Assemblée législative. Montalivet affirmait que l'indépendance des trois nlles serait maintenue: indépendance relative, cependant, si l'on en croit les inquiétudes que manifestaient les sénateurs.

Sclimidt, transmettant ces nouvelles à Villers, ajoutait: II nous veut certainement du bien! »

Du reste, n'était-ce pas Villers qui, lors des conférences de Hambourg, avait présenté les rapports les plus étudiés, qui s'était montré le plus tenace dans la revendication des libertés hanséatiques ^ ? A son avis, les Allemands manquaient de coufiance en eux-mêmes. -

Si l'admiration et la reconnaissance des citoyens des villes libres pour Villers était grande, leur confiance était plus grande encore; on ne traitait pas de question politique de quelque importance sans avoir requis son avis. Voulant reconnaître publiquement ses services, le sénat de la ville de Brème décernait à Villers la bourgeoisie d'honneur ^ dans sa séance du 22 décembre 1809. Cet hommage causa une joie profonde à

' Reinhard disait: « C'est à vous qiie nous devons d'avoir pu compléter notre travail, et dans cette circonstance, comme en tant d'autres, vous avez été le digne intermédiaire entre la France et l'Allemagne. Un dévouement aussi généreux que le vôtre ne restera pas sans récompense et vous la trouverez dans le succès de vos efforts compai'és à la justice et à la 'érité. »

- Reinhard pense de même. Parlant du sénateur Owerbeck, délégué à Casse! par la ville de Lubeck, il écrit à Villers le 8 décembre 1809: «Celuici m'a remis son mémoire sur le commerce traduit en français; et puis quelques timides indications touchant le territoire, le tout avec beaucoup de réserve. On accepterait; niais on ne demande rien — eh! mon Dieu! vous êtes de petits enfants; prenez si papa vous donne.» L'empereur avait eu l'intention, comme compensation à l'indépendance qui leur était enlevée, d'accorder aux trois villes quelque augmentation de territoire.

•^ Voici li3 texte de cet acte: „Wir Burgmeister und Rath der freien Honsestadt Bremen, urkunden und bezeugen hierdurch, dass -va-, in Rucksicht der ausgezeichneten Verdienste des Herrn Cari oon Villers um die deutschc Lilteratur in freimiithiger Bekampfung vieler Vorurleile des Auslandes gegen die Eigenthiimlichkeiten der deutschen Nation; besonders aber wegen der von deinselben, durch wiedrholte, aus eigenem Antrieb ûbernommene Bemiihungen, thiitig bewiesene Anhanglichkeit an dem Wohl der fi'eien Hansestadte iiberhaupt, als auch unsrer Stadt insbesondere, es uns zu einem besonderen VergniJgen rechnen gedachtem Hcrrn Cari von Villers das hicsigc gros.se altstâdtische Biirgerrecht mit der Handlungsfreiheit zum Zeichen unserer Verbindlichkeit und ausgezeichneten HochschaLzung hiedurch zu ijberreichen. Denselben auch, so lange es ihm nicht gefallen sollte sich hier hiiuslicli niederzulassen, nicht nur von der .\bstattung des Burgereides, und von Entrichtung der hiesigen burgerlichen .\bgaben, sondern auch von Erlegung des Abschosses bei kimftiger unverhofften Entsagung dièses Bi'irgerrechts zu dispensiren. Im l'^rkunde dessen ist von unscrem Priisidierenden Herrn Burgmeister eigenhandig unterschrieben und mit unserem Satdtinsiegel besiegelt worden. So gcschchen Bremen in der Versammlung des Sénats, am 22sten Dezember 1809. C. A. Heinecken, Priisident.

Ce diplôme fut envoyé à Villei-s dans une boîte d'or avec ces quelques mots du sénateur Schmidt: „Der Sénat ist iiberzeugt, dass eine auf gegenseitige Achtung begriindete Befreundung zweier jelzt in so nabcr Verbindung

Villers. Il répond a,u Sénat, le 18 janvier 1810: « ....en faisant même entièrement abstraction de mon pen de valenr et de moi, j'avoue qu'il est beau, noble et consolant de nos jours, de voir le Sénat d'une république alkmande diriger son regard avec intérêt et bonté sur un particulier obscur qui lui est tout à fait étranger, le revêtir d'illustration, Tinscrire au nombre de ses citoyens, parce qu'on croit apercevoir en lui quelque esprit de justice et d'humanité, parce qu'il a le courage de rendre tout haut hommage à la vérité et au génie qui caractérise la race germanique au milieu des auh'es nations de l'Europe. »

Mais Villers comptait sans les tracasseries du pouvoir impérial. Bourrienne lui signifiait par écrit qu'en acceptant ce diplôme, il perdait sa qualité de Français et qu'il ne pouvait le féliciter d'échanger le litre de citoyen de la première nation du monde contre celui de citoyen de Brème. Reinhard semblait donner raison à Bourrienne. et écrit, le 8 février 181Û .

« Il va vous causer de nouveaux embarras. Pour moi, je

ne crois pas plus que B. ^ que vous puissiez accepter sans déroger à vos droits de citoyen français; mais consultez M. de Montalivet. La question peut se discuter sans doute, mais, en acceptant sans précaution, vous vous nuiriez, et peut-être à la chose. » '^

Cey préoccupations à peine écartées, Villers part pour Gœttingne, accompagnant Mme de Rodde, appelée à recueillir la succession de son père, le professeur Schlœtzer '^ mort l'année précédente. Ils comptaient passer quelques mois à Gœttingue et à Cassel; c'est là qu'ils apprirent la catastrophe aussi désas-

slehenden Nation nur auf dein Wege olucldicli erreiclit werden Icônne, welclieii die Tendenz Ihrer vortreffliclien Scliriften zu Tage legt, und er hat geglaubt, sich nictil bloss des Beifalls seiner Mitburger zu erfreuen, sondern zugleicli den Wunscli des gebildeten deutsclien Publilcums auszuspreehen, wenn er Sie auffordert. Sich als beiden Nationen angehôrig zu belrachten." (Brème, 10 janvier 1810.)

1 Bourrienne et non Buchholzer ou Bernadolte, comme le présume Isler, l'éditeur de ces lettres.

- „Quellen zur Schweizergeschichte ', vol. XI, p. 323. — :\Iontalivet, consulté, répond le 2.5 février que cette question est du ressort de S. Ex. ie grand-juge, auquel il transmet la demande en la recommandant. Le 17 mars, il iajoute que le grand-juge lui fait savoir que c'est à S. M. elle-même qu'il faut s'adresser, que toutefois, la demande semble admissible pour autant que Villers ne jouirait pas des di-oits de citoyen de Brème. En effet, d après l'art. 17 du Code civil, la ciiialité de Français se perdait par la naturalisalion acquise en pays étranger.

■' Schlôtzer avait souvent recommandé à Villers de veiller iuix intérêts de sa fille et de ses petits-enfants.

Ireuse quimpréviie qui venait de frapper la maison de commerce de M. de Rodde. Cette nouvelle fit hâter les affaires du partage. Ils rentrèrent à Lubeck au commencement d'octobre.

La ruine de la maison de Rodde, auti'efois si florissante, était due aux entraves sans cesse renouvelées que la France mettait au commerce des villes hanséatiques '. Dans ce désastre. Villers voyait sombrer, en vertu d'une vieille prescription du code lubeckois, et la fortune personnelle de Mme cle Rodde, et le modeste héritage qu'elle venait de recueillir-; cela lui parut d'une injustice si flagrante qu'il voulut se rendre compte lui-même des effets de cette loi. Il se mit avec ardeur à étudier le Code et ses commentateurs et crut reconnaître que 'a spoliation qui se préparait ne reposait que sur une erreur d'interprétation. Il résolut d'éclairer sans retard l'opinion des juges et, ayant demandé l'avis de juristes distingués, il écrivit deux mémoires, l'un sur la question de savoir si la femme d'un failli est tenue de payer les dettes de son mari, d'après le droit de Lubeck (1811), l'autre sur la nature de la communauté des biens entre époux, suivant le droit de Lubeck (1811). Ces mémoires, remarquables par ; la isolidité et la sagacité des raisonnements », le firent considérer comme lin jurisconsulte habile ^ ». Grâce à lui, Mme de Rodde fut sauvée de la ruine; c'est ainsi qu'il paya une deuxième fois la dette de l'amitié.'*

Au milieu de tous ces chagrins, une joie très vive lui était cependant réservée. Le Moniteur westphalien publiait un décret royal du 6 janvier 1811, qui nommait « le sieur de Villers, membre correspondant de l'Institut national de France,

' Stapfer ayant reçu de Villers la nouvelle de la faillite, écrivait à La harpe, le 9 octobre 1810: « Il paraît que c'est le contre-coup des souffrances du Nord et des contributions énormes dont les biens-fonds de M. de Rodde ont été frappés, qui a en grande partie amené cette catastrophe. » La maison de Rodde, l'une des mieux cotées de la place de Lubeck, faisait beaucoup daffaires avec Paris; aussi la nouvelle de la faillite y eut-elle un grand et pénible retentissement, et Ion prétendait que les grands commerçants de Paris avaient demandé au minisU'e de la police l'arrestation dun certain Heckcher, accusé d'avoir donné sur ta place « de faux renseignements sur la fortune de iM. R. »

- Los créanciers de Lubeck avaient intenté une action auprès du tribunal de GœUinguc pour se saisir de l'héritage. Villers écrit au ministre de ia Justice, Siméon, pour arrêter la saisie. M^e de Rodde s'adresse de son côté au roi de Westphalie.

' Paroles de Stapfer.

'■ N'était-ce pas grâce à l'influence et aux conseils de M'"c de Rodde qu'il devait d'être devenu l'un des hommes de lettres français les plus considérés en Allemagne?

professeur ordinaire en pliilosopliie à l'université de Gœttingue el secrétaire correspondant de la Société royale de la même ville ' », Quoique, au point de vue pécuniaire, cette situation fût moins avantageuse que celle de conservateur des hypothèques à Lubeck. qu'il avait eu Tintention de postuler 2, il n'hésita pas à l'accepter. Personne ne fut plus content de cette décision que Rcinhard, qui ne voyait pas sans crainte Villers demeurer dans les villes hanséatiques. « Je suis bien heureux, mon cher Villers, de voir que vous préférez le trône littéraire où vous venez d'être appelé à toutes les autres grandeurs de ce monde. ... Si G(œttingue) vous convient, vous convenez encore davantage à G. et c'est à nous à vous remercier. » '■'

Un coup aussi stupéfiant qu'inattendu allait frapper les malheureuses cités; nous voulons parler du senatus-consulte du 13 décembre 1810 qui, en dépossédant Louis Bonaparte du trône de Hollande pour transformer le royaume en un département français, annexait en même temps à l'empire « le Lauenbourg et les pays situés entre la mer du Nord et une ligne tirée depuis le confluent de la Lippe dans le Rhin jusqu'à Haltrcn, de Haltren à l'Ems au-dessus de Telget et de TEms, au confluent de la ,Werra dans le Weser, et de Stolzenau sur le iNVeser à l'Elbe, au-dessus du confluent de la Stecknitz ». Les

' Dans le numéro du 9 janvier 1811; voir l'article dans le Moniteur de France, IG janvier, et dans Gôtt. Gel. Anz., 9 février.

- Pendant son séjour à Cassel (1810), Villers avait charmé la cour et le monde officiel par son esprit et ses vastes connaissances; il avait été présenté au roi. On aurait voulu l'attacher à la rédaction du Moniteur westphalien; réflexion faite, il avait refusé de devenir l'un des rédacteurs officiels. Le tout puissant Bercagny, chef de la police, et le baron de Leist, directeur de l'Instiiiction publique, s'étaient pris d'amitié pour cet homme aimable et bon. Peut-être Villers aura-t-il cherché à tirer parti de dispositions si favorables pour obtenir une place de professeur. Les mauvaises nouvelles qui lui étaient parvenues de Lubeck ne lui avaient pas permis d'attendre le résultat de ses premières démarches, mais il laissait à Cassel des gens tout disposés à l'obliger. Le 27 décembre, le baron de Leist l'informait qu'il avait proposé au ministre de l'Intérieur sa nomination en qualité de professeur ordinaire dans la faculté de philosophie avec appointements de 3000 francs. Bien qu'il n eût pas encore de réponse officielle, le baron savait que le ministre accueillait cette proposition « avec beaucoup de plaisir » et ajoutait: « Le roi est déjà préparé par moi et par M. Bercagny qui s'intéresse vivement pour vous. Celui-ci m'a même promis de vous donner annuellement 1200 francs en cas que vous vouliez travailler pour le Moniteur. Etant intimement convaincu que votre nomination est de la plus haute importance pour notre Georgia-.\ugusta, je me gralule d'avoir servi comme organe dans votre affaire que je regarde comme presque terminée... » Elle n'était pas loin de l'être, en effet, puisque la nomination porte la date du 6 janvier 1811.

2 Lettre du 20 janvier 1811.

villes hanséatiq'ues se trouvaient englobées dans ce vaste territoire. L'empereur motivait cet abus de pouvoir en alléguant que « de nouvelles garanties » lui étaient devenues nécessaires et qu'il fallait à tout prix fermer au commerce anglais l'accès de l'Escaut, du Rhin,, de la Meuse, de TEms, du WeseV, de l'Elbe et des porls situés sur ces fleuves.

On comprend la surprise de Villers qui, moins que tout autre, s'attendait à la suppression pure et simple des trois petites républiques. D'un trait de plume se trouvaient anéanties les vieilles institutions dont il admirait la sagesse; elles étaient remplacées par les nouveautés du Code français! Le 18 décembre, les sénats faisaient place à une commission dont le président fut d'abord le comte de Chaban, gouverneur général, puis, à partir du 9 février 1811, le prince d'Eckmiihl. Ce dernier, en prenant possession de son commandement, disait dans Ime proclamation: « Votre indépendance n'était qu'idéale, le moindre incident cfui venait troubler la paix de l'Europe la compromettait. Pour conserver votre commerce, vous étiez assujettis à d'énormes sacrifices exigés par la cupidité. Voilà le tableau du passée » On imagine sans peine les promesses qui suivenl cet exposé de l'ancien état de choses. Mais les Allemands ne se laissaient pas prendre aux mots et lindignation fut générale, bien qu'elle ne se manifestât pas encore ouvertement.

Villers, il va sans dire, ne se faisait aucune illusion; déjà, les restrictions imposées en France, soit à la liberté de la presse, soit à la liberté de réunion, s'implantaient dans les pays annexés. Le premier moment de stupeur passé, il reprend bien vite le dessus, et comme il est l'homine le moins prudent, le moins politique, il faut qu'il dise sa façon de penser au sujet des derniers événements, qu'il fasse partager ses craintes, ses espoirs aussi, à ses amis de Lubeck.

Vers la fin de l'année, il avait consenti, sur les instances du sénateur Hach et du pasteur Petersen à prendre une part active aux travaux de la « Gesellschaft zur Beforderung gemeinnùtziger Thâtigkeit » dont il était membre, mais aux séances de laquelle il avait cessé d'assister depuis 1806. Le 4 décembre, quelques jours avant la publication du senatus-consulte, il avait entretenu ses collègues de « la nature du commerce de la Baltique avec les contrées méridionales de l'Europe auxquelles les villes hanséatiques servent d'entrepôt principal ». Dans ce discours, il développa les idées qu'il avait déjà exposées dans son précédent mémoire à Reinhard, énumérant les avantages commerciaux que Lubeck jiouvait tirer de sa situation géographi-

1 Georges Servicrcs. op. cil . p. 231.

que, de son indépendance et de ses inslilutions. C'était toucher à un sujet brûlant et dont tout autre que lui se fût abstenu, suriout au moment où aucune solution n'avait encore été donnée à la situation précaire des villes libres. ^

Mais, la réunion étant proclamée, Villers, qui venait de vanter l'indépendance laissée aux trois villes, dut préparer un nouveau travail pour exposer la situation actuelle. Il le fit imprimer à 250 exemplaires et il distiibua ce discours intitulé: Lûbecks Aussichten bci der neuen Ordimng derDinge -, aux membres de la société. Il exprime d'abord sa tristesse de voir subitement disparaître tout ce qui avait fait la prospérité de cette belle cité.''

Certes, Villers prédisait que Lubeck deviendrait un grand port, mais cette perspective, assez aléatoire et plutôt lointaine, ne pouvait compenser les désavantages nombreux qui résulteraient de la nouvelle organisation. Il terminait par ces mots: « Du reste, ces aperçus sur l'avenir de Lubeck ont un fondement sclide. Que ces paroles d'adieu qUe j'adresse à ses habitants soient, pour ceux d'entre eux maintenant découragés et désespérés, une consolation. La réalisation d'une telle prophétie me serait une joie bien pure si, de loin, je tournais vers une ville qui me fut si chère, des yeux peut-être aussi peu sereins que maintenant. »

Malgré quelques louanges de convention à l'adresse des Français, ce morceau respire une sympathie si profonde pour les villes atteintes non seulement dans leur richesse et leur commerce, mais aussi dans leur indépendance, dans leur existence

1 IL dit plus tard, à ce sujet, dans « Texposé » de sa conduite, envoyé le 23 janvier 1811, au prince d'Eckmiihl: «Alors, personne ne pouvait prévoir sa prochaine réunion (celle de Lubeck) et tant que S. M. I. jugeait à propos de laisser aux trois villes leur indépendance, il était de mon devou" dy croire et de la faire considérer comme un bienfait de S. M. » Ou ne peut imaginer plus piètre défense d'un ncte malach-oit!

2 Ce discours est daté du 25 décembre 1810.

3 „SchmerzIiaft ist es durchaus, eine leigene mit Kraft und Anstrengungen von deu Vatern gestiftete, von den Nachkommen mit Ausdauer und Aufopferung behauptete Existenz auf ewig vernichtet zu sehen. Ehre diesem zarten Valerlandsgefûhl. dieser Liebe zum bisiierigen Leben mit Brudem und engverbundenen iMitburgern! Ware der, welcher dièse Zeilen \siederschreibl bci der grossen JNIassrege! zu Rate gezogen, viellcichl batte er sie nicht oder wenigstens nicht in ihrem ganzen Umfange gebdligt? — Allein sie ist gelroffen! Eine neue Welt bildel sich. Was gewesen ist, jst nicht mchr, und wird durch neues crsetzt. Fiigen muss sich jcdcr! Mannhch muss er sich fassen, umsehen, orientieren, in die neue Lage liineindenken und die Zukunft zu enthûllcn tuchen."

même, que des Français ne pouvaient que se sentir blessés de voir de tels sentiments exprimés par un des leurs, et, s'il était dangereux de prononcer ce discours, il l'était bien davantage encore de le publier, môme à un petit nombre d'exemplaires. Villers avait-il donc oublié les suites désastreuses de sa Lettre à il/me F de Beauharnais et ne savait-il pas que des pièces de ce genre, toutes d'actualité, demeurent rarement secrètes ? N'était-il pas de la dernière imprudence de laisser, aux mains de ses ennemis, de telles armes contre lui au moment où toutes les ambitions se faisaient jour? Rien n'était, en effet, plus aisé qtie de desservir Villers auprès du nouveau gouvernement et trop de personnes étaient intéressées à écarter un concurrent éventuel. Nul n'ignorait que, pendant les dernières années, il avait été le conseiller des trois Sénats et qu'il avait pris une part active aux événements politiques.

Quoi qu'il en soit, nous sommes en droit de supposer que ce fut un des nombreux ennemis que s'était faits Villers en affichant ses sentiments germanophiles, qui mit sous les yeux du prince d'Eckmùhl, dès son arrivée à Hambourg, ce document compromettant. Il va sans dire que ce discours :ie pouvait être du goût de Davoust qui, après l'avoir parcouru, y relevait « beaucoup d'inconséquences ». '

Voyant le succès de leur manœuvre, ceux dont le but était de détruire à jamais l'influence politique de Villers ne s'en tinrent pas là et s'empressèrent de communiquer au prince la fameuse Lettre à Mme p de Beauharnais. Elle avait eu tant de retentissement en 1806 que les amis de Villers s'en étaient émus et avaient craint qu'il n'en résultât pour lui que des désagréments. Ces appréhensions, qui ne furent que trop justifiées alors, devaient l'être de nouveau et d'une façon plus cruelle. Le baron Saulnier ^ dit dans son rapport que le prince d'Eckmùhl ayant lu la lettre, « y reconnut un mauvais esprit et ayant appris que M. Ch. Villers s'était fait le champion de la littérature allemande, qu'il n'accordait de mérite qu'à ce qui émanait de cette nation, S. Ex. donna l'ordre de faire la visite des papiers do M. Villers, de l'arrêter si l'on y trouvait quelque correspond

1 L'une des phrases qui le choquaient plus pai'ticutièrement était celle où Villers disait que s'il avait été consulté au sujet de l'annexion, il n'eût point approuvé le projet, du moins dans son entier. Une telle prétention 'de la part d'un homme cpai n'avait aucune situation officielle pouvait froisser celui qui, quelque temps après, écrira à Napoléon : « Je transmets mes idées, mais je cesse d'en avoir lorsque V. M. ma donné des ordres. » (4 décembre 1812.)

2 Grand prévôt de la Grande .\rmée. Le rapporl csl du 6 mars 1811.

danco criminelle et de se contenter de lui notifier d'avoir à quitter le territoire si on n'y trouvait que des méchancetés. > '

L'ordre fut exécuté le 19 février 1811. Ce jour-là, M. Charlot, chef d'escadron de la gendarmerie, accompagné d'un chef de bataillon du 30i"e régiment d'infanterie et d'un adjudant, se présentait au numéro 650 de la Breitstrasse. Ils trouvèrent Tinculpé < infirme et maladif dans son cabinet donnant sur la cour.... occupé à des matières de jurisprudence ». Dans le ccurs des perquisitions, Chariot s'empara de plusieurs dizaines d'exemplaires du combat de Lubeck et de tous ceux ({ue Villers possédait encore de son discours sur l'annexion des villes lianséatiques: il en extrait des passages « pour fixer Topinion de S. Ex. tant sur ce député que sur les vues de l'ancien Sénat de Brème ». Il s'empare aussi de quatre lettres du sénateur Meyer ayant trait à la réunion et qui lui paraissent fort compromettantes - La dernière-^ surtout fit la plus mauvaise impression.

^ Bien que les journaux aient fait courir le bruit de l'arrestation de Villers, cette nouvelle est inexacte. Il était retenu chez lui par la maladie et aucune raison ne pouvait motiver son arrestation, les « projets funestes et dangereux » que I3avoust s'attendait à trouver dans les papiers perquisitionnes n'existant pas.

- Il relève dans la première (19 décembre 1810) le passage suivant: „ ... Kônnte ich doch nur eine Stunde mit und bei dir sein, mein Tiicuerster, um liber die fiu'chtbare Begebenheit, die wie ein betaubender Donner auch die wenigen am Ruder unsers Staats, die bei allen bisherigen Stiirmen noch Besinnung beliiellen, niedergeworfen bat zu reden. Denn schriftliche Mittheilungen sind in diesem Augenblicke bedenklich und konnten uns beide compromettieren. Lass sie uns daher ûber diesen Punkt vcrmeiden oder doch so stellen, dass sie vor h'emdeu Augen uns nicht gefiihrden.' Villers ne pouvait ajouter foi à cette nouvelle et avait répondu à Meyer que le le coup aurait pu être paré. Le lendemain, nouvelle lettre de élever: „ ... Aber, besler Villers, glaubst du bei riihiger Ueberlegung, wirkÎLch, dass irgend ein Mensch diesen Schlag batte abwenden kônnen. Dass du oder wer sonst ein Gott es gekonnt hattest. Nein, nein ! Diesen Menschen iiberredel man nicht des Bessern. Es miisste denn der Corps der Pariser Banquiers sein. Und wirklich sagte man dass dièse zusammengetreten waren auf die Nachricht vom llten und ihm ein Donnevwort zugerufen halten, das ihn wohl nicht zum Relract bringt aber doch dahin vielleicht, sanfler aufzutrelen; die nachsten Tage miissen die Entscheidung briiigen.' Meyer croyait donc voir un certain changement se manifester dans les intentions de Napoléon. Il venait de recevoir, du duc de Cadore, un message rédigé en termes plus mesurés et qui devait être lu devant l'assemblée des bourgeois de Hambourg. Mais « ces rayons d'une espérance adoucissante » s'obscurcirent soudain et, le 29 décembre, Meyer, désespéré, «'écriait: „Das ailes ist fatum inevitabile! Wir soUen elend sein und werden es sein."'

•' La dernière lettre, datée du 1 janvier, était adressée à .M""^' de Rodde. Meyer, à la pensée que son fils serait enrôlé dans la Grande Armée et devrait peut-être combattre contre des .\llemands, ne se contenait plus et exprimait en phrases amères sa tristesse de paUiole.

Les lettres du sénateur Schmidt de Brème sont aussi retenues; on y trouve des preuves nombreuses de l'activité politique de Villers pendant celte période K On saisit également .jne lettre du baron de Leist -, directeur de l'Instruction publique du royaume de Westphalie, dans laquelle on relève ce passage: < En vous rendant à Hambourg, je vous supplie d'y abréger votre séjour autant que possible et de ne pas vous mêler publiquement dans les affaires politiques, car le roi en pourrait être fâché. » Ces paroles éveillèrent des soupçons touchant l'activité de ce Français par trop germanisé et nuisirent beaucoup à Villers dans l'esprit de Davoust.-'

Mais Chariot fait une trouvaille plus compromettante encore; il découvre dans les papiers de rebut 78 numéros dun journal intitulé Erhebungen, eine Schrift fur das Vaterland, journal dont les tendances nationalistes ne pouvaient plaire à des

1 Si Ion eu juge par les lettres de Schmidt, « la nouvelle de la réunion des trois villes fait le plus grand déplaisir» (rapport du baron Saulnierj. On est tout d'abord décidé à Brème ih n'accepter aucune fonction publique dans la nouvelle organisation; plus 'tard, changeant d'opinion, on estime qu'il vaut mieux obtenir le iplus d'emplois possibles. Villers est consulté sur tous ces points par l'intermédiaù-e du sénateur Schmidt. Comme on le juge capable d'intervenir en faveur des Villes, on hii adresse nombre de matériaux pour qu'il rédige des mémoires et, pour stimuler son zèle, on lui fait un don de cent louis. Le baron Saulnier constate que « ces lettres et ces écrits démontrent que .... le commerce voudrait régir tes Etats. . . », ce quL, en qualité de soldat, lui semble le pire des moyens de gouvernement. Dès que l'annexion avait été déclarée, les trois villes avaient décidé que leurs députés se tiendraient à la disposition de ta commission nommée par 1 empereur pour gouverner les nouveaux départements. On eût été heureux d'avoir i>armi les représentants des trois cités Villers qui pouvait s'exprimer avec aisance dans chacune des deux langues. II aurait répondu à cet appel si des douleurs rhumatismales aiguës ne l'avaient retenu chez lui et si les travaux de jurisprudence qu'il- avait entrepris nour sauver de la ruine totale se.s amis de Rodde, n'avaient absorbé la plus grande partie de son temps. Tout cela l'empêcha de rédiger en français les mémoires cpie les représentants des villes voulaient présenter à la commission impériale. Voulant cependant tenter quelque chose en faveur des trois villes, il adresse le 2.3 décembre à son ami le comte de Montalivet, ministre de l'Intérieur, un mémoire sur le canal que l'on projetait détabhr entre l'Elbe et la Trave pour augmenter et faciliter le commerce de cette région.

2 Cassel, 2(3 janvier 1811. — Villers, malade au moment où il reçut la nouvelle de sa nomination en qualité de professeur à l'université de Gœttingue, avait dt^iandé l'autorisation de r'e se rendre dans cette ville qu'à Pâques procham, pour prêter serment devant le corps des professeurs ordinaires.

•' Cette fois, Villers sélait contenté d'envoyer au comte de .Alontalivet des notes confidentielles sur les députés que les trois villes envoyaient à Paris.

Frajiçais '. Il vu sans dire que, bien que Villers affirmât à Chariot quil n'avait jamais lu cette feuilLe et ajoutât qu'un homme de lettres est souvent dans le cas de recevoir maints journaux et ouvrages périodiques qui lui sont adressés, il avait au contraire montré beaucoup dintérêt pour un journal dont les idées lui étaient tout à fait sympathiques. -

Ayant examiné et fait traduire tous ces documents, Chariot revenait le lendemain faire signer à Villers le procès-verbal de la saisie. Comme on n'avait pas trouvé de pièces assez compromettc^mtcs •'• pour motiver son arrestation; que, d'autre part, il avait produit pour sa défense des lettres du comte de Montalivet '* et de Lacépède, grand-chancelier et ministre d'Etat, dans lesquelles on exprimait l'espoir qu'il recevrait bientôt la décora-

' Journal rédigé à Lubeck en 1809 par Hermann; la publication de celle feuille commença à la fin de 1808 à raison d'un numéro par semaine. Voici le programme de ce journal: ..Die Tendenz der Zeilung ist Erhebung dci- deutschen Xalion zu dem Gefuhie ihres Werthes und ihrer Kraft. Erwiirmung derselben und Steigerung ihres innern Lebens durch Religiositat. Kraftigung des schwachen Muthes durch Mitlheilung hôherer Lebensansichlen. Befreiung von den Sklavenfe^seln einer fremden, seit einem Jahrhunderle Verderben wirkendcn Bildung und Zuriickrufung zu dem freien frôhlichen Regen der Ursprunglichkeit, Zerstôrung des slaatsbiirgerlichen Indifferentismus und Belebung der Vaterlandsliebe, Sicherung und FesUiallung ailes dessen was Deutschheit bisher Grosses und Herrliches darhct. sowie Siiuberung derselben von allen kleinlichen Verderblichen und Unvvurdigen, Verschmelzung der einzelnen deulschen Vôlkerinteresse zur Nationalital und .\ufbe\vahrung ailes Xationalen, was die Verhandlungen und Begebenheilen an Valerlande auszeichnet fiir Mitwelt und Xachwelt." X'esl-ce pas là l'exposé de l'idéal que Villers proposait aux Allemands dans ses ouvrages?

•^ Le numéro 17 contenait sous ce tilre ..Ein Wort uber das Eigenthiimliche der deulschen Gelehrsamkeit '. la traduction du chapitre d'introduction du rapport de Villei-s à l'Institut national de France. On trouvait, du reste, dans ce journal, un certain nombre d'articles intéressants. Il va sans dire que, dans cette feuille de combat, les questions politiques étaient au premier plan. Les deux derniers numéros sont consacrés à un discours prononcé par Hermann, probablement à Lubeck. et dans lequel les Français sont assez malmenés; il a pour titre: „Der Driick der Zeif. C'est cet article qui avait décidé Chariot à s'emparer de la collection entière. On lit dans le rapport du grand-prévôt Saulnier : « Le journal allemand intitulé Erhebungen. . . . est un des écrits périodiques dans lequel on a le plus ostensiblement prêché à cette époque la croisade contre les Français en cherchant à soulever contre eux toute la nation allemande. ... Il paraît qu'un grand nombre de savants allemands coopèrent à alimenter cette feuille; on peut juger par là de leui-s bonnes intentions pour nous. . . »

■' Villci-s lavait eu le temps de brûler un certain nombre de lettres de Conrad Henke. Voir Conrad Henke. h. g. g. v. K. BoUmann und \V. Wolff, Helmsledl. 181G. p. 15G.

'■ Lettre datée du 17 novembre 1808

tioii de la Légion dlionneiir, Chariot dut se contenter de signifier à Villers d'avoir « à quitter le territoire du gouvernement aussitôt que sa santé le lui permettra, attendu que le princegouverneur pense qu'il ne doit point souffrir dans les pays occupés par les troupes françaises im individu qui a si calomnieusement insulté le militaire français ». Villers dut déclarer pai'. écrit qu'il se conformerait à cet ordre. Pour plus de sûreté, Chariot invitait le commandant de la place de Lubeck à y « tenir sérieusement la main » ; en même temps, il donnait au directeur des postes l'ordre d'arrêter la correspondance destinée à Villers et de l'envoyer au prince d'Eckmùhl.

C'est ainsi que les derniers jours de Villers à Lubeck furent Ironblés à la fois par la maladie et par des mesures administratives qu'il considérait comme infamantes.

Le 19 février au soir, il avait écrit au maréchal Davoust: «... Mes papiers ont été vérifiés, et j'ose me flatter, Monseigneur, qu'on n'y aura rien trouvé qui ne prouve que je suis un bon Français et un ami paisible des Muses. » Cette défense, croyons-nous, est absolument sincère. Qui lit avec attention les écrits que publia Villers depuis son arrivée en Allemagne, se convainc qu'il n'a poursuivi qu'un but: améliorer sous tous les rapports la culture française. Le lecteur superficiel, ou celui qui est trop intimement persuadé de la supériorité de la civilisation française, pourra se buter aux nombreux passages où l'auteur montre à nu, étale, pour ainsi dire, les plaies de ses compatriotes. Qu'un soldat de la Grande Armée, un général couvert des lauriers de la victoire se méprennent sur ses intentions, il n'y a pas là de quoi étonner '. Souvenons-nous de ces mots du duc de Rovigo annonçant à Mme de Staël la destruction de l'ouvrage De V Allemagne: « Nous n'en sommes pas encore réduits à chercher des modèles dans les peuples que vous admirez. »- Mais si d'autres se sont laissé tromper, volontairement

1 Le baron Sauhiier termine son rapport d'une façon qui, mieux que toute autre chose, nous permetU'a de nous rendre compte du jugement qu'on portait sur Villers dans l'entourage de l'empereur: « ...On ne peut se refuser à conclure que M. Villers ne soit un homme d'esprit, mais il ne détruit pas les mauvaises impressions qu'ont laissées conti-e lui ses écrits de circonstance, ses opinions et sa partialité connue en faveur des Allemands. Je pense qu'il est .bien mieux parmi eux qu'avec nous, qu'il n'est point politique de le laisser résider dans une des villes hanséatiques dont il q été pendant plusieurs années le vconseil et le faiseur. Je pense, au i-este, que quelque part qu'il aille, .naalgré ses protestations actuelles, il ne sera jamais l'ami des Français. »

- Si cet ouvrage pouvait ,faire naître dans l'esprit de ces Messieurs de l'état-major un jugement si hautain et si dédaigneux, que ne devaient-ils pas penser de la Lettre ù .l/m^' F. de B. et de toute l'activité littéraire de Villers.

ou non. nous n'en sommes pas moins certains de la sincérilô de Villei's quand il affirme son amour pour la France, sa patrie. Ces' pourquoi nous comprenons le sentiment d'amertume, le désespoir quil ressent à la suite de ces inqualifiables procédés; on a voulu flétrir non seulement son activité politique, mais aussi les théories littéraires et philosophiques qu'il défendait avec tant d'ardeur depuis plus de dix ans.

<' Ce que je pense, je le dis tout haut, et dans tout ce que je pense ou j'écris, il irv a rien que je ne puisse avouer avec honneur >> Voilà cpii est absolument vrai, en dépit d'une certaine forfanterie et de beaucoup de maladresses. Puisqu'il prétendait exercer une influence, il aurait dû savoir que si l'on peut tout dire, encore faut-il choisir le moment et aussi la façon de le faire. Affaibli par ses douleurs rhumatismales, désolé des malheurs qui venaient d'accabler la famille de Rodde, en proie à un abattement bien compréhensible, il est prêt à faire amende honorable et écrit au prince dEckmiihl: « Ma lettre a Mme de Beauharnais, Monseigneur, est un vieux pèche dont je me suis déjà assez repenti, elle n'était pas faite pour devenir publique i> Pour expliquer le discours sur l'annexion, pubheaAoel, il prétend ne l'avoir écrit que < dans la meilleure intention de faire chérir aux Lubeckois leur réunion au grand empire » et ajoute: « J'ai appris avec joie qu'il n'avait point tout a lait manqué ce but. »

Certes, ce ton trop humilié nous choque après tant de véhémente indignation. Pour un ancien officier, titre dont il se pare encore volontiers, cest pousser bien loin la soumission et, involontairement, il nous revient à l'esprit qu'une autre personne placée quatre mois auparavant dans une situation presque identique, n'a pas consenti à courber si bas la tête, ise donnons, cependant, pas plus d'importance qu il ne convient a ce moment de défaillance dont la cause réside en grande partie dans l'état de faiblesse où se trouvait alors ViUers.

Du reste cette attitude ne fléchit nullement le prince d'Eckmùhl qui, le 7 mars, transmet tout le dossier de l'affaire au duc d(- Rovigo avec cette lettre:

1 Voici le jugement du baron Saulnier sur ce document: « Il va singulièrement maltraité l'armée francise; les faits qu.d l-\PP^;:^f^,.^"^4^i;^:^ vrais il aurait dû comme militaire et comme Français les laisse cnscxeii^ dans' l'oubli et il s'est plu à en faire ressortir toute rhorreui. y dmrne aussi en passant quelques leçons aux souveranis, il na bien tiaite dans ce D mpblet que S. .\ le grince de Ponle-Corvo et le 1er corps d armée. S^A lm JnTfait des remerciements dans une letti-e. sous la date du 10 mai 180/.» (Rapport au prince dEckmuhl. 0 mai-s 1811.)

« Informé qu'un sieur de Villej-s était consulté par tous les gouvernements des villes hanséatiques et exerçait une grande influence sur les esprits, faisait l'important et se disait en relations avec de grands personnages, j'a\ fait prendre des renseignements sur cet individu.

Pour me donner une idée sur cet homme, on m'a communiqué une lettre imprimée dont il est l'auteur et qui est le libelle le plus virulent qu'on puisse écrire sur les troupes françaises. Un autre écrit de lui, qu'il avait fait également imprimer, sur la réunion des villes hanséatiques, m'a donné la conviction que le portrait qu'on m'avait fait de cet individu était fondé; j'ai donné des ordres pour qu'on examinât ses papiers; le rapport ci-joint bt les pièces qui l'accompagnent instruiront V. E. du résultat de cet examen.

Le sieur Villers a reçu l'ordre, aussitôt que sa santé le lui permettra, de .quitter le territoire des trois Départements dont le commandement m'est confié. » '

Villers ne s'attardera pas volontiers à Liibeck; outre que la vie n'y est plus tenable pour lui, tous les changements introduits par le nouveau régime le remplissent d'amertume et de regret. De plus, il voit avorter une tentative littéraire à laquelle il s'intéressait vivement, puisque, en plusieurs occasions, il avait essayé d'en mener à bien une semblable. Nous voulons parler du journal- qu'essayaient de fonder en 1810 Brockhaus et

1 Pour essayer d'atténuer l'impression que feraient à Hambourg les pièces qu'emportait Chariot, pièces qui n'avaient pas toujours été scrupuleusement traduites, Villers avait envoyé, le 23 févTier, au comte de Chaban un mémoire justificatif auquel il avait joint quelques lettres de personnages célèbres ou haut placés tels que Daru, Alontalivet, Bernadotte. Il priait le comte de Chaban de les remettre au prince d'Eckmiihl en les recommandant à toute son attention: « Accoutumé à l'estime, la manière dont on m'a traité pèse cruellement sur mon cœur. . . », ajoutait-il. La lettre de Bernadotte était celle du 10 mai 1807, dont nous avons parlé en son ■iemps;elle était très élogieuse pour Villers, malgré de légers reproches présentés sur un ton de bienveillance quelque peu ironique. Le prince d'Eckmûhl s'empresse de saisir cette occasion d'attirer l'attention du duc de Rovigo sur les sentiments exprimés par Bernadotte.

2 Le titre de ce journal aurait été: Vaterlandisches Muséum. Villers avait déjà cherché des collaborateurs et s'était adressé à Tydemann. Il en parle aussi à Stapfer et à Guizot. « Î\I. Perthes, réuni à quelques amis des lumières et, en particulier, du génie germanique, a conçu le plan d'un nouveau journal auquel coopèrent tous les hommes de lettres de quelque distinction en Allemagne. Les rédacteurs désirent pouvoir insérer de temps à autre dans leur journal un aperçu historique de ce qui se passe de plus remarquable dans Je monde littéraire français. Ils m'ont donc formellement chargé d'inviter à ce travail MM. Stapfer et Guizot (le morceau q\ic vient de publier ce dernier dans le Mercure sur les Mélanges de M. Ancillon les ont, ainsi que moi, singulièrement édifiés). On désire particulièrement, dans ces aperçus, de voir indiqué tout ce qui concerne un rapprocliement ou un cloignement quelconque dans l'esprit littéraire des deux nations. En un mot, que ceux qui feront ces aperçus veuillent bien ne pas oublier que c'est pour l'Allemagne qu'ils écriront. » (Archives du château de Talcy.)

Perliies, journal qui eût été comme un centre de ralliement pour les gens de lettres de France et d'Allemagne.

« Le journal a pour but de recueillir tout ce cfui peut faire mieux sentir à la nation allemande sa dignité morale et intellectuelle; d'attirer son attention sur ce qui lui est resté pour la consoler (si c'est possible !) de ce qu'elle a perdu; de faire ressortir ce lien commun de la pensée, du langage et Ue la littérature qui embrasse invisiblenient toutes les divisions du vieux tronc germanique et d'empêcher enfin que les Allemands ne perdent encore par découragement et ne laissent éteindre les avantages qui en plusieurs points les élèvent encore au-dessus de leurs vainqueurs. » ^

Sur ces entrefaites, l'annexion des Etats du nord de TAllemagne à la France était devenue un fait accompli '^ Si les embarras financiers furent pour quelque chose dans Tinsuccès de ce nouveau journal, ce qui l'arrêta net, ce furent « les entraves d'une censure sottement soupçonneuse » qui, de France, passa dans tous les territoires annexés •'. Vers la fin de

1 Post-scriptum de la lettre de Villers citée ci-dessus. Le but que poursuivaient Brockhaus et Perthes en fondant leur Vaterlândisches Muséum esl, comme nous le voyons, la mise à exécution de l'idée fondamentale du rapport que Villers avait adressé à l'Institut en 1808.

2 « Voilà bien, écrit Tydemann à Villers, une nouvelle grande conception politique! » Il avait bien quelque doute que, vu le nouvel état de choses, le journal ne pourrait durer longtemps. Il essaye de consoler Villers, qui se désespère de voir le génie allemand s'atrophier sous le joug: « Les Allemands .savent déjà se dire et avec grande raison, que comme ce n'est pas le corps, mais l'homme intérieur, qui mérite le nom d'homme, ainsi ce n'e^t pas le domaine ni la domination politique, mais la langue, le goût, la littérature, la manière de penser et d'exister qui constituent la nation, la patrie. L'Allemagne, Ja Hollande ne peuvent donc cesser d'exister et ne peuvent être perdues que par elles-mêmes, en s'abandonnant elles-mêmes. » (Lettre du 29 décembre 1810.)

' Il ne parut que les sept premiers nos du Vaterlândisches Muséum. Dès janvier 1811, Perthes renonça à l'entreprise. G. F. Zimmermann y avait inséré la traduction allemande de l'Erotique comparée de Villea's. Plusieurs des rédacteurs prenaient trop au sérieux leur rôle de patriotes, entre autres, N. H. Julius. Dès 1810, F. Jacobi exhortait Perthes à ne pas se laisser liller à un enthousiasme exagéré: „\Vas Ihren Entwurf angeht, niein liebster Perthes, so wiinsche ich von Herzen, dass Sie in der Ausfuhrung nicht die Hindernissen antreffen die ich befûrchte. Es ist eine Rotte in Deutschland, welche gich die Vertilgung des dentschen Sinnes vorsetzt und ihn gcradezu fur aufrïihrerisch erklart. Dièse Rotte geniesst offenbar Aufmunterung und Unterstiitzung, Ucberhaupt scheint der franzôsische Kaiser den Gelehrten, die nicht bloss Mathematiker und Physikcr sind zu mistrauen, vornehmlich aber den deutschen und Protestanten. Es ist merkwiirdig, dass die Herausgabe einer Bibliothèque Germanique zu Paris verhindert wiirde, da doch eine Bibliothèque Britannique ungehindert dort bestanden hatte... Glauben Sie nicht.... dass ich die Absichl liabe, Sie von Ihren Vorhaben abzuschrecken, ich wiinsche nur da.ss Sie mit der aussersten Vorsicht dabci zu Werke gehen..."

1811, les restrictions mises au commerce de librairie étaient si nombreuses que, même les feuilles publiées à Hambourg, Lubeck ou Gœttingue ne pouvaient pénétrer en Hollande'. Quant aux Départements hanséatiques, dès le 20 mars 1811, la Commission du gouvernement réduisait de quinze à six le nombre des feuilles publiques, et deux seulement avaient licence de s'occuper de politique 2, les gazettes littéraires de Halle, léna et Gœttingue se voyaient interdire l'entrée des départements en raison de « leur mauvais esprit •' ». Enfiu, le cabinet noir fonctionnait à la poste et Villers apprenait par voie détournée que plusieurs lettres à lui adressées ne lui étaient pas parvenues, aussi est-il décidé à quitter Lubeck dès que l'état de sa santé le lui permettra.

Le 7 mars 1811, il se met en route pour Hanovre et Gœttingue *.

' En effet, d'après un décret impérial du mois de novembre, il ne pouvait être importé aucun journal qui annonçât d'autres livres que ceux qu'indiquait le Bulletin bibliographique de Paris. Tout récemment, on avait créé, au ministère de la police, sous la surveillance d'Esménard, un département qui avait pour objet de surveiller tous les journaux étrangers. Il était si difficile d'obtenir, en France, l'introduction de livres venant de l'étranger, que Stapfer, qui aurait désiré faire venir de Suisse sa bibliothèque composée surtout «de vieux bouquins en langues anciennes», aurait dû payer des droits si énormes qu'il préféra renoncer à ce projet. Pour la même raison, il -dut se résigner à ne pas compléter les ouvrages d'Eichhorn, dont il avait les premiers" volumes. Il écrivait à Laharpe le 3 septembre 1810: « Ce pays-ci n'a jamais été propice aux lumières; la Révolution na fait qu'amener de nouvelles modes, d'autres formes d'arbitraire ; le fond est toujours resté le même. L'empire de la vérité ne perd rien en perdant la Fr(ance). »

2 Servières, op. cit., p. 2.58. — Le 13 octobre 1811, Davoust interdit sur les 'territoires dont il avait le gouvernement, l'introduction de tous les journaux étrangers. Celte mesure fut immédiatement décrétée en Hollande; elle était trop conforme aux idées de l'empereur pour qu'on ne l'appliquât pas sans délai. — Le 2 août, Schmidt écrit de Brème à Villers: „ ... In litterarischer Ilinsicht sind wir bereits ïnit Bann und Interdict belegt, die Sperre gegen die deutsche Cultur ist nuf die strengste Weise eingetreten. Der 'Verstcinerung process beginnt, wir soUen Chinesen werden wie die andern...'' Les arrêts de la censure étaient parfois comiques; ainsi, on refusait de livrer p quelqu'un la Louise de Voss, ce nom étant abhorré parce qu'il était celui de la reine de Prusse. On refusait l'autorisation de publier un volume r>ur « l'organisation des arachnides », et comme l'auteur protestait, Cuvier le rendait attentif à ce qu'il y a de révolutionnaire dans le mot organisation; l'auteur dut le changer pour avoir le droit de publier son ouvrage. — La censure avait été introduite dans les trois villes immédiatement après l'annexion.

•' Davoust aurait désiré (pie l'interdiction fût étendue aussi au royaume de Westphalie et au département de la Lippe.

'' On lit dans les Zeitgenossen, article Villers, p. 61: „Villers cben damais krank eilte nach Gôttingen, schon jetzt ungern gesehen und kalt empfangen von denen bei welchem die Selbsucht langst jedes edle Gcfiihl erslickle." — Kotzcbue, qui avait appris par les journaux les }naihcurs qui avaient accablé son ami Villers, l'invitait à venir auprès de lui.

Ce dépiirl ne fnct pas fin aux persécutions de Davousl, qui ne pouvait comprendre qu'un gouvernement allié de la France ait pu choisir comme professeur ce Français qui ne voyait de beau que rAUemagne.

Cette nomination est, au contraire, accueillie avec le plus grand plaisir dans les cercles intellectuels allemands'. Quelques-uns de ses collègues le reçoivent cependant avec une certaine froidenr. La renommée de Villers et son influence avaient grandi de telle sorte que, de partout, on avait recours à ses bons offices; c'est ce qui arriva dans les années 1808 à 1811 à propos de la querelle entre Jacobi et Christian Armm von Aretin, directeur de la Bibliothèque royale. L'origine de ce grand débat fut le discours prononcé par Jacobi le 27 juillet 1808 à J'occasion de l'ouverture de l'Académie des Sciences de Munich, discours qu'il fit ensuite Imprimer sous ce titre: « Ueber Geist und Zwecke gelehrter Gesellschaften ^ ». Jacobi défendait la cause de la science, de la philosophie contre les adeptes de l'utilitarisme et de l'obscurantisme et établissait, en passant, le contraste, entre la culture intellectuelle du Nord de l'Allemagne et celle du Sud. Il touchait d'une main rude un point extrêmement délicat, il mit le feu aux poudres. Les critiques amères ^

1 Cliristian-Franz Hahn. jiuiste de renom, écrit le 31 mars, à Villers: „Nun sind Sie der deulschen Nation einvcrleit)t, der Sie von jehei' se viole AchtUDg erwiesen liaben. .\ber darum achtet man Sie wieder hoch, denn — ohne Ihnen eine Schmeichelei zu sagen, wLr Deutsche schmeicheln nictit, wir reden die Wahrheit — Ihncn licbt j'eder Deutsche! Sie haben jetzt ein Amt, worin Sie Beruf haben, der guten Sache das Wort zu reden, und in der gelehrten Weh, uns Gônner und Freunde zu verschaffen. vSie stehen in der Zahl derselben oben an, und diesen Platz mussen Sie fiir immer behaiten. Davon gehe ich nicht ab. Ihnen hat die Vorsehung besonders ausgeriistel. uns beizustehen und uns zu unterstiitzen... Weigern Sie sich dessen nicht. wiedersiehen Sie nicht dem Ruf Gottes. Denn, wenn die Menschhcil Ihrer bedarf, so haben Sie Beruf von Gott, aufzutreten. Des Volkes Stinime» ist Gottes Stimme.'' — Tydemann écrit de Hollande, le 27 juin 1811: «... Ma lettre ne pouvait pas encore être à Hambourg que j'appris (et exultavit cor meum, imo ipsius humanitatis) que vous aviez accepté une chaire de philosophie à l'université de Gœltingue, la plus digne de vous recevoir, si vous pouviez une fois vous prêter à accepter un professorat, place dont, à présent, les désagréments valent bien les avantages. . . . Je uie réjouissais en comptant le bien que vous pouviez faire dans le royaume français-allemand!!! » — Degéi-ando félicitait Villers d'être «attaché à cette université de Gœttingue, la plus belle de l'Europe ».

2 Voir Œuvres complètes, vol. VI.

•' Goethe, tout en louant le discours de Jacobi, désapprouvait l'amertume qu'il apportait dans le débat. ,,Gegen die Philisler und Xiitzlichkeitforderer"; il ajoutait: ,.Sie sind Légion und man muss sie gewahren lassen, allenfalls nur sie hauseln, wie ich von Zeit zu Zeit auch gethan habe." (Lettre du IG septembre 1807.)

qii échangèrent Jacobi, Jacobs, Niethammer, Thiersch crun côté et Ariîim et ses partisans de l'autre, étaient plus qu'une simple querelle privée; c'était la lutte du vieux parti bavarois catholique contre les protestants et les savants étrangers appelés récemment à Munich '. De 1809 à 1811, une série de pamphlets et d'articles de joiirnaux furent publiés de part et d'autre, et la république des lettres fut divisée en deux camps -. Villers, sollicité par Hennings ^ d'intervenir dans la querelle, prit le sage

' Jusqu'en 1799, la Bavière était resiée le pays le plus arriéré de toute rAllemagno au point de vue intellectuel. Les princes bavarois veillaient à ce qu'aucune communauté protestante ne s'établît dans le pays et à ce que le mouvemenî; philosophique allemand de la fin du XVIIJe siècle ne franchît pas leurs frontières. La crédulité du peuple était incroyable. La capitale de la Bavière était renommée pour ses nombreux couvents et les prêtres avaient la haute main sur tout. Mais à la mort de Charles-Théodore, le prince Max-Joseph, fils cadet du comte palatin Frédéric, fut appelé à lui succéder. Il avait épousé en secondes noces la princesse Caroline de Bade, qui était de la religion réformée. Dès lors tout changea de face. Le pape Pie Vil eut beau, en 1804, lancer un avertissement à son fils bien-aimé, le prince palatin de Bavière, rien n'y fit. Les protestants furent autorisés à séjourner dans le pays, les mariages mixtes furent reconnus; on abolit la censure, la torture, on s'empara d'une partie des biens du clergé. Anselme Feuerbach, Niethammer, Jacobs, Thiersch, le Wurtembergeois Breyer, Hamberger de Gotha, Schlichtegrolle, furent appelés pour réformer l'instruction publique. L'Académie des Sciences, de tendance très catholique, fut transformée, et F. H. Jacobi fut appelé à remplacer comme président le comte Anton von Tarring-Seefeld. La nouvelle académie formait au milieu de la Bavière catholique une petite colonie de protestants que l'on considérait comme des étrangers et des intrus. La jalousie, la mauvaise volonté, la haine et les persécutions se déchaînèrent bientôt contre cette phalange d'hommes d'élite. Voir: F. H. Jacobi in Verhâltnissen zii seinen Zeitgenossen.Fiaincfort, A. B. 1848, Dr. F. Deycks, et F. ThierscKs Leben, h.g.g. v. H. Thiersch, 1866, Leipzig. — Christian von Ai-etin, chef du parti catholique, publia un pamphlet, „Die Plane Napoléons iind seiner Gegnei\ dans lequel les .Allemands du Nord appelés à Munich sont dénoncés comme les ennemis de Napoléon et les partisans du roi de Prusse. Cette accusation pouvait être dangereuse si l'on songe que la Bavière était alliée à l'empereur, qui venait de l'ériger en royaume (1806). Elle l'était d'autant plus que Davoust, ù la table même de Napoléon, ne se gênait pas pour qualifier Jacobi et ses amis d'hommes dangereux, et il ne fallut rien moins que l'intervention de Max-Joseph pour raccommoder les choses.

- Voir F. H. Jacobis Nachlass, hgg. von Zoeppritz, Leipzig, 1869.

' Le 18 mars 1810: « Que dites-vous à présent des Allemands, Monsieur, vous qui avez toujours été leur généreux défenseur. Ne les trouvezvous pas indignes de votre protection? A-t-on jamais vu un peuple, quelque divisé qu'il soit par ses rapports politiques, se séparer par une ligne de démarcation et s'écrier : Voici les sages, voici les braves ; voilà les fous, voilà les lâches ! On peut attribuer à un esprit de liberté et d'indépendance ce conflit perpétuel des Allemands qui les a empêchés de former une nation, qui les a soulevés sans cesse contre le chef de l'empire cl qui les a opposés les 'uns aux autres. Mais à quel démon, à quelle furie, SI tant est que furie ou démon puisse manquer de sens commun à ce point,

parti de s'abstenir '. Bientôt, du reste, le gouvernement imposa silence aux deux factions.

Le;; dernières triJDulations de Villers avaient aussi éveillé d ardentes svmpalhics parmi aca amis de France, Stapfer, Giiizot, B. Constant, M^c de Staël et leurs intimes, auxquels il faut ajouter Harding et Millin.

disons donc tout uniment à quelle bêtise, à quelle platitude faut-il attribuer cet acliarnement de se vilipender, de se calomnier, de se rendre méprisables au\ veux de l'Europe et de la postérité? Voilà donc ce dernier fantôme détruit, ce caraclère national des gens de lettres qu'une même langue et une même tournure d'esprit réunissaient encore en corps de nation sur les décombres mêmes de leur constitution détruite. Il est vrai que le ton d arrooance eL peu soutenu par une prééminence méritée de quelques philosophes et poètes des derniers temps ont eu plutôt le caractère d'une faction qu un caractère national. Tje bon goût en souffrait, mais cette atteinte passagère et individuelle devait-elle causer une guerre civile d'injures et d atrocités non contre les perturbateurs indiscrets, mais contre une partie des Allemands. . . Pei-sonne n'est plus capable que vous de ramener l'ordre dans les esprits égarés de prévenir le scandale d'une désunion qui menace d'emporter trop lom les' esprits de part et d'autre et de faire triompher la vérité et la raison. Je ne citerai pas tes raisons pourquoi j'ose vous interpeller, elles sont palpables; je n'en allécruerai qu'une, c'est le caractère d'impartialité que personne ne peut vou-T refuser. Je n'ai pas besoin non plus d'exposer les molifs qui pourront vous engager à prendre la plume pour mettre un frein au desordre. Vous les trouverez en vous-même, défenseur de la littérature allemande, vous ^vez votre cause à soutenir; elle vous sera d'autant plus chère quelle concerne les intérêts de Jacobi, que nous estimons également tous les deux et qui vraiment ne mérite pas un mauvais traitement. Si vous parlez et que les clameurs ne cessent point, il faudra convertir les salles de 1 Académie 'de Munich en petites maisons et y faire présider le gouvernement.

Agréez, ... ■ Hexnings. »

' LetUe de Ch. de Villers, Lubeck, 22 mars 1810, à Monsieur le Chambellan de Hennings: « Si quelque chose au monde peut être compté comme le dulce laboris praemium, c'est la bonne opinion et l'estime d hommes tels que vous Je suis sensible, comme je le dois, à ce que vous voulez bien me témoif'ner en celte occasion. Cependant, je n ose croire que mon intervention serait aussi efficace que vous, :Monsieur, semblez le penser, entre les deux partis qui sont en présence à Munich, mais qui sont en effet les representations de deux partis plus étendus et plus considérables. Une qualité que vous m'attribuez, mais qui cependant me manque essentiellement pour que l'un et l'autre parti acceptent ma médiation, c'est l'impartialité. -- Je suis évidemment partial, très partial pour la cause du protestantisme et de 1 esprit seplcntrional — Non seulement je me suis prononcé hautement la-dessus en plusieurs rencontres, mais encore j'ai eu une occasion singulière 1 an passe, de m'explkiuer directement à cet égard, et avec force, envers M. te i)aron d'Ar lui-même le nouveau Héros — ou si vous voulez, seulement Hérault — du parti contraire. Je pense même que peut-être il me compromettra si les cho>-cs sont poussées plus loin. Mais on dit que le gouvernement de Bavière y a déjà mis ordre et impose silence aux deux partis. Quoi qu il en sT)it, cet éclat' scandaleux, «uc je regarde comme très honteux pour les individus qui l'ont provoqué, ne nuit en rien, selon moi, à l'ensemble de la République des lettres germaniques qui n'a rien à faire dans ce démêle. J avoue même

Villers quittait Lubeck, chassé de cette ville par Jun des principaux représentants du pouvoir impérial. Il î.vait fui une première fois devant les fureurs de la multitude déchaînée, il avait pu croire que, de ce débordement naîtrait une ère nouvelle et meilleure; les événements avaient détruit une à une toutes ses illusions. Le joug militaire, joug détesté sous lequel tout doit plier, avait succédé à la licence révolutionnaire. Et niaintenant, il doit une seconde fois abandonner les territoires soumis à la France pour conserver cette liberté de penser et d'écrire à laquelle ,il ne veut pas renoncer.

S'il ne part pas sans regret — il avait été trop intimement mêlé à la vie politique et intellectuelle de celte cité pour qu'elle ne fût pas pour lui comme une seconde patrie — . ces regrets furent bien adoucis pai' la perspective de la vie nouvelle qu'il allait mener à Gœttingue et de l'influence qu'il pourrait exercer sur Ja jeunesse universitaire; de plus, il renouerait des relations journalières avec ses anciens maîtres et échaplîei-ait du même coup à la m'alveillance de Davoust et de ses acolytes.

Mais linimitié du prince dEckmûhl le poursuivait jusque dajis les Etals de Jérôme, son ennemi personnel: Davoust trouvait ainsi l'occasion de chercher au roi une bonne querelle dont les échos n'eussent pas manqué d'arriver aux oreilles de l'empereur. Profitant de ce qu'un journal étranger avait rapporté la nouvelle erronée de l'arrestation de Zimmermann et de Villers^ Davoust faisait insérer dans la Haniburgische neiie Zeitung ^ cette note que nous donnons dans le texte original pour lui laisser toute sa saveur: « Was die Arretierung ries Herrn Villers angelangt, kônnen wir versichern dass dièse Nachricht grund falsch ist.. Es ist bekannt dass dieser Mensch- sich straf-

qu'en secret je ne suis pas fâché de le voir s'élever, persuadé que le résultat lîécessairc de toute fermentation dans l'opinion publique est: que la honte devienne à la longue le partage de ceux qui ont mérité la honte, et que la raison, la vérité finissent par se montrer dans tout leur jour. Je pense entièrement comme vous, Monsieur, que la plus belle cause des deux est celle des habitants du Nord de l'Allemagne; et, entre nous, les accusations envenimées que leur fait l'auteur des pamphlets bavarois me semblent plus dangereuses que honteuses. Elles ressemblent à celles qui ont été attentées par les fanatiques de tous les temps et encore de nos jours par les jacobins de France contre les hommes de bien qui les gênaient. Voilà, Monsieur, ce que jai à répondre à votre honorable appel. Je vous supplie de ne pas voir trop en noir les événements de Munich et de considérer les autres côtés lumineux qu'offre l'activité intellectuelle de l'Allemagne. La raison finira par avoir raison, dit un ancien proverbe qui me console souvent. Veuillez....

ViLLERS. »

1 27 avril 181], n" G8, voir Vermisclite Nachrichten.

2 C'est nous qui soulignons certains termes de cet article.

bar gemacht hat durch ausgezeignete Verlaûmdungen gegen seine Lajidsleute, dass er sich in Lùbeck iiiid in den andern HanscsUidlen ein Ansehen von Wichtigkeit gab, dass er Retribûtioncn fur sehi ûbele Rathschlàge annahm, und dass er ans Lûbeclc, wo selbsl seine unmoralische Lebcnsart Aufsehen erregte, verwiesen isl.

In der Tiiat hat man viele Mâssignng bewiesen.indem man cinen Mann bloss durch Verachtung bestrafte, der verdient batte fur seine Schmahungen und seine Libelle den Gerichten ùberhefert zii werden. Man versichert dass dieser Mensch, den Platz eines Professors in einer berûhmten Universitât erhalten hat.

Es ist zu vermuthen, dass, wenn seine Conduite bekannt sein wird. man einen solchen Mann nicht langer die Bildung junger Leute anvertrauen werde. »

B Constant était à Lausanne et allait partir pour la Westphalie quand il apprit par les journaux ce qui arrivait à Villers. Il mande à Hochet qu'il voudrait bien apprendre, à Gœttingue, que la nouvelle qu'il vient de lire est fausse: « Elle m'a fait une peine extrême, et je suis sûr que vous l'aurez partagée ' ». Ces lignes avaient aussi mis en révolution le monde littéraire allemand. -

La campagne menée par Davoust est si violente que le prorecleur de l'université de Gœttingue se voit, à la fin d'avril, obligé de- protester officiellement auprès du baron de Leist

' Lettre à Hochet, 9 mai 1811.

- Lindenau, astronome à l'observatoire de Seeberg, racontait que cet article faisait le fond de toutes les conversations; comme on le savait en i-ela lions avec Villers, on le chargeait de s'informer à Gœttingue de ce qu'il y avait de vrai dans toutes ces nouvelles. Lafaux, un autre ami de Villers, lui fait part de l'opinion de Gœthe, qu'il a vu tout récemment. Lafaux écrit à Villers, le 11 septembre: « J'ai, en effet, été rendre visite en passant dans la Thuringe, aux beaux esprits qui illustrent cette contrée de notre Europe. Weimar m'a paru une nouvelle Athènes. . . Je n'ai pas fait mention dans ma letU'e (allusion à une lettre adressée à Reinhard) de ce que Gœthe m'a dit d'un certain écrivain gallo-romain des écrits duquel il fait un grand cas et dont il m'a parlé avec abondance. Je suis arrivé à la fin de mon papier sans avoir pu mander à M. de Reinhard ce qui avait été dit d'infiniment aimable de la part du Sophocle allemand et sur la satisfaction avec laquelle il apprenait que toutes les tracasseries incitées au Gallo-romain étaient heureusement terminées. Il y a pris une grande part et il a félicité l'Alleiruigne de pouvoir conserver le — (illisible, probablement moyen) de communication, le Uuchement, comme il l'appelle, qui veut bien se charger d'apprêter pour les estomacs délicats qui se trouvent au-delà du Rhin, les productions un peu trop vigoureuses qui paraissent en-deçà de cette barrière. Il m'a répété cent fois qu'il faisait un grand cas de la plume, de l'esprit et du caractère de cet iiérétique littéraire. . . »

el de défendre son collègue pris ainsi publiquement à partiel Pas n'était besoin de cette démarche pour convaincre de Leist et lu cour de Cassel de l'inanité des accusations portées contre le nouveau professeur. Mais que pouvait le roi contre le tout puissant Davoust? Le prince d'Eckmùhl ne désarmait pas et donnait libre cours à sa haine, même devant les amis influents que Villers avait laissés à Hambourg. Averti par eux du danger qui le menaçait, .Villers se rendit alors à Cassel pour se metti'c sous la protection directe du roi et de son ami Reinhard-. Celui-ci. malgré tout son pouvoir, toute sa bonne volonté, voyait le moment oii il ne lui serait plus possible de le défendre contre les entreprises de Davoust-'; il eut même un instant l'idée de l'envoyer à Weimar S mais il y renonça bientôt et lui conseilla de se rendre à Paris et d'y plaider lui-même sa cause ^; il lui donnait, en même temps, des recommandations pour des personnages influents. Villers était lui-même en relations avec un certain nombre de personnes haut placées, il était donc possible

' « .... Un homme qui honore le titre de lettré dans le sens le plus noble de ce terme, qui, suivant jusqu'à leur source les traces cachées de la vérité, a exposé au grand jour tant de choses utiles et excellentes, dont le nom ne se prononce par tout ami des sciences, non seulement en Allemagne et en France, mais dans toute l'Europe, qu'avec la plus haute estime, parce qu'il lest considéré comme un ornement du monde litléraire, et qu'on n'a pu regarder sa nomination à notre Université que comme une preuve nouvelle de votre louable soUicitude pour la célébrité de cet institut; un homme, ajouterons-nous, dont la probité non équivoque est garantie par quiconque le connaît de près et qui, sans doute, jouirait dune fortune autrti el plus brillante s'il eût accepté les rétributions (jui lui étaient dues justement (car avec lui, il ne peut être question d'autres) pour des soins el des ft-avaux généreux que tout le monde connaît; un tel homme a été signalé dans les papiers publics comme étant précisément le contraire de ce que nous venons d'exposer. . . »

^ Alors ambassadeur impérial.

■* Dans. les dépèches qu'il adressait à Paris, Davoust ne cessait de représenter* Villers comme un homme des plus dangereux ; cette partie des dépêches resta toujours sans réponse. Toutefois, le Monileur (avril), avant publié sous la rubrique Correspondance cV Allemagne, un article relatif à la soi-disant arrestation de Villers, Davoust y vit une autorisation de continuer de nouvelles poursuites. Il envoya à Cassel le général Berbenègre pour réclamer l'extradition de Villers. Le roi s'y refusa. Reinhard lui-même senlremit d'une façon si active qu'il s'acquit dès lors l'estime de Stapfer. Le roi, qui devait se rendre à Paris el craignait une attaque à main armée de Davoust pendant qu il serait en rrance, autorisa Villers à venir à Paris à sa suite.

' Voir Lettre de Reinhard à Gœlhe du i) mai et réponse de (iœlhe du 1-5 juin 1811.

• Il accompagnerait le roi Jérôme qui était invité aux fêtes de la naissance du roi de Rome.

d'augurer quelque succès de celle démarche. Il partit au mois de mai 1811. '

Ce troisième séjour à Paris fut tout entier consacré aux démarches qui devaient assurer sa sécurité' future. Par l'intermédi?ire de Montalivet et des personnes auxquelles Reinhard - TavaiL recommandé, il se mit sous la protection directe de Tempcreur. Il n'eut que peu de temps à donner à ses amis et à sa sœur, Mme Dalheim. Malgré tout, il restait T intéressant et aimable. Villers, celui qtii, plusieurs jours durant, avait su captiver Mme de Staël; le succès de ses démarches -^ lui avait rendu son ancienne vivacité K En quittant Paris, il passa quelques jours chez son ami Stapfer à Belair"', puis il reprit le chemin de l'Allemagne.

Stapfer redoutait, pour son ami, le séjour de Gœttingue. On parlait alors de l'annexion du royaume de Westphalie à la France et Davoust, le satrape (ainsi qu'il l'appelait), aurait

1 Reinhard mandait à Goethe, le 30 mai : „Unser anner Apostel, der in Lttbeck und in Gottingen der Martyierscrone so nahe wai-, hat wie Panlus an den Kaiser appellii-t und muss nun bereils in Paris angekommen sein. Er ist gewissermassen unter den Flugeln des Kônigs Jérôme crereist der sich in dieser ganzen Angelegenheit sehr edel benommen hat Auch hoffe ich in der That, dass der ]\Iachtigste ilm vor dem Milchtigen schiitzen werde."

- Reinhard écrivait à Oelsner, à Paris: „Ich fijrclite seine ausserordent liche Gutmutigkeit, das ist der einzige Grand der mich verhindert hatte, ihm von Anfang an den Rat zu geben, den er jetzt befolgt. Theden Sie ihtn etwas von Ihrer Weisheit mit und bezeichnen Sie ihm die Personen die er in seiner Lage sehen oder vermeiden soU. Uebrigens betragt er sich mit Klugheit; ich bin ûberzeugt, er wu-d sich gut herausziehen und in das Asyl das er gefunden hat, zuruckkehren kônnen."

' .Maret si Montalivet intercèdent personnellement auprès de I^empereur et obtiennent de lui des déclarations très rassurantes pour Villers.

'' „.... Der ehrliche Villers ist auch wieder zuruck mit einem ganz andern Gesicht, als da ich ihn vor drei Monaten nach Paris m Exil schickte." (Reinhard à Gœthe, 5. August 1811.)

"' Le lendemain de son départ, Stapfer écrit à Laharpe : « Il nous a fait passer une soirée délicieuse en nous faisant la lecture d une comédie de Molière. . . Je n'ai jamais entendu lire dans une aussi rare perfection. Le fameux Texicr lui-même ne ma pas fait autant de plaisir. Je regrette bien que ce bon ami ait fixé son domicile en Allemagne, non seulement à cause du chartne que son séjour près de nous ajouterait à notre existence, mais aussi pour des motifs de bien public. Il possède un grand nombre de qualités aimables et brillantes qui ne peuvent être appréciées là oi:i il passe sa vie et qui augmenteraient infiniment l'efficace de sa prédication en Babylone. »

pu recommencer ses persécutions'. Mais Villers avait vécu trop longtemps en Allemagne pour s'acclimater de nouveau en France et se sentir à l'aise sous la main de fer de Napoléon. x\ussi reprochait-il *à Stapfer-de ne pas résister avec assez de force à l'attrait superficiel de la culture française.

A son retour il passa en Lorraine pour y visiter ses frères el sœurs établis à Nancy, Metz, Sarregiiemine et Trêves. Le 6 août, il était de nouveau à Gœttingue.

L'année qui suivit fut l'une des plus heureuses de sa vie •'*. Il était devenu persona grata à la cour de Cassel, aus^si, nombreux étaient ceux qui s'adressaient à lui et mettaient à contribution son inlassable obligeance. Il ne recherchait nullement pour lui-même une situation en vue*; il lui suffisait d'exercer cette influence officieuse et de se savoir écouté en liant lieu; surtout il ne voulait pas aliéner sa liberté. Peu lui importaient les honneurs, pourvu qu'il aidât à la propagation des lettres et des sciences ainsi qu'à la pénéh'ation du génie des deux peuples.

Il publia, dans le Moniteur westphalien, plusieurs articles presque tous relatifs à l'université de. Gœttingue; c'était encore pour rendre service à ses collègues et aux étudiants auxquels il avait voué une affection quasi paternelle qu'il prit quelque part à la rédaction du journal officiel"'. Tout le reste de son

1 Reinhard écrivait à Gœthe, le 5 août 1811, à la veille du retour de Villers à Gœttingue à propos de Davoust: „Indessen ist der Feind noch iiicht vcrsohnt 'uud es wird vlele Klugheit nôtig sein, um einen Riiclifall zii verhiJten..." Le 7 septembre, il ajoutait: „Indessen hat der Prinz (d'Eckmiihl) ihni (Villers) durch Cuvier sagen lassen de ne point s'imaginer qu'il élait quitte de lui et qu'il lui gardait un chien de sa chienne... "

- Villers engageait Stapfer à envoyer ses enfants dans une ville de la Suisse pour y suivre les cours d'un collège. Stapfer reconnaît que son ami avait raison, mais il trouvait dur de .se séparer de ses enfants ou de quitter Paris pour les accompagner. Il écrivit à Laharpe: « J'ai toutefois luie si grande horreur de l'idée d'une entière francisation de mes enfants que je pense qu'elle me donnera le courage nécessaire pour opérer le changement voulu par la raison. »

' Le 2 septembre 1811, Reinhard écrit à Villers: « On m'assure, en outre, que les yeux de celui qui exerce au Nord une si sinistre surveillance commencent un peu à se dessiller. »

'■ On voulait le créer conseiller d'Etat, situation très enviée alors; on eût voulu rattacher d'une façon pernianente à la rédaction du Moniteur weslphalicn. le nommer gouverneur des pages, mais il refusa tout afin de se consacrer entièrement A son enseignement.

• Comme le roi ne lisait guère que ce journal, Villers, par .ses articles, cherchai! à le renseigner sur les universités (particulièrement celle de Gocttingue), qui, dans ce te'mps d'infortune publique, voyaient constammeiil leur existence mise en danger.

temps était consacré à la préparation de ses cours ou rempli par les exigences que lui créait sa situation de secrétaire de l'Académie royale des sciences de Gœtlingue.

Il commença son enseignement avec le semestre d'hiver de Texercicc 1S11-1S12 ' et parla sur la culture scientifique des Allemands; dès le semestre suivant, il consacra deux ou trois heures par semaine à Thistoire de la littérature française; en outre, il dirigeait des conférences de diplomatique indiquées au programme sous Te titre de Rcchtswisseiischafl. Après la bataille de Leipzig, au semestre d'hiver de 1813-1814, il donna mi cours de quatre heures sur l'histoire contemporaine de l'Europe. La matière du cours de diplomatique est assez sfârile; « il n'y a aujourd'hui rien d'applicable à dire, la diplomatie étant, comme tout, la force », déclare Constant à Hochet- ; toutefois, Villers « y met bien de l'esprit et quelquefois mieux. »; Voici le jugement que portait Constant sur le cours de littérature française donné par Villers: « Je ne crois pas cpie toutes ses opinions fussent reçues comme orthodoxes à Paris. Mais elles sont piquantes et bien soutenues. Il aurait pu l'intituler. Histoire de la formation et des époques successives de i" esprit et du caractère français, plutôt que, Cours de littérature. Car il développe beaucoup plus les circonstances qui ont influé sur notre caractère national, que le mérite des différents écrivains, qu'il ne cite que comme exemples '^. > Cette constatation n'est pas pour nous étonner; Villers développait, en somme, Sans ce cours, ce qu'il aurait écrit s'il avait eu le temps de prendre part au concours qu'avait proposé l'Académie de Dijon, quelques années auparavant.

Bien que b'ès heureux de sa nomination, Villers n'avait pas débuté sans crainte dans le professorat. Il avait une si haute idée des devoirs qui incombent à un professeur d'université, il avai'; tant d'estime pour ses anciens maîtres devenus ses col-

' Voir Ulrich, p. 59.

- Nous devons à l'amabilité de M. Gustave Rudler et à l'obligeante bienveillance de M. Maurice de Mieulle la communication des passages que nous citons des lettres de B. Constani à Hochet. Ces passages qui concernent Villers avaient été supprimés loi-s de la publication de cette correspondance dans la Revue des Revues (1904, n°s 9 et 10). C'est à Paris, en 1801, que Villers avait fait la connaissance de Hochet; il l'y avait revu avec un réel plaisir en 1804 et en 1811. Quant à Constant, il aimait beaucoup Hochet qui fut, à cette époque, l'un des meilleurs, peut-être même le meilleur de ses amis, et il en a loué à plusieurs reprises l'intégrité et la sûreté.

' Lettre à Hochet, 12 juin 1812. Voir encore Revue des Deux-Mondes, 1906, p. 555, Lettre de B. Constant à Prosper de Barante : Goettingue, 12 juin 1811.

lègues, qu'il se sentait repris par sa timidité de jeune étudiant. Lui qui, jusqu'alors, dans tant de discussions littéraires eu scientifiques, avait traité sur un pied d'égalité les hommes les plus illustres dans les lettres et dans les sciences, et s était même souvent montré catégorique jusqu'à la raideur, devenait hésitant el doutait de lui-même. Cette attitude d'humble disciple, dans ses relations avec les savants d'Allemagne, attitude qu'il a gardée jusqu'à sa mort, n'est pas feinte; elle a son origine .lans les impressions très vives qu'il reçut dès 1797, pendant son séjour à Gœttingue, et dans l'admiration exaltée qu'il avait conçue pour Heyne, Eichhorn, Heeren, ses professeurs, et pour Jean-Paul, Kant, Herder, Gœthe et Schiller, ses auteurs préférés ^

Et pourtant Villers était fait pour être professeur d'univexsité. Sans posséder cette ingéniosité des aperçus et ce savoir profond qui renouvellent la face d'une science, il avait toutes les qualités d'un maître sérieux et d'un vulgarisateur «ittrayant: la parole aisée, les convictions solides, l'enthousiasme qui entraîne la jeunesse. Il pouvait enfin satisfaire sans arrière-pensée ce désir insatiable d'agir sur autrui, de chercher à convaiucre les auti-es par la parole et par la plume. Si ce penchant trop prononcé donnait à presque tous ses ouvrages im je ne sais quoi de pédant qui nuisit à leur succès auprès du grand pubhc, du moins, dans la chaire du professeur, la sincérité persuasive de sa parole a-t-elle atténué ces défauts. Sa tournure d'esprit juvénile, l'indépendance de ses jugements, son désintéressement, la bonhomie toute paternelle qu'il apportait dans ses relations avec les étudiants, enfin son admiration si réelle pour les particularités du génie allemand, le désignaient à l'attention de la jeunesse universitaire. li s'exprimait en allemand avec autant de facilité que dans sa langue maternelle, et le charme de sa parole aussi bien que l'élégance de sa pensée attirèrent bientôt à ses cours un cercle siombreux d'étudiants qui lui étaient tout dévoués. Citons parmi ses élèves le fihs de son ami Brandis, le futur historien de la philosophie grecque, le philosophe Lachmann, Lùcke qui devint plus tard professeur de théologie à Gœttingue, le poète SchuUze, etc.

1 Ses amis furent parfois obligés de le rappeler au sentiment de sa propre valeur. « Il faut, lui écrivait Reinhard, le 2 septembre 1811, que dans tous les .sens, vous preniez possession de votre poste. » Et quelque temps après, il ajoutait: « Avec votre crainte de n'être pas assez éloquent, .vous ressemblez un peu à l'homme qui ne voulait pas eivtrer dans l'eau avant d'avoir lappris à nager. Maître comme vous l'êtes de votre sujet, vous trouverez facilement les paroles, quoique d'un autre côté, je convienne que dans la situation où vous êtes et avec votre abandon toujours aimable, mais non toujours prudent, le choix des paroles ne saurait être regardé comme indifférent. »

Ei( cette année 1812, l'activité de Viilers se déploie dans tous les sens, dans le monde universitaire et dans le monde administratif.

« Ich suche die Menschen fîïr besser zu halten, als sie sind, um mich selber besser zu machen ' », telle est la devise de Viilers; c'est pour y rester fidèle qu'il recherchait avec un zèle infatigable toute occasion de venir en aide à quiconque avait besoin de ses services; et l'on peut supposer que, pour un homme qui jouissait de la faveur du roi et de l'estime des savants, les occasions ne manquaient pas. Si quelques-uns de ses obligés lui conservèrent de la reconnaissance, il en est d'autres qui se hâtèrent d'oublier le service rendu ou qui, parvenus à leurs fins, usèrent de leur influence pour nuire à celui qui avait été leur protecteur. Mais Viilers, malgré toutes les expériences des dix dernières années, a peine à croire à la malveillance. Idéaliste et optimiste par tempérament, il juge les intentions d'autrui d'après les siennes. Dans une époque aussi troublée, dans un temps où tout, fortune, honneurs, dépend du caprice d'un seuli, Viilers devait particulièrement devenir la proie tles intrigants; sa bonne foi a été souvent surprise, et de 180G jusqu'à sa mort, il fut en butte aux intrigues et à la jalousie de tous ceux que son influence gênait dans leurs projets. Reinhard le mit souvent en garde contre cette aimable bonhomie qui lui attirait bien des ennuis; il eût voulu que Viilers fût plus prudent, plus politique et ne se laissât pas si aisément entraîner par ses engouements. Mais Viilers était incorrigible. -

Nous avons vu qu'il s'efforçait d'assurer à l'université de Gœttingue la protection royale. C'était l'objet de presque tous ses articles dans le Moniteur westphalicn. Il aurait aussi voulu gagner à la Société royale des Sciences de solides appuis, en provoquant l'élection de son ami le comte de Montalivet •' celles de M. de Pommereul et du duc de Bassano en qualité de membres associés. Reinhard consulté estimait qu'il fallait, en premier

1 Zeifgenossen, p. 67.

2 Stapfer, Reinhard, B. Constant ne ménageaient pas leurs avertissements et leurs conseils, et essayaient en vain de le mettre sur ses gardes. Ils admiraient beaucoup le caractère de leur ami et les sentiments qui le guidaient, et ce n'était que pour lui épargner des désillusions, des ennuis de toutes sortes, qu'ils l'exhortaient à plus de prudence,

•' Viilers aurait désiré en même temps marquer sa reconnaissance au comte de Montalivet, qui s'était employé, quoique sans résultat, en faveur des villes hanséatiques. Tout récemment encore, c'était le comte qui, avec l'aide du duc de Bassano et de M. de l'ommercul, avait soustrait Viilers aux poursuites du prince d'Eckmiihl.

lieu, pressentir ces trois personnages, quoique, disait-il, « cet air de récompense immédiatement après un service rendu que prend la nomination de MM. M. et P.' ne me paraisse pas entièrement convenable ». Mais Villers désirait plus encore et aurait voulu que la Société se choisît des protecteurs parmi les personnages influents de Cassel. Pour lors, Reinhard se fâche: c'est selon lui une imprudence. -

Imprudent, il l'a été trop souvent, mais il ne lient pas à endosser les incartades d'autrui; c'est pourquoi il proteste vivement conti-e la paternité qui lui est attribuée d'un article publié dans le Moniteur westphalien du 12 septembre 1812 et intitulé « Vision d'un fils des Gaules », article signé Ch. V. et peu favorable à la cause française ■'. Charles Viennet de Magdebourg, Tim des admirateurs de Villers, en était l'auteur. ''

Le moment eût été mal choisi pour se laisser accuser à faux; car Villers désirait obtenir la place de recteur de l'académie ou de l'université que l'on avait l'intention d'établir à Brème. Il avait déjà sollicité l'appui de Mme de Béauharnais ^ et fait faire quelques démarches auprès du comte de Cha-

1 MM. de Monlaliv^et et de Pommereul avaient, à la demande de Villers, obtenu tout récemment pour les Annales de Gœttingue Iaulori.sation d'elle vendues en France et dans les départements annexés.

2 Reinhard écrit à Villers, le 26 octobre 1811 : « Votre projet de prodiguer en ce moment même vos nominations pour Cassel ne me plaît nullement. Attendez. Je ne vous dis rien sur les choix que vous faites; je vous prie seulement de considérer où vous vous arrêterez après avoir rompu les digues. ... En général, mon cher Villers, je vois dans ceci encore votre bonne intention qui vous a si bien réussi dans votre lettre sur Lubeck. Au nom de Dieu, tenez- vous tranquille; vous allez fourrer votre plume dans un guêpier; jo ne puis m'expliquer davantage, même sur les correspondants que vous avez fait nommer. Enfin, à force de prolecteurs, la société ne méritera plus d'être protégée. Souvenez-vous, au reste, que je vous écris en ami et ù vous seul. Faites-en votre profit et n'allez pas me compromettre dans votre comité, car je ne veux absolument pas être nommé dans lout ceci. »

^ 22 septembre 1812. A ce moment, le roi Jérôme avait déjà dû abandonner son royaume.

^ Villers est devenu plus prudent. Le 15 novembre 1810 déjà, Reinhard notait le changement dans une lettre adressée à Gœthe: „Indessen scheint er nun auf den Apostelberuf so ziemlich Verzicht thun zu wollen."

■ M. Cubières-Palmézieux écrit à ce sujet à Villers, le 4 septembre: « La place que vous désirez vous est due à toutes sortes de titres : c'est vous qui, l'un des premiers, nous avez fait connaître la philosophie de Kant, homme immortel qui a poursuivi la pensée jusque- dans les domaines de l'imagination. C'est vous qui avez défendu Luther victorieusement contre les criailleries superstitieuses de la prêtraille catholique. Ce sont des hommes tels que vous qu'il faudrait mettre à la tête des administrations. »

ban, lorsqu'un certain M. de Grille, l'un de ceux qui le poussant à demander ce poste de recteur avec l'idée intéressée de se faire nommer lui-môme inspecteur, le prévint que MM de YiUaret et Maron et surtout MM. de Fontanes et de Chateaubriand lui étaient hostiles et qu'il ne fallait nen attendre de bon des démarches tentées auprès du comte de Chaban.

En cette même année 1812, Villers eut aussi le plaisir de voir venir à Gœttingue B. Constant, qui voulait une fois encore remanier le plan de^son livre sur la Religion. ^^-^-!^:;^^^. fournissait de nouveaux documents et il ^^^^'^^^ '^^^ ^"^^^^^ ^ !i^. « Gœttinsue est un excellent endroit pour cela, il ny auiait nas moven de vivre sans occupation et il faut se la créer soimême »: Constant ne manque pourtant pas de distractions ', mais les réunions auxquelles il assiste sont bien loin de présenter 1 intérêt qu'il trouvait à celles de Coppet ou de Pans A Le peuple allemand lui devient sympathique; il estime se-s qualités sérieuses- c'est « une race pensante qui conserve tout ce qui a ete pense de bon et d'utile durant tous les siècles, et qui léguera ce déDÔt à des temps en état d'en faire usage ». Mais, cehn qui voU le plus volontiers et le plus souvent, c'est Villers qui Im rappelle la France par sa vivacité et le ton aimable de ses entretiens Il avait conservé, des quelques jours passes ensemble a Metz', en 1803, plus qu'un agréable souvenir et ^^ff^^]"^^ f! Francfort, par une lettre de Hochet, que Villers .^tait a Pa is il avait été fort désappointé. Il avait compte le voir a Gœthng le, il s' « en réjouissait de tout son cœur »; aussi est-ce « avec un plaisir extrême » qu'il reçoit la nouvelle de son ^'ctoiu' a Gœttingue. Cependant Villers est sous la dépendance de Mme de Rodde, et Constant craint que cette ^^^^^^^^^^f^^^f^f; ' ! aux entrevues des deux amis. « Je ne sais, ecrivait-il de Cassel, l. 16 août, à Hochet, si Mme de Rodde lui permettra ^^e ;ne von autant que ie le voudrais, elle m'a toujours évite a Pans et ne m'a jamais pardonné les coquetteries de notre ^^'^ ; J^J^^^ Villers II n'y avait pourtant pas de ma faute. » Chaque fois qu il quitte Hardenberg ou Cassel pour Gœttingue, il ne ^^^anque pas d'aller voir Villers: « Il est toujours bon, aimable, bien pen-

1 II assiste à plusieurs soirées claez Mme de Rodde chez les BlumenbDch, les Stockhausen, les Mûnchhausen, les Seckendorf, etc.

T . c..f.i,'.tA nui n'est oas savante n'est pas amusante non plus; ce n'esl Bas en  n'aînè qui la'^ïivoms est mmaVlc. » (Lettre de Constant Et

li:}'^r'^y'^rr,^Li^eT^;!=tr^^ric^;^^î^^^

poitrine. »

:' M'iic de Staël

saut e! sa conduite est ti^ès noble. Mais il est souvent triste, inquiet et découragé ». Ce lui est pourtant « un grand bonheur: de l'avoir ici ». Il discute avec lui du plan et des idées de l'ouvragc auquel il travaille et qui, pour le moment, l'occupe tout entier. C'est à Lui qu'il a recours pour obtenir, du professeur Tœlken, une déclaration publique qui fasse connaître que ce dernier a emprunté à Constant beaucoup des idées qu'il énonce dans son cours sur l'histoire et la mai'che des religions anciennes '

L'amitié entre ces deux hommes devient très vive; Constant se sent trop étranger à ces Allemands préoccupés de la seule préparation de leurs livres; cette vie tout intérieure ne suffit pas à son activité; ces savants qui s'ensevelissent dans V étude et dans la science^ sans prendre aucune part aux événements q^ui bouleversent l'Europe, ne lui semblent pas vivre. « Une ville de cinq cent mille habitants peut sauter en l'air sans qu'un professetir de Gœttingue lève les yeux de dessus son livre-». Aussi, bien que l'état maladif de Villers et la sujétion où le tient Mme de Rodde empêchent Constant de jouir autant qu'il le voudrait de la société de son ami, dès que Villers doit s'absenter, s'ennuie-1-il à mort et le presse-t-il de revenir 2. « Causer avec

1 Constant avait communiqué à Tœlken le plan des différentes parties de son ouvrage, ce professeur ayant exprimé le désir de le traduire, dans le cas où il ne [serait pas possible de le publier en français ; sans y entendre malice, Toelken mettait trop à profit, dans son cours, les idées de" Constant, oubliant d'indiquer la source oii il les puisait.

2 Constant à liochet, 5 octobre 1812.

2 Villers ayant dû se rendre à Cassel au commencement d'octobre, Constant lui écrivait, le 8: «... Je vous attends. . . et vous désire, car Gœttingue est terrible quand vous n'y êtes pas. Je nai jamais autant senti que, sans vous, je n'y serais pas resté deux jours, malgré les charmes de la bibliothèque. » Les sentiments qu'il exprime n'ont rien d'exagéré; il y revient encore, le 11 octobre 1813, lorsque, de Brunswick, il écrivait à Villers: « Je vous dois deux années paisibles et douces à. Gœttingue, ce qui n'est pas peu par le temps qui court. Je dis que je vous les dois; car, sans vous, je n'y aurais pu rester deux mois; vous m'y teniez lieu de souvenir et de patrie. » Il note dans son Journal intime: « Ma vie à Gœttingue m'ennuie ». et écrit à P. de Baranle, le 7 avril 1812: « Des affaires et mon Polythéisme et Villers m'y retiennent; sans mes affaires, je n'aurais aucun motif raisonnable, dans l'acception commune du mot, pour y rester; sans mon Polythéisme, je n'y resterais pas, quelles que fussent mes affaires. Et sans Villers je n'aurais pas la force d'y rester, même pour mon ouvrage, parce que sa conversation est le seul délassement que je puisse trouver ici. . . » Ecrivant à ses amis de France, il porte sur Villers ce jugement, fei semblable à celui de Mn'^" de Staël : « Il est doublement aimable au fond de l'Allemagne et il est rare de rencontrer ce que nous sommes habitués à trouver à Paris en fait de gaieté et d'esprit, et Villers, qui est distingué Kous ce rapport ù Paris même, l'est encore bien plus parmi les érudits de Gœttingue. » Sainte-Beuve, Portraits contemporains, article Fauriel.

lui m'esl un vif plaisir, déclare Constant à Hocbet, le seul qui anime quelquefois une vie assez monotone. Nos opinions, nos pensées sont tellement identiques que nous avons à peine besoin de nons pai'ler pour nous entendre. Il n'a pas une perspective qui lui convienne fort. Il n'est parvenu à se faire allemand qu'aux yeux des Français, et jamais il ne franchira la barrière qiii le sépare de ceux dont il est le collègue et avec lesquels il paraît destiné à passer sa vie. » Retenons cette observation de Constant, elle sera pour nous une clef qui nous permettra de pénétrer le secret de bien des mécomptes que Villers aura à subir dans la suite.

Villers avait dû se rendre plusieurs fois à Cassel dans les ti^ois derniers mois de l'année, il avait même été reçu par le roi qui aurait désiré le retenir auprès de lui ' et lui proposait à ■ nouveau de prendre la direction officielle du Moniteur westpha- Ueii. B. Constant qui, par les pai'ents de sa femme, et surtout par le prince de Furstentein -, n'était pas sans influence à la cour, se mettait volontiers aU service de son ami ^ Mais Villers* décline les offres brillantes qui lui sont faites. Cette « oisiveté active » de la société de Cassel,5 dans laquelle tant de gens dépensent leurs forces sans aucun profit pour le progrès des sciences lui rappelait trop des défauts si souvent reprochés

' Villers avait été présenté au roi le 29 juillet 1810; depuis lors, Jérôme n'avait cessé de lui témoigner de Tintérêt, soit dans son voyage à l^tiris len 1811. soit en l'appelant plusieurs fois auprès de lui à Cassel (avril, septembre et novembre 1812, mars 1813). En septembre 1813, Villers assiste au départ du roi et de Reinhard.

- Ministre de la secrétairerie d'Etat et des relations extérieures à la ecur de Westphalie.

' « Je voudrais être là pour travailler à vos affaires que vous ne savez pas mener assez chaudement », éerit-il à Villers.

' C'est sans doute pour remercier B. Constant de l'intérêt qu'il lui lémoignaii et de celui qu'il manifestait pour les travaux de la Société royale de.s Sciences, qu'il engagea celle-ci à décerner à Constant, le 17 déceinbre 1812, le diplôme de membre correspondant.

■ B. Constant écrivait à son ami Hochet: « Là, tout le monde est occupé de sa fortune d'une manière directe et naïve; on ne conçoit pas qu'on puisse penser, écrire, et les lettrés sont ceux qui conviennent que, quand on n'a rien à faire entre une audience et une assemblée, on peut ouvrir un livre, pourvii

qu'on le referme bientôt Cette nature si différente me divertit comme

le ferait un pays étranger, et j'éprouve quelque chose de ce que doit éprouver un voyageur dans les forêts (r.\mérique. » Il y a peu de société, point de conversation, aucun intérêt, aucune confiance. « A la science près, c'est Gœttingue, avec cette privation de plus. » Il y a des dîners oii l'on ne dit mot, de grandes réunions où l'on passe son temps à jouer. Certes, un tel séjour ne pouvait plaire ni à Constant, ni à Villers.

à ses compatriotes. Il craignait en outre, en ^'établissant près de la cour, d'être en butte à la jalousie de tous ceux dont il pourrait gêner les intérêts particuliers, et il savait trop ce qu'il en coûtait; pour s'y exposer une seconde fois.

Dès Ttinnée 1810, Villers avait entretenu avec Jacob Grimm, établi à Cassel, une correspondance assez active. A cette époque, Grimm avait fourni à Villers divers arguments pour répondre atix attaques dirigées contre l'Erotique comparée; ce dernier, de son côté, s'était efforcé d'obtenir que la Bibliothèque impériale, à Pîiris, prêtât à Grimm les manuscrits du Roman de Renard dont il avait besoin pour ses études comparées de la vieille littérature allemande et française. Ces études font le sujet de la correspondance échangée enti'e les deux amis de 1810 à 1813.

Le professeur Benecke de Gœttingue avait publié en 1810 les Minneliedei\ Ergânzung der Sammhing der Minnesînger. Villers qui s'intéressait à la vieille poésie française et allemande adresse au Magasin encyclopédique ' une critique de l'ouvrage. Cette lettre mérite de retenir notre attention, non par ce qu'il y dit de l'œuvre de Benecke, mais par les jugements qu'il porte sur la littérature des deux peuples; c'est un vrai manifeste contre le despotisme du régime impérial et la servilité de la littérature officielle.

Rappelant que ce sont les événements de la vie le chaque jour et les croyances nationales qui forment le fond des œuvres littéraires du moyen âge, Villers estime que c'eût été un bonheur pour la France de perfectionner ces germes de littérature qui avaient pris naissance dans les temps barbares:

« Une poésie formée de la sorte, soutenue par la mythologie de la religion nationale elle-même, nourrie par l'esprit local et inhérent au terroir, peignant les maux, les aventures, les exploits, les héros indigènes, nous eût formé à la longue une littérature originale native, qui serait devenue la Romantique polie et perfectionnée dont la couleur eût mieux convenu que celle de toute littérature étrangère à nous; qui eût influé avec plus d'efficacité sur la masse des peuples et eût certainement imprimé à notre existence intellectuelle une autre tournure et un autre caractère. »

Mais la Renaissance arrête le développement de cette littérature nationale; on n'admire plus que les Grecs et les Romains, on les imite et on se livre alusi sans réserve à un esprit étranger qtii n'a aucun rapport avec notre vie réelle, avec notre religion, nos mœurSj notre histoire. Les règles d'Aristote mal comprises, Vépitrc aux Pisons, deviennent nos codes poétiques. Notre pro-

1 Voir tome IV du Magasin encyclopédique, p. 5 à 24.

pre nature se trouve ainsi soumise à des lois artificielles qui ne liii convenaient point. C'est à cela qu'il faut atti'ibuer "■ cette niîu'che incertaine, vague, ces doctrines fausses, outrées, pédantesques, ces disputes, ces contradictions et cette coufusion dans noti'e poésie moderne et dans ses théories. »

Certes, la littérature classique est digne d'admiration; les Grecs el les Romains pouvaient nous servir de modèles, mais, était-ce ime raison pour que la littérature française fût, pendant deux siècles, réduite à une sorte d'e-sclavage? C'est à cette imitation servile que Villers attribue l'épuisement de la littérature contemporaine. Le Dante, Shakespeare et d'autres firent de puissants mais vains efforts pour soutenir la Romantique — entendons par là le nationalisme littéraire. — Mais l'impulsion donnée avait été irrésistible, « les formes étaient devenues roides et étrangères, les règles bizarres et despotiques, le ton manière et ampoulé; une muse bâtai'de. drapée, soi-disant à Tantique, était inhabile aux formes naïves et popjlaires du merveilleux moderne, de la piété tendre et des mœurs de nos pères ». En introduisant une poésie, une philosophie, « en un mot, un esprit tout à fait étranger » à celui du peuple, la Renaissfmce a été la cause de l'un des vices radicaux de la culture morale contemporaine où tant d'idées saines et droites manquent totalement, ou bien sont faussées et dénaturées ». De là est ne ce refroidissement des âmes pour la religion, pour tout ce qui est vraiment grand, noble et humain, cet éloi^nement marqué des esprits pour le haut idéal qui est l'essence de la vraie poésie, « éloignement qui donne à notre âge un caractère si singulièrement prosaïque, tourné exclusivement vers le palpable et l'utile ».

Villers n'entend pas blâmer les érudits qui se sont consacrés au commentaire et à la restitution des textes anciens. N'a-t-il pas plus d'une fois loué les savants allemands d'avoir pénétré plus à fond que les Français l'esprit de la civihsation antique? Il n'est pas non plus de ceux qU|i se refusent à i.dmettre des idées étrangères; ce cpi'il déplore, c'est que l'engouement pour l'antiquité classique ait détourné l'attention des vieux poèmes nationaux dont les manuscrits dorment dans la poussière des bibliothèques; les savants les ont à peine utilisés pour éclaircir les faits de l'histoire du moyen âge, et les essais tentés en ce genre par Fauchet, Barbazan, les abbés Massieux et Goujet, etc.. sont restés sans écho.

Il n'en est pas de même, en Angleterre, en Italie, en Espagne, en Suède, en Danemark et surtout en Allemagne où l'on publie sans cesse des recueils de poésies du moyen âge:

<; Au milieu 'de limmensc et dévorante activité de la littérature allemande, il s'est même élevé une secte spirituelle qui sest déclarée hautement pour la Romantique et avec d'autant plus d'autorité qu'on ne peut la soupçonner d'ignorer ou de négliger la littérature classique. Le célèbre Schiller a nommé sa tragédie é^ Jeanne d'Arc une tragédie romantique.-^

Le moment serait venu iDoiir la France de suivre un mouvement semblable. L'accueil qui a été fait au recueil de Clolilde de Surville, édité par Vaiiderbourg, prouve que « l'esprit moderne est disposé à revenir sur ses pas et à suivre ces premières traces de son développement primitif ».

Ce nouveau courant littéraire a pris naissance en Allemagne à la suite de la publication des Minncsànger et des grandes épopées du moyen âge; c'est là que les Allemands se sont retrouvés eux-mêmes Ces vieilles chansons d'amour des poètes germains sont supérieures à celles des troubadours provençaux en ce qu'elles sont d'un genre plus élevé, d'une morale plus pure. Bon nombre de ces manuscrits sont encore inconnus et Villers s'adresse aux savants français « dépositaires de ces trésors pour les prier avec instance de les faire connaître à M. le professeur Benecke et aux autres littérateurs allemands ». La bibliothèque vaticane, enrichie des trésors de celle d'Heidelberg, doit contenir ime ample moisson de manuscrits de ce genre; Villers recommande à Degérando d'en faciliter l'accès aux hommes de lettres. '

Ainsi, quelques mois avant que Napoléon ait donné l'ordre de détruire le fameux livre De V Allemagne, Villers envoyait au Magasin encyclopédique un article dans lequel étaient condensées les idées principales de l'ouvrage de Mme de Staël. Depuis long' temps, il était convaincu de l'importance et de l'originalité du mouvement littéraire qu'il avait vu se développer en Allemagne; c'était plus qu'une littérature nouvelle, c'était un monde intel^ lectuel qui s'ouvrait. Les sentiments individuels plus profonds, plus mystérieux, vivifiés par l'idée religieuse, s'y donnaient libre carrière; c'en était fait de tout le conventioimel en usage jusqu'alors.

Ces quelques pages sont l'un des premiers et des plus clairs manifestes du romantisme, «si l'on entend par ce mot l'influence

1 Cet article fit, semble-t-il, quelques partisans. Un prêtre français nommé Ponyard approuve les idées de Villers et croit que les reproches adressés auxgcns de lettres peuvent être faits aux artistes, architectes, peintres, sculplcurs, qui tous imitent les styles grec et romain. Ainsi, le sculpteur do la statue de l'empereur ne le représente-t-il pas vêtu à la romaine et ne préfèrc-t-il pas la loge à l'habit du sacrel Magasin encyclopédique, tome Vfc. lettre de Ponvard à Millin.

des littératures du JSJord et de la philosophie allemande Kur la littérature française, la lutte contre les théories classiques des deux derniers siècles, i'affirmation de l'individualisme, le culle du moj^en âge, un retour à la plus ancienne tradition jiationale.

Cet article plut à Grimm cfui ne lui reprochait qu'une chose; c'était de trop ,attirer l'attention des Français sur les manuscrits de la bibliothèque vaticane. Il craignait qu'on ne les transportât à Paris ,et qu'il ne s'en pei-dît en rolite, ou même, qu'arrivés à destination, ,on ne les entassât sans ordre dans la bibliothèque.

Gomment répandre ces idées en France et amener une réttpvation littéraire? G'était chose bien difficile, alors que la censure épluchait tous |es livres, tous les journaux. Les Annales liiiéraires de Gœttingue ^'étaient vu refuser l'entrée de la France et des départements (du Nord de l'Allemagne malgré les démarches tentées par .Villers. Il avait bien obtenu du comte La Valette l'accès de ce journal dans le département des Bouches de TElbe, mais Johannet ' n'en continuait pas moins à appliquer l'arrêté - du baron de Pommereul, en vertu duquel quelques journaux seulement étaient autorisés à pai'aître à condition cpie leurs rédacteurs s'abstiendi'aient « de toute dissertation ou réflexion politique 3 ». Villers dut recourir à une autorité supérieure '' pour obtenir la révocation de cet ai'rêté, du moins en ce qtii concernait les Annales.

Il eût voulu l'obtenir aussi pour VAllgemeine Liileratar Zeitung que rédigeait à lena son ami Schûtz. La chose fut moins aisée; à Paris, les démarches traînèrent en longueur; on réclamait la traduction intégrale d'un certain nombre de numéros avant d'accorder l'autorisation; nous ne savons si elle fut enfin donnée.

On pourrait s'étonner que dans le cours de cette année, l'une des moins agitées de sa vie, Villers n'ait pas fait de publication importante ou .achevé l'un des deux ouvrages -^ qu'il promettait depuis longtemps, ^lais ses fonctions de secrétaire

1 Inspecteur d'imprimerie du déparlement.

2 Publié le 10 mars 1812.

3 Quatorze journaux étaient supprimés d'un trait de plume.

^ Par l'intermédiaire de son ami Montalivet, il obtint du baron de Pommereul, successeur 'de Portalis à la Direction générale de la librairie et de l'imprimerie que les Annales aient accès en France et dans les départements annexés.

^ Sur Kant et sur Luther.

de la Société royale des sciences absorbait une grande partie de ses loisirs; en outre, la préparation de ses cours exigeait un travail considérable; il ^était, de plus, fréquemment appelé à Cassel. Disons encore .que, depuis 1811 sa santé déclinait rapidement; dès janvier 1812, les migraines et les accès de fièvre dont il souffrait depuis longtemps, ne lui laissent plus aucun répit. ' Enfin son état ^empire encore lorsqu'il apprend les épreuves cruelles que traversait alors son frère Frédéric qu'il aimait tendrement. Emigré en Russie depuis plusieurs années, Frédéric était professeur à l'Université de Moscou et y avait acquis une belle fortune au moment de l'arrivée des Français. Comme il était resté dans la ville lors de l'entrée de ses compatriotes, force lui fut de les suivre dans leur difficile retraite à travers les steppeis. Il emmenait .avec lui sa femme et quatre enfants; trois moururent de froid, un seul supporta les affreuses privations de cette longue marche sur Smolensk. Villers voyait son frère dans l'obligation de recommencer, à quarante ans, « une nouvelle lutte contre la vie et la pauvreté » ; le profond chagrin qu'il en réprouvait acheva de l'abattre et de détruire sa santé. Il consacrait le peu de force qui lui restait à la préparation de son cours de civilisation française, mais il n'avance qu'avec lenteur. Il espérait aussi pouvoir mettre sur pied et publier, en 1814, un ouvrage historique sur le Développement de V esprit français; les événements politiques y mirent obstacle.

Après la retraite jde Russie qui n'avait pas réussi à troubler la quiétude des savants de Gœttingue, on apprenait que les négociations avec l'Autriche venaient d'échouer et que, à la

1 On lit tlans son calendrier : Janvier 1812. Forte migraine, fort tourmenté de ce mal; Dieu m'en sauve le mois prochain. — Février. Dieu ne m'a guère exaucé; j'espère mieux pour le mois de mars. — 20 avril. Migraine diabolique. — 29 evril, Forte migraine. — Le 8 mai, il aurait dû donner la première leçon de son cours de littérature française; une violente migraine l'oblige à le remettre au 10; le 12, nouvelle migraine; les 24 et 2.3 août, une fièvre intestinale se déclare; pendant les deux dernières semaines du mois, les maux de tête ne lui laissent aucun repos. Il en va de même en 1813. Les accès sont si violents qu'il a recours à l'opium. — Le 5 juin 1813, Constant écrivait à Hochet: « .... Il y a une malédiction sur les gens que la nature avait destinés à ce qui n'est plus possible. IliS dépérissent, les uns moralement, les autres physiquement et moralement; c'est le cas de Villers. . . » — C'est en 1808, semble-t-il, que commencent ces migraines fréquentes. Au début de septembre, après avoir terminé son ouvrage sur les Universités, il souffrait à tel point qu'il alla se reposer quelques semaines à la campagne. Pendant des semaines entières il ne peut ni lire un journal, ni mettre sa correspondance à jour; il est obligé dinterronipre tout travail. Dès lors, la moindre émotion ramène les douleurs. II était à peine de retour à Lubcck qu'il apprend la mort de son père; la grande douleur qu'il en ressent ramène les accès de fièvre. Il avait déjà été fort ébranlé, en avril 1812, par la nouvelle de la mort de sa mère.

suite de la dissolution du congrès de Prague, Metternich faisait déclarer la guerre le 10 août à minuit. Cette fois, ce n'est plus Moscou, mais Dresde, puis Leipzig qui voient le choc des armées. Tout le pays ,se soulève après les fatales journées de Leipzig. Le 26 septembre, |Villers part pour Cassel; le 28, les Russes attaquent la ville ,que le roi pt Reinhard quittent aussitôt; enfin, le 30, les Russes s'emparent de la capitale du royaume de Westphalie. Villers est iJe retour à Gœttingue où l'on organise la garde nationale; il ?'y enrôle et le voilà en pleine mêlée politique, comme à Lubeck en 1806.

Le prince royal de Suède qui avait pris part fi cette coalition contre Napoléon, s'approchait de Gœttingue. A la fin d'octobre, on dépêcha .Villers et un autre professeur pour lui porter, à Heihgenstadt, les vœux et salutations de l'Université. Villers profite de cette rencontre avec Bernadotte pour obtenir, que Gœttingue soit exemptée d'impôts de guerre et que l'université soil placée soUs la protection du prince. Celui-ci vient à Gœttingue le 2 novembre et rend visite à Mme ^e Rodde. ^

Les témoignages d'estime dont Villers avait été l'objet de la part du roi Jérôme avaient déjà froissé bien des susceptibilités et fait naître l'envie ^au sein du petit cénacle des professeurs de Gœttingue. On peut supposer que les faveurs accordées à Mme de Rodde et à yillers par Bernadotte ne durent pas éteindre ces mauvais sentiments. Plusieurs des collègues de Villers, oublieux des nombreux services ^qu'il avait rendus à l'université, intriguèrent auprès du nouveau gouvernement pour ébranler son crédit -. N'oublions pas ,que quelques-uns d'entre eux, lors de sa venue à Gœttingue, l'avaient déjà reçu avec froideur, ne comprenant pas que l'ont eût choisi comme professeur un homme qui n'avait pas fait d'études scientifiques approfondies. Le nouveau pouvoir s'occupa immédiatement de tout réorganiser. Ce que l'on entendait par là, B. Constant nous l'apprend, c'était « l'éloignement de toutes les formes et de tous les individus » qui avaient tenu, de près ou de loin, à l'éphémère royaume de Westphalit. Villers s'informait du sort futur des universités. Constant, alors à Hano\Te, lui répondait à la fin de novembre ([ue tout resterai^, provisoirement dans le statu quo et que l'on évitait de se prononcer sur l'université de Gœttingue avant larrivée du

' Le lendemain, après un entretien avec Bernadotte, Villei-s inscrit dans son calendrier: « Jour remarquable par une conversation avec le prince qui partait. » Le 7 décembre, il reçoit l'Ordre de l'Etoile-Polaire.

- Ce qui excitait le plus leur jalousie, c'était, comme le disait l'un d'eux, de voir un homme, qui keine einzige Fachwissenschaft zunftmàssig erlerni halle, obtenir de tels honneurs.

comte de Munster qui apporterait « toutes les instructions j'clatives à ce qui est à (Confirmer, à réorganiser ou à <léfaire ' ». A la fin de décembre, à la suite K^l'un enti'etien avec M. dWrnswaldt -^Constant mandait à son ami: lo que l'intention probable du gouvernement serait de ne rien changer au personnel de l'université; 2° en ce qui concernait Villers, « qu'il était, d'un côté, juste, de l'autre, désirable » de le conserver « comme un des ornements de l'université ». Les ministres, entre autres Decken, étaient fort bien disposés en sa faveur; on se souvenait, non seulement des ouvrages qu'il avait publiés, mais encore de V Appel qu'il avait lancé aux officiers français lors de la première occupation du Hanovre et l'on n'oubliait pas les services qu'il avait rendus à cette partie du territoire allemand.'^

Le duc de Cambridge et le comte de Munster, celui qui renfermait « dans sa poih'ine la destinée de tout le monde* », arrivèrent enfin à Hanovre ^ Le comte s'étant adressé à M. dArnswaldt '' pour obtenir des renseignements sur les professeurs placés à Gœttingue depuis l'invasion, celui-ci parla de Villers dans les meilleurs termes, disant que c'était un homieur pour l'université de le posséder, qu'il était devenu une gloire nationale en Allemagne, que si l'on ne le traitait pas très bien, il y aurait un concert de blâme dans toute l'Europe ". Du reste, M. de Munster savait à quoi s'en tenir sur les mérites de Villers et s'en était même entretenu librement avec Constant. Ce dernier emportait, d'autre part, d'un enti'etien qu'il avait eu avec le duc

' Villers aurait désiré obtenii* une augmentation de revenus pour l'université de Gœttingue; il comptait pour cela sur les relations et Finfluence de Constant. Celui-ci répondait que les professeurs pouvaient être assurés de leur confii-m.ation, mais ne devaient pas espérer davantage, le nouveau gouvernement ayant « de très grands projets d'économie ».

- Le fils d'un ministre.

■* C'est à ce moment qu'avaient paru dans le Moniteur westphalien les articles signés Ch. V., que Villers avait désavoués, comme nous lavons vu. Le baror. de Bremer lui écrivait, le 18 novembre: «... J'apprécie votre mérite éclatant et. . . je sens la valeur de tout ce que vous avez fait pour la nation allemande et particulièrement pour l'université de Gœttingue qui m'inspire le plus vif intérêt. Je n'hésiterais pas à communiquer d'abord mes observations au prince régent si je n'étais persuadé que votre réputation n'est aussi bien établie à Londres qu'ici. . . »

' Paroles de Constant, 21 décembre 1813.

■ Entre le 15 et le 20 décembre 1813

'■' Celui-ci, qui ne connaissait pas personnellement Villers. était l'un de ses plus chauds admirateurs.

' B. Constant, 19 janvier 1814.

de Cambridge au sujet de Viliers, Ja ferme convicliou que, bien que le duc n'eût pas d'influence directe sur les affaires universitaires, il n'hésiterait pas, en cas de besoin, à exprimer son opinion qui serait d'un grand poids.

Pour que l'on ne pût se Jtromper sur ses sentiments^ Villers rédige, sur le sj^stème continental, un article dans lequel il laisse percer la joie qu'il éprouve à voir ses prédictions enfin réalisées et l'Allemagne délivrée. Il l'envoie à B. Constant en le priant d'en faire pai't aux personnages influents, puis de le faire publier. L'article venait à point; on commençait à s'étomier du silence que gardait Villers sur les derniers événements. La haine contre tout ce qui était français est si générale et si aveugle qu'on en arrive même à susj)ecter lies intentions de celui qui, depuis dix-huit ans. a constamment affirmé son admiration pour l'Allemagne et qui a plus fait pour la défense des droits de cette nation que beaucoup d'x\llemands eux-mêmes.

Confiant * dans les assurances que lui domiait Constant, il ne doutait pas de sa confirmation en qualité de professeur; son ami le pi^ssait cependant de venir à Hanovre- et de s'y faire présenter au duc, mais, occupé k divers travaux littéraires et, de plus, très fatigué, Villers ne crut pas nécessaire de répondre à cet appel Pendant ce temps, ses ennemis intriguaient à lenvi pour le ruiner dans l'esprit des gouvernants. Le secrétaire de la chancellerie, Rehberg, se fit leur porte-parole à la cour; il neut que trop de succès. Le 17 mars 1814, la Kasseische Allgemeinc Zeitung^' publiait un article des plus élogieux pour Villers* ;

1 « J'étais dans cette confiance et rempli dune sécurité profonde, partageant la joie qu'inspirait à tous la délivrance de l'Allemagne, sans avoir nul soupçon de ce qui se tramait contre moi dans l'ombre », écrivait-il le 2 avril. Il s'était même <i dressé directement au ministre, M. de Bremer, le priant de l'informer des intentions du gouvernement relativement à l'université et à ce qui le concernait parsonnellement et lui demandant 1 autorisation de porter l'Ordre de l'Etoile-Polaire. Si Bremer ne répondit pas à la première question, c'est que, comme l'écrit Constaut, rien n'était encore décidé.

2 II conseillait à Villers de passer à Hanovre la première temaine de février; c'est à ce moment que l'on attendait le prince royal de Suède. « Vou.s verriez clair dans vos affaires ici. »

'' Ou louait son zèle éclairé pour tout ce qui est beau, noble et bon, sa connaissance approfondie de la science et de la culture allemandes, on rappelait les nombreux services qu'il avait rendus, soit lors de l'attaque de Lubeck. soit en faveur de l'université de Gœttingue, les souffrances qu'il avait endurées par amour pour les .\llemands, enfin, on le désignait comme l'un des professeurs les plus dignes de respect.

quatre jours plus tard, celui-ci recevait de Decken la nouvelle officielle de sa destitution '. En considération des services qu'il avait rendus à la littérature allemande, on lui accordait nnc pension de 3000 francs, mais on lui conseillait, de la part de S. A. le prince régent, de quitter le territoire dès que les circonstances le permettraient et de retourner en France ; c'est là, assurait-on, qu'il pouvait rendre le plus de services aux universités allemandes.

Se refusant à voir, dans l'ordre qui lui avait été transmis,, un arrêté définitif'^, Villers adresse au prince une requête afin d'obtenir sa nomination. Vain espoir; le 26 mars, Decken l'informe que sa requête a été écartée. Le 1er avril, on recevait à Gœttingue les arrêtés confirmant dans leurs fondions les professeurs nommés par le roi Jérôme; il n'était pas fait mention de Villers ^. Le lendemain, il achevait pour la troisième fois r>on cours de Diplomatie.

Pour mesurer toute l'étendue du mal dont cette injustice fut la cause, il faut se souvenir de l'état très précaire où se trouvait Villers soit au physique soit au moral. Non seulement il était malade et affaibli, mais sa situation sociale embarrassée était la source de nouveaux ennuis. Constant même la jugeait pénible et écrivait à Hochet: « son intérieur est triste * ». « H s'ennuie mortellement sans se l'avouer. Sa vie est enchevêtrée par un devoir né du sentiment et plus fort que sa £Ource. Sa santé est mauvaise. Ses occupations lui déplaisent, et l'empêchent de se vouer à celles qui lui plairaient davantage. Enfin c'est encore Une existence à peu près finie pour la même cause que tant d'autres....'^ » Quelques mois après il confirmait ce

jugement et ajoutait : « Depuis quelque temps, il (Villers)

n'est plus reconnaissable. Souffrant, distrait, détaché de tout, sans intérêt pour ce qu'on lui dit, il a l'air de ne plus tenir à ce monde que par l'ennui qu'il en éprouve. Le malheur de son frère, qui, au reste, est retrouvé, lui a porté im coup, dont les suites ne se font remarquer qu'actuellement. Je crois que l'ar-

' La lettre était adressée: An den vormaligen Kôniglicli franzôsischen Capitain von Villers.

'^ Arrêté qui était le résultat d'une longue suite d'intrigues et de basses calomnies.

' La liste des professeurs, parmi lesquels on cherchait en vain le nom de Villers, apprit au public la décision du ministère.

i 29 janvier 1813.

• 12 mars 1812.

rivée de M Rodde. qui est venu se mettre eu tiers, contribue aiis^^i aux désagréments de sa vie. Mais, quoi qu'il en soit, je suis tout triste de voir cette métamorphose ou plutôt ce dépérissement, et je m'en inquiète, autant que je m'en afflige. > •

Sur cet organisme affaibli, sur cet homme dont le ressort moral était comme brisé, un coup aussi inattendu eut une réperctission profonde. ViUers fut terrassé. Le sentiment de cette injustice cruelle et imméritée donne à la plainte- quil tait parvenir au ministère une éloquence émouvante. « Une simple adresse de lettre et l'omission dans une liste, c'est en cettcj forme que me fut annoncé 1© traitement le plus inattendu et le plus douloureux que j'aie éprouvé de ma vie, sans daigner m en donner aucun motif, sans en adoucir le coup. » Par ses travaux littéraires, par le dévouement constant dont il avait fait preuve envers la nation allemande, par les persécutions qu il avait souffertes il croyait avoir acquis le droit de ne plus être traite comme un étranger. N'a-t-il pas, du reste, accepté le droit de cité de l'une des villes les plus influentes de l'Allemagne .' 11 a quitté Lubeck pour fuir les persécutions de Davoust; Gœttingue l'attirait pai'ce qu'il y avait déjà passé six des vingt années quMl a vécu en Allemagne, parce qu'il y comptait beaucoup d'amis qu'il y trouvait des ressources littéraires qu'il n'eut pas trouvées ailleurs, enfin, parce qu'il y était rattaché par des liens étroits puisqu'il était membre de la Société royale des Sciences. Lui reproche-t-on ses relations avec le précédent gouvernement^ L'on doit savoir qu'il a refusé les situations brillantes et lucratives qui lui étaient offertes à Cassel et n'a usé de ces puissantes relations que pour la sauvegarde des intérêts de l'université et de ceux qui travaillaient au progrès de la science, de H philosophie et aussi, du patriotisme allemand. D autres ont sollicité ces places et sont aujourd'hui plus blancs que la neige. Est-ce parce que le hasard l'a fait naître sous la domination française qu'il subit pareil traitement?

' .5 juin 1813.

■^ « Très humble représentation de Ch. de Villers, chevalier de l'Ordre royal suédois de l'Etoile-Polaire, Citoyen jouissant du grand droit de cite de h vUIe libre hanséatique de Brème, docteur en phUosoph.e a lumversUe de Gœttinguc (1805), membre de la Société royale des Sciences de la même ville Correspondan de l'Institut d3 France et de celui de Hollande, des Académies de Prusse et de Bavière, de la Société impénale de Moscou ctc anden capitaine du Corps royal. d'arUllerie de France professeur à l'Université de Gœttingue depuis le 5 janvier 1811 jusqu au 1er avnl 1814, né en Lorraine allemande le 4 novembre 176o. »

« Je suis né quelques mois avant la fin de notre dernier duc Stanislas après lequel nous fûmes définitivement réunis. Mais je suis naturalisé Allemand par le droit, étant bourgeois de Bremen, tandis que par le fait aussi, mon cœur est tout allemand; et il paraît qu'un Français qui devient Allemand dans son cœur est, à tout prendre, préférable à un Allemand qui devient Français, »

Le trait qui le frappe le plus profondément, c'est la mise en demeure de quitter Gœttingue à bref délai. De tous les professeurs nommés sous l'ancien régime — et ils sont nombreux — il est le seul contre lequel on ait pris une telle mesure:

« Le consilium abeundi... m'a pénétré d'une douleur déchirante et a tiré de mes yeux quelques larmes très amères. Moi, chassé de Gœttingue, de celte métropole des lettres d'où nul de leurs amis n'est exclu! de ce Gœttingue que j'avais choisi pour mon dernier asile, que mes écrits, ma voix, mes démarches avaient si souvent défendu contre les ennemis de la culture intellectuelle des Allemands! auquel, depuis quinze ans, j'ai cherché constamment à donner en France cette renommée conservatrice qui peutêtre ne lui a pas été inutile au milieu de la génération si rude et si incultivée des Français actuels! Je croyais pouvoir vivre tranquille après avoir été cliassé de Lubeck, mon premier asile, par le maréchal Davoust; je ne m'attendais pas, certes, à être aussi quelque jour chassé de Gœttingue an nom d'un gouvernement que je respecte. ».

On le renvoie en France; qu'ira-t-il y faire? Ses parents sont morts, la plupart de ses relations interrompues; la culture allemande dont il est imprégné le «rend encore plus étranger que vingt-deux ans d'absence». Et s'il ne va pas en France, peut-il allei ailleurs? Partout il sera suspect, cai', si on lui laisse le pain, ne lui ôte-t-on pas riionneur? « Et, pour un honnête homme, qu'est-ce que la subsistance physique, mise en balance avec r honneur? »

Nous avons dit qu'il avait terminé son cours de diplomatique lie 2 avril le 6, dans une réunion intime, les étudiants lui exprimaient leur attachement de la façon la plus chaleureuse. Réconforté par ces témoignages d'affection, il partait le lendemain *

1 Le 10 avril, Villcrs écrit directement au prince pour solliciter sa réintégration; «... J'ose réclamer de V. A. R. l'honneur de la servir encore désormais comme professeur ordinaire à son université de Gœttingue. L. Ex. les dignes ministres de Kes pays voudront bien donner leur aveu à cette prière. Je la fais avec la plus sincère ardeur, avec le vœu le plus respectueux, comme renfermant l'objet de toute mon ambition et de tous mes vœux. »

pour Hanovre et essayait dobtenir une audience du princerégent. L'enti-eviie eut lieu le 12 avril ', mais le résultat en fut mil -. La réponse à la supplique et aux démarches parvint à Villers le 28 mai par l'intermédiaire du ministre Brenier^*; elle était navrante; sans lui donner la raison des mesures prises contre kii .on 1 informait que destitution et exil étaient maintenus. Mais Yillers veut aller au fond des choses et demande à S. Ex. le baron de Bremer de ne pas lui celer ce que le gouverncmont pouvait avoir de désagréable à lui communiquer: « Je n'épargnerai rien, ni ma fortune, ni ma vie, pour pénétrer ce mystère; car le bannissement étant une peine infamante, comme le sait y. Ex.. et me vovajtit de tous les hommes de letti'&s du monde entier le seul banni de Gœttingue, V. Ex. ne pourra trouver mauvais que je persiste dans la demande respectueuse et instante d'en connaître les motifs afin d'être à même d'en démonti-er la fausseté. Ce qui me paraît Le plus clair jusqu'à présent, c'est que le cabinet ministériel n'a pas jugé à propos de donner à S. A. R. le Pr.-R. des renseignements à mon égard, tels que j'avais le droit de les attendre.

H fallait que les ennemis de Yillers se sentissent bien puissants pour se refuser à céder même à l'opinion publique. En ce moment, les jommaux s'emparaient de l'affaire et parlaient sans détour de l'ignominie qu'il y avait à traiter de la sorte un homme qui avait rendu h l'Allemagne des services distingués et inoubliables. ''

' Parti de Hanovre, le 14, Villers est de retour à Gœttingue le 15 avril, en proie à de violents maux de tête.

■' Il n'est pas possible de rendre responsable des mesures qui frappèrent Yillers la haine du prince-régent pour tout ce qui était français; li semble que les rapports pereonnels du prince avec Villers furent empreints d'une certaine cordialité. Ainsi, le 14 mai, il chargeait son aide-de-camp de remercier Villers de l'envoi d'une recension et de lui exprimer ses re«rels d'être empêché par son départ pour l'Angleterre d'aller i\ Gœttuigue.

'• « La confiance que vous avez témoignée, écrit Bremer, . . . me fait croire que vous préférerez de recevoir une nouvelle désagréable de ma main ; voilà pourquoi je me suis chargé de vous dire que S. A. R. le P.-R., non seulement n'a jxis jugé à propos de vous accorder la nomination que vous désirez ce qui vous r,era notifié officiellement, mais persiste dans sa détermination que le manque de bienveillance qu'Elle vous a gratifie vous engage à changer de séjour. . . »

'■ Dcr Europeische Aiifseher publiait le 5 mai un article intitulé ,.Der Professor Villei-s in Gotlingen"; nous citons entre autres choses: „ ... diesen trcfflichen Mann, da sich um Teulschland in den Augenblicken gros.ser Gefahr so sehr verdient gemacht und des Teutschlands hohe wissenschaltiiche Bildung weit und breit vcrkundet hat, bat soeben, auf der Universiliit GôdiiK/cn, \vo er seit einigen .lahren als Professor der Philosophie anoestellt war, seine Entlassung erhaltcn, weil er ein l^ranzose ist, und

Villers ne veut pas rester sous le coup des mesures prises contre lui, il croit son honneur engagé à en obtenir le retrait. Ce n'est pas que le séjour de Gœttingue lui soit maintenant bien agréable; depuis plusieurs mois, cette ville a perdu pour lui toiU attrait '. Sil y reste, c'est, au dire de B. Constant, beaucoup pour Mme de Rodde -. Il est mécontent < du climat, du genre de vie, de son logement, de sa nourriture, de la conveTsation, du présent, de l'avenir », même, de sa «carrière».

.seine Stelle von dem ehenialigen Kônige von Westphalien eihaltcn hat. Ware er ein egwôhnlicher Franzose, so môchte sich eln solcher Vorfaliren entschiildigen lassen, allein Villers Lst ein denkender Kopf, ein kentnissreicher Gelehrler und ein uni die teutschen hochvcrdienter Mann. Dies hâtte Beachtung verdient der Unwille gegen die Franzosen darf uns nie zu Up.gerechtigkeiten veiieilen. Villers liât aufgehort ein Franzose zu sein iind ist ein Teutscher worden, nicht bloss durch seineri langen Aufenlhalt, scndern, mehr noch durch seine Denkart iind dureh seine grosscren Einsichlen in den teutschenschaftlichen Fachern. Ein solcher Mann verdiente eine andere Behandlung wegen der hohen Achtung, welche ihm aile gebildeten Mânner zollen. . . » L'auteur de larticle estime que la pension accordée à Villers n'est pas une réparation suffisante, et il espère que le Princerégent répondra favorablement aux nouvelles ro(iuètes à lui adressées. Nous savons quelle réponse y fut faite.

1 B. Constant, son confident pendant les années 1811-1813, écrivait à P. de Barante, leur ami commun: « Villers est en tout dans une situation pénible. D'abord, il s'ennuie prodigieusement. Il s'est cru beaucoup plus Allemand qu'il ne l'est; et, comme il le dit lui-même, il était fait pour expliquer r.Allemagne aux Français, et il se trouve que c'est à présent aux Allemands qu'il explique la France. » (20 mars 1812; voir Revue des Deux- Mondes, 1er août 1907, p. 553.)

2 « . . . Son sentiment, auquel il fait tant de sacrifices et qui lui impose encore une conduite très belle, mais qui n'est plus, je crois, un plaisir de niou\ement, enlace sa vie sans la remplir. » (Même lettre.) — Il disait à Hochet avec quelle maîtrise Mme de Rodde, vers la fin de 1812, savait se diriger entre son mari qui cherchait à reprendre la vie commune, et son sigisbée Villers : « Mme de Rodde s'en tire parfaitement, domine l'un, repousse l'autre et va son chemin avec brusquerie, insouciance et satisfaction.» (2 décembre 1812, lettre de B. Constant à Hochet.) — A en croire Stapfer,

Villers n'aurait accepté qu'à contre-cœur la place de professeur à Gôtfingue, et cela, pour être mieux à portée de venir en aide à son amie, Mme de Rodde, dont le mari venait d'être complètement ruiné. (Lettre à Usteri, 28 mars 1811). Ceci nous semble pour le moins exagéré. Cependant, tous les amis de Villers se rendaient compte de la sujétion étroite oij le tenait Mme de Rodde. Ainsi, en 1807, Reinhard, qui aurait désiré rencontrer Villers

lors de son voyage de Dresde au Rhin, écrivait à Goethe le 25 juillet: von

Villers habc ich noch keine Antwort. . . Ob es mir moglich sein wird mit Villers zusammenzutreffen, daran zweifle ich; da wir beschlossen haben, unsern Weg nach Coblenz zu nehmen, so wird der Punkt \vo wir uns Gôttingen am meisten nahern etwa Erfurt und um ineiner Einladung zu gefallen dreizehn Meilen zu niachen, dazu steht er unter zu strcnger Zucht, wie wohi ich meinem Brief einen ganzen Paragraph zugesetzt habe, um Madame Rodde zu gewinnen. . . "' Et, deux ans après, alors que Reinhard et Goethe auraient voulu se rencontrer avec Villers, le rendez-vous manqua

Comme toutes les requêtes qu'il avait personnellement adressées au ministère ne changeaient rien à sa situation, il a recours à l'appui de B. Constant, de Mme de Staël, du bai'on de Stein. Constant. « surpris, consterné et indigné » de la disgrâce de sor ami promit d'écrire à M. d'Arnswaldt ', pour avoir « T explication de cette inconcevable iniquité »; il verra aussi le Prince Ro3'al de Suède, le comte de Munster sur lequel il compte davantage; mais il fait surtout fond sur la réputation et la considération dont Villers jouit en Allemagne. Constant - cherche à montrei" sous son vrai jour à son ami le coup qui l'atteint:

« Il y a un mot bien absurde dans votre lettre, cher Villers. Ils me laissent du pain, dites-vous, et ils m'ôtent Ihonneur. Qui diable peut vous ôter l'honneur? Et je ne dis pas seulement l'honneur, mais la gloire! Songez donc que vous avez en Allemagne une réputation colossale et que ce n'est pas à vous, mais à eux qu'ils feraient tort. »

Stapfer joint ses efforts à ceux de Constant et de Mme de Staël 3 pour obtenir du comte de Munster que Tinjuste arrêt soit rapporté. Quant à M. d'Arnswaldt, il affirme à Villers que les changements faits au corps des professeurs de Gœttingue 1 ont été sans sa participation et qu'il n'a eu aucune connaissance des motifs qui ont dicté la conduite de S. A. R. le prince-régent. Ceci nous montre une fois de plus avec quelle habileté et dans quel secret les ennemis de Villers avaient préparé sa disgrâce.

Le 4 juillet 1814.^ le comte de Munster n'avait encore pu parler de l'affaire aux souverains, bien qu'il les eût vus plusieurs

pour les mêmes raisons, comme nous l'apprend ce passage de la lettre de Reinhard à Goethe (19 avril 1809): «... Villers kommt nicht, denn er kann nicht kommen; Reinaldo bleibt in den Armen seiner Armida und wir sind nicht grausam genug ihm den magischen Spiegel vorzuhalten." L'intimité de ses relations avec lintelligente Mme de Rodde ne nuisait pas à ses travaux, et Reinhard dit: „Ist er doch selbst, in diesen Banden immer iioch der Heidenapostel. Er hat uns seine neueste Schrift zugesandt, eine sehr fleissigc und intéressante Uebersicht dessen, was in den letzlen drei Jahreii Deutschland in den Fâchern, die zum Gebiete der dritten Classe des Instituts gehôren, geleistet hat. ..."

1 M. d'Arnswaldt, adjoint à la curatelle de l'université.

2 21 avril.

^ Le 30 avril, Mme de Staël, informée de l'événement, écrit: « Je suis très occupée de vous, mon cher Villers. . . » Elle se prépare à dire à M. de Munster ce qu'elle pense de toute l'affaire. Son opinion est que Villers ne sera pas réintégré dans sa place de professeur, « ... mais il n'est pas supportable qu'on vous éloigne de Gœttingue et je parlerai de cela avec qui vous voiidiv;: et de toute ma force. »

fois à Londres. Il rendait pleine justice au mérite de Villers et affirmait à B. Constant que le chancelier Rehberg n'était pas l'auteur de la mesure qui atteignait son ami. '

Villers, de son côté, s'ingéniait à trouver les motifs de la sentence d'exil qui le frappait et avait adressé le 20 mai un nouveau mémoire au ministre; il croyait les deviner dans la publication de l'article Traumgesicht eines der Sôhne Gallicns, qu'il avait désavoué en son temps -. Le 31, le conseiller privé Decken lui répondait qu'il n'avait pas été question de l'article, mais il continuait à taire les vrais i motifs qui avaient dicté la décision. Ce silence obstiné, ce mauvais vouloir manifeste accablaient Villers: il se sentait innocent et on lui refusait les moyens de confondre ses calomniateurs.

L'indignation était générale, et B. Constant résume assez bien l'opinion publique dans cette phrase: « Quelque accoutumé qu'on soit aux injustices, celle-ci était trop révoltante et trop inattendue ». Il continue ses démarches pour que réparation soit faite à sion- ami. Il a vu le bai'on de Stein à Paris et l'a intéressé au sort de Villers ^. Le baron soumet la question au roi de Prusse, à l'empereur de Russie, leur présentant cette affaire sous un jour tel que la laisser en l'état serait couvrir de honte le peuple allemand ^; il insiste aussi auprès du comte de Munster.

' Le 24 avril, M. de Munster écrivait déjà à B. Constant: « Ce que vous me dites de M. de Villers me fait de la peine; j'ai l'avantage de le connaître et j'estime beaucoup ses écrits par lesquels il a fait connaître la littérature allemande aux Français. . . . J'ai cru faire un bon choix en proposant au roi de charger M. d'Arnswaldt de la direction de l'université. M. d'A. pensait très favorablement au sujet de M. de V. lorsque je lui en parlai à Hanovre. Je n'ignore pas qu'il existait alors des doutes sur la question s'il devait être reçu au nombre des professeurs et que ce n'était pas seulement M. Rehberg qui avait ces doutes, comme vous paraissez le croire. Depuis, j'ai quitté l'Allemagne, je n'ai aucun rapport sur cet objet, peut-être le trouverai-je à Londres. »

-' Nous avons dit que l'article, publié dans le Moniteur westphalien, le 22 décembre 1812, était de Charles Viennet, secrétaire privé de M. de Bercagny.

' Le 6 mai, Stein conseillait à Constant de s'adresser au comte de Munster — ce qu'il avait déjà fait. — « C'est lui qui pourra être utile à l'estimable M. de V. et qui le sera certainement à ce digne homme. Je ne manquerai point d'appuyer ses intérêts de tous les moyens qui sont à ma disposition. »

'' Dablow écrivait de Halle à Villers, le 21 septembre 1814: ., ... Sie haben die Veriinderung Ihrer Lage vorzugsweise Stein zu verdanken, der nicht nur den Grafen Miinsler derbe zu Leibe gegangen ist, sondern auch drein dem Konigc von Prcussen und dem russischen Kaiser die Sache als eine solche vorgeslellt hat, wodurch die deutsche Nation beschimpft werde..."

Sollicité par le baron de Stein, Mme de Staël, Constant et Stapfer,ie comte de Munster à qui Villers avait envoyé des pièce-sjustificatives, promettait de tout faire « pour réparer l'infamie ». Mais, au milieu des événements politiques qui bouleversent l'Europe,' comment retenir l'attention des chefs sUr l'aventure d'un proscrit? Comme les persécutions continuaient encore au mois de jtiin *, Constant avait l'intention de faire publier sur toute l'affaire un article qui aurait paru dans le Morning Chronicle. Il regrettait que Villers ne fût pas venu à Paris: « Nous aurions remué ciel et terre pour vous faire rendre justice! »

Enfin, le comte de Munster obtint gain de cause, et, sur son ordre, le ministre Decken informait Villers que sa pension était élevée de trois à quatre mille francs, qu'en outre, la permission lui était accordée de résider où bon lui semblerait. C'était une compensation honorable dont il pouvait se contenter 2. Cetteréparation fut bien accueillie dans toute l'Allemagne.^

Mettant à profit ses loisirs forcés, Villers prépare une Introduction au livre de V Allemagne dont Mme de Staël voulait faire paraître une édition chez Brockhaus. Bien qu'il ne s'occupât plus des affaires de l'université, ses ennemis étaient encore assez puissants pour troubler sa tranquillité. La Preussische Correspondcnz avait annoncé que grâce à l'intervention du comte de Munster, la situation de Villers avait été améliorée, qu'on lui avait laissé le choix enti-e sa chaire et une pension, et qu'il avait préféré cette dernière'* ; cette note avait paru aussi dans le Mercure du Rhin et dans la Kassehche Allgemeine Zeitung. Ce der-

1 Villers et Constant accusaient Rehberg d'en être l'auteur Le 22 juin. Constant écrivait: « Davoust a passé incognito à Paris et est allé se cactier dans sa terre. Qui aurait dit que vous trouveriez dans Rehberg un autre Davoust! »

•i « Vous savez que mes tribulations ont pris une lin? Que le Pr Réqenf a Idonné une chiquenaude en ma faveur à MM. les muustres de' Hanovre, ce qui les a un peu surpris et émus à cause de la nouveauté! moi j'en ai eu d'autant plus de plaisir que S. A. R. a accompagne le compliment qu'il m'a fait faire à cette occasion d'une pension de 1000 trancs. » (Lettre de Villers, 25 novembre 1814.)

3 M d'Arnswaldt lui écrit: « Maintenant que vous allez jouir de Votium cum diqnitatc, ie désire que votre santé vous permette de vous livrer a des travaux littéraires dont toute l'Allemagne vous saura gre Je voudrais surtout pouvoir vous engager à vous occuper du cours de littérature française dont nous avons un lour causé. Vous l'envisagerez sous un point de vue bien différent de celui des littérateurs français, qui rarement s élèvent au-dessus des idées reçues et, d'un autre côté vous ne Partagerez pas les nréiuaés des écrivains allemands qui, faute de la bien connaître, voudraient bien contester son mérite réel et dont les jugements par la nous paraissent souvent manquer de justice. »

1 Nous avons vu que les choses ne se sont passées de cette manière.

nier journal reçut, le 25 novembre, un court article rectificatif dû à la plume de l'un des plus violents ennemis de Villers ' ; pour obliger le rédacteur en chef à faire paraître cette rectification, l'auteur la donne comme ayant été iLnspirée par le ministère. Mais <:et article qui, ainsi que récrivait à Villers le rédacteur du journal, laissait « découvrir le bout de l'oreille », fut la dernière flèche lancée par le camp adverse. Si même nous en croyons Dablow, on n'était pas loin d'accorder à Villers une réparation complète et de lui rendre la chaire qu'il avait occupée avec tant de distinction. -

Les nombreuses marques de sympathie qu'il reçut de France et d'Allemagne, l'Ordre du Lys que lui décerna Louis XVIII, vinrent lui prouver qu'il n'avait rien perd,u de l'estime générale. Cependant, le coup avait été trop rude, et, une fois l'excitation de la lutte passée, Villers, à bout de forces, vit sa santé décliner rapidement. Des maux de tête violents et continus, une sciatique, le font horriblement souffrir pendant les mois de décembre et janvier. II a beaucoup vieilli; il est méconnaissable, au physique comme au moral; de gai, vif et confiant qu'il était, il devient amer, soupçonneux ^•. En vain, B. Constant et Mme de Staël l'appellent-

• Voici la partie importante de cette note: „H. v. Villers lebt seit luehreren Jahren in Gôttingen und ist von der Regierung des verschwundenen Kônigreichs Westphalen die sich der Herrschaft der Hannoverschen Landes bemachtigt hatte, als Professor angestellt worden. Der Prinz Régent von Grcss-Brittanien fand bei seinem Wiedereintritt in die Regierung seiner deutschen Lander nicht fur gut, ihm eine Lehrstelle zu verleihen, gab aber dem durch litterarischen Bemiihungen beruhmten Manne eine Pension von 3000 Fr (so viel als er von der usurpatorischen Regierung als Gehalt bezogen hatte) in der Voraussetz'ung, dass er in sein Vaterland zuriickkehren wiirde. Auf sein Gesudi in Gôttingen zu bleiben, ward' dieser zugcstanden, die Anstell'ung als Professor abgelehnt und die Pension noch um tausend Fr. erhôht. Aus einer Stelle auf die man kein Recht hat, wird man nicht verdrângt.... Da Aûsserungen iiber friihere Misgriffe und persônliche Verwendung eines MinLsters, sind den obigen Thatsachen so wenig angemessen und in der Fassung so unschicklich, dass H. v. Villers selbst wenn ihm der Artikel zu Gesicht gekommen wâre, unstreitig aus Dankbarkeit gegen die ihm durch Vermittlung des Hannoverschen Ministerii wiedererfahrenc ausserordentliche gnaden Bezeugung wûnschen miisste, den Schein ^u entfernen, als ob an der Bekanntmachung Antheil gehabt haben kônne." Cet article est probablement de Rehberg.

•■' Dablow écrit à Villers, le 21 septembre 1814: „ .... Im cngsten V^ertrauen gcsagt, ich weiss, dass man Sie nach Jahr und Tag auch als Professor \vicdererstellen wird, und nur die Regierung fiir den Moment schonen will. Mûndlich darûber ein mehreres."

■' Neiic Bremcr Zeitung, n" 64, Sonntag den 5ten Miirz 1815: ,, ... Neid und Bosheil sind die giftigen Schlangen, die an dem Gliicke und der Ehre edler Menschen nagen, und die haben auch versucht, das Leben dièses friih verklarlen Mannes zu vergiften. In wie fern jene Menschen ihren schandlichcn Triumph erreicht haben, wollen wir jetzl nicht erorten, wo nur <lcs uncrselzlichen Verlustes gedenken miissen."

ils à Paris; il remet à plus tard ce voyage qui, eu l'arrachant à ses idées noires, lui eût sans doute été une salutaire diversion.

En janvier 1815, il écrit encore la Préface de la Confession dCAugsburg. Il ne se déride qu'avec les étudiants qui entourent leur ancien professeur de marques de confiance et d'affection. Il consacre ses dernières forces à la publication d'un petit traité, Constitution des trois villes libres Imnséatiques, pour répondre au\ sollicitations de ses amis de Brème et de Hambourg, qui désiraient quune voix autorisée s'élevât en faveur des trois villes, au moment où allait s'ouvrir le congrès de Vienne '\ Il parait nécessaire, à cette heure où les destinées de l'Europe vont être remises en question, d'exposer la situation toute spéciale des Villes hanséatiques et de plaider le rétablissement des prérogatives dont elles jouissaient avant leur incorporation a T empire français. Villers publie donc les constitutions des trois villes, ainsi que des Mémoires sur leur commerce, mémoires qu'il avait préparés lors des conférences tenues à Hambourg, à la fin de 1809 alors « qu'il semblait permis d'espérer que le joug qui pesait sur elle était près de s'alléger >. Puis, aux citoyens tentes de vouloir chercher des améliorations à l'ancien état de choses, il conseille la patience et le calme: Les constitutions dans lesquelles on a vécu heureux et libre si longtemps auraient bien

1 B Constant lui écrit de Paris en avril 1814: « Ici je n'ai yu que des gens Qui vous appellent et vous désirent, et si vous vouliez 'avoir une Blace à Paris, vous en auriez cent pour une. » Et en juin: « J ai fait vos commissions à tous vos amis de Paris, qui tous vous saluent et voudraient vous voir parmi eux. » - M^e de Staël insiste aussi pour que ViUers revienne en France: « Pourquoi ne venez-vous pas à Paris? Vous avez beau dire c'est votre patrie.... Mais revenez en France; hélas! la France, il fallait encore que la tyrannie la livrât aux étrangers. » (30 avril.) — <-e n est pas en France, mais en Allemagne qu'il voudrait avoir ses amis près de lui. Le 12 iuin 1812, il ajoutait ces mots significatifs, à la hn d une lettre que Constant adressait à Hochet: «... Ces diables de 1000 francs a payer m'auraient paru durs. Je les mangerais bien plus gaiement sur les chemins pour aller vous embrasser. Je n'ai pas assez joui de vous quand je vous tenais il v a un an, mais j'étais mécontent et chagrin alors C est ici, tranquille,' au' milieu de nos livres, avec Benjamin, que je voudrais vous tenir là entiers, pour huit jours seulement. . . »

2 Villers résume les idées de cet opuscule dans une lettre datée du 25 novembre 1814: « ... Je n'y ai pas eu moins de trois buts Lun, de prouver par de nouveaux arguments tirés de la nature des choses et d une organisation nécessaire du commerce européen, de prouver, dis-je, aux puissants de la terre quil fallait à jamais respecter l'existence de nos villes; — J, d'éclairer à ce sujet les capitalistes de lEuropc en leur indiquant le chemm de Hambourg, etc. Enfin, dindiquer à nos braves hanséates eux-meines quel devait être leur cercle d'activité et la direction de leur entreprise. Je ne sais si on approuvera l'exécution. Ce dont je puis répondre, c'est que l intention est bonne de ma part. »

pu suffire à cette régénération commerciale » que Ton désire si ardemment.

« Mais c'est une maladie de notre siècle que cette croyance à de prétendues améliorations. On attend son salut des formes extérieures, tandis qu'il faut le placer plutôt dans un bon esprit public, dans l'amour de la patrie, dans le zèle pour les fonctions qui font prospérer la chose publique. »

Si l'on tient à faire des amendements, que l'on travaille tout d'abord à établir la tolératice religieuse, à admettre aux fonctions publiques les gens de toutes les confessions; alors la Hanse continuera, comme dans les siècles passés, à être pour l'Europe une source de prospérité et de richesse.

Son dernier écrit fut donc un témoignage après tant d'autres de son attachement aux villes hanséatiques dans l'une desquelles il avait vécu tant d'années.

Le 11 février 1815, il fut terrassé par une attaque au moment oij, dit-on, il lisait ces mots de son ami Jean de Muller: „Was bleibt den armen Sterblichen wenn « just to look about us, and to die»." Il vécut encore quatorze jours, sans connaissance. C'est pendant ce temps — ô ironie des choses humaines! — qu'il fut appelé en qualité de professeur à l'université de Heidelberg. On ne put avoir la satisfaction de lui apprendre cette bonne nouvelle, non plus que de lui donner à lire la lettre que son ami Ersch lui écrivait de Halle: « Nous Allemands, nous sommes depuis longtemps habitués à vous honorer comme notre compatriote, comme un savant qui nous appartient et qui, dans des temps critiques, s'est montré plus allemand que maint Allemand de naissance. . . »

Trop tard anssi, arrivait cette lettre de Guillaume Wolff * de laquelle nous extrayons ce qui suit:

« .... Vous même ne sauriez nier qu'il nous fallait votre exemple pour pouvoir retenir une idée juste des Français au milieu des imprécations outrées dictées par le fanatisme et la haine nationale et prononcées trop hautement pour avoir pu vous échapper. II est de l'intérêt de l'Allemagne que vous et tous les Français qui vous ressemblent ne commettent pas îa même faute que mes compatriotes ont commise en confondant les défauts et les crimes des gouvernements et de quelques individus avec l'esprit et l'intérieur (sic) de toute une nation. Heureusement, vous avez donné ti'op de preuves d'un jugement impartial pour qu'on puisse craindre que vous

' Wolff retournait en même temps les lettres de Conrad Henke, son oncle, que Villers lui avait prêtées pour l'aider j\ préparer une monographie. — La lettre de Wolff orriva après la mort de Villers.

ne vous repentissiez des isoins que vous avez eus d'exciter l'attention de la France sur ce que rAliemagne a de digne d'être connu. Puissé-je contribuer, en vous retraçant l'image de votre ami, à renouveler en vous l'idée de rapprocher les deux nations par des ouvrages tels que vous en avez publié et de surpasser en cela les meilleui-s auteurs de la France, qui n'ont que trop souvent blessé la justice à l'égard des Allemands....»

Le 26 février, survint une nouvelle attaque; Viller.s mourut le même jour, à dix heures et im quart du soir. II fut enterré le 2 mars. Ses anciens élèves, en grand tiombre, « avec leurs chefs et leurs maréchaux >, et plusieurs de ses collègues accompagnèrent sa dépouille mortelle. On avait mis sur le cercueil son chapeau d'officier orné de la cocarde blanche et son épée. Trois couronnes de laurier, de myrte et de chêne témoignaient de la douleur et des regrets de ses amis. Les journaux les plus importants consacrèrent à son éloge des articles dans lesquels ils rappelaient le courage parfois téméraire qu il avait mis à défendre la vérité et le bon droit, les services éminents que son esprit cosmopolite avait rendus à la littérature allemande. Tous s'accordaient à reconnaître qu'il était resté fidèle à sa devise : „Ohne Furcht und Vorwurf."

Ce fut son ami, le pasteur Lûcke, qui parla sur sa tombe, et l'Allemagne entière s'associa à cet adieu:

« La Gaule regrette en lui un fils magnanime qui, animé d'un vrai sentiment de la liberté et d'un saint amour de la patrie, par des exhortations pleines de force, appelait à une vie meilleure une race déchue, et s'efforçait de l'enthousiasmer pour tout ce qui est grand et sacré. L'Allemagne pleure en lui l'ami rare qui, si volontiers, se comptait parmi les nôtres. Epris d'équité, il avait su reconnaître ce qu'il y a d'élevé et de meilleur dans notre nation et se l'était assimilé si bien que, grâce à cette parenté d'esprit, il se faisait auprès des étrangers notre défenseur, parlant pour nous avec amour. Allemand de cœur et desprit, il proclamait au loin ce que peut le Germain quand il possède la force et la ferme volonté d'être Allemand. »

Villers mourut jeune; il ne put mener à chef tous les projets littéraires qu'il avait en tête. Le grand ouvrage sur l'Allemagne qu'il ambitionnait d'écrire aurait, nous en sommes convaincu, présenté des mœurs, delà philosophie et des lettres allemandes un tableau plus étudié, plus approfondi que celui de Mme de Staël. Il ne retrouvait dans rAliemagne qu'une partie de ce qu'iZ avait rêvé de dire. Mais il n'eût pu rivaliser avec son auteur ni

par le talent, ni par la générosité du sentiment patriotique. Il s'en est rendu compte, sans doute, piiis.qu'il déclarait dans son Introduction à ce livre: « .... Je me suis adressé, dans quatre de mes principaux écrits, à l'école: Mme de Staël, dans celui-ci, s'est adrcsisée ay monde, qu'il importait surtout de gagner et d'éclairer. Il existait depuis longtemps, en France, surtout dans le corps littéraire, un préjugé aussi faux qu'absurde contre la littérature allemande. Il fallait toute la puissance du talent de de Mme cle Staël pour espérer d'en triompher; il fallait toute l'illustration attachée à son nom pour se faire seulement écouter du public quelle avait en vue. » Villers avait bien auguré des heureuses modifications que ce livre entraînant produirait dans l'opinion publique, mais il avait aussi prévu une résistance et des luttes: « Quelques têtes pétrifiées ne le comprendront pas, mais tout ce qui a encore la souplesse et l'élasticité de la vie s'en sentira ému et convaincu. »

II fallut, en effet, plusieurs années pour que se révélât la force agissante de V Allemagne '. Elle avait cependant porté un coup mortel à la littérature pseudo-classique de l'Empire. Le livre survivait à son auteur; de jour en jour mieux compris, il hâtait léclosion du mouvement romantique.

Cependant, les œuvres de Villers tombaient dans l'oubli, poui^ n'en plus sortir, car toutes ses idées, tous ses jugements, ceux, du moins, qui pouvaient être acceptés en France et y provoquer des réflexions fécondes et des retours salutaires, se trouvaient exposés avec délicatesse, avec force, avec un charme persuasif dajis le livre de l'Allemagne.

La gloire de Mme de Staël n'a fait que grandir. Qui, de nos jours, se souvient de Villers? Cet oubli nous semble immérité; et pourtant, tous les efforts tentés pour l'en faire sortir seraient vains. Comme les précurseurs, Villers était destiné à disparaître.

Aucune occasion ne lui avait échappé de rétablir et d'élargir les relations intellectuelles entre les lettrés français et allemands, et cependant, malgré son ardeur de néophyte, malgré les vues prophétiques d'un esprit déjà cosmopolite, son échec fut presque complet. Nous en avons expliqué les raisons au cours de ce volume; elles tiennent à la fois aux circonstances et au caractère de Villers. Il ne sera pas inutile d'y revenir en jetant un coup d'œil d'ensemble sur son œuvre.

L'une des causes principales de l'insuccès de Villers fut sa « germanisation » aussi complète que rapide. A peine en Allemagne, il oublia presque entièrement, chose exceptionnelle, les

1 Voir Coppcl d Weiinar, p. 261-262.

mnniè-rcs françaises de pemser et de seiiUr; il les perdit si vite et si bien que, dès 1799, il les attaqua avec violence et obstination. Il nen voyait plus que les mauvais côtés. Cette transformation a été l'œuvre dun très petit nombre d'années; elle est déjà si apparente dans les Lettres westphalieniws que Mme de Staël, cependant si ouverte aux idées cosmopolites, lui écrivait après les avoir lues: « Il y a quelques mots sur lesquels nous aurions disputé à cause de mon goût français. >

Persuadé quMl doit à l'Allemagne son renou^vellement intellectuel et moral, il veut qtie ses expériences profitent à ses compatriotes; fort de sa conviction, il entend la leur imposer, et il pousse lattaque avec une rudes^se déplaisante et une maladresse étonnante pour un Français. Tous les avertissements que lui donnent ses amis, les ripostes parfois si dures que lui valent ses premières passes d'armes sont sans effet, il refuse avec obstination de changer de tactique. Il veut obliger ses concitoyens à faire leur meci culpa, à se déclarer le peuple le plus perverti de lEuropc. Certes, telle n'est pas leur opinion. Qui donc a tenu jusqu'alors le sceptre littéraire? qui exerce l'hégémonie politique, sinon les Français? Tous les peuples ne sinclinent-ils pas devant eux? Paris n" est-elle plus la brillante capitale dont les oracles sont universellement écoutés? Que vient prêcher ce provincial égaré hors du courant et germanisé par un trop long séjour sur les bords de l'Elbe et de la Trave? On croira sans peine que les Français aient été plus disposés à le railler qu'a l'entendre.

Villers s'étonne et sirrite de voir ses intentions si mal comprises; au lieu de mettre une sourdine à ses récriminations, il se laisse entraîner par la colère à des jugements partiaux et blessants. Ses œuvres tournent trop souvent au réquisitoire contre ses compatriotes; il ne voit d'eux que les défauts. ^'\indis que les Allemands se distinguent par les choses de l'esprit, les Français n'admirent que la force brutale, et Villers lance d un ton prophétique cette menace: < L'esprit germanique vaincra l'esprit français. »

Reconnaissons qu'il a péché par emportement plus que par aveuglement ^ Il oublie que rien n'est plus irritable que les r.usccptibililés nationales. Les Français, il est vrai, ne connaissaient que trop leurs qualités; ils ignoraient ou ne voulaient pas voir celles de leurs voisins de l'est. Etait-ce une raison pour imiter leur attitude et, se plaçant au point de vue opposé, fallait-il se

1 Slanfer, César Laharpe, Sismoudi, Degérando, Benj. Conslant, iMme de Slael. avec plus de mesuie sans doute, de tact et de nuances, pensaient-iIs pu l renient?

montrer aussi partial qu'eux? Lui, si brillant, si souple dans la conversation, devient, sitôt qu'il tient la plume, cassant, dur, hautain, pédant même; il se couvre ainsi de ridicule auprès de ses compati'iotes.

Du reste, les événements n'étaient guère favorables à la thèse qu'il soutenait. A aucun prix l'empereiu' ne tolérait que l'on vautât l'Allemagne; c'était la patrie de la pensée! et la pensée n'est-elle pas toujours prête à s'insurger contre la force? Napoléon exigeait l'obéissance la plus absolue. Peu porté à comprendre les beautés nuageuses des littératures et des philosophies du nord, il n'en voulait rien savoir et il entendait que les Français s'en rapportassent à ses goûts.

En effet, la littérature de l'époque impériale, celle du moins cpie le maître prenait plaisir à voir se développer, était cette poésie pseudo-classique, rejeton rachitique des deux derniers siècles. Quant à la philosophie, on se contentait encore de celle du XVIIJe siècle. Villers prêchait donc des gens sourds et en avait quelque peu conscience.

Son activité politique nuit d'ailleurs beaucoup à l'influence qu'il eût voulu exercer. Il ressort de tous ses écrits, de tous ses actes, qu'il blâme l'avidité des grands Etats à s'annexer les plus faibles, sans tenir compte des intérêts des peuples, de leurs besoins économiques et sociaux, des différences de races, de mœurs, de goûts, des traditions historiques, des affinités nationales ou des limites géographiques. Mais le moment était-il bien choisi pour s'attaquer ainsi à la folie des conquêtes? Le malheur est que Villers se montre d'autant plus intransigeant qu'il voit les événements tourner contre son pays d'élection. Ses maladresses répétées ne tardèrent pas à le signaler à l'attention du pouvoir et il fut bientôt regardé par Napoléon, et plus encore par ses courtisans, comme un ennemi de la France.

Enfin, l'on tenait trop aux faveurs que dispensait l'empereur pour ne pas se conformer à son goût littéraire; on lisait alors si peu! Le parti de l'opposition comptait, il est vrai, deux écrivains cpii, grâce à la magie de leur style, bravaient l'interdit et se faisaient lire quand même; mais Villers n'avait ni l'autorité ni la renommée de Chateaubriand ou de Mme de Staël. Son style est lâche, embarrassé de germanismes, et ce défaut va s'accentuant de plus en plus; il écrit mal parce qu'il écrit vite et que ce qu'il dit lui importe plus que la manière dont il le dit; rclDutés par le sujet, les lecteurs ne vseraient pas gagnés par l'art de l'écrivain. Or, ne se lance-t-il pas d'emblée dans l'exposé du système philosophique le plus profondément germanique par sa nature abstraite, celui de Kant, au lieu de se borner à tracer un

tableau général et vivement coloré de la vie et de la littérature allemandes?

Admettons que cette négligence dédaigneuse de tout ce qui pourrait plaire au public et l'émouvoir, soit inhérente à la manière même dont Yillers conçoit son rôle: il n'est pas littérateur et ne veut pas l'être; il serait plutôt moraliste, ou, comme il le dit volontiers, médecin des âmes; mais, dans sa hâte d'amener la guérison. il administre dès l'abord le remède le plus violent au lieu de chercher à gagner la confiance du malade, à apaiser ses craintes. Yillers ne sait ni composer avec les circonstances polilicpies, ni faire les concessions indispensables aux goûts littéraires et philosophiques de ses compatriotes, ni surtout dominer son caractère emporté et tout d'une pièce.

Cela posé, nous ne pouvons refuser de reconnaître qu'il a souvent vu juste; il n'était pas seul, parmi ses contemporains, à penser que la France avait besoin de s'infuser des idées nouvelles, d'entrer en contact avec les autres nations. Son expérience personnelle lui avait prouvé quels nombreux avantages on aurai!, à aller en Allemagne s'initier à une vie nouvelle. D'auti'es l'avaient vaguement pressenti avant lui, mais ils l'avaient dit d'une voix timide, tandis que lui le proclame bien haut et saisit chaque occasion d'en donner la preuve. Il est beau de sa part de ne s'être laissé rebuter ni par les échecs, ni par les dures épreuves qu'il eut à subir, de n'avoir cessé de croire au succès, sinon de ses ouvrages, du moins de ses idées. Cœur loyal, esprit convaincu, il mérite la sympathie.

Plus sincèrement que tous ses compatriotes, il croyait que les littératures et les nations vivent d'échanges et que, à s'isoler, elles risquent de périr. Si, à l'heure actuelle, « les infiltrations exotiques inondent notre littérature » — qui ne semble pas s'en mal trouver, — Villers est de ceux qui ont le plus ardemment souhaité la venue de ce mouvement si particulier au XIXe siècle. S'il a échoué, c'est auprès du grand public et des littérateurs officiels, tandis qu'il a pendant plus de vingt ans entretenu une vaste correspondance avec les penseurs les plus notables de France et d'Allemagne; ses défauts ne l'empêchèrent pas d'exercer une grande influence sur quelques esprits d'élite, Benj. Constant et Mme de Staël les tout premiers. En France, comme en Allemagne et en Angleterre, on s'accordait à reconnaître l'apostolat (pour employer l'expression de Reinhard) auquel il avait consacré sa vie. Une circonstance caractéristique à retenir, c'est qu'aucun des amis de Villers, môme en France, n'a jugé défavorablement son attitude; ceux qui suivirent une autre ligne de conduite ont, en toute occasion, rendu hommage à sa parfaite sincérité.

Avoir hâté et dirigé révolution intellectuelle de M'uldo Staël, pourrait suffire à la gloire de Villers; cependant, n'envisager que ce côté de son activité, c'est rabaisser trop son rôle d'initiateur.

Malgré les insuccès répétés que nous avons notés et expliqués, il n'en reste pas moins que Villers a été un excitateur d'esprit, un vulgarisateur éloquent que Ton a pu comparer aux Bayle et aux Le Clerc. '

« Je me suis adressé dans quatre de mes principaux écrits à l'école », disait-il non sans fierté, et, de fait, le livre sur Kant, VEssai sur Luther, le Coup cVœil sur les Unlucrsitcs, le Compterendu adressé à la Ille classe de l'Institut et, ajoutons, son Essai (VErotiquc comparée^ sont, chacun dans leur genre, pleins d'aperçus nouveaux. Certes, Rousseau, les journalistes et les ti'aducteurs de la seconde moitié du XVIIIe siècle avaient déjà guidé les esprits vers cette Europe germanique et septentrionale dont, cinquante ans plus tard, le prestige s'imposera au génie français; mais, dans ce monde encore inconnu, les sentiers étaient mal tracés et l'on errait à l'aventure. Tout semblait inaccoutimié, étrange, et souvent le parti-pris se mêlait aux jugements que l'on portait sur les œuvres et les idées nouvelles. C'est alors que Villers, avec une ardeur infatigable, fit succéder les brochures aux articles de journaux, et les livres aux brochures. Il éveilla, en les précisant, une foule d'idées dont on se doutait à peine avant lui. Il faisait preuve d'une telle abondance d'information, d'une dialectique parfois si vigoureuse et, toujours, d'une conviction si solide, qu'on ne pouvait ignorer ses écrits, et qu'il fallait bien, bon gré, mal gré, entrer en discussion avec lui. Sa polémique provoquait ses adversaires et parfois, momentanément du moins, arrachait les égoïstes et les indifférents à leur apathie intellectuelle.

De tous les émigrés, Chènedollé, Camille Jordan, Degérando y compris, il fut celui qui pénétra le mieux le génie intime des Allemands, et cela, de l'avis des Allemands eux-mêmes. Sa collaboration au Spectateur du Nord « résume toute l'activité intellectuelle des émigrés », prétend J. Texte; il serait plus juste de dire que, non seulement elle la résume, mais que, malgré les entraves de Baudus, elle l'élargit, la fait plus pénétrante, plus sympathique.

Villers était doué d'une vive intelligence et d'une faculté d'assimilation tout à fait remarquable; il eut le tort de s'y fier trop complètement; cette grande facilité 1" égara, dispersa son

^ J. Texte, ardclc cité, p. 18.

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alleiUion sur trop de sujets diver.s; il ne sut pas s'en choisir un spécial, l'approfondir et y acquérir la compétence nécessaire pour s'imposer. Et c'eût été là une condition indispensable pour lui, qui prétendait s'adresser à Vccnle. D'autre part, il ne put se résoudre à demeurer assez superficiel pour le grand I)ublic et exercer sur lui une action assez forte pour qu'il pût dédaigner celle qui tout d'abord avait été l'objet de son ambition.

Il n'a pas réussi, avons-nous dit- il n'en reste pas moins que, le premier en France, Villers a attiré l'attention des lettrés sur la doctrine de Kant. L'ouvrage qu'il consacra au ])hilosophe de Kœnigsberg fut le premier de tous les livres importants qui, dès lors, se sont succédé sur le même sujet. Pendant trois ans, son Essai ' fut le centre d'une polémique active qui, malgré le dégoût que l'on ressentait pour les discussions philosophiques, donnait une secousse aux esprits trop disposés à s'endormir. Même si nous devons avouer qu'en dernière analyse, il ne résulta que (peu de chose de toute cette agitation, il a eu le mérite d'envisager le premier la doctrine de Kant du point de vue dont on la considérera longtemps encore. Au détriment de la partie purement ^spéculative, il a surtout appuyé sur la partie morale de la doctrine; cela tient à ce qu'un système philosophique est pour Jui chose secondaire. Le but qu'il se propose d'atteindre avant tout, c'est la régénération morale de ses compatriotes; ils s'enlisent dans le matérialisme, se meurent d'inanition inlellecluelle. Villers avait trouvé dans le système de Kant la force qui devait rendre la vigueur à la conscience individuelle et relever le sens des responsabilités. Pour reconquérir leur place à la tête de la civilisation, les Français devaient s'en convaincre à leur tour. Mme cle Staël et plusieurs autres après elle, parfois même Cousin et Taine, ont-ils dit autre chose?

Mais d'où vient cet orgueil aveugle qui pousse les Français à refuser obstinément de croire à la valeur et à la supériorité des nations étrangères? d'où vient leur impéritie à comprendre les vrais intérêts moraux du pays, sinon de leur ignorance, de leur système d'éducation: « Il est grand temps, proclame Villers, d'opérer en France une réforme intellectuelle et de hâter le développement de la moralité et de la science. > Aussi, tout en écrivant sa curieuse défense des universités westphalieuiv.'s, ne cesse-t-il, par sous-entendus, de proposer ces établissements

1 Eli consultant lo catalogue du British ^hl.scunl, vol. 83, p. 272, je découvre sous le n" 8167, d 12, une seconde édition revue et augmentée 2 pi., parue à Utrccht en 1830-33 et que les biographes français ou allemands ont omis de signaler.

comme modèles et de réclamer une réforme de 1 insLruction publique en France. Il est, comme on Ta dit, le précurseur des nombreux écrivains que ce problème a intéressés dans ie courant du XlXe siècle et son livre est « un document historique très précieux et la première étude sérieuse ». L'intérêt en est encore si réel qu'en 1883, au moment oii, en France, les questions des réformes dans l'instruction publique étaient à l'ordre du jour, la Revue internationale de renseignement en publiait toutes les pages consacrées aux universités. '

Trois ans après l'Essai sur Kant, Villers publiait VEssai sur Luther et la .Réformation. C'était, sous une autre forme, revenir aux mêmes sujets; sous le couvert d'un nom universellement connu et, en s'attachant à la religion qui, plus que la philosophie, captive le grand public par la violence des passions qu'elle soulève, c'était démontrer la nécessité pour un peuple d'avoir une vie intellectuelle et morale sérieuse et profonde. Là encore, il donnait aux nations germaniques la préséance sur les nations latines, déployant pour le prouver une dialectique subtile, parfois même pleine d'astuce, et une verve qui ont fait de cet ouvrage le plus populaire de ceux qn'éci'ivit Villers. Grâce aux circonstances de sa publication, ce livre souleva des tempêtes; il avait pourtant une valeur intrinsèque qni l'élève bien au-dessus même d'un brillant pamphlet. C'est le seul ouvrage qui survécut à son auteur; non seulement on le traduisait en allemand en 1818, mais, en 1836, une édition abrégée (traduite par J. Mill) paraissait à Londres; enfin, en 1851, Maeder donnait, à Paris, une cinquième édition française; Ton peut affirmer que, de nos jours, plus d'un des chapitres de ce livre présenteraient un réel intérêt d'actualité et, s'ils étaient publiés de nouveau, trouveraient un public prêt à les applaudir.

La recherche de documents et de preuves dont Villers contait le besoin pour convaincre ses concitoyens de leur déchéance momentanée, l'avait conduit à écrire, en 1807, cet étrange morceau : Sur la manière essentiellement différente dont les poètes français et cdlemands traitent Vamour. Il s'y montre novateur et, rompant avec l'ancienne méthode de critique littéraire, il fait de la littérature comparée. En effet, choisissant ses exemples dans les littératures française et allemande, son but n'est-il pas d'essayer de démontrer que la poésie, de même que tout art, doit être considérée comme la résultante des diverses aptitudes d'une race, d'une époque, d'un individu, et qu'elle dépend aussi de

1 On transformait paj' erreur le nom de l'auteur en celui de Villiers. La réimpression comprend une partie des cliapitres II et III, soit de la page 48 à la page 89 de l'original, c'est-à-dire un peu moins de la moitié.

la cont'iguralioii géographique du jxiys, de son cliinal? (ferles, Villcrs t'ait souvenl preuve d'une partialité qui affaiblit la thèse qu'il soutient; il n'en reste cependant pas moins que, dans ce petit traité cVErotiquc comparée., il employait une méthode qui, sous Tinfluence des Villemin et des Taine, a revivifié, en la transformant de fond en comble, la critique littéraire.

Causeur brillant, écrivain éloquent sinon toujours correct ami dévoué jusqu'à l'oubli de ses intérêts personnels, caractère tenace, esprit original, Villers eût pu prétendre, si les circonstances Tavaient permis, à une influence autrement considérable que celle qui fut la sienne. Il avait su déoouvi'ir des territoires nouveaux et riches, il aurait pu y conduire la pensée française et l'y guider avec ;sûreté. Mais, sans plus nous arrêter à des défauts personnels qui nuisirent à son action, nous devons constater qu'il eut le malheur de venir trop tôt. La plus violente des révolutions faisait crouler des institutions vieilles de dix siècles et jetait l'Europe dans un chaos dont elle ne devait Gortir qli'après de longues années. L'heure était peu propice à qui voulait devenir l'apôtre d'un rapprochement paisible entre les peuples. Dans cette tempête de passions déchaînées, cette voix se perdait avec beaucoup d'autres voix annonciatrices. Le malheureux médiateur fut broyé dans ce terrible choc des nations dont retentit le commencement du XIX^^ siècle. La pureté des intentions, la sincérité des convictions de "Villers en sont-elles moins dignes de notre sympathie? Raconter sa vie, expliquer les vues de ce semeur de germes féconds, chercher à déterminer ce qui, malgré les échecs, subsiste encore de toute une existence d'efforts inlassables, n'était que justice.

IXDUX ALPHABÉTIQUE des noms de personnes et de journaux

Aachenliolz, SlnlC), 34, 64 n 1.

Abbadio. 218 u 1.

Académie de Berlin. 101, 110 ni, Ut», lôS. Académie de Dijon, 339, 423.

Académie de Turin, 101.

Académie des Sciences de Municb, 308.

Addison, 140.

Adeliing, oo.

AUgemeim Littoratur Zeitançj. 97, 98 n t. 114 ni 1-24 ni. 128 n 1. 148 n 4. 171, 172, 175 n 1. 216. 299, 308 n S. 322 n 1, Almanach des protestants, 2ol.

Almendingen. 330 n 2.

Amaurv-Dnval, 224 n 1, 225 n 3.

Anacréou, 19, 55 n 1, 57 n 2, 148 n 1. Ancillon. 54 n 1, 73, 133, 265 n 4, 385 n ô. Année littéraire, 140 n 5.

M Antlioine, 3.

M'Anthoine. 3, 180.

Anzer, 336. , , , a

Archives littéraires de rSurope, 111 n 2, 131. 132. 134 1*1, 238 n 1, 262, 263, 270. 309.

Aretin (von), 415, 416 n 1.

Aristoto, 18, 41. 58. 59, 102, 106, 207, 430. Arnaud. 209 n 2, 246, 254, 255, 259, 271. Arnauld, 252, 253 n 1.

Arnold ((i. D.), 175.

Arnim iBettinavon) 382 u 1.

Arnswaldt, 436, 443, 445 n 3.

Aulu-Gelle, 8.

Bacon, 18, 207 n 4.

Baculard d'Arnaud, 144 ni.

Bairsosen. 2()], 265 n 4. 275, 278, 336. Bailîet. 142u 1, 155.

['} Le premier cbiftVe indiiiue la page, le second dé.'^igue la noie où le nom se trouve cité.

Baldensperger, 144 n 1.

Batianclie, 106 n 1. 154.

Baranle [P. de), 265, 347, 423 n 2, 428 n 3.

442 ni.

Barba. 135 n 1.

Barbanègre. J. 420 n 3.

Bàrbazan. 431.

Barbier (Antboine Alex.), 16 n 3, 134, Bardili. 129 n 3.

BairueUlabbé), 44, 45, 237.

Basnage. 218 n 1.

Baudus, 20 à 66 passim, 86 n 1, 137, 155, 156. 235, 236, 257, 434.

Bausen (prévôt), 14

Bayle, 18, 28. 87, 207 n 4. 218, 454.

Beàufort (SI àe) 250 n 1, 252.

Beaulmrnais (Me F. de), 243, 272, 289. 290, 292, 426.

Beaumarcbais, 337.

Beaumont (M^ de), 102. 103 n 1. 104 n 1,

Beausobre. 234. 235.

Beck, (i9n9

Beckmaun fJ.). 313 n 2. . , , ,

Bé'^in ln2. 2,3n2. 98n3. 107n2, 13onl, ÎSO. 181, 182 n 3. 196, 216 n 5, 248,

Bcllav (J. du\ 20.

Benecke, 430. 432.

Bercagnv, 403 n 2. 444 n 2.

Berkeley. 207 n 4. „ , ^ . .^,3

Bernadotte iPi'i'ice de Ponte Corvo), 28d,

Bernard, 139, 273.

Bernardir. de Saint-Pierre, 109 n 3.

Bernis (F. de). 23 n 2. 275 334.

Berr. 238, 263.

Berlin, ^^^yi^.

T^ertuoh, 267. ^

Bibliothèque Britannuiue. 2...S n "J, 2.)J, 413 n3.

Bibliothèqne du JSord, 2o3.

Bibliothèque Française, 103.

Bibliothèque Germanique, 248, 234-271,

Bitaiibé, 62 n 1, 213 n 1. 243. 266 n 1.

Blennerliasset, 144 ii 1. 148 n 2, 394.

Blessio;, 72, 133 n 1, 233, 263 n 4, 268 n 6,

Blosseville (marquis l]e^, 2, 4 ni.

Bliicher (Général G.-L. de), 282.

Blumenbacli, 43 n 1. 427 n 1.

Bodmer. 139 n 2, 333 n 2.

Boileau, 226 n 1, 270 n 3.

Bolin^broke, 140, 218.

Bonaîd(de), 237, 230 n 1.

Bonaparte (>'apoiéon), 21, 27 n 1. 34. 33, 32, 69. 104, 113, 114, 113, 126, 127 n 4, 132, 133, 134 n 2, 146 n 3, 147, 171, 173, 177, 184, 187 n 1, 193, 194, 195, 197, 198, 210. 212 n 2, 213, 230, 231, 232, 239, 240 n 2, 242, 243, 246, 249, 231 n 4, 233, 267, 268, 280, 281, 282, 284, 283, 286, 287. 289, 292, 294. 297, 298, 299, 310, 312. 316, 329 330, 348, 338 n 2, 387 n 6.396, 398, 406 ni.

Bonnet ^Charles), 124. 123, 207, 218 n 1.

Bonstetlen, 263 n 4.

Bosse, 171, 178, 181.

Bossuet, 34, 229. 237, 232, 233 n 1.

Bôttiger, 264 n 3, 267.

Boiiffiers (chevalier de), 2, 36, 266 n 1, 274 n 2, 27o.

Boulioiirs, 135, 226 n 1.

Boulogne (abbé), 228 n 2, 229, 292.

Bourbon, 247.

Bourrienne, 281, 284, 300 n 8, 896, 401.

lîoiiterweck, 71 n 1, 93, 97, 129 n 3, 137 n 3.

Brandis (J.-D.), 14, 83, 324, 823, 327.

Brandis (jurisconsulte), 14.

Bremer (liaron de), 436, 437 n 1, 441.

Brever, 416 ni.

lirnl-kliaiis. I(;n3, 349 n 2, 412, 4 13 ni, 445

Broi^lie (duc- de), 242 u 1.

Brun (Frédérike), 148 n 2.

Brune (maréchal), 293, 299.

Brute de Loirelle. 138. 140 n 5.

Brutus, 145 n 3. 240.

Buchholz, 323 n 2.

B.uchliolzcr, 401 n 1,

liulletin de l'Institut national genevois, 123 n 2.

Bulletin de VEnrope, 267. 268.

Bulletin bihlioqrapJiique, 414 n 1.

Biirjier, 76 n l". 273, 378. 381, 382.

Burke, 209 n 8.

Burkhardt, 263 n 3, 264, 265, 266, 267. J5urnet. 233 n 1.

Bussi, 336.

Caban (Cb. de), 242.

Cabanis, 128 n 2, 227, 206 n 1.

Cala.s 296.

Caccliostro, 4, 7 n 1, 126 n 4.

Calvin, 204, 223, 234, 236, 237, 231 ni.

''ambacérès. 195 n 1, 240 n 4.

Cambridge (duc de) 436, 437.

Campe, 137 n 3.

Camus, 246.

Camus-Pastoret, 213 n 1.

Caruot, 231 n 1.

Caraccioli, 337.

Caton d'Utiqne, 143 n 3.

Caylus (comte de), 145.

Cbaban (comte de), 404, 412 n 1, 427.

Chamfort, 2, 333.

Champagny, 396

Chapeaurouge. 280

Chaptal, 117, 310 ni.

Charlemagne, 17.

Charles-Quint, 203.

Charles-Théodore (de Bavière), 416 n 1.

Chariot. 407, 408, 409, 410.' 412 n 1.

Chateaubriand, 65 n 2, 103 n 4, 160, 193,

211, 212, 213, 237 ni, 250 n 1, 427, 452. Chaulieu, 273.

Chaussicr. 107 n 2.

Chènedo])lé. 21. 24 ni, 23 n 2, 138. 149,

130 n 1, 434.' Ghénier (André), 145.

Chénier (M.-J.), 193 n 4.

Cherbury, 207 n 4.

Cbesterfield, 140.

Ciccron, 143 n 3. .

Cinq années littéraires, 255.

Citoiien français (Le), 131, 23b n 2, 238,

Clarke, 18.

Claude, 233 n 1.

Claudius, 275.

Clef dn cabinet des souverains, 126.

Clément (Jacque.s), 240.

Clément (Pierre), 255.

Coifher, 147 n 1.

Colchen (comte de), 180.

Collianon. 69, 70, 78, 119, 130 n 3, 183 n 2,

Colom-Duclos, 13 n 5, 16 n 8.

Comnèiie (abbé de), 292 n 1.

Condillac, 28, 38 n 3, 39, 63 n 3, 88, 99 n 2,

122, 124, 123, 133 ni, 161.

Condorcet, 130 n 3, 140, 180, 190.

Condorcet (M'), 245.

Conservateur, 128 a 4. 260.

Conservateur d'Amsterdam, 294n 1. 343 u 4. Constant iBonjaniin). 3, 9, IS n 1. 73, 17 n 1, 9Sn 3. 130 n3, 144n3, 160, 178, 179n2. 180, 181, 182, 183, 184, 193, 213 n 1' 214, 216, 242 n 5, 263 265, 266, 267, 271 n 3, 273, 274, 277, 306, 307, 344 n 4. 346 u 1, 347, 349, 350, 3()9 n 7, 393, 417, 423, 423 n 2. 427. 428, 429, 434, 433, 436, 437, 438, 442. 443, 444, 445, 446, 447 n 1, 451 n 1, 453.

Coquebert de Montbret, 264, 263, 266.

Corneille. 54. 212, 336, 373.

Courrier du Bas-Rhin, 249 n 3.

Courchamps (dej. 289, 292.

Cousin (Victor), 136, 384 n 4, 433.

Cramer (Cli.-F.), 84 n 6, 110 n 1, 114 n 3, 140 n 3, 175, 248 n 3, 261 u 2, 264. 263 n 4.

Ciébillon (fils). 336.

Greuzen, 309.

Croft, 53 n 1.

Cromwell, 34, 237.

Crowford. 42 n 1.

Cubiéres-Calmézieux. 426 n 3.

Curlius (syndic), 19, 293.

Cuvier. 98, 117. 127, 168 n 1, 171, 196. 197, 243. 251, 263, 264, 265, 266, 267, 332, 414 n 2. 422 n 1.

Dablincourt, 117.

Dablow. 444 n 4, 446.

Dacier, 59, 221, 2<3 n 1,214, 271, 801.

Dalanibert, 131, 139, 213,

Dalbertc (Charles, baron de), 42 n 2, 244. 263, 263. 267, 290 n 2, 292, 397 n3, 339.

Dallieini (Madame), 98, 421.

Dante (Le), 431.

Daru (comte de), 298, 299, 300, 412 n 1.

Daunou, 134 n 1, 193 n 4, 242.

Davoust (Prince d'Eckmuhl), 393. 403 n 1, 406, 407. 408, 410. 411, 412 n 1, 414 n 1, 415, 416 ni, 418, 419, 420, 421, 423 ni, 439. 440, 445 ni.

Décade philosophique, 101, 106, 107, 211, 213 n 4. 222 n 3. 223, 224, 225, 226 n 1. 238. 269.

Oeckon, 436. 438. 444. 443.

Désérando, 76 n 2, 83 n 3, 101. 108, 109, 110, m, 112. 113. 119, 120, 121 n 2, 125, 128,129.130, 131. 133. 154. 178, 187, 241, 243, 262, 263 n l, 263, 266, 268 n 6. 309, 360 n 8, 393, 415 u 1, 432. 451 n 1. 454.

Delouze, 99.

Delille l'abbé J.), 20, 21, 22, 25 n 2, 45,

46, 55 ni, 65 n 2, 328, 338 n 2.

Delombre, 267.

Démocrite, 18, 59.

Denina (abbé), 230 n 3, 2(i6 u 1.

Descartes, 18, 37 n 2, 87, 102. 127, 207 n 4,

Descôtes, 21.') n 2. Destutt de Tracy, 110. 121, 122, 134nl-

Deutsche Rundschau, 147 n 1.

Deyverdun. 144 n 1.

Diderot, 120, 131, 139, 142, 149n3, 203. 218 Didot. 253.

Dohm, 322, 323 n 1.

Dorât, 138, 140 n 3, 273, 336.

Dornberge, 321 n 3.

Dortscb. 82 n 6, 263.

Driiseke, 323.

Dreyer, 26.

Duels, 373.

Du Deftand (Me), 333.

Dumarsais, 270 n 3.

Duscb. 336.

Dussault, 337.

Diister, 200 n 1.

Du val (Charles), 237 u 3.

Ebeling, 173.

Edinbourgh Review, 123 1.

Eichhorn. 14. 189, 198, 200, 223 n 3, 279,

311, 312, 313, 329, 414 ni. 424.

Eigenoss, 26.

Elisabeth (Madame), 366 n 2.

Emmerick, 268 n 6.

Enghien (duc d'), 281.

Enghien (M' d), 292 n 1.

Epicure, 39.

Erasme, 217 n 3.

Erhebungen. 408. 409 n 1.

Ersch, 448.

Escbenbourg. 47,143 n 4.

Esménard, 265 n 1, 268, 414 n 1.

Esope, 260 ni.

Espiarde de la Borde, 337.

Esfn-it des Journaux, 234. Euriiiide, 36. , , ,

Europeische Aufseher (der), 44l n -i.

Ewors, 166 n 3.

Ewik, 248 n 3.

Fathergill, 36,

Fauche, 21, 23, 30. 86 n 1.

Faucbet, 431. ,, ^^^

Fauricl, 158. 197, 214. 219, 220, 222. 223, 224, 223 n I, 226, 227, 241. 2t)3 n 4, 807.

Félelz (abbé), 233.

Fénolon, 54 n 2, 87.

Fcrrand (A.) 338 n i.

Feiierl)ach (A.), 416 n 1.

Fetzer, 248 ii 3.

Feuillet, 266 n 4.

Fevdel, 106 ii 3.

Ficlite, 44, 97. 108, 109, 129 n 3, 131, 133.

Fieldiiiii-, 63 n 3, 140.

Fiévéc, 231 n 1, 242.

Fiogel, 333 n 2.

Florian, 336.

Fontanes, 20, 21, 63, 64, 6o, 101 n 4, 102,

Fonlenclle, 35 n 1, 275.

Fossé (T. du), 249 n 4.

Fouclié, 239, 240 n 2, 242, 268.

Fourcrov, 232 ti 2.

François I", 204, 390.

Franhrekh. 109 n 5, 110 ni.

Frédéric (comte Palatin), 416 n 1.

Frédéric-Gui] lauiiio, 281.

Frédéric H (le Grand), 67 n 1, 266 n 2,

335 ni, 383.

Fréron, 141 n 1. 254.

Furstenstcin (Prince de), 429.

Gaibcl (pasteur), 19.

■Galilée. 37 n %

Gall, 127. 128 n 1, 171, 196 n 2.

Gallet, 145 n 1. 273.

Garât. 195 n 4, 242 n 1, 304.

Gaudry. 126 n 3.

Gaz-eÛe (VAUona, 21.

Gazette llltéraire^ 253

Gazette littéraire de l'Europe, 239.

Gellert, 4(), 139, 140 n 5, 147 n 1.

Genlis (Mme de), 223 n J. 266 n 4.

Gentil, 293 n 4.

Geoffroy (abbé), 166. 167 ni, 171 n 1,

Gerlacb. 137 n 3, 165.

Gerrau-Gombre, 213 n 1. Gcrsdorf (de). 112, 113. 118.

Gerstcnbcrg:, 19. 96 n 3, 97, 103. 115 ni,

•Gessner, 24. 46, 138, 139, 140, 147 n 1,

333, 336, Gillet, 274 n 2.

GiDRUcné, 106 n 2, 121 n 4, 122, 123,

195 n 4, 211.212, 213, 241, 242 n 1. Gleiiii, 139, 275.

Irodefroi. 218 n 1.

■Git'ckliiig, 336.

«Ginlbe, 14, 20. 24 n 3. 23, 56, 60 n 1, 63.

.75 ni, 114 ni, 127 n 3, 137, 142,

143, 144, 146 n 1, 147 n 1, 148 n 1, 155 n 1, 157, 171. 173, 177, 179, 209 n 8. 262, 271 n 3, 272, 275, 279, 302, 323 n 1.336, 340nl, 343, 344nl, 351 n 3, 352 n 1, 353 n 2, 355, 357, 361 n 5, 369, 378, 382 ni, 415 n 2, 419, 421 n 1, 424. 426 n 4, 442 n 2.

Gcirres. 265 n 4. 272, 27.S, 321, 338 n 3.

Gôttingische qelehrte Anzeigen. 93, 96 n 3, 97 n 3, 179, 324 n 2, 340 n 1, 350, 388, 392, 403 n 1, 426 n 1, 433.

Goiijet, 431.

Gouverneur (Morris), 8.

Gneler, 164 n 1.

Grauvcllc, 266 n 1.

Gray, 140, 148 n 1.

Grécourt, 336, 337.

Gréofoire (abbé), 72, 73, 77 n 1, 82 n 6, 133 ni, 194 n 3, 214, 241, 265 n 4, 294. 305.

Griesinger, 77.

Grille, 427.

Grimm (Jacob), 330 ni, 334 n 1, 335 n 2, 430, 433

Grimm (Melcliior). 138. 139, 140, 141, 142, 144 n 1. 149 n 5, 254.

Gronin!?. 399.

Grouve.ie. 332 n 3, 333.

Griiber, 128 n 1.

Gudin, 333.

Gubrauer. 399 n 3.

Guillemet, 294.

Guimond de la Toucbe. 36.

Guizot, 135 n 2, 241, 272. 305, 306, 327, 328, 344, 343, 412 n 2, 417.

Hacb, 404.

Hcïlzeler (l'abbé), 14.

llaffncr. 212 n 1. 249 n 4, 251 ni. 253,

Hae:edorii. 65, 139. 140 n 5, 141 n 2, 147 n 1,

Ilagena, 322 n 1.

Haîinemann (CF.), 70 n 3.

Haller, 139, 140, 141, 275.

Hamberger, 416 n 1. Hamhwg. nnparth. Correspondent, 113 ni

Hamtrnrgische nene ZeUhng, 418.

Hardi lia:, 417.

Harmonie (Société de 1'), 4, 7.

Hariis, 108 n 3.

Hase (Karl), 147 n 1.

Hatin, 255-

Hau.sson ville id'), 139 n 3.

Hazard (Paul), 46 n 2, 65, 145 n 5.

Herkcber, 402.

Hcoreii, 14, IJ7 n l, 189. 108, 199, 200 20i) Il o. 211 n 1, 214. 217, 252 n 3, 272, 279, 300. 307, 310 n 1, 311. 312, 313, 311^ 340 ni. 424.

Heine (Henri), 12(i n 4.

Heinecken. 400 n 3.

HeineciMus, 218 n 1.

Heinrichs, 270. 27(5.

Heinse (.1. W.), 336, 382 n 1.

Helvetius, 28, 131, 203, 218, 383 u 1. Henierl, 120.

Henisterliiivs, 209 n 8.

Henke, 217 n 2. 248 n 3. 279. 409 n 3,

448 n o Henni nos, 41(5. 417 n 1.

Henri IV. 204.

Herder. 14. 24 n 3, 108 n 3. 100 n 1, 179,

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