‹ Charles Gerhardt; sa vieChapitre 58 sur 274 · CONFLIT AVEC LAURENT · texte numérisé non relu

CONFLIT AVEC LAURENT

débuts extrêmement durs, et il lui avait fallu Ténergie la plus extraordinaire et une force opiniâtre de volonté pour obtenir sa situation actuelle. Envoyé à Bordeaux, en 1838, comme professeur de chimie à la Faculté des sciences nouvellement créée, il avait, dans son laboratoire, aussi misérablement monté et doté, du reste, que celui de Montpellier, réussi, par des prodiges de patience et d'adresse, à faire d'innombrables découvertes. Ses études sur les résidus de la distillation de la houille et sur Tindigo, qui produisirent une quantité considérable de corps nouveaux, font de lui, encore à Theure actuelle, le chimiste le plus fécond qui ait existé. Son travail sur la naphtaline est monumental. Esprit philosophique d'une haute envergure, aussi bien qu'expérimentateur d'une adresse sans égale, Tardeur de ses convictions théoriques n'était pas inférieure à son activité pratique, et l'on ne pouvait guère lui reprocher qu'une certaine prolixité nuisible à la clarté de ses conceptions.

Il avait, dans les dernières années, été extrêmement monté contre son ancien maître Dumas, auquel il reprochait avec raison d'avoir accaparé sa découverte de la théorie des substitutions, dont il avait donné le premier l'idée dans sa thèse de doctorat du 20 décembre 1837, et que ses travaux subséquents avaient confirmée. Il lui en voulait amèrement d'avoir adopté cette théorie dans son enseignement sans même le citer, et d'avoir réussi à persuader la plupart des chimistes qu'il en était lui-même le seul inventeur. C'était si vrai que, dans le début de sa carrière, Gerhardt était convaincu, comme le montre son mémoire sur l'hellénine, que Dumas était l'auteur

à l'École centrale, puis, obligé de quitter ses Tonctions à cause de sa mésintelligence avec lui, il fut attaché, en 1833, à la manufacture de Sèvres. Appelé à expertiser à Eich, près de Luxembourg, dans une fabrique de porcelaine, en 1836, il y resta dix-huit mois; à son retour, il soutint sa thèse de docteur es sciences, le 20 décembre 1837, puis un an après fut nommé, le 30 novembre 1838, professeur à la Faculté des sciences de Bordeaux, se maria, en mai 1839, à Luxembourg, avec la fille d'un conseiller à la cour supérieure de justice. Le 29 avril 184i, il fut nommé chevalier de la Légion d'honneur, puis, en juillet 1845, il quilta Bordeaux sans esprit de retour. Il fut, le 11 août 1845, élu correspondant de Tlnstitut en place de Faraday, nommé a.^socié étranger. Après de longues années d'attente, il fut nommé, le 1( mai 1848, essayeur à la Monnaie, à Paris, à la place de M. Péligot. Le 18 juin 1849, la Société royale de Londres l'élisait comme membre, mais, le 13 mai 1851, l'Institut lui préfère Balard pour le cours du Collège de France, malgré les efforts de Biot, fort de la majorité obtenue auprès des professeurs de ce Collège. Ces rigueurs injustifiées fireut une profonde impression sur LAurent, dont la santé avait été ébranlée par toutes les privations ; il s*éteignità Paris, le 23 avril 1853.

de cette conception si féconde, jusqu'au jour où les preuves de la priorité de Laurent lui apparurent nettement.

Enfin, Dumas attribuait l'idée des types mécaniques à Regnault, alors qu'il était manifeste que ce dernier n'avait fait, comme Malaguti et Dumas lui-même, que vérifier une idée propre à Laurent. Aussi ce dernier pouvait-il se trouver très chatouilleux à l'endroit des assertions d'un jeune chimiste dont l'autorité était fort discutée, et qui prétendait que Tacide dérivé de l'essence d'estragon et trouvé par lui, Laurent, n'était autre que Tacide anisique extrait par Cahours de l'essence d'anis.

Dans une lettre pleine de verve adressée en septembre 1842 au D' Quesneville, Laurent discutait pied à pied les assertions de Gerhardt, et comme elle avait été communiquée à ce dernier avant l'impression, chaque assertion recevait une réponse immédiate : en sorte que cette lettre, insérée au tome X, page 362, de la Revue scientifique^ est un vrai dialogue entre les deux chimistes.

Laurent finit par reconnaître l'identité des deux séries, mais en réclamant la priorité de la découverte, ce qui était une erreur manifeste puisque la découverte de Cahours avait été publiée dans le cahier de septembre 1840 de la lievue scientifique^ alors que le mémoire de Laurent n'avait été présenté à l'Académie des sciences que le 26 avril 1841.

Ceyt un fou! s'écriait Gerhardt dans une lettre à Liebig, datée du 8 décembre 1842, où il relatait cette insistance de Laurent.

Ce dernier cependant, dans le numéro de novembre 1842 do la Revue scientifique^ finit par avouer son erreur, et son adversaire put reconnaître que la vivacité de la défense n'avait aucun caractère hostile pour lui*.

Il est certain que, dès lors, on ne trouve plus trace de mésintelligence entre ces deux esprits» : tous deux étant animés d'un môme amour de la Vérité, d'une môme ardeur passionnée pour

Page 1