LA BATAILLE DE GRANDSON
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Bergers des monts, gens de paix et de foi, Par Saint Fridol ! qui sort peu n'apprend guère. Femmes, vieillards, enfants, écoutez-moi, Car j'ai vu Charle et fait la grande guerre.
C'était un samedi matin :
De Neuchâtel, dans le lointain,
Il montait des fumées.
Le lac, sous le Jura neigeux, Dans l'ombre, reflétait les feux
De nos bandes armées.
i8 La bataille de Grandson.
L'homme qui donne des terreurs Aux rois et même aux empereurs
Campait à quelques lieues.
Nous accourions tous, cœurs ardents, Pour lui faire une fois aux dents
Rentrer ses rages bleues.
La veille, il avait, sans raison, Fait pendre aux noyers de Grandson
Cinq cents braves, nos frères.
Vous insultez le montagnard !
On vient vous parler sans retard, '
Bourguignons téméraires.
Partout, de Bevaix à Boudry Nos gens se réveillaient : Uri,
Schwytz, Appenzell, Schafïhouse, Berne et Zurich, Glaris, Fribourg, Bienne et Saint-Gall, Baie et Strasbourg,
Troupe d'honneur jalouse.
La bataille de Grattdson. 19
Le deux Mars, par un ciel tout gris, Dès l'aube, les plus aguerris
Ont déjà pris la tête ; Et vers le sud, à travers champ, Le long du lac, s'en vont marchant,
Comme on court à la fête.
De Vaux-Marcus laissant la tour Derrière eux, ils font le contour
D'un cap barrant la vue...
Tout-à-coup, au loin, devant eux Se montre, au pied des monts rocheux, -
Une rive étendue.
L'ennemi ! voici l'ennemi !
Lui non plus n'est pas endormi.
Plein d'ire et de vaillance, Comme un serpent d'or et d'acier, Il déroule son train guerrier
De l'Arnon à la Lance.
20 La bataille de Grandson.
Vingt-cinq mille hommes de cheval Défilaient en longeant le val :
Pennons, drapeaux, bannières, Panaches, flottent dans le vent ; Sous les canons au poids mouvant
Se creusent des ornières.
A l'avant-garde, du Bâtard Ondulait le haut étendard.
Plus loin, l'infanterie :
Arquebusiers, hallebardiers ; Puis, au milieu des chevaliers
Brillants d'orfèvrerie,
Fier de l'aigrette aux éperons, Charle, entouré de ses barons,
Princes, marquis et comtes, Venait dans sa puissance. Au loin Archers, condot tiers, sous Baudoin
Marchaient, bandes moins promptes.
La bataille de Grandson. 21
Mais le Grand-Bâtard fond sur nous.
Nous avions, tombant à genoux
En dépit des huées, Comme des soldats craignant Dieu Prié; ses troupes, faisant feu,
Sur nous se sont ruées.
Ses cuirassiers, formant le coin, Nous abordent, le glaive au poing,
En gaillards énergiques.
Pour nous, massant le bataillon, Nous offrons à leur tourbillon
Le hérisson des piques.
Et des hauteurs vers nous accourt D'Affry guidant ceux de Fribourg,
Scharnachthal ceux de Berne Et d'Oberland ; et leur effort A" fait courber, comme un ressort,
L'ennemi qui nous cerne.
22 La bataille de Grandson.
Schwartzmaurer et ceux de Zurich, Sur sa gauche tombant à pic,
L'obligent à démordre.
Le Grand-Bâtard, près du moûtier De la Lance, ainsi dut plier.
Il recule en désordre.
C'était plaisir de voir fuyants Ces escadrons fiers et bruyants,
Crinière échevelée.
Le jour montait. Mais que le but Est encor loin ! Marchons. Ce fut
La première mêlée.
La bataille de Grandson. 23
Bergers des monts, gens de paix et de foi, Par Saint Fridol ! qui sort peu n'apprend guère. Femmes, vieillards, enfants, écoutez-moi, Car j'ai vu Charle et fait la grande guerre.
Comme le torrent du grand mont En Mai, devenu plus sauvage, Déborde et couvre son rivage De blocs, d'écume et de limon, Ainsi d'heure en heure plus forte, Suivant le sillage du sang, Notre armée allait grossissant, Roulant cohorte après cohorte.
24 La bataille de Grandson.
Par les vignes, par les sentiers, Entre les sapins et les ondes, Voyez, en colonnes profondes, Se précipiter nos guerriers :
Diessbach et Hallwyl, Roth de Bâle, Rœmcrstall, Trullerey, Waldmann, Gœldli, Hassfurther landamman Et Farnbùhler, chefs au front mâle.
Le Bourguignon prenait du champ Et ses fourreaux battaient la selle; Mais il se reforme à Corcelle Et cette fois tient ferme au rang.
Picards, Wallons, Milan, Savoie Entrent en ligne. Ordre nouveau ; Nouveau combat. Vrai, ce fut beau ' Mais rude assez fut notre joie.
La bataille de Grandson. 25
Bourgogne, entre deux coins de fer, Met sa forêt de longues lances.
Mais nos Seigneurs des Alliances Changent de front. Comme l'éclair, A l'ennemi montrant la tête, Les sept cantons confédérés Font quatre bataillons carrés, Drapeaux au centre et formant faîte.
Coup d'œil superbe ! Il fallait voir Frétiller piquiers et montures, Et ces chevaliers en armures Chacun luisant comme un miroir.
Midi. L'affaire recommence.
Sur nos immobiles 1 carrés, Impétueux, exaspérés, Les ennemis comme en démence
26 La bataille de Grandson.
Viennent se briser. Sous le choc De leurs assauts, de leurs bordées, Nos piques de douze coudées Ont tenu bon, comme le roc.
Alors un grand chef, un bel homme, Prend six mille chevaux de choix, Et remonte assez près des bois ; C'est Château-Guyon qu'on le nomme.
Il voulait tourner notre flanc
Et descend à toute carrière.
,Garde à nous!... Rompant la barrière,
Ses gendarmes, croisés de blanc,
Enfoncent le grand carré suisse.
Deux fois, leur chefau noir regard
De Schwytz a touché l'étendard,
Mais des mains, la Croix-Dieu lui glisse.
La bataille de Grandson. 27
Il voit son pennon blanc et bleu Pris par Elsner. In-Grub le tue.
Il tombe comme une statue, Mais bravement, j'en fais l'aveu.
Terrifiés par cette chute, Ses hommes, à franc étrier, Quittent le plateau meurtrier...
Et ce fut la seconde lutte.
28 La bataille de Grandson.
Bergers des monts» gens de paix et de foi, Par Saint Fridol ! qui sort peu n'apprend guère. Femmes, vieillards, enfants, écoutez-moi, Car j'ai vu Charle et fait la grande guerre.
Nous les menons battant jusqu'aux prés de l'Arnon.
Pour la troisième fois, couverts par le canon
Et sous les yeux du prince habile en stratagèmes,
Ils tentent la fortune et les efforts suprêmes.
Sur son grand destrier gris de fer, parcourant
Ses corps et le champ de bataille, De ses filets troués, Charle, de rang en rang,
Retrouve et répare la maille.
La bataille de Grandson. 29
Son élite est d'ailleurs intacte : francs-archers, Napolitains ne sont pas encore é brèches, Et, sous sa main, il a la Garde et l'Ordonnance. Les Welches ont repris leur fière contenance ; On voit flotter les plis de l'étendard ducal. Charle en trois coins dispose et ramène l'armée Ardente, car pour elle et pour son général Il s'agit de la renommée.
Sur leur front de bandière où grondent les bruits sourds La fanfare éclatante a fait signe aux tambours. De toute sa vigueur le Bourguignon nous charge, Et cette fois son champ de combat est plus large, Sa fureur est plus âpre et son nombre est plus grand.
Charle a poussé le cri de guerre :
« Saint George et Saint André ! » Son casque fulgurant
Darde le feu de la colère.
30 La bataille de Grandson.
Pour nous, silencieux, l'un à l'autre vissés, Raidissant sous le fer nos muscles ramassés, Nous attendons leur coup comme on attend l'orage. Ils frappent. Nous sentons le poids de leur courage. Nous avons oublié l'aiguillon de la faim Et huit heures d'élan, dé sueur, de fatigue.
L'ouragan noir redouble ! il se déchaîne en vain, Il n'entame point notre digue.
Ainsi la main du maître a renoué le jeu...
Tout-à-coup, vers l'ouest t>ù paraît un coin bleu, La Taure d'Unterwald, trompe de Charlemagne, Au fier Taureau d'Uri répond dans la montagne, Meuglement formidable et si prodigieux
Qu'en suspens, les pieds dans la fange, L'ennemi stupéfait crut ouïr, dans les cieux,
Sonner le clairon de l'archange.
La bataille de Grandson. 31
De nos Ligues c'était la fleur : Reding, Tschudi, Les Vieux-Suisses, cinq mille hommes au cœur hardi, Qui, dérobant leur marche en d'âpres solitudes, Escaladant le Mont-Aubert aux pentes rudes, Avaient, paf Montalchez, Provence et Bonvillars, Dans la neige et les bois fait une courbe immense. Garde à vous, Bourguignons ! voici les montagnards Au rendez-vous de la vengeance.
Trois fois le cor sinistre a retenti. Trois fois Cavaliers, fantassins de Charle à cette voix Ont tressailli, sentant l'air plein de noirs présages, Quand le soleil, fendant la voûte des nuages, Soleil couchant d'hiver, à leurs yeux effarés,
Sur une hauteur qu'il isole, Fait voir les Waldstetten, sombres confédérés,
Resplendissants d'une auréole.
32 La bataille de Grandson.
Les voici ! les voici ! Poussant droit devant eux, Large trombe de fer au vol impétueux, Les hommes de Naefels et d'Altorf, dans la plaine, S'abattent lance basse et serrés. D'une haleine Us vont prendre à revers Bourgogne, culbuter Son armée et du lac rougir l'^écume blanche.
Garde à toi, chef hautain ! Rien ne peut arrêter Leur irrésistible avalanche.
Vois tomber tes meilleurs : Jean de Marie, Raulin, Poitiers et Légnano, Ligny, Mont-Saint-Sorlin, Méry, Lalaing. Bon duc, l'heure sombre est venue. « Sauve qui peut I » s'écrie une voix inconnue. Malgré les casques d'or et les canons tonnants,
Au bruit.de l'horrible tempête, Tous, hommes et chevaux, éperdus, frissonnants,
Ont fui. Bon duc, c'est la défaite.
La bataille de Grandson. 33
L'épouvante panique a pris ce monde aux crins,
Et par tous les sillons, les fossés, les chemins
— Comme le foehn aux champs disperse une fumée — -
Eparpille en lambeaux ta redoutable armée.
Grandson voit de ses tours, à travers monts et vaux,
Trente mille coureurs précipiter leur fuite.... Nous autres, nous n'avions que soixante chevaux, Il fallut cesser la poursuite.
Et lui, l'homme intrépide et l'âme sans repos, Le Hardi, le Terrible, il a montré le dos.
Avec le berger suisse il en voulut découdre : Les pâtres ont barré son écu, dans la poudre Traîné ses étendards, souffleté ses lions !
Il pouvait éviter la chose.
Saura-t-il rafraîchir, dans ses réflexions,
Son cœur qui veut trop et tout ose ?
La bataille de Grandson.
Fléau de ses voisins, il était redouté Même du Saint-Empire et de la chrétienté.
Sans respecter nuls droits, sans consulter l'Eglise, Il voulait, nous dit-on, tout changer à sa guise. Or, il vient aujourd'hui de vider les arçons.. Les rois, paf nous sauvés, nous doivent un beau cierge, Mais nous savons d'où vient la victoire, et disons : Loué soit Dieu ! gloire à la Vierge !
La bataille de Grandson. 3 5
Bergers des monts, gens de paix et de foi, Par Saint Fridol ! qui sort peu, n'apprend guère. Femmes, vieillards, enfants, écoutez-moi, ' Car j'ai vu Charle et fait la grande guerre.
L'aigle s'enfuit, seul, pauvre et nu, Touché par un coup de tonnerre.
Mes amis, visitons son aire, Où l'aigle n'est pas revenu.
Cette aire est un camp magnifique Allant du lac au Thévenon.
Il brillait, par delà l'Arnon, Plus qu'aucune ville helvétique.
36 Iji bataille de Grandson.
Charte fut dépourvu de sens D'en sortir. La place était forte ; Et nous, pour en forcer la porte, Aurions dû perdre bien des gens ; Et l'homme aux dix-sept baronnies, Maître de tant d'Etats divers, Fut privé, par un seul revers, De ses richesses infinies.
Comment dire, comment compter Tout ce qu'en cette forteresse On trouva ? Semblable liesse Vraiment ne se peut raconter.
Six cents étendards et bannières, Onze cents tentes, charriots Sans fin, trésors plus que royaux, Quatre cents pièces canonnières ;
La bataille de Grandson. 37
Arbalètes à cranequin, Arquebuses et hallebardes ; Les deux monstrueuses bombardes Le Damvilliers, le Sélenquin ; Armes, pesantes ou légères, Masses, haches, arcs et carreaux En quantité; poudre à monceaux : Bref, un arsenal pour dix guerres ;
Mille boutiques de plaisir Riches en vins comme en épices, En dames aux soldats propices, En fruits du sud chers au dés jr ; Et les ducats et les couronnes, Et les florins d'or ou d'argent Tout flambant neufs, et regorgeant A pleins bonnets, à pleines tonnes !
38 La bataille de Grandson.
Mes bons amis, figurez- vous Nos gens tombant dans cette foire.
A leurs yeux ils ne pouvaient croire, Mais laissons-les ; suivez-moi tous.
Voyez là-haut, parmi les herbes, Ces quatre-cent-dix pavillons, Brodés de galons, de paillons ; Levez leurs tentures superbes.
Que dites-vous de ces logis Vous qui vivez dans des chaumières?
Passons ; d'autres splendeurs guerrières Attendent vos yeux éblouis.
Un cercle de sept larges tentes Ceint un pavillon sans pareil :
On croit voir, autour du soleil, Les sept planètes éclatantes.
La bataille de Grandson. 39 /
Dans le pavillon du milieu Qui domine au loin l'étendue, Tout est soie, or, perle à la vue, Tout reluit d'éçussons de feu.
Autour de la maison du maître, Chapelle, Audience, Trésor, Salle des festins, puis encor Trois autres, viennent à paraître.
Comme une grotte de cristaux, Ici dressoirs, hanaps, vaisselle, Coupe d'onyx, tout étincelle.
L'argenterie est à quintaux.
Là buires, châsses, reliquaire, Saints tout d'or, mitres, ostensoirs, Missel de Charle aux lourds fermoirs, Du vieux Duc le fameux rosaire.
40 La bataille de Grandson.
D' Arras les somptueux tapis ; Quatre cents coffres de voyage Où nous avons mis au pillage Velours et satin et tabis, Brocard et damas et dentelle, Linge et broderie et drap d'or, Chacun de nous, dans ce trésor, Taillant une dot à sa belle.
Plus loin le grand sceau ducal d or,
Les registres et les archives,
Et les décrets et les missives
De ce Nabuchodonosor.
Le prince aux dix-sept seigneuries.
Qui rétuse tout suzerain,
De cette salle a fait l'écrin
De ses plus nobles pierreries.
La bataille île Grattdson 41
Le trône est de vermeil. Au dais Pend la toison d'or merveilleuse, Et la grande épée orgueilleuse Qui vaut seule au moins vingt palais.
Cerclé d'escarboucles, d'opales, Béryls et saphirs aux feux doux, Ce chapeau jaune a pour jaloux Toutes les couronnes rovales.
Mais voici les joyaux sans prix,
Qu'une rareté sans seconde
A fait sans rivaux dans le monde :
Les Trois-Frères, ardents rubis,
Les Deux-Sœurs, ces perles de Flandre,
/Les Trois-Eclairs, ces diamants Que rois chrétiens ni musulmans N'avaient pu ni payer ni prendre.
42 La bataille de Grandson:
Nous autres ignorants bergers,
Dans notre pauvreté sévère,
Nous prenions pour cuivre, étain, verre,
L'éclat des bijoux étrangers. ,
Mais d'erreur on nous tira vite.
Des Juifs, dont l'esprit n'est pas gourd;
Sont venus. Un Fugger d'Augs^urg,
Fin marchand, au troc nous invite.
La bataille de Grandson. 43
Bergers des monts, gens de paix et de foi, Par Saint Fridol ! qui sort peu, n'apprend guère. Femmes, vieillards; enfants, écoutez-moi, Car j'ai vu Charle et fait la grande guerre.
De ce butin si précieux Vous avez réjoui vos yeux ;
Mais j'entends vos demandes, Vous qui voulez toujours, partout De chaque chose voir le bout,
O têtes allemandes !
En payant à Charle son dû Notre temps ne fut point perdu ;
Travail fait nous protège.
Il n'est pas mal d'avoir la peur Devant soi, comme ambassadeur;
Près de soi, x pour cortège.
44 La bataille de Grandson.
Chez les Confédérés, qui donc De la bravoure eut le guerdon?
L'Ours a la griffe bonne, Mais le Taureau, mais le Bélier Et vingt autres ont su cogner;
Et tous, je les couronne.
Schamachthal arma chevaliers Nos chefs et quelques alliés,
Le soif de la bataille.
Mais que ,vaut encor l'éperon Quand l'homme libre, du baron
A mesuré la taille?
L'empereur garda le chez-soi ; Le roi de France est resté coi,
Et trop tard vint l'Autriche.
Cela prouve, écoutez-moi bien, Que les bavards ne valent rien.
Qui tant promet nous triche.
La bataille de Grandson. 45
Sur nous tout seuls, Suisses, comptons.
Nous avons vu nos espadons
Lutter vingt contre trente ; Neuf morts pour un fut notre taux, / Ainsi le nombre des brutaux
Est chose indifférente.
Que pour nous soit le Seigneur Dieu Et nous n'avons, sous le ciel bleu,
A redouter nul homme.
De Grandson dans les bas pays, Beaucoup on parle, mes amis,
Partout on nous renomme.
Chacun pourtant songe au retour.
L'armée au quatrième jour
Pour le départ se lève.
Nés troupeaux languissent là-bas.
De sitôt, Duc, ne nous fais pas
Décrocher notre glaive.
Ll bataille, de Grandsot
Bergers des monts, gens de paix et de foi, Par Saint Fridol ! qui sort peu, n'apprend guère. J'ai tout compté. Souvenez-vous de moi, Hans^le Nxfels, qui fis la grande guerre.
Engelberg, mercredi 3 avril 1476.
LE MONT VULLY .
LE MCKIT VULLY
Mardi 20 juin, 9 heures du soir.
Entouré de trois lacs, il est un mont fertile, Dont le cône boisé, surgissant comme une île, Domine autour de lui tout un vaste horizon.
Vers l'ouest Bienne, Erlach, Neuchâtel, Yverdon, Vingt cités, à l'abri du Jura, mûr sévère, Egrènent leurs clochers et cernent d'un cordon
Deux des trois lacs à l'onde claire.
Vers le sud, et non loin du mont aux verts contours, Dans un flot orageux, Morat mire ses tours ;
$o Le Mont Vulîy.
Et par delà Morat, s'ouvre un amphithéâtre De croupes, de vallons, de faîtes arrondis, Conduisant aux sommets hautains, aux pics hardis Que hante le chasseur et visite le pâtre, Pour expirer enfin aux Alpes, grandes soeurs
Dont les éternelles blancheurs Apparaissent, nageant dans un lointain bleuâtre. Le Gibloux, le Gurten se montrent, encadrant Le Moléson altier, le Stockhorn à son rang , Qui gardent à leur tcur de plus hauts dignitaires, Les Diablerets, l'Altels, le Mœnch, le Wildstrubel,
Dont on voit monter vers le ciel Comme des fronts voilés, les dômes solitaires.
Plus voisins du Vully, deux cours d'eau sinueux.
L'un doux et l'autre impétueux,
L'un baignant des rochers, l'autre des pâturages,
t La Broyé et la Sarine aux différents rivages,
Creusent de leurs sillons le pays montueux
Où deux peuples divers se rejoignent, contrée
Autrefois Allémane et Burgonde, attirée
Le Mont Vuîly. $ i
En deux sens, par la race, et la langue et les vœux, Mais qu'un même drapeau d'union fraternelle Un jour, pour leur bonheur, couvrira de son aile.
Debout sur le Vully sont trois hommes. L'un d'eux Est à la fleur des ans et l'éclair du courage Brille dans son œil noir; les fatigues de l'âge Commencent à peser visiblement sur deux.
Le jour fuit : on regarde arriver les ténèbres. Le ciel lourd s'est cuivré de nuages funèbres. Au-dessus de Morat, comme d'un encensoir, Lentement dispersée à la brise du soir, Flotte et monte une nappe immense de fumée.
La canonnade enfin se repose. Au midi, Sur les géants neigeux toute vue est fermée ; Mais vers l'est, déchirant, sous le dôme attiédi, De cette nuit de juin les mystérieux voiles, ,Un angle de ciel laisse entrevoir les étoiles.
Et l'un des deux anciens : « A vous, parents d'ici, Frère et neveu, je dis pour votre accueil : merci.
j2 Le Mont Vully.
Rudolf est volontiers pour cette nuit votre hôte . En attendant, causons. Je crois déjà, sans faute, Avoir compris, savoir en un mot presque tout Ce que j'étais venu chercher. Un petit bout D'histoire aussi t'est dû, Vincent; donc, je m'acquitte.
VINCENT
Rien ne presse, Rudolf. v
RUDOLF
Si, j'aime à payer vite.
VINCENT
Puisqu'il te plaît, va donc.
RUDOLF
Toi, métayer du mont, Tu vis, certes, marcher le comte de Romont, Quand, voici onze jours, croyant nous mettre en cage, Avec son monde il a franchi le marécage.
Passant entre vos lacs, pour être inaperçu, Il espérait surprendre et fut très mal reçu.
Le Mont Vully. 53
Hommes, femmes, enfants, par le tocsin d'alarmes Rassemblés, droit sur lui, tombent, n'ayant pour armes Que fourches, faux, bâtons, comme on a pour les loups. Ceux. d'Erlach, de Vinelz, du Landeron, de Wavre, De Gais, de Montmirail, d'Anet, sont venus tous. Le comte a reculé, laissant plus d'un cadavre. Bellenot, lui tout seul, comme eût fait Amadis, A défendu le pont de la Thièle. Interdits Et se mordant les poings d'une aussi folle attaque, Tous précipitamment avec le comte Jaque Ont dû battre la route en arrière.
VINCENT
Je sais.
RUDOLF
De Bienne sont venus depuis ordres pressés.
Romont n'est, paraît-il, que chef d'une avant-garde. Ulrich, tes deux cousins, ont pris la hallebarde, Et sur Theure suivi l'appel.
ULRICH
Braves garçons!
Que ne suis-je avec eux !
54 Le Mont Vully.
Cela !
RUDOLF
Neveu, c'est bien.
VINCENT
Laissons
RUDOLF
Depuis le douze arrive à mon oreille Comme un bruit de canon lointain, qui me réveille La nuit tout en sursaut, et m'agite le jour.
Je me suis dit : Allons par là-bas faire un tour. Au-delà du Vully sachons ce qui se passe; Sœur Bethli, dès longtemps, désire qu'on l'embrasse; Partons. Et vers midi, le vigneron d'Erlach Pour revoir la montagne a pris congé du lac.
ULRICH
Bon oncle!
RUDOLF
Sœur Bethel est demeurée accorte Et toute sa maison, je le vois, bien se porte. Mais c'est la guerre en plein qu'ici je trouve.
Le Mont Vuîly. - 55
Hélas !
Tu dis trop vrai, Rudolf. Jette les yeux là-bas, Sur la ville. Le duc de Bourgogne en personne De quatre camps la bloque ou plutôt l'emprisonne ; Vois autour de Morat, comme un cercle de feu, Les bivouacs s'allumer. Tout l'enfer est en jeu. Les bruits sourdsj où de loin tu sentais des colères, Sont les rugissements de soixante veuglaires Vomissant, jour et nuit, le tonnerre et la mort.
RUDOLF
Vincent, je sais me taire et respecter ton sort.
Welche et Romand, tu dois avoir d'autres pensées Que moi sur cette lutte. A ma lèvre, pressées Viennent les questions, mais j'y veux mettre un frein. D'ailleurs, on doit aimer ce qui donne du pain, Et du Vully le sol est un fief de Savoie.
VINCENT
Qui pense ainsi de nous, beau-frère, se fourvoie Et tu te fais à tort un semblable souci.
$6 Le Mont Vully.
Ecoute. — Quand je vins du Val-de-Ruz ici,
Et même après avoir chez tes parents pris femme,
— Quelque trente ans de ça — qu'étais-je ? Sur mon âme,
Peu de chose, un colon dépendant, un censier.
Mais je suis aujourd'hui libre et franc tenancier,
Pouvant aimer, aimant qui je veux. Ce que j'aime,
C'est la paix". Or, le duc ici, ni Berne même
Ne me plaît, car si l'un amène le canon,
L'autre a bien provoqué cette querelle. Non,
Aucun des deux partis n'est lé mien. Mais que faire?
Je suis seul contre deux à la maison, beau-frère.
Ulrich vit dans les bois et sur le lac, chassant,
Péchant comme ferait un montagnard pur sang.
Il n'est, hors ces exploits, rien qui le réjouisse ;
Bref, ta sœur est tout Berne et ton neveu tout Suisse.
Moi, pour avoir la paix, du moins à mon foyer,
Ma foi, je reste neutre en sage métayer.
RUDOLF
C'est prudent. — Mais peut-on espérer que la ville Réchappe ?
L& Mont Vully. 57
VINCENT
Elle est perdue et l'espoir inutile.
Ses murs par les boulets sont criblés ; ses huit tours Penchent vers les fossés; la sape tous les jours Avance, et du rempart s'élargissent les brèches. Impossible d'y faire entrer des troupes fraîches ; •Les secours ne viendront que trop tard. Les signaux N'ont pas, même de loin, promis la fin des maux. Morat doit forcément succomber.
ULRICH
Non, mon père, Ils ne le prendront pas.
VINCENT
Cet œil ! cette voix fière !
Que veut dire?
RUDOLF
Neveu, parle plus clairement.
ULRICH
J'en suis sûr, je l'ai vu.
58 Le MofU Vully.
RUDOLF
Qui?
ULRICH
Boubenberg.
Comment?
ULRICH
Si tu veux mon secret, père, avant .tout, pardonne.
VINCENT
Quels torts?
ULRICH
A ton insu, — malgré toi, je soupçonne, J'ai visité Morat presque toutes ces nuits.
VINCENT
Ulrich ! -
ULRICH
Je redoutais d'aggraver tes ennuis.
Les Bourguignons avaient négligé d'aventure De boucler pour Morat tout-à-fait la ceinture.
Le Mont Vuîîy. 59
Toi, m'ayant défendu, mon père, de m'armer, Je n'ai pris que ma barque et n'ai fait que ramer ; Et furtif, par le lac essayant la fortune, J'ai, dans l'obscurité pluvieuse et sans lune, Pu cinq fois arriver jusqu'à la place.
Eh bien?
ULRICH
Intrépide comme à Grandson, ne craignant rien, J'ai vu la garnison.
VINCENT
Elle devra se rendre / Comme l'autre, avant elle, a fait.
ULRICH
Se laisser pendre !
Non père, Boubenberg qui ne trompa jamais, A fait dire au Conseil de Berne d'être en paix : « Avant que le duc Charle ait franchi la frontière, » Morat ne devra plus avoir pierre sur pierre ; » Et l'on tiendra, dût-on périr jusqu'au dernier, » Comme à Saint-Jacques. »
60 Le Mont Fuîly.
RUDOLF
C'est le mot d'un chevalier.
VINCENT
Très-beau, je veux bien, mais les boulets et la mine, Les assauts répétés, les blessés, la famine
ULRICH
D'avance, Boubenberg a décrété de mort Quiconque, fût-ce lui, dirait: «.Cédons au sort. » Sachez-le.
RUDOLF
Vive Dieu ! Boubenberg est ifn homme !
VINCENT
Je le vois, ce n'est pas à tort qu'on le renomme. . Il est votre premier.
RUDOLF
Oui certes, le premier.
Premier dans les conseils, lui dixième avoyer De sa race. Premier dans les combats, lui brave Comme un croisé, figure aussi belle que grave,
Le Mofit Vully.
L'homme complet, enfin, et qui bien jeune encor
A dans Jérusalem chaussé l'éperon d'or.
C'est» un chef, un vrai chef. Berne a le droit d'en être
Orgueilleuse.
VINCENT. »
Pourtant, chacun trouve son maître, Et Boubenberg qui fit en Flandre un long séjour, De Philippe-le-Bon ayant connu la cour, Doit savoir ce que vaut le duc Charle.
RUDOLF
Il fut même Dans le temps son ami. Mais l'honneur, voix suprême, A parlé. La patrie a réclamé son fils; Et lui ne connaît plus dès lors, je vous le dis, Que son épée et son devoir.
ULRICH
C'est une flamme !
L'ardeur de tous, sans fin se rallume à son âme. Morat n'a pas fermé ses portes. Nuit et jour, On le trouve à la fois en tous lieux, à la tour,
62 Le Mont Vully.
A la brèche, au Conseil, à l'hôpital, qui veille, Agit, combat, ordonne ou répare.
VINCENT
A merveille, C'est un héros. Eh bien, en héros il mourra, Car la ville, c'est sûr, dans peu succombera.
RUDOLF
% C'est à craindre, en effet. Grandes sont les distances.
Zurich, Bâle, Appenzell, Glaris, nos bonnes lances,
Viennent de loin. Torrents de pluie, affreux chemins,
Tout paraît contre nous pour le duc. En ses mains
Morat tombé, lui livre, hélas ! toutes nos villes.
Sombre avenir!
ULRICH
Nos monts ne sont pas si faciles.
On ne les prend pas eux, et les Ligues, là-haut, Résisteront.
Le ciel est noir, le vent est chaud.
Mon Ris, rien sur les monts n'a lui. Tout est menace.
ht Mont Vuîîy. 63
ULRICH
Vois cet angle d'azur, père. L'étroit espace Bientôt envahira le ciel.
RUDOLF
A Pontarlier, Héricourt et Grandson, je ne puis l'oublier, Par trois fois, nous avons remporté la victoire ; Mais gare la revanche ! *
ULRICH
Oncle, nous devons croire !
Après-demain n'est-il pas un jour glorieux, Le grand jour de Laupen ? J'ai foi.
VINCENT
Nous sommes vieux, Et notre cœur plus lourd est défiant.
ULRICH
Cher père!
RUDOLF
Les jeunes ont parfois raison. Vincent, j'espère!
Du jour a disparu la dernière lueur;
La nuit s'est fait épaisse. Alors, avec stupeur,
Les trois hommes, de loin contemplant la trouée
Par où sourit l'étoile, ont vu l'âpre nuée
Impitoyablement la fermer à leurs yeux.
Du sommet, l'eau du ciel les chasse. Et soucieux,
Muets, le cœur serré, tous les trois redescendent
Vers Bethli, dont l'amour et les soins les attendent;
Puis, après un coup d'oeil à la grange, aux troupeaux,
Sans espoir de sommeil vont chercher le repos.