‹ Charles Monselet; sa vie, son œuvreChapitre 2 sur 54 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

« Chez Carjat, hier, dans le jardin illuminé de lanternes vénitiennes. Vu un homme jeune, éloquent, bruyant, sympathique, très écouté sur la rive gauche, le porte-parole de la jeunesse éprise de liberté : on me le nomme, c'est Gambetta.Tout près de lui, debout, un verre de bière à la main , grand et large comme le roi Gain bri nus avec une barbe assyrienne et une allure de paysan franc-comtois, Gustave Courbet parlait art, peinture — très haut : « — Des Greuze? J'en ferai à la douzaine, quand on voudra, des Greuze! » Salué Banville, très doux, très bon, très narquois. On me montre un petit homme court, dodu, bedonnant, l'air gai, gras et fin, dont l'œil pétille derrière des lunettes. C'est Charles Monselet. Je m'approche et je

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mo nomme; dous avons échangé des Lettres. Il me connaît,

et ne m'a jamais vu. Alors, me trouvant sans doute plus jeune qu'il ne se L'imaginait, il me dit, levant les bras au ciel, sous Les arbres, après m'avoir regardé avec une sorte d'attendrissement comique : « — Ah ! jeune homme, jeune homme, que de copie!... » Kl son geste dessinait bien vite une sorte de Longue traînée de travail où je devinais des monceaux de feuilles entassées, des articles après des articles, la pénible et heureuse vie de l'homme de lettres qui s'épuise au jour le jour, niais qui poursuit ses rêves à travers la vie comme l'enfant court après des libellules... .le suis rentré chez moi, rue de Paradis, en me répétant ces mots effrayés de ce charmant esprit, que j'aime fort : « — Ah! jeune homme, que de copie! » Et ils me revenaient encore le lendemain, pendant que je songeais à tant de volumes projetés, tout en « tenant les Livres », de mon père... »

J'éprouve quelque mélancolie à recopier aujourd'hui, après trente ans passés, ces lignes extraites d'un vieux cahier de noies qui est comme un herbier à souvenirs, souvenirs desséchés qui reverdiraient vite, sous une goutte d'encre ou sous une larme.

C'était la première fois que je voyais Charles Monselet, que j'allais sincèrement aimer et dont je devais être, un ou deux ans après cette rencontre, le collaborateur. Car nous avons, au Figaro de Villemessant, rédigé ensemble les échos de Paris. C'était alors une des fornles de la chronique. M. Aurélien Scholl venait de créer un journal très parisien, le Nain Jaune, et en perdant ce collaborateur, Villemessant perdait son Chamfort. Le chercheur d'hommes qui fonda le Figaro eut l'idée de remplacer les échos de

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Paris, de Scholl, par une associalion de littérateurs : d'un côté, Jules Noriac, l'auteur de la Bêtise humaine, auquel il adjoignit Gabriel Guillemot (que de morts, que de fosses comblées!), de l'autre, Charles Monselet, qui devaitsigner avec moi du pseudonyme île Monsieur de Cupidon un article hebdomadaire.

Nous rédigions donc ensemble cette causerie. Quand je dis nous!... J'écrivais et Monselet relisait. « Je jetterai sur nos feuillets quelques paillettes l » disait-il. Il en jetait. Plus souvent il se contentait de dire : « C'est excellent. Pourquoi travailierais-je ? Je n'aurais qu'à gâter tout! » Une fois même il perdit les feuillets, et il me fallut, à l'imprimerie, improviser, à côté de mon cher ami Francis Magnard, la chronique égarée qu'attendait feuillet à feuillet le compositeur Roucolle. Ah ! l'étrange, mais le charmant et amusant collaborateur !

C'était la causerie de ce maître, tout imprégnée de la littérature du xvme siècle, qui me séduisait. J'aurais passé ma journée à l'écouter, quille à passer ma nuit à écrire pour arriver à temps. Nous nous rencontrions alors dans une maison amie, chez mon vieux et dévoué camarade Georges Silva, le gendre de Polydore Millaud, fondateur du Petit Journal. Monselet expédiait d'avance ses menus et pendant que Mme Silva envoyait aux provisions sur ses ordres, Monselet, lui, faisait provision d'esprit.

J'ai retrouvé, dans la collection d'autographes que M. Silva garde à Bayonne les billets de Monselet, qui datent de ce temps et qui peignent vraiment le délicat qu'était l'auteur de la Cuisinière poétique : l'un, où le gourmand tourne galamment un menu, comme il tournerait un madrigal; l'autre, où apparaît le gourmet de livres, l'auteur exquis de la Lorr/nette littéraire.

iv PREFACE

Voici le premier de ces billets : il Benl son Brillât-Savarin :

3 mai 1872.

Mon cher Silva,

Le mois de mai esl bien insuffisanl comme nourriture. Toul y est menu, menu...

Puisque cependant tu désires quelques indications, voici à choisir :

Potage printanier aux œufs pochés :

Sole au gratin ou Langouste :

Carré de veau aux petits pois, ou jeune poulet rôti el petits pois à pari el au lard :

Soufflé au riz à la vanille, ou crèmes frites ou fromage à la crème;

Fromage de Chester.

Yoilà, cher ami. Tire ailes ou pattes de ce squelette de menu. A loi et à six heures et demie, Chaules Monselet.

P.-S. — J'allais oublier quelques fraises, çà et là, pour le plaisir des yeux.

•2' P.-S. — Ali ! les cèpes ! A approfondir.

L'autre fait plutôt penser à la Correspondance de Voltaire :

Lundi.

Mon cber Millaud,

Voici, en même lempsque macbronique.r.l///m??<7c/i des Gourmands que M"'' Blanche1 a bien voulu désirer. C'était le dernier exemplaire qui restât chez l'éditeur. S'il se lui présenté en ce moment un acheteur, j'aurais été obligé de mettre l'épée à la main, comme pour le dernier exemplaire 'lu Diable Boiteux.

M11, Blanche trouvera le nom de son père inscrit au Panthéon gastronomique par un estomac reconnaissant.

En fait de reconnaissance, vous savez, mon cber Millaud, que depuis longtemps chez moi l'estomac avait été devancé par le cœur. A vous,

1 M'n Blanche Silva.

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Le dernier exemplaire du Diable Boiteux! Tout Monselet est dans ce simple trait.

Le biographe de Rétif de La Bretonne était, du reste, on l'a dit Lien souvent, en toute sa personne, en tout son talent, un homme du xvin0 siècle. Il en avait le tour d'esprit, l'élégance, l'impertinence aimable, et on lui eût cherché volontiers des talons rouges. Y \\ abbé galant, un causeur de ruelles ou encore un familier des réunions choisies où se groupaient jadis les beaux esprits et les fins diseurs mêlés à des auteurs aux gages des libraires. Il semblait un échappé du café Procope, un railleur qui eût écrit de petites notules très narquoises en marge des grandes feuilles de Y Encyclopédie. Avec cela, bien moderne de ton, tout à fait de son temps, adorant Paris, mais trouvant pourtant que ses ruisseaux littéraires sentent mauvais, s'amusant parfois aux drôleries de l'argot, mais comme un hotaniste cueillerait des fleurs qui entêtent ou qui distillent un poison ; — par curiosité.

— Quand je vous envoie un mot, à votre adresse du quai Voltaire, mon cher ami, lui disait devant nous Victor Hugo, j'ai toujours envie d'écrire : « A Monsieur Charles de Voltaire, quai Monselet. »

Et tout un jugement littéraire, très subtil et très juste, tenait dans cette boutade délicate du grand poète.

Mais ce Monselet du xvui0 siècle était — j'insiste sur le dualisme de ce rare talent — un balzacien du xixe. Il adorait le lyrisme de Hugo, le pittoresque de Gautier, le génie de Balzac, la fantaisie de Banville. Il comprenait tout, bien qu'en jugeant tout. Il adorait les petites phrases qui en disent plus long que les grandes, et d'un trait il peignait un homme. Sa Lorgnette littéraire vaut mieux que les « instantanés » de Rivarol, comme on dirait aujourd'hui. L'es-

vi PRÉFACE

prit de Monselet esl aussi piquant, el il es! moins méchant.

Le lettré, on va le retrouver dans le présent volume, mais «ni \ va rencontrer aussi un Monselel inattendu, <|ui tient plus du Père de Famille «le Diderot que de la Vie de Bohème de Mûrger, quoiqu'il ail fréquenté, aimé el chanté Schaunard.

Oui, il y avait, chez Charles Monselet, un homme simple, exquis et bon, une sorte de Sterne familial, j'appuie sur le mot, qu'on va découvrir dans le livre que voici. M. André Monselet, fin lettré lui-même, espril juste, pénétrant, attendri, toul dévoué — on le comprend de reste — à la chère mémoire de son père, nous donne aujourd'hui, dans son intéressant volume, un délicieux Journal de la jeunesse de Monselet et des lettres tout à fait remarquables, pénétrantes el émues, de la vieillesse de l'écrivain. La vieillesse de Monselel ! Voilà un mot que j'aurais grande envie de raturer. On peut dire que Charles Monselet vécut et mourut jeune. La maladie ne lui avait rien enlevé de sa vive et la dernière l'ois que je le vis, au coin de l'avenue Frochot, très souffrant, amaigri, il me dit aussi gaiement qu'autrefois, en ses années rieuses :

— Ah çà ! mais ils « persistent », les lecteurs officiels de la Comédie-Française ? Je le l'avoue, je guignais une de leurs places et — quelle ironie ! — c'est la mort qui me guette, moi ! Je disparaîtrai sans avoir eu ce que ma gourmandise a toujours souhaité : un petit coin dans un fromage de Hollande, comme le rat du bon La Fontaine. Adieu, cher ami !

Il me serra la main, descendit lentement — très lentement, hélas ! — la rue de Bréda, et disparut au loin. Je ne l'ai plus revu.

Mais tel il était là, tel on le retrouvera dans les Notes où,

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jeune, arrivant à Paris pour en faire la conquête, comme Rubempré ou Rastignac, il notait chaque jour ses impressions, ses déceptions, ses espoirs et ses misères. C'est un document littéraire tout à fait précieux que ce Journal publié par M. André Monselet ; jugements rapides, notes cursives, très nettes, toujours humoristiques, souvent narquoises, jamais amères comme le sont trop souvent ces Sensations où les amours-propres blessés prennent le papier pour complice de leurs rancunes.

Et je préfère encore à ce Journal juvénile les lettres intimes dont je parlais tout à l'heure. Il en est une où le père parle à ses enfants le plus touchant, le plus attendrissant langage. Il me faisait évoquer Sterne tout à l'heure, le voilà presque qui nous fait songer à un bonhomme de Greuze — non pas d'un Greuze de Courbet. Quoi ! lui, Charles Monselet, le fantaisiste, le poète de En Médoc, le Parisien sceptique en apparence, lui, Monsieur de Cupidon! Eh bien, oui, la vérité a de ces surprises. Nous sommes tous plus ou moins victimes de la légende et l'on nous affuble d'un rôle que nous ne jouons pas tous en réalité. Le gourmand cachait au public ce gourmet de sentiment qu'était Charles Monselet. On aurait pu croire qu'il mourrait d'une maladie de l'estomac. Point du tout : il mourut, comme il disaità Millaud, d'une maladie de cœur. Méfiez-vous de la légende et surtout, quand vous rencontrez un railleur, ne regardez pas trop son sourire ; cherchez, au contraire, — cherchez bien au coin de sa paupière cette larme à l'œil dont parle l'auteur de Tristram Shandy.

Il eut un chagrin, Monselet, et dans ce chagrin même il eut une joie. Un jour, il se présenta aux suffrages de l'Académie française. Sa lettre de candidat en valait bien une autre et ses titres valaient plus que ceux de bien d'autres.

vin PRÉFACE

Il sentail qu'il ne serait pas élu, et il en souffrait. Il rappelait fièrement qu'à vingt ans. criait à lui que Girar- .liii. au moment de publier dans La Preste les Mémoires d'Outre-Tombe, avait demandé une préface à l'œuvre posthume «lu grand écrivain. Monselet présentant Chateaubriand aux Lecteurs des deux inondes ! Le futur auteur de la Lorgnette littéraire (ce Sainte-Beuve en globules, un Sainte-Beuve à doses homéopathiques) annonçant Le chefd'œuvre admirable et trop peu connu de L'auteur des Natchez !

Bref il disait :

— Je n'aurais qu'une voix, une seule, je serais heureux. Mon nom resterait sur les registres des séances de L'Académie !

In académicien la lui promit, cette voix, et la lui donna. Celait notre excellent cl charmant confrère Xavier Marinier. Charles Monselet s'en souvint toujours (on le verra en lisant ce livre) et encore aujourd'hui M. Marinier en est 1res lier. Il a raison.

Une voix ! Une seule ! L'auteur des Oubliés et Dédaignés méritait plus. Il ne sera, du moins, ni un oublié ni un dédaigné. Les renommées vont vite aujourd'hui, plus vite que les morts de la ballade ; mais le nom de Monselel estera deux fois associé à notre histoire littéraire, à celle du siècle [tassé par ses éludes, ses portraits, ses recherches originales et érudites. à celle d'aujourd'hui par ses admirations romantiques et sa fantaisie et son humour. Henri Heine le saluerait de la main, toul comme Dorai et Bernis — ce Bernis qui, le menton gras et Le sourire aimai. le ressemblait un peu à Monselet et qui l'eût volontiers appelé : « Mon cher abbé ! »

Entre Le fauteuil académique el le sopha de Grébillon, à

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côté de Bachaumont, le chroniqueur, et de Diderot, Le grand remueur d'idées, le grand abatteur de copie — pour parler non pas la langue de Y Encyclopédie, mais celle du journalisnu — Charles Monselet, cet écrivain du xviuc siècle égaré dans le xixe, ce maître es jeux de l'esprit, ce styliste clair et concis, cet observateur attendri et ironique tour à tour «le la vie moderne, occupe un tabouret à la cour du roi Voltaire, et il faut remercier M. André Monselet de nous avoir donné le présent livre, chronique de la vie d'un chroniqueur qui fut un artiste, livre qu'on pourrait appeler : Monselet conté par son /il*.

Jules Claretie.

Au coin de la place Graslin — qui est la place du Grand- Théâtre, à Nantes, — et de la rue Jean-Jacques-Rousseau, une maison relativement moderne. Au fronton de la porte d'entrée, ces mots gravés dans la pierre, mais à demi effacés par le temps :

Cabinet de lecture.

Ce cabinet, situé à l'entresol, était tenu par M. Monselet, père de l'écrivain.

C'est là que naquit Pierre-Charles Monselet, le 30 avril 1825.

Graslin, un fermier général ! Jean- Jacques Rousseau, le grand philosophe ! Ne semble-t-il pas que le xvuic siècle ait tenu à présider à la naissance de celui qui devait être, à notre époque, un de ses principaux historiographes?

Ce même jour d'avril, l'enfant fut tenu sur les fonts baptismaux dans la paroisse de Saint-Nicolas — mais la constitution physique du nouveau-né ne laissait guère prévoir un robuste disciple de Grimod de La Reynière et de Brillât-Savarin; — celui que ses contemporains devaient comparer plus tard à un petit abbé de cour du siècle dernier, faillit ressembler physiquement... à Scarron!

Charles Monselet était né pied-bot.

Cel accident pul être heureusemenl corrigé dès la première heure. Aussi M. Monselel père adressa-t-il la lettre suivante à M. Mellinet-Malassis, directeur du journal le Breton, que celui-ci s'empressa de publier :

Nantes, le 11 octobre 1829.

A M. LE RÉDACTEUR IX' JOURNAL le Breton.

Monsieur,

M.i satisfaction et ma reconnaissance son! trop grandes pour que j>' ae cherche pas à les rendre connues de tout le monde, et j'ai pensé que vous ne refuseriez pas une place dans votre journal à la lettre d'un père qui n'oubliera jamais ce qu'il doit aux soins de M. llossard, dinvii'iir «le rétablissement orthopédique de l'hôtel IJesnardière, à \ -

Mon fil-, oé pied-bot, ne pouvait marcher qu'en se traînant et sur les genoux, quand je me déterminai à le soumettre au traitement; il était alors âgé de trois ans, et sans espoir de se servir jamais de ses jambes déjà contournées elles-mêmes. Pendant son séjour à Angers, il s'est opéré un tel changement, et sa guérison est maintenant si complète, qu'il marche et court avec autant de facilité que les enfants de son âge les mieux conformés; la cure de mon fils, soumise, en outre, à plusieurs médecins, surpasse de beaucoup mon attente, et je ne saurais trop me louer de trouver aujourd'hui un moyen d'ajouter encore mon tribut de reconnaissance à ceux que tant de familles ne se lassenl de rendre à L'homme précieux qui ne pouvait mieux mériter de la société, en rendant, pour ainsi dire, une nouvelle existence à des êtres, sans lui, nés pour un malheur trop certain.

J'ai l'honneur d'être, Monsieur, avec les sentiments les plus distingués,

MONSELET, libraire,

Place Graslin.

Je u'ai révélé ce détail que pour mieux expliquer la difficulté ([ne mon père éprouva néanmoins à marcher tout le temps de sa vie et l'embonpoint qui ne tarda pas à résulter d'un manque d'exercice.

Sitôt guéri, l'enfant fut vite à l'école — mais la véritable école de Charles Monselet demeura l'arrière-boutique paternelle: ce fut là que sa curiosité s'éveilla.

« Cette éducation première mérite d'être rappelée, non pas pour la frivole satisfaction des amateurs d'anecdotes, mais parce qu'elle donne en grande partie la clef des travaux et du talent de Monselet... » a écrit M. Gustave Isambert dans le journal le Temps ("21 mai 1888).

e... Le jeune Monselet — ajoute-t-il — fouillait avec délices dans cette arrière-boutique, secouant la poussière qui ternissait la tranche rouge des bouquins démodés, et ne se lassant pas d'aller à la découverte. Il mettait la main sur des choses fort disparates et de valeur très inégale ; c'était de la philosophie, des contes, des petits vers, des brochures dont l'obscurité entraînait à la recherche des circonstances qui les avaient provoquées, des romans qui avaient eu leur moment de grande vogue, et qui n'avaient point laissé de trace dans les mémoires, dont les auteurs même, bien souvent, étaient redevenus des inconnus pour les lettrés les mieux informés... Il est superflu d'insister sur ce point que, en faisant ainsi sa pâture d'une quantité d'auteurs que personne ne lisait ni ne feuilletait alors, il s'acheminait naturellement à la conception de quelques-uns de ses ouvrages les plus connus et les plus loués... Le talent d'écrivain de Monselet, sans acceptation des sujets variés auxquels il l'a consacré, s'est ressenti par-dessus tout de ce commerce familier et un peu désordonné de sa prime jeunesse avec ce xvmc siècle où l'on trouvait de la grâce et d'aimables façons dédire jusque dans les farces de la foire. »

Il m'a semblé curieux, à mon tour, de rechercher quels étaient les livres que possédait la bibliothèque de la place Graslin, et quelles avaient pu être, par conséquent, les premières lectures propres à frapper l'imagination d'un enfant déjà voué aux lettres.

cil \i;i.i:s MONSELET

.M. Monselel père n'avait fait que transférer à Nantes un cabinel de Lecture qu'il dirigeait déjà à Bordeaux: — il m'est tombé heureusement entre les mains un Catalogue des Unes d'abonnement et de rente qui se trouvent dans le cabinet de lecture tenu par Monselet, Fossés du Chapeau-Rouge ', 27. à côté delà Préfecture, à Bordeaux — is/L On retrouve plus particulièrement, «mi feuilletant ce catalogue, les noms de Pigault- Lebrun, Ducray-Duminil, M" de Genlis, Rétif de la Bretonne, L'abbé Prévost, Crébillon lils... 11 fallait s'y attendre !

Mais auprès de VA Imanach des spectacles el de VAlmanach des Muscs, cùie à côte avec le répertoire des mélodrames ou pêle-mêle au milieu des œuvres de Bernis, de Gresset, de Chaulieu et de Gentil-Bernard, fourmillent nombre de petits romans, comme :

Adeline et Joséphine ou les Deux amies bordelaises, sœurs sans le savoir ;

Idonia on les Dangers du sentiment;

Alphonse ou le Jeune Espagnol ;

Amélie de Saint-Phar, par l'auteur de Julie, ou J'ai perdu ma rose;

Le Bandit sans le couloir et sans le savoir :

Blanche de Rembrun ou Un roman de plus;

Célestine ou les Époux sans l'être;

Cordelia ou la Faiblesse excusable ;

Denneville ou l'Homme tel qu'il devrait être;

Éléonore de Rosalba ou le Confessionnal des pénitents noirs;

Émilia ou la Femme des [pennins;

Eugénie de Verseuilou la Tour ténébreuse ;

Il rtait temps ou Mémoires du marquis de Blinval;

Mana ou le Malheur d'être femme;

Ma tante Geneviève ou .h- l'ai échappé belle :

Miralba, chef de brigands;

Le Nègre comme il y a peu de blancs, par l'auteur de Cécile;

Valéria ou la Religieuse vénitienne;

Victor ou l'Enfant de la forêt, etc., etc.

Ou ne peut s'empêcher de sourire à ces titres disparus dout quelques-uns sont restés cependant, prototypes du genre; mais bien vite on frémit en songeant que ce fatras de la fin du siècle dernier, que cette littérature de transition servit de nourriture intellectuelle au débutant.

Le jeune Monselet dévora tout, tant son appétit était terrible.

Il en résulta ceci : c'est que, doué d'une mémoire prodigieuse, il s'assimila bientôt ce xvnf siècle au point d'en oublier sa propre époque et de justifier ainsi le mot attribué plus tard à Xavier Aubryet : « Charles Monselet, c'est le Monsieur qui s'est trompé de siècle ! »

Mais je reviendrai plus loin sur cette prédisposition d'esprit toute particulière, sur cette tendance continuelle à jeter les yeux vers un passé regretté comme s'il avait été vécu ; il suffit d'avoir indiqué l'influence possible de certaines lectures sur le développement de goûts et d'idées propres à l'homme pour comprendre par la suite la caractéristique d'une œuvre et d'un individu.

Charles Monselet a consigné plus tard ses premières impressions dans la préface d'un volume de M. Paul Eudel, les Locutions nantaises (Nantes, Morel, 1884). Cette préface, sous forme de lettre, est en vérité peu connue, le livre de M. Eudel n'ayant été tiré qu'à un petit nombre d'exemplaires ; — je m'empresse donc de la reproduire ici en partie :

Paris, septembre 1884.

Mon cher compatriote,

Ah! quel monde de souvenirs vous venez de réveiller «en moi avec votre petit dictionnaire! Toute mon enfance y a passé; je me suis vu revivre dans la partie de ma vie qui m'est la plus chère, et j'ai vu réapparaître aussi ma ville natale, ma ville que j'aime tant et que je

n'ai jamais oubliée après tant d'autres cités parcourues. Une expression m'a rendu une sensation, un mol m'a rappelé un quartier. <tn devrait faire pour chaque ville un vocabulaire intime; le cœur en battrait plus forl à quelques-uns, comme il vient de me battre toul à ['heure, en lisant les épreuves du petil livre si curieux que vous avez Lien voulu me communiquer.

Eh! oui, je suis né à Nantes, événement de bien médiocre importance, que j'ai cru cependant devoir consigner jadis dans des strophes parfaitement oubliées qui commençaient ainsi :

On m'a demandé, l'autre .jour, Vingl lignes de biographie, Au bas de ma photographie.

Le vilain mol! Le vilain tour!

Les voici : la ville de Nantes A qui je n'en saurais vouloir, M'a vu naître, sans s'émouvoir

De mes facultés étonnantes.

Le principal étant de vivre.

Fidèle au : « Tel père, tel fils, »

Ma ressource devint le livre; Mon père en vendait. — moi j'en lis.

Je vous prive du reste du morceau.

Mon père en vendait — ou plutôt il en louait, car il tenait un cabinet de lecture à un entresol de la place Graslin se prolongeant sur un coin de la rue Jean-Jacques-Rousseau. C'est des fenêtres de cet entresol et du haut d'un tabouret que j'ai vu les Trois Glorieuses de 1830, qui se résumèrent pour moi en un grand bruit sur la place et par un va-et-vient de soldats à cheval.

ncore de ces fenêtres qu'un peu {dus tard je regardais passer, avec un certain étonnement, quelques personnages velus d'une tunique bleue serrée à la taille el d'un pantalon blanc, et coiffés d'un béret.

Lorsque je demandais qui étaient ces gens : « Ce sont des saintsimoniens, - me répondait-on.

El je n'étais pas plus avancé qu'auparavant.

Mai- les saint-simoniens et les soldats à cheval étaient réservés pour les grands jours. Le reste du temps, il fallait me contenter des

exercices de saltimbanques dont la place Graslin était le théâtre presque quotidien, des montreurs d'ours, assez fréquents à cette époque, et des cavalcades que les écuyers et écuyères des cirques de passage avaient coutume de faire par la ville, musique en tête et dans leurs costumes les plus magnifiques.

Mon père, qui était un lettré remarquable autant que modeste, comptait parmi les babitués de son salon de lecture tout ce qu'il y avait à Nantes d'intelligent et de distingué : Lajariette, le collectionneur émérite; Mellinet-Malassis, le docteur Guépin, le docteur Aublanc (le médecin d'Élisa Mercœur), Emile Souvestre, Victor Mangin père et fils, Allotte, etc., etc.

Mes premiers joujoux me furent donnés par l'excellent comédien Régnier, alors dans toute la fleur de la jeunesse, et qui jouait les premiers comiques au Grand-Tbéâtre de la place Graslin.

Aussitôt que j'ai eu l'âge littéraire, je me suis enquis avec curiosité de la période révolutionnaire à Nantes. Pourquoi? Je n'en sais rien. Les enfants vont toujours aux énormités. Un jour, j'interrogeai ma grand'mère sur Carrier, l'homme effroyable. Ma grand'mère avait porté la cocarde au bonnet, comme toutes les femmes d'alors, et elle aimait à rappeler que cela lui allait fort bien.

— Tu as vu quelquefois Carrier, grand'mère?

— Si j'ai vu monsieur Carrier? je le crois bien! C'était un fort bel homme; il me saluait toujours lorsqu'il me rencontrait.

Mon grand-père, lui, qui avait été maître de poste, parlait plus irrévérencieusement de l'homme des noyades. Il lui gardait une dent; voici à quelle occasion.

Une après-dinée, mon grand-père menait boire quelques-uns de ses chevaux à la Loire. Un individu se trouvait sur le passage qui conduisait a la berge.

— Veux-tu te ranger! lui cria mon grand-père.

L'individu, qui était Carrier, ne parut pas avoir entendu, car il ne se dérangea pas.

Mon grand-père n'était pas patient.

— Attends ! attends ! je vais te faire bouger! dit-il en descendant de ses chevaux.

Et se dirigeant vers le quidam, il lui détacha un grand coup de fouet à travers les jambes.

Carrier sauta, en poussant un juron. Quelques personnes qui le connaissaient accoururent vers lui.

— Empoignez-moi cet animal ! dit-il en désignant le maître de poste.

L'ordre l'ut immédiatemenl exécuté.

<>n emmena mon grand-père à la prison du Bouffay.

Vous le voyez déjà guillotiné! Non. Il en fui quitte pour quinze jours de cachot,

S'importe, il ne cessa pendant toute sa vie de se plaindre amèrement el de maugréer contre l'infâme Carrier.

» l'esl ce Nantes-là, le vieux Nantes, que votre petil livre m'a rappelé, mon cher compatriote; le Nantes populaire des ponts, du Pilori, de la rue «lu Petit-Bacchus , du Bois-Tortu, du Pas-Périlleux, de la Casserie; le Nantes des maisons disparues, de la maison des Enfants- Nantais (Donatien el Rogatien), du Marchaix, de l'Arche- Sèche, de la Tour-de-Sauvetout, <ï«»s Hauts-Pavés, de Saint-Similien, de la rue Moquechien, du quartier du Roi-Baco : le Nantes plus pittoresque qu'on ne s'en doute, el qui parle journellement encore la langue de votre dictionnaire.

Vous avez fail œuvre pie en recueillant de Barbin à Trenteraoult, de la Ville-en-Bois à Richebourg, du quai Moncousu au Port-Communeau, à la Petite-HoUande el partout, aux Salorges, è la place Bretagne el à la place Viarmes, des Dervalières aux Douves-Saint-Nicolas, en recueillant, 'lis-je, ces humbles vocables, sans famille, sans étymo- Logie, enfants perdus de la parole et de la tradition, et qui, sans ?ous, auraienl fini par s'en aller insensiblement au grand égout de l'oubli.

i vous, et en dépit des splendides maisons neuves dont notre ville natale s'embellit chaque jour, il sera possible de reconstituer l'histoire de Nantes intime, et même d'y ajouter quelques types de la rue, comme ceux des deux sœurs Amadou, par exemple, ces figures excentriques, si connues du peuple, qui pinçaient inconsciemment de la guitare, habillées de toutes sortes de baillons et de rubans prétentieux ramassés au hasard dans le ruisseau, si sympathiques et si respectées même des polissons, ces demoiselles Amadou dont vous avez -i bien l'ail de consacrer les traits bizarres et Légendaires.

Merci doue, au nom des Nantais épris de leur berceau, comme ils le sonl presque tous d'ailleurs. J'ajouterai deux mots à vos renseignements si précieux. Ce serait mal me connaître, et ce serait même ne pas me connaître du tout, que de croire que je n'aurai pas une mention pour la nourriture bretonne. EUe a son caractère particulier, je parle surtout de la nourriture plébéienne; je parle des galettes de blé non. débrassées avec du lait, finemenl dentelées, bien beurrées; je parle des caillebolies, blanches et frissonnantes, enfermées dans de

jolis pots de grès; je parle des fouaces vantées par Rabelais : » avec du raisin, c'est un délicieux niangier, » a écrit l'illustre maître es gueule.

Je m'arrête, car je pourrais laisser courir ma plume jusqu'à demain sur un tel -ujet...

Après cette lettre à un compatriote, il faut citer eucore les lignes suivantes que j'extrais des Promenades d'un homme de lettres, et qui se rapportent également aux premières années de l'auteur :

Au risque de passer pour un être fabuleusement vieux, — et par ainsi de me nuire auprès de mes lectrices, — je dirai que j'ai vu Cambronne.

Il va sans dire que j'étais bien enfant. C'était à Nantes, quelques années après 1830, sur le cours Saint-Pierre, où l'illustre général passait une revue. — Le cours Saint-Pierre, planté d'arbres, est une des plus belles promenades de Nantes : d'un côté, il borde les bâtitiments de la cathédrale ; de l'autre, la façade du collège des Oratoriens, où Fouché professa, avant d'aller professer à la Convention. A l'une de ses extrémités s'élève une colonne érigée à Louis XVI.

La revue à laquelle il me fut donné d'assister ayant lieu un dimanche avait attiré une grande partie de la population. Mes parents m'avaient placé au premier rang de la foule. Je pus donc examiner Cambronne tout à mon aise. Le souvenir que j'en ai gardé est celui d'un homme font laid...

Charles Monselet quitta Nantes en 1834, — M. Mouselet père ayant cédé à cette époque son cabinet de lecture de la place Grasliu pour venir s'établir à Bordeaux.

Ce n'est qu'en 1852 que, tourmenté du désir de revoir sa ville natale et aussi une partie de sa famille demeurée là-bas, attachée au sol, notre Breton reprit le chemin de son berceau : son premier soin fut de courir à la place Grasliu.

Je détache quelques lignes d'une lettre de mon père adressée à ses parents et datée de cette époque (24 avril 1852) :

Charles Mouselet était déjà parvenu à une certaine notoriété

littéraire :

... Il faut que je vous dise que j'ai noué connaissance avec voire successeur Planson. Je lui ai dit que j'étais le fils de mon père; il m'a reçu assez poliment et m'a dit qu'il me connaissait par mes ouvrages. Une fois <cs préliminaires terminés, je lui ai bouleversé sa bibliothèque pendanl plus de deux heures; c'était là que je voulais en venir, car je tenais à revoir la plupart des livres que j'ai tant feuilletés autrelois. J'ai monté à l'échelle et fouillé dans les plus obscurs rayons ; vous jugez de la poussière que j'ai soulevée; Planson n'avait pas l'air très content... La majorité des livres est toujours à sa place habituelle, tels que le répertoire des mélodrames, les petits romans, etc.. Enfin, lorsque ma curiosité a été bien satisfaite, j'ai tiré de ma poche trois sous que j*ai gravement donnés à Planson. Ainsi s'est terminée cette première et mémorable visite...

Malgré tout le plaisir que j'éprouve à rester dans ma ville natale, parmi mes bons grands-parents, mes occupations me forceront de partir la semaine prochaine; j'aurai demeuré quinze jours à Nantes... J'espère en remporter quelque ouvrage, et ne pas avoir ainsi perdu tout à l'ait mon temps, tinancièrement parlant...

Depuis lors, Charles Monselet revint fréepuemment à Nautes : il parcourut aussi la Bretagne en tous sens, et l'on retrouve dans plusieurs de ses volumes de nombreuses pages consacrées à cette province qu'il aimait tant.

Si Charles Mouselet est Breton, s'il prend soin de le rappeler en maintes circonstances, il tend aussi à le prouver et ne laisse échapper aucune occasion d'exalter un Breton.

Le premier auquel il s'attache dans ses écrits est Chateaubriand.

« Depuis longtemps, nous désirions parler de M. de Chateaubriand, un de ces grands cœurs qui rehaussent les lettres et font que le plus humble d'entre les écrivains en marche plus fermement dans l'orgueil de sa profession... »

Ainsi débute la préface des Mémoires d'outre-tombe. Charles Monselet, heureux de l'occasion qui lui est offerte de célébrer un compatriote et fier également de l'honneur qui lui est réservé, ne marchande pas l'éloge à son modèle, encore que la critique n'y perde pas complètement ses droits. Mais, après qu'il a bien analysé l'œuvre et l'ouvrier, il s'arrête une dernière fois au pied de ce rocher du Grand-Bé où sommeille pour l'éternité l'auteur des Martyrs. Alors, se baissant, il cueille, comme des fleurs préférées, ces strophes de Chateaubriand si connues et tant de fois répétées, adressées comme un souvenir d'exil à cette Bretagne bien-aimée, comme un hommage à la terre patrie :

Combien j'ai douce souvenance Du joli lieu de ma naissance,

Ma sœur, Qu'ils étaient beaux ces jours de France !

N'est-ce pas le Breton qui reparaît? N'y a-t-il pas là

comme une communion d'esprit — de deux esprits attachés au même sol?

Plus tard, il réhabilite — ou tente à réhabiliter Fréron, l'illustre critique, l'ennemi de Voltaire — Fréron, un Breton de Quimper !

Cette fois, ce n'est plus la valeur d'une préface qu'il accorde à son sujet, mais un volume entier, étude des plus sincères.

«... Quimper a le droit de se montrer fière de Fréron, affirmet-il encore ailleurs1. C'est de Quimper qu'il est parti pour cette longue et implacable croisade contre les philosophes, qui a duré plus de trente années. Il ne fallait pas moins qu'un Breton pour cette lutte prodigieuse avec Voltaire, lutte qui eut toute l'Europe pour spectatrice et où l'avantage et l'honneur ne furent pas toujours du côté du géant de Ferney. »

Mais Fréron n'est pas le seul antagoniste de Voltaire dans cette Bretagne religieuse du siècle dernier.

« ... Il se trouva un homme du xvin0 siècle, habitant d'un humble bourg breton, qui eut l'adresse de mystifier Voltaire. C'était un poète d'un ordre secondaire, nommé Maillard Desforges. Il est à remarquer — ajoute Charles Monselet — que ce sont deux Bretons, Fréron, de Quimper, et Desforges, du Croisic, qui ont porté à Voltaire les coups les plus sensibles. »

Lorsque enfin il s'agit d'élever une statue à Lamennais, Charles Monselet prend encore la plume et trace les lignes suivantes :

« ... C'est une idée qui fait honneur à la Bretagne libérale. Lamennais est un des plus grands écrivains du xix° siècle — et de tous les siècles. Il fut l'apôtre de la pensée libre et l'un des plus ardents défenseurs des droits des peuples. Il combattit,

' De Montmartre à Séville. Paris, 1865.

souffrit pour ces deux causes qui se confondent en une seule. On le persécuta, on le condamna, on l'emprisonna, on le calomnia surtout. Aucun genre d'outrage ne lui fut épargné pendant sa vie. Cela vaut bien une statue après sa mort... » Puis, ramenant son héros au lieu de sa naissance, il ajoute : « Lamennais aimait son berceau d'un amour profond, il y est sans cesse revenu, et, par son caractère, ses habitudes, ses qualités et ses défauts, il doit être considéré comme une des expressions les plus complètes du lire/on bretormant. »

Ainsi l'idée du sol, de la province, reste la note dominante de Charles Monselet dans ses écrits sur la Bretagne et les Bretons.

.Mais où son admiration ne connaît plus de bornes, c'est lorsqu'il parle de Brizeux, ce doux poète : on dirait qu'il a appris à lire daus son magnifique poème des Bretons; des strophes entières sont restées gravées dans sa mémoire. Il les cite en plus d'un endroit :

... 0 peuples de Gorré, Vaillants hommes de Scaër, Loc-Ronan, Plou-Aré, Vous n'avez rien perdu des anciennes coutumes ; Nos pères reconnaîtraient leurs fds à leurs costumes : Vous la portez encor, la braie aux plis flottants, Et vos grands cheveux bruns, longs depuis trois mille ans !...

Et Charles Monselet s'éprend de l'auteur de Marie au point de calquer son modèle dans un gracieux poème : Marie et Ferdinand, écrit à l'heure de ses débuts, dans sa dix-septième année.

Chateaubriand, Fréron, Lamennais, Brizeux ! Il semble qu'on retrouve comme le reflet de chacun d'eux dans la personne de leur biographe.

Ne rencontre-t-on pas en Monselet un peu de cette petite noblesse du xvin0 siècle dont Chateaubriand fut, un des derniers rejetons littéraires ? II y a du petit marquis daus

la figure poupine de l'écrivain, comme il y a du talon rouge dans son style léger. La caricature ne l'a-t-elle pas représenté d'ailleurs en culotte courte, l'épée en verrouil et des boucles d'argent aux souliers? Mais il y a du prêtre aussi, ou mieux de l'abbé, dans la personne deMonselet. Petit marquis, petit abbé, le collet et le rabat faisaient bon ménage à la cour du Régent. Ombre de Lamennais, vous flottez vaguement autour du penseur et de l'érudit.

Fréron, le critique acerbe, parfois cruel, aura servi de modèle à un autre critique plus adouci, non moins curieux, chez qui la sévérité aura fait place à la malice. Où Fréron rompait des lances, Monselet ne brise plus que les flèches de M. de Cupidon. Le maître journaliste du siècle de Voltaire n'a-t-il pas déteint quelque peu sur le spirituel chroniqueur de notre époque?

Mais c'est encore à Brizeux que Charles Monselet emprunte le plus de ressemblance : — même caractère tranquille et doux, même bonté d'àme, même sérénité de conscience, même poésie, même harmonie, — et l'on est presque tenté d'ajouter : même pauvreté.

Et tous ces reflets de l'un et de l'autre ont composé un quelqu'un, peut-être dépourvu d'une réelle originalité pour avoir trop emprunté à ces différents maîtres, peut-être trop amoureux du passé vers lequel il a constamment tourné les yeux, pour tenir un premier rang dans notre siècle; mais Charles Monselet, ne dût-il figurer qu'au second plan pour la postérité, restera un petit-maître du xi.v siècle, qu'on ressuscitera comme il a ressuscité lui-même tant de ses devanciers..

Selon sa coutume, Charles Monselet ne s'arrête pas seulement à saluer les gloires incontestées de la Bretagne, il va encore au-devant des humbles et des oubliés.

« En allant inaugurer la statue de Victor Massé, à Lorient, écrivait-il eu ces derniers temps, j'ai voulu saluer la statue

de Bisson, cet. intrépide marin qui fit sauter son brick tout chargé de pirates. » Et il ajoute encore : « Bisson était Breton. Oh ! les bonnes et dures têtes ! »

Ailleurs, il consacre un feuilleton à Hyacinthe Dorvo, une figure originale qui a sa place marquée dans la littérature dramatique de la Révolution — triste époque d'ailleurs pour la littérature. Dorvo est principalement connu pour être l'auteur des Envieux, cinq actes en vers représentés avec succès sur la scène de l'Odéon, le 28 ventôse an VIT. Le soir même de cette représentation, quelques heures après la sortie du public, « ce magnifique théâtre devenait la proie d'un incendie, allumé par une main inconnue. Dorvo en pàtit comme les acteurs ; Y Envieux n'eut jamais de seconde représentation ». A ce titre seul, le nom de cet auteur malchanceux méritait d'être conservé ; sa qualité de Breton le désigna en outre à Charles Monselet, qui n'eut garde de le laisser disparaître sans prononcer au moins son oraison funèbre. (Messager de V Assemblée, n° du 14 mars 1851.)

Il est une figure plus curieuse que Monselet ne pouvait manquer de mettre en lumière, — je veux parler de Charette, le général des guerres de la Vendée. Déjà, en préparant son Histoire anecdotique du Tribunal révolutionnaire, Monselet avait dû rencontrer maintes fois sur ses pas cette terrible silhouette du héros de la chouannerie, mais ce n'est pourtant qu'en 1883, à propos d'un tableau de M. Le Blant, exposé au Salon (l 'Exécution de Charette), que le chroniqueur entreprit le portrait de ce redoutable chef de partisans, qui n'est pas le moins curieux de ses compatriotes, — car Charette, qualifié de Vendéen, est originaire de Coufïé, un bourg de la Loire-Inférieure, situé près d'Ancenis.

Charles Monselet a pu d'ailleurs recueillir des souvenirs de audit u; il écrit en effet ces lignes :

« L'entrée de Charette à Nantes est un de ces événements dont OU parle encore dans les vieilles familles. »

Me voici arrêté cette [ois devant une plus douce image, au souvenir de laquelle plusieurs Lignes sont encore nécessaires; Il s'agit de M11, Trébuchet, native de Nantes, qui devint la mère de \ ictor Hugo.

La longue et intéressante liaison de Monselet avec Victor Hugo, L'étal d'intimité qui en était résulté, la haute estime dans Laquelle Le maître voulait bieu tenir le disciple, devaient naturellement porter mou père, dont l'esprit s'attachait plus particulièrement aux petits côtés de la chronique, à rechercher les traces du passage de Victor Hugo enfant à Nantes. Ce fut encore là prétexte à une page délicate qui eut le don de toucher le cœur du poète et attira au chroniqueur de nouvelles assurances de sa profonde et constante amitié :

L'amitié d'un grand homme est un bienfait des Dieux,

assure le proverbe ; toujours est-il que Charles Monselet put s'en glorifier et ce fut surtout pour lui une grande consolation que cette estime particulière du maître.

Mais il n'est même pas besoin d'être Breton, il sullit d'avoir pari.- avec admiration de la Bretagne ou seulement d'avoir posé le pied sur son sol pour être désormais sacré aux yeux de Charles Monselet. Faiblesse d'un homme d'esprit, dirat on peut-être en souriant, mais qui prouve néanmoins un attachement sincère à la terre natale.

C'esl ainsi qu'il parle de Balzac :

« Je serais mal venu à tenter une description de Guérande après les trente ou quarante pages superbes que Balzac y a consacrées au début de son roman : Béatrix ou les Amours forcés. <in ne s'approprie pas une contrée, un peuple, une architecture avec plus de puissance et de couleur. »

Et plus loin :

« Ce n'est pas seulement à Guérande que Balzac a marqué sa trace; le matin, j'avais passé en bateau à vapeur devant le village de la Basse-Indre, dont il est tant parlé dans Mercadet.La Loire-Inférieure a été deux fois heureuse au grand écrivain. »

Il relate encore autre part le passage de Stendhal à Nantes, en 1838, mais il s'arrête surtout complaisamment, dans ses Oubliés et Dédaignés, sur le poète Choudard-Desforges, qui tint longtemps l'emploi de jeune premier au Grand-Théâtre et qui se maria à Nantes.

Nantes, Le Croisic, Saiut-Malo, Dinan, Saint-Thégonnec, Landerneau, Quimper-Corentin, etc., Monselet a parcouru en tous sens cette Bretagne qu'il chante sans cesse.

Rien ne lui échappe :

« Alfred de Musset, écrit-il en parlant du Croisic, affectionnait ce coin de l'Océan et y est venu souvent. Peut-être y a-t-il pris ce nom de Croisilles donné au héros d'une de ses plus spirituelles nouvelles... »

Enfin, après s'être fait en quelque sorte l'historiographe des hommes célèbres que la Bretagne a vu naître et aussi qu'elle a vu passer, il fréquente chez les nouveaux, à l'heure où ceux-ci vont se resserrer et se grouper, pour mieux défendre l'idée du sol natal. N'est-il pas, en effet, un des promoteurs de ces Sociétés littéraires de Bretons, qui comptent parmi leurs illustrations, Renan, cet admirable philosophe, et Jules Simon, ce merveilleux maître de morale. Monselet en profite encore pour pousser à des voyages et des concours littéraires qui serviront, dans sa pensée, à évoquer d'heureux souvenirs et à rappeler à toutes les mémoires des noms sacrés et justement réputés.

Pour être un des derniers ouvrages de Charles Monselet, celui-là n'est pas le moins estimé de ses contemporains — j'entends surtout de ses compatriotes.

M. Monselet père, que l'amour des livres entraîna de bonne heure vers la librairie, avait fondé au début uu cabinet de lecture à Bordeaux : c'était alors un tout jeune homme revenant du camp de Boulogne après avoir fait partie des équipages de la Hotte. Son premier passage à Bordeaux fut d'assez courte durée; notre libraire émigra bientôt à Nantes, sa ville natale, où il épousa, en 1824, Mllc Hortense Sméts.

En 1834, M. Monselet abandonnait de nouveau son salon. littéraire de la place Graslin pour revenir se fixer à Bordeaux, où il établit cette lois un dépôt de beurre de Bretagne sur les allées de ïourny. — Cuisine et littérature mêlées ! — C'est à cette école-là que ne pouvait manquer de s'éveiller en l'esprit du jeune Charles l'amour des belles-lettres... et aussi des belles sauces.

Dans l'intervalle, en 1831, un autre garçon était né, Prosper Monselet, dont mon père fut le parrain : une certaine conforni i le d'idées et de vues devait resserrer par la suite les liens de cette fraternité.

A Bordeaux, Charles Monselet entra à l'institution Benoît, rue de Gourgues,n°19,oùil se lia dès le premier jour avec un jeune homme qui devait plus tard être son premier collaborateur et rester, jusqu'à l'heure de sa mort, un de ses plus fidèles amis : j'ai nommé M. Gabriel Richard Lesclide, bien connu pour avoir été, dans ces dernières années, le secrétaire particulier de Victor Hugo. M. Richard Lesclide est aujourd'hui attaché à la direction des moulages, au musée du Louvre.

Je me hâte, toutes les fois que l'occasion s'en présente, de

passer la plume à mon père, lui laissant le soin de conter les menus faits de son existence : Voici, en effet, quelques souvenirs personnels qu'il s'est plu à évoquer sur ses premières années d'étude :

« Il m'est resté une impression très vive, très nette de mes années de pension.

» Il me suffit d'évoquer une date de ce temps -là pour voir se dérouler aussitôt toute une série d'événements et toute une galerie d'individus. Je remets des noms sur des visages et des visages sur des noms.

» Des détails infimes se représentent à moi : la casquette de celui-ci, le pantalon de celui-là.— Je revois la haute et longue salle d'études, l'estrade du professeur, le tableau noir, mon pupitre, mon encrier de liège, tailladé de coups de canif, mes cahiers décousus et recroquevillés, mes livres barbouillés de bonshommes à la plume. — J'entends le bourdonnement monotone des leçons apprises la tète entre les mains.

» Et tout cela comme si c'était hier.

» C'est à la pension que la vocation littéraire est venue me trouver, et non pas me surprendre. Cette pension était à Bordeaux, rue de Gourgues, dans l'ancien hôtel du président de ce nom .

» La fenêtre auprès de laquelle mon pupitre était placé, à. un premier étage, donnait sur une vaste cour plantée d'arbres centenaires, — de beaux tilleuls qui secouaient au vent la poudre d'or de leurs fleurs. Entre ces arbres, de distance en distance, des bancs de pierre d'une forme massive et verdis à leur base. Le fond de la cour se relevait en une terrasse, haute de quelques marches seulement et bordée d'un élégant balustre de marbre, mutilé en quelques parties. — Par-dessus les arbres, j'apercevais une large nappe de ciel.

» Que de distractions m'a procurées cette fenêtre, surtout lorsque la chaleur de la saison obligeait à la tenir ouverte!

Combien de lois ma pensée et mes yeux, se détachant du Livre, ont voyagé dans le ciel et erré dans ces nuages! Ce que j'écoutais si attentivement à travers la parole du professeur, c'était la voix du feuillage, le chant des oiseaux, la note d'une cloche d'église, — l'église Saint-Paul on l'église Saint-Éloi. Tout cela m'armait par cette fenêtre qui a été longtemps pour moi tout un monde, le monde des rêveries.

• Je me souviendrai éternellement, d'un violon qui m'a lait passer «les heures enchantées, pleines à la fois de charme et d'oppression. — C'était un musicien qui venait deux fois par semaine donner leçon ;'i un élève. La leçon avait lieu dans une petite chambre ouvrant, elle aussi, sur la cour...

» La terrasse occupait également mou imagination. — J'avais entendu dire que la maison et ses dépendances avaienl appartenu à une famille nohle du dernier siècle. 11 n'était doue pas impossihle que cette terrasse eut servi de théâtre en plein air à quelque société de ce temps-là...

» C'en était assez pour communiquer la fièvre à mon jeune cerveau ; je repeuplais cette terrasse de personnages en habits de soie, de marquises à éventail, d'abbés à petit manteau, de chevaliers poudrés. Caché derrière un grand vase de fleurs, j'assistais à la représentation d'un proverbe du meilleur faiseur... Et ma version ou mon thème n'avançait guère, on le devine, pendant toutes ces songeries.

» 0 ma fenêtre de pension ! que de bonheur tu as conteuu à cette époque ! »

C'est à In pension que la vocation littéraire est renne me trouver, écrit Charles Mouselet : c'est de la pension, en effet, que sont datés ses premiers vers; ajoutons qu'ils étaient écrits de cette écriture merveilleuse dont l'écrivain fut toujours très fier — fierté bien excusable — et qui arracha à Arsène Houssaye cette exclamation : « Dieu, la belle copie ! » lorsque mon père apporta son premier article au journal l'Artiste.

SA VIE, So.\ OEUVRE 21

Un Bordelais célèbre à l'époque dans les fastes de la littérature bordelaise, M. Jehan Saint-Rieul-Dupouy, publia, en 1839, dans le Mémorial bordelais, les premières rimes de Charles Monselet, en les faisant précéder des quelques lignes suivantes :

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