L'ŒUVRE DESSINÉ ET GRAVÉ DE COCHIN
On ne s’attend point à trouver ici un Catalogue de l’œuvre dessiné et gravé de Cochin. Ce travail a été fait plusieurs fois, et poussé jusqu’à une limite qu’il est difficile de dépasser, à moins de connaître l’exact contenu des collections actuelles, et le dernier détail des ventes d’hier. Nous connaîtrions, cependant, cet œuvre entier, si les deux clauses suivantes du testament de Cochin avaient été observées, ou si les événements d’après 1790 n’en avaient troublé la réalisation :
« Je donne et lègue à l’Académie royale de peinture et de sculpture, comme une marque de mon attachement, le volume in-folio grand aigle où j’ay collé mon œuvre, qui sera complété, autant qu’il sera possible, avec les estampes dispersées qui se trouveront chez moi... »
« Je donne et lègue au Cabinet des dessins appartenant au Roy, dont j’ay eu l’honneur d’avoir la garde, les dessins allégoriques de ma main qui se trouvent faits pour l’Histoire métallique du feu Roy, et ce afin qu’il reste dans ce dépôt quelque mémoire de mes faibles valeurs. »
Or il n’est guère possible de voir dans l’œuvre de Cochin aux Estampes, malgré les six volumes in-folio ordinaire et le septième volume double in-folio dont elle se compose, l’exemplaire que Cochin destinait à l’Académie, à cause des grandes lacunes qu’on y remarque, et cela dès les premières années et les premières pièces. Et, d’autre part, les dessins que léguait au Cabinet du Roi cet ancien garde du Cabinet des dessins ont disparu de nos collections publiques. Sans doute ont-ils eu un sort analogue à ces dessins au crayon rouge, pour l'illustration des Aventures de Télémaque, dont les Goncourt nous disent qu’ils les virent « pendant des années exposés en plein air, à la devanture d’un bouquiniste de l’ancienne place du Carrousel ».
En tout cas, ceux que désignait ainsi Cochin ne sont pas représentés dans la dizaine que possède le Louvre, et qui sont décrits au tome III des Dessins du Louvre, par MM. Jean Guif-
frey et Pierre Marcel. Plusieurs de ceux-ci proviennent d’ailleurs de la vente Goncourt. La collection des Goncourt, à elle seule, comprenait douze dessins de Cochin, sans parler de ses eaux-fortes et des gravures d’après le maître. Quatre dessins, en outre, sont à la Bibliothèque de l’École des Beaux-Arts.
Signalons encore trois médaillons originaux, à la mine de plomb, un homme et deux femmes âgées, signés et datés par Cochin, appartenant à M. Jacques Normand. Ces trois dessins sont reproduits dans notre ouvrage.
Le détail de l’œuvre, en somme, autant qu’il peut être établi, se trouve essentiellement dans les ouvrages suivants :
19 CATALOGUE DE L'ŒUVRE de Ch.-Nic. Cochin fils, écuyer, chevalier de l’ordre du Roy, censeur royal, garde des dessins du Cabinet de Sa Majesté, secrétaire et historiographe de lAcadémie royale de Peinture et de Sculpture. Par Charles-Antoine Jombert. À Paris, de l’imprimerie de Prault. MD. CCLXX.
Ce très précieux catalogue, plein de détails biographiques et de renseignements accessoires sur les pièces mentionnées, contient 320 numéros, représentant 1.262 pièces.
Malheureusement, il s’arrête en 1770, vingt ans avant la mort de Cochin, et Cochin a produit jusqu’à sa mort, survenue en 1790.
2° Le DICTIONNAIRE DES GRAVEURS, de Heinecken, a établi de son mieux la production de Cochin, pour les années postérieures à 1770.
3° Les Goncourt, dans L'ART AU DIX-HUITI ÈME SI ÈCLE, ont donné sur Cochin une de leurs études les plus fouillées. Ils ont joint à cette étude une importante description de son œuvre gravé, qui, quoique volontairement incomplète sur le détail des « petites pièces » et des innombrables vignettes, cartels, fleurons, lettres grises, échappées au fertile crayon de celui qui fut, à la veille de Moreau le Jeune, une sorte d’illustrateur universel, n’en donnent pas moins l’idée la plus juste et la plus précise des « genres » si divers de composition et d’ornementation où s’est joué sa fécondité, non exempte d’ailleurs de monotonie.
Ils ont ainsi, successivement, parcouru et sommairement caractérisé : ses eaux-fortes ; ses portraits en médaillon, déjà presque innombrables, et auxquels aujourd’hui il faudrait encore ajouter ses sujets religieux ; ses sujets de la Fable ; ses scènes de l’Histoire ancienne ; ses sujets allégoriques, qui comprennent beaucoup de grandes pièces, suivant la nouvelle esthétique du « grand art » tel que le concevait Cochin, et dont il a fixé l’esprit et les procédés (regrettables à notre sens) dans cette fameuse Zconologie, véritable arsenal de recettes conventionnelles ; ses scènes de la vie familière, tout à fait dignes de remarque, et qui, avant le fameux voyage d’Italie, promettaient en Cochin un Chardin de la gravure; ses fêtes de cour, audiences publiques, bals, cérémonies et célébrations officielles, qui demeurent son plus éminent titre, soit comme dessinateur-graveur, soit comme observateur et évocateur vivant et charmant de la cour de Louis XV à son époque la plus brillante. Ils parcourent ensuite, plus rapidement, ce domaine de l’i/lustration, qui exigerait, à lui seul, toute une bibliographie du temps; puis, après un coup d’œil sur les adresses, billets de bal, et les syjets divers (difficiles à placer sous une rubrique bien définie), ils s’arrêtent, en finissant, sur les représentations de l’Académie, les « académies » elles-mêmes de Cochin, qui sont d’ailleurs pleines d’intérêt (quelques-unes, très bien gravées par Gonord), et sur les études ou gravures faites
par Cochin à Rome, d’après certains peintres qu’il affectionnait (Stellaert, etc.) et d’après diverses antiques.
Le cadre de cette sorte de description générale, divisée ou groupée, est excellent, et il est superflu de le refaire, comme il serait illusoire de recommencer Jombert ou Heinecken.
Les chercheurs, les amateurs de « Cochins » ont en ces trois ouvrages trois sources très importantes, dont aucune ne devra être négligée. Le point de départ est là.
D'autre part, ils ne sauraient négliger l’ouvrage considérable de MM. Portalis et Béraldi sur les Graveurs du XVIIT® siècle (t. I®r, 1880), non plus que l’étude descriptive du baron Portalis sur Zes Dessinateurs d'illustrations au XVIIIe siècle (t. I, 1877). Nombre de renseignements leur seront fournis par les savants auteurs de ces ouvrages, tous deux possesseurs de riches collections et de belles pièces de Cochin, sur la situation des dessins originaux de Cochin, à ces dates, chez tels et tels collectionneurs, dont les ventes ont depuis disséminé le fonds chez de nouveaux acquéreurs, qu’on ne peut ici suivre à la piste.
Les Goncourt ont estimé l’œuvre entière à quinze cents pièces environ. Ils sont certainement au-dessous de la vérité. Plusieurs centaines devront être ajoutées à ce chiffre par le travailleur patient qui aurait l’ambition de reconstituer l’ensemble de tout ce que Cochin a produit, soit comme dessinateur, soit comme graveur à l’eau-forte et au burin. Il y faudrait des années, et le résultat ne serait sans doute pas en proportion de sa peine. Et, au fait, il ne découvrirait rien d’essentiel sur Cochin, dont le talent est trop connu sous ses aspects multiples, pour qu’on puisse espérer y ajouter un titre de plus.
Que s’il fallait, ici, joindre quelques remarques à cet aperçu général sur son œuvre et sur ceux qui l’ont décrite avec le plus de compétence et de complaisance, on insisterait volontiers sur le rôle non négligeable de Cochin dans le développement de la gravure française au xvirit siècle. Sans doute il n’est pas tel qu’on puisse l’assimiler à celui d’un Rubens sur ses propres graveurs, ou de Watteau sur les siens : une telle influence, exercée par l’art de la couleur sur l’art du noir et du blanc, a un aspect spécial, et qui a fourni matière à des livres excellents. Cependant le Cochin dessinateur, auteur de lavis, de sanguines, de compositions aquarellées, a tant produit en ce genre, et a eu besoin de tant de traducteurs, dans l'impossibilité où il était de tout traduire lui-même, qu’une certaine « école » de gravure ou un certain style général de la gravure, succédané de Cochin dessinateur, est comme tamisé, diffusé, chez les graveurs de son temps. Il est à noter, d’ailleurs, que, à de rares exceptions près, presque tous les notables graveurs d’alors se sont faits ses interprètes. Et non pas seulement son père, Nicolas Cochin, le graveur de Watteau, qui exécuta sur les dessins de son fils quelques grandes pièces de ses débuts officiels; pas seulement sa mère, l’appliquée et habile Magdeleine Horthemels; mais l’élite de ses confrères en gravure, depuis Aveline jusqu’à Moreau le Jeune et à Aug. de Saint-Aubin. Sans vouloir ici dresser la liste des graveurs qui ont gravé d’après le dessinateur-graveur qu’est Cochin, nommons, dans cette quantité, Prévost, Dupuis, Lempereur, Choffard, Gonord, Ravenet, les deux Launay, Cathelin, Romanet, Gaucher, Zilliard, Née, Le Mire, Nicolet, Bonnet, de Longueil, Ponce, et Choffard, et Demarteau, et Mme Lingée, et je nesais combien d’autres, dont aucun n’est médiocre, et dont plusieurs sont des artistes accomplis. Le fait seul, pour toute cette élite, de s’être adonnée à traduire Cochin signifie bien quelque chose et c’est par là que le « des-
sinateur » si remarquable que fut Cochin, auteur « d’académies » destinées à ramener au vrai, du moins au plus naturel les dessinateurs contemporains de Boucher, mérite une mention dans le maintien du joli goût français et dans l’histoire du « style », ou d’un certain style, chez les graveurs français du xvirie siècle, entre l’époque Pompadour et la Révolution.
À cette remarque l’on en joindrait aussitôt une autre. C’est l’importance capitale, dans l’histoire de la gravure française, de pages comme celles que Cochin a consacrées à la vie de cour, aux fêtes, aux galas, aux bals, aux cérémonies tantôt joyeuses, tantôt funèbres, qui ont donné un éclat particulier au Versailles de Louis XV, sensiblement entre 1735 et 1750. Ces grandes pièces sont merveilleuses de grâce, cela va sans dire, mais aussi d’esprit, de justesse, de précision fine, et d’évocation « historique » d’un temps, d’une société et de son allure, physique et morale à la fois. On ne connaît vraiment bien cette époque qu’après avoir longuement regardé ces scènes, sans analogues avant lui, et qui n’ont de rivales, après lui, que certaines grandes pièces « Louis XVI » de Saint-Aubin et de Moreau le Jeune. Cochin, lui, est là « pur Louis XV ». Sa fortune et son renom d’artiste datent de là, sont justifiés par là, pleinement, et presque exclusivement, bien qu’il faille avoir en grande considération les pièces familières, comme le Chanteur de cantiques, par lesquelles il semblait annoncer tout autre chose. Mais ne regrettons pas, comme Mariette, qu’il ait abandonné ce genre, où brillait déjà sa « gentillesse ». Ce qu’il a fait après, nul autre n’aurait pu le faire, et les grands actes de la gravure française au xviri® siècle n’eussent pas été accomplis. Par lui, ils le furent. Marigny en jugeait donc fort bien, lorsque, obtenant du roi pour son graveur officiel des lettres de noblesse dont nous transcrivons ci-après le texte, retrouvé par nous aux Archives nationales, il y faisait inscrire, comme titres principaux à cette distinction, les planches consacrées par notre dessinateur-graveur aux événements de la famille royale, aux naissances, aux fiançailles, aux mariages, et aux divertissements princiers dont la cour fut le théâtre, à une époque du siècle particulièrement heureuse et pour la France, et pour la royauté.