‹ Charles NodierChapitre 11 sur 35 · LE SONGE D'OR · texte numérisé non relu

LE SONGE D'OR

LE KARDOUON

Le Kardouon est, comme tout le monde le sait, le plus joli, le plus subtil et le plus accort des lézards Le kardouon est vêtu d'or comme un grand seigneur ; mais il est timide et modeste, et il vit seul et retiré ; c'est ce qui l'a fait passer pour savant. Le kardouon n'a jamais fait de mal à personne et il n' y a personne qui n' aime le kardouon. Les j eiines fiUes sont toutes fières quand il les regarde au passage avec des yeux d'amour et de joie, en redressant son cou bleu chatoyant de rubis entre les fentes d'une vieille mm'aiUe, ou en • faisant étinceler sous les feux du soleil les reflets innombrables du tissu merveilleux dont il est habillé.

Elles se disent entre elles : « Ce n'est pas toi, c'est moi que le kardouon a regardée aujourd'hui, c'est moi qu'il trouve la plus belle, et qui serai son amoureuse. »

Le kardouon n'y pense pas. Le kardouon cherche çà et là de bonnes racines pour fêtoyer ses camarades et s'en goberger avec eux sur une pierre resplendissante à la pleine chaleur du midi.

Un jour, le kardouon trouva dans le désert un trésor, tout composé de pièces à fleur de coin si johes et si polies, qu'on aurait cru qu'elles venaient de gémir et de sauter en bondissant sous le balancier. Un roi qui se sauvait s'en était débarrassé là pour aller plus vite.

« Vertu de Dieu ! dit le kardouon, voici, ou je me trompe fort, quelque précieuse denrée qui me vient à point pour mon hiver ! Ce doivent être au pire des tranches de cette carotte fraîche et sucrée qui réveille toujoiu*s mes esprits quand la soHtude m'ennuie ; seulement je n'en vis jamais d'aussi appétissantes. »

Et le kardouon se glissa vers le trésor, non directement, parce que ce n'est pas sa manière, mais en traçant de prudents détours ; tantôt la tête levée, le museau à l'air, le corps tout d'une venue, la queue droite et verticale comme un pieu ; tantôt arrêté, indécis, penchant tour à tour chacun de ses yeux vers le sol pour y apphquer sa fine oreille de kardouon, et chacune de ses oreilles pour en relever son regard ; examinant la droite, la gauche, écoutant partout, voyant tout, se rassurant de plus en plus, filant un trait comme un brave kardouon, se retirant sur lui-même en palpitant de terreur, comme un pauvre kardouon qui se sent poursuivi loin de son trou, et puis, tout heiu'eux et tout fier, relevant son dos en cintre arrondissant ses épaules à tous les jeux de la lumière, roulant les plis de son riche caparaçon, hérissant les écailles dorées de sa cotte de mailles, verdoyant, ondoyant, fuyant, lançant aux vents la poussière sous ses doigts, et la fouettant de sa queue. C'était, sans contredit, le plus beau des kardouons.

Quand il fut arrivé au trésor, il y plongea deux perçants regards, se raidit comme un bâton, se redressa sur ses deux pieds de devant, "et tomba sur la première pièce d'or qui s'offrit à ses dents.

Il s'en cassa une.

Le kardouon silla de dix pieds en arrière, retourna plus réfléchi, mordit plus modestement.

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« Elles sont diablement sèches, dit-il. Oh ! que les kardouons qui amassent ainsi des tranches de carottes pour leur postérité sont coupables de ne pas les tenir dans un endroit humide où elles conservent leiu- quahté nourrissante ' Il faut convenir, ajouta-t-il intérieurement, que l'espèce du kardouon n'est guère avancée ! Quant à moi, qui dînai l'autre jour, et qui ne suis pas, grâce au ciel, pressé d'un méchant repas comme un kardouon du commun, je vais transporter cette provende sous le grand arbre du désert, parmi des herbes humectées de la rosée du ciel et de la fraîcheur des sources ; je m'endormiiai à côté sur un sable doux et fin cj^ue la première aube vient échauffer ; et, quand une maladroite d'abeille qui se lève, tout étourdie, de la fleiu: où elle a dormi, m'éveillera de ses bourdonnements, en tourbillonnant comme une folle, je commencerai le plus beau déjeuner de prince qu'ait jamais fait un kardouon. »

Le kardouon dont je parle était un kardouon d'exécution. Ce qu'il avait dit, il le fit ; c'est beaucoup. Dès le soir, tout le trésor, transporté pièce à pièce, rafraîchissait inutilement siu- un beau tapis de mousses aux longues soies qui fléchissaient sous son poids. Au-dessus, un -arbre immense étendait ses branches luxuriantes de verdure et de fleiu-s, comme pour inviter les passau.s à goûter un agréable sommeil sous son ombrage.

Et le kardouon fatigué s'endormit paisiblement en rêvant racines fraîches.

Ceci est l'histoire du kardouon.

Le lendemain sm-vint dans le même endroit le pauvre bûcheron Xaïloun, qui fut grandement attiré par le mélodieux glouglou des eaux courantes, et par le frais et riant froufrou de la feuiUée. Ce heu de repos flatta tout d'abord la paresse naturelle de Xaïloun, qui était encore loin de la forêt, et qui, selon son usage, ne se souciait pas autrement d'y arriver.

Comme il y a peu de personnes qui aient connu Xaïloun de

son vivant, je vous dirai que c'était un de ces enfants disgraciés de la nature, qu'elle semble n'avoir produits que poiu: vivi-e. Il était assez mal fait de sa personne, et fort empêché de son esprit ; au demeiu-ant, simple et bonne créature, incapable de faire le mal, incapable d'y j^enser et même incapable de le comprendre ; de sorte que sa famille n'avait vu en lui depuis l'enfance qu'un sujet de tristesse et d'embarras...

— Oh ! oh ! dit-il en arrivant sous l'arbre aux larges ramées, en voilà vraiment bien d'un autre... Mon cousin le kardouon qui s'est endormi sous ces ombrages, au confluent de toutes les soin-ces, quoique cela ne soit pas dans ses habitudes ! — Une belle occasion, s'il en fut jamais, de causer d'affaire avec lui à son réveil. — Mais que diable garde-t-il là, et que prétend-il faire de toutes ces petites drôleries de plomb jaune, si ce n'est qu'il les ait préparées pour rajeunir ses habits ? C'est peut-être qu'il est de noces. Foi de Xaïloun, il y a des dupeurs aussi au bazar des kardouons, car cette ferraille est fort grossière à la voir, et il n'y a pas une des pièces du vieux pourpoint de mon cousin qui ne vaille mille fois mieux. J'attendi'ai cependant qu'il m'en dise son avis, s'il est d'une humeur plus parlante que de coutume ; car je dormirai commodément à cette place, et, comme j'ai le sommeil léger, je me réveillerai aussitôt que lui.

A l'instant où Xaïloun allait se coucher, il fut soudainement frappé d'une idée.

— La nuit est fraîche, dit-il, et mon cousin le kardouon n'est pas exercé comme moi à coucher sur le bord des sources et à l'abri des forêts. L'air du matin n'est pas salutaire.

Xaïloun ôta son habit et l'étendit doucement sur le kardouon, en prenant toutes les précautions nécessaires pour ne pas le réveiller. Le kardouon ne se réveilla point.

Quand il eut fait cela, Xaïloun s'endormit profondément en rêvant à l'amitié du kardouon.

Ceci est l'histoire de Xaïloun.

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