Charles Nodier et le groupe romantique
LES DEBUTS DE CHARLES NODIER. — Les débuts du séduisant écrivain n'ont assurément rien de banal ; on peut môme les qualifier d'extraordinaires.
Nous donnerons une brève analyse des dossiers de la Police générale qui se trouvent aux Archives nationales (i) et portent ce titre : Conspiration projetée dans les départements du Dotibs et du Jura. Ces documents permettent de camper face à face deux curieuses figures : celle d'un jeune homme, doué d'une singulière imagination, d'un nervosisme qui confine à la folie, et celle d'un ancien conventionnel régicide, du seul des plénipotentiaires de Rastadt qui ait échappé au guet-apens tendu par l'Autriche, et devint ensuite (29 avril 1801) préfet du Doubs, qu'il administra pendant toute la durée de l'Empire. Il s'agit de Jean de Bry. Quant au jeune homme qui lui dut son salut, il n'est autre que Charles Nodier, le futur académicien !
Charles Nodier était né à Besançon, le 29 avril 1780. Son père, avocat estimé, ancien professeur à l'Oratoire, qui devint maire de Besançon en 1790 et juge au tribunal, avait lui-même conduit sa progéniture dans les sociétés populaires. Dès l'âge de douze ans, l'enfant était élu membre des Amis de la Constitution de Besançon et faisait un discours de réception fort applaudi. La précocité du jeune clubiste ne tarda pas cependant à inquiéter son père, qui l'envoya apprendre l'anglais et l'allemand au hameau de Novilars, chez un vieil ami de la famille, M. Girod de Chautrans. Revenu à Besançon, il cumule, un moment, avec les fonctions de bibliothécaire adjoint de sa ville natale, l'apprentissage des études juridiques; mais, dès son premier examen de droit, il s'arrêta, dégoûté, et fila sur Paris pour faire de la littérature. Tout de suite, cette littérature inquiéta la police.
Le 29 frimaire an XII (2idécembre 1803), une note est adressée par le chef de division de la police secrète au conseiller d'État,
?-'(i) F. 76457, dossier n» 9740. On peut consulter, en dehors des ouvrages sur Nodier de Francis Wey, de Louis de Loménie, de Mérimée de Mme Ménessiek- NoDiER, les articles de Montégut dans la Revue des Deux Mondes, 1882, et do PiSKSB DB VAI3SIÈRB dans le Correspondant du 25 octobre 1896.
préfet de police, pour lui signaler une lettre qui vient d'être adressée au Premier Consul, et lui demande d'en faire rechercher l'auteur « qui prend le nom de Nodier » et de l'interroger sur les motifs qui ont pu le déterminer à écrire ladite lettie, ainsi que sur les projets qu'il pouvait avoir En marge, on dit que l'auteur de la lettre jointe demeure hôtel de Berlin, me des Frondeurs.
Le préfet de police, qui était alors Dubois, interrogea Nodier, dès le lendemain, car le correspondant du Premier Consul n'avait pas été difficile à cueillir. L'interrogatoire entier a été conservé au dossier no 9740, et il fournit des renseignements très précieux sur les premiers essais du jeune écrivain : nous en citerons quelques passages :
D. — Quels sont vos moyens d'existence?
R. — Mon père a de la fortune : il est juge à Besançon ; il ne me laisse manquer de rien, quand mes ouvrages ne peuvent subvenir à mon entretien.
D. — Depuis quand étes-vous à Paris?
R. — Depuis le 10 brumaire dernier (2 novembre 1803).
D. — Quel motif vous a amené dans cette ville?
R. — Le désir de faire imprimer un ouvrage.
Et Nodier donne le titre de cet ouvrage : la Biographie des suicidés, en ajoutant qu'elle n'a pas été imprimée et ne le sera pas, <f parce qu'il a changé d'opinion sur le fond et ne veut pas avancer unechose qui n'est point suivant sa pensée». Enrevanche, il donne comme ayant été imprimé chez Boutardier, Maïadon et Barba, les ouvrages suivants : une dissertation sur les organes des insectes, une bibliographie entomologique, une traduction des pensées de Shakespeare, un roman intitulé les Proscrits, un autre ayant pour titre le Peintre de Salzbourg, journal d'émotions d'un cœur souffrant. (Entre parenthèses, j'en possède une édition datée de l'an XI, Paris, chez Maradon, hbraire, ru-. Pavée-Andrédes-Arcs, n» 16). Il y avait encore un ouvrage intitulé le Dernier chapitre, et une tragédie qui allait être mise à la lecture et avait été baptisée Dina.
Tout cela était fort innocent, mais, hélas ! il y avait autre chose, et le préfet de police, bien informé, poursuit son interrogatoire sur les pièces fugitives dont la paternité était attribuée à Nodier.
D. — Il existe de vous une pièce assez marquante?
R. — Om,\aiN apoleone est de moi... Il y a environ deux ans que, venu à Paris pour y faire imprimer un ouvrage, des circonstances
particulières, et dont je ne puis rendre compte, me montèrent l'imagination ; dans un moment d'humeur, je composai la Napoleone. Le lendemain, plus calme et plus tranquille, je ne l'aurais pas faite...
Il repartit pour son pays, après l'avoir montrée «à une personne» qu'il ne veut pas nommer. Quand il revint à Paris, il apprit que * quelques personnes étaient détenues pour cause de la Napoleone et crut qu'il était indigne de lui de laisser souffrir des innocents >>. Il écrivit au Premier Consul et se dénonça lui-même comme auteur de cet envoi.
A la vérité, les six strophes de la Napoleone ou Napoléonide, qu'on avait attribuées à Ducos, à Lebrun ou à Guinguéné, ne sont qu'ime déclamation assez vide :
Sycophante vomi des murs d'Alexandrie Pour la honte de la patrie Et le deuil de l'univers...
Quand le peuple gémit sous sa chaîne nouvelle Je m'indigne du maître, et mon âme fidèle Respire encor la liberté !
La roche Tarpéienne est près du Capitole, L'abîme près du trône, et la palme d'Arcole S'unit au cyprès de la mort...
Le i«^ nivôse an XII (23 décembre 1803), le préfet de police écrit au grand juge, ministre de la Justice, pour lui transmettre l'interrogatoire ci-dessus, et ajoute l'appréciation suivante : « Cet individu paraît avoir la tête très exaltée. Le journal de sa vie, depuis deux mois qu'il est à Paris, et que j'ai trouvé parmi ses écrits, prouve qu'il ne fréquentait ici que de mauvais lieux, et qu'il est entièrement perdu de débauche. >> Et, en marge, le préfet écrit : << J'ai envoyé à la Force ledit Nodier pour y être traité des maladies dont il est rongé. >> Disons en passant que cet état de maladie semble un peu en contradiction avec les déclarations de Nodier au préfet sur «l'objet de bonheur qu'il avait laissé à Paris ■► et qu'il n'y avait plus retrouvé parce que la mort l'avait enlevé à son affection : c'est-à-dire M^i- Lucile Franck, peintre d'histoire, avec laquelle il se disait * lié intimement >>.
Ce n'est pas fini : le g nivôse, le même préfet de police écrit au préfet du Doubs pour lui faire connaître que Charies-Emmanuel Nodier, qui a été bibliothécaire adjoint à Besançon et a un père actuellement juge, a été arrêté pour avoir écrit au Premier Consul et s'être déclaré l'auteur du<' libelle infâme» contre lui. On demande « sous quels divers rapports l'individu est connu à Besançon et quelle a été sa conduite depuis la Révolution >>,
Or, le préfet du Doubs, auquel était adressée cette demande de renseignements sur Nodier, n'était autre que Jean de Bry, en fonctions depuis le 29 avril 1801. L'ancien conventionnel va-t-il saisir l'occasion qui s'offrait de faire du zèle contre im jeune écrivain qui avait insulté le Premier Consul ? N'avait-il pas la réputation de se tourner toujours du côté du soleil levant?
Cependant, c'est ce prétendu courtisan du pouvoir qui multiplia ses efforts pour sauver le pauvre jeune homme qui avait bravé la colère du maître. Et l'entreprise était d'autant moins exempte de risques que le préfet se trouvait en assez mauvais termes avec son propre secrétaire général et son conseil de préfecture. Comment s'y prend donc Jean de Bry pour innocenter l'imprudent ?
Il plaide la folie et oppose à la Napoleone les lettres du même Nodier à sa sœur ÉUse, où il témoignait son enthousiasme pour Bonaparte.
Par quels moyens s'est-on procuré cette curieuse lettre? Toujours est-il qu'elle se trouve analysée dans la note adressée par la 5® division de la Préfecture de police au grand juge, ministre de la Justice, et que l'original figure au dossier de Nodier, que conservent les Archives. La lettre en question est datée du 25 nivôse an IX (15 janvier 1801) et, après avoir parlé des représentations de l'Opéra, de Feydeau, du Vaudeville, des Italiens, Nodier décrit les parades qui avaient lieu, le cinq de chaque décade, dans la grande courdes Tuileries, du côté du Carrousel. «Tout l'état-major et tous les généraux résidant à Paris y assistent en grand costume, ainsi que les trois consuls. » Ce qui frappe d'abord le jeune homme, «c'est l'aspect superbe du mameluck ramené d'Egypte et des quatre aides de camp. Le mameluck est vêtu avec toute la magnificence orientale ; un long damas est attaché à son côté. Il tient un arc dans sa main, et le premier aspect a quelque chose d'extraordinaire et de romantique. Viennent ensuite quatre aides de camp, couverts de brodeiies d'or. Derrière eux, s'avance me-
destement un homme en habit gris, la tête penchée vers la terre, marchant sans éclat et sans prétention. C'est Bonaparte ! ^ucunde ses portraits n'est ressemblant... Il est bien possible de saisir le caractère de sa figure... Il a le visage très long, le teint d'un gris de pierre, les yeux tout enfoncés, fort grands, fixes et brillants comme un cristal !... Quel homme que Bonaparte ; comme on l'aime, comme on déteste ses ennemis ! C'est le grand homme par excellence. Je l'ai vu pendant une demi-heure, et, si vous aviez été près de moi, cette demi-heure serait la plus belle et la plus imposante de ma vie ! »
Comment l'auteur de ces hgnes, brûlantes d'enthousiasme, d'admiration pour Bonaparte, peut-il être le même qui a écrit les strophes de la Napoleone? C'est ce queBry, dans un rapport du maire de Besançon, daté du 14 nivôse an XII (7 janvier 1804), explique par « des accès d'exaltation dans tous les sens qui viennent {sic) de très près à ceux d'une véritable folie, ce qui peut dériver de sa constitution physique ou de l'usage immodéré qu'il a fait de l'opium. On m'a assuré qu'il est atteint d'épilepsie. Il peut faire un usage dangereux de sa hberté >>.
Aussi, par ordre da grand juge en date du 5 pluviôse an XII (26 janvier 1804), Nodier sorti de la Force, fut -il envoyé à Besançon, avec ordre au préfet du Doubs de le faire niettre en surveillance spéciale. Cette surveillance, d'après les notes de police et le rapport du maire précité, pourra être confiée au père de Nodier, << qui a toujours justifié la confiance du gouvernement par l'attachement qu'il lui témoigne et son extrême probité. La conduite de son fils, en cette occasion, l'a plongé dans une vive douleur >>.
Telle est la façon assez adroite dont Jean de Bry sauva Charles Nodier.
Nous croyons inutile de rappeler la suite des aventures du futur académicien : comment il trouva à Dôle un modeste emploi, grâce à la bienveillance du sous-préfet ; comment, ensuite, il devint le collaborateur du chevalier Croft, riche philologue anglais, puis bibUothécaire à Laybach, directeur du Télégraphe illyrien; après la chute de l'Empereur, rédaiCteui des Débats et d'autres feuilles; enfin, en 1824, bibhothécaire à l'Arsenal et l'âme du premier cénacle romantique.
Malgré ses démêlés avec la police de Bonaparte et les aventures de jeunesse, d'ailleurs très arrangées par lui dans ses Nou-
veaux Souvenirs et Portraits, Charles Nodier fut élu membre de l'Académie française, le 24 octobre 1833.
Le 6 janvier de l'année suivante, mourait son protecteur del'an XII,rex-préfet du Doubs, Jean de Bry. Profondément ému, le nouvel immortel prend sa plume et envoie au journal le Vei t-Vert, fondé en 1832 par Anténor Joly, avec la collaboration de Victor Hugo, d'Alfred de Vigny, de Jules Sandeau, une note qui est intitulée Jean de Bry et qui parut dans le numéro du 10 janvier 1834, aujourd'hui introuvable. C'est une biographie vibrante du conventionnel. « Au moment où j'écris ces lignes, on l'emporte à sa dernière demeure, où je ne me sens pas la force d'accompagner ses amis ; mais je ne dévorerai pas toutes mes larmes : j'en inonderai une de vos pages !... Besançon se souviendra du plus sage et du plus tolérant de ses administrateurs. La fougue et les écarts peut-être d'une adolescence orageuse avaient attiré sur moi les violences du pouvoir. Je fus placé trois ans sous la surveillance de Jean de Bry et je trouvai en lui un protecteur. Je perdis mon père et je trouvai en lui la tendresse et les soins d'un père... Le 26 décembre devait me rendre bien heureux, d'un bonheur inespéré. Mon bonheur fut aussi de celui Jean de Bry ; le respectable vieillard m'attendait sur mon pa sage pour m'embrasser, et je ne savais pas qu'il m'embrassait pour la dernière fois !... >>
Certains biographes, qui se sont montrés d'une extrême sévérité pour Jean de Bry, seront bien forcés de reconnaître qu'en protégeant Charles Nodier il s'est conduit comme un excellent homme, et que, s'il a voté la mort de Louis XVI, il a, un jour, sauvé la vie d'un grand écrivain !
Paul Robiquet.
'fS.lCCi^^Z