ÉCURIE
— Quatre mules de bât, dont Fuue nommée la CarditicUe.
— Uu cheval gris.
— Deux autres mules.
CHÂmiBB DES HABNAIS.
— Une litière garnie eu velours noir.
— Une autre plus petite avec un siège intérieur, doublée de serge noire, recouverte de cuir en dehors.
APPENDIX AU s II DE l'aVANT-PBOPOS.
Les Mémoires reifeviennent à la mode. Je vais donner cC qui pourrait être rintroduction de mon autobiographie, encouragé par ce que disait Addison en commençant son Spectateur : « J*ai remarqué qu*un » lecteur lit rarement un ouvrage avec plaisir avant de savoir si celui » qui Ta écrit est brun ou blond, d'un caractère doux ou Irritable, marié
» OU célibataire, el autres particularités de même nature qui contribuent » beaucoup à faire comprendre un auteur. »
Le grand -père de mon père était un petit bourgeois qui vivait noble^ ment, c'est-à-dire qui avait les loisirs qu*une médiocre fortune imposait autrefois au plus mince bourgeois de .notre cité, moitié aristocratique et moitié démocratique. Il fréquentait beaucoup le monastère de Montmajour, où il avait un frère cadet amoureux des vieilles chartes et des documents héraldiques; ils composèrent ensemble, en s*aidant de divers documents, une espèce de légende généalogique de laquelle il résulte que le bombardier ou artilleur qui avait tiré le canon sauveur d'Arles en 1536, était un Frariciot (un Français), nommé Jean-Baptiste Petit, que le seigneur de Porcelets avait enrôlé dans sa compagnie, et dont le nom, traduit en provençal, est, en effet, synonyme du nôtre. D'après la relation des deux frères , le seigneur de Porcelets (comme font encore beaucoup de capitaines), s'était attribué le mérite des coups de canon et, prétendant avoir pointé la pièce lui-même, il avait reçu, non-seulement les éloges du comte de Bonneval, qui commandait dans la ville au nom du roi, mais encore diverses faveurs du monarque lui-même. Toutefois, si le digne seigneur avait interdit au simple canoniiier de paraître et de réclamer, il avait cru devoir lui donner^ à titre de dédommagement ou de récompense, une certaine somme avec laquelle Jean-Baptiste Petit s'était établi et marié à Arles. Gomme il n'a Jamais existé à Arles qu'une seule famille de ce nom (soit en français soit en provençal), mon arrière grand-père et son frère ne rencontrèrent personne pour leur disputer cette origine. Ils possédaient d'ailleurs deux témoignages irrécusables selon eux : une lettre du seigneur de Porcelets et une des pièces de montiaie dont avait été gratiGé l'auteur du coup de canon. Celte pièce, convertie eu médaille commémorative avec une monture d'argent, fut léguée à ses descendants, et je la possède à mon tour. Le temps seul peut donner une valeur aux plus nobles généalogies. Celle-ci était moins ambitieuse qu'on ne pourrait le croire ; car, dans la famille même, elle a toujours trouvé des contradicteurs, qui, avec ce sentiment de patriotisme local que>j'ai personnifié dans l'un des héros de mon Dernier roi d* Arles, répudiaient une origine étrangère et soutenaient, malgré quelques documents notariés, que quoique notre nom eût été traduit quelquefois en français, ce nom existait à Arles dans l'idiome arlésien bien avant Charles-Quint, quelque humble et
obscur que pût être celui qui l'avait porté le premier. En dépit de cette protestation, mon père, qui avait reçu au baptême
le prénom de Jean-Baptiste (lequel est aussi un de mes noms) , me
transmit la médaille avec toutes les légendes à lui-même transmises, et
mon premier jouet fat un canon^ un canon de petit calibre, mais un vrai canon, qui, long-lemps encore après que je n*étais plus d*âge à avoir des jouets, a retenti dans notre maison paisible du Plan de la Cour, jusqu'à exciter quelquefois les alarmes des voisias. Je dénonce comme les fréquents complices de ces canonnades mes deux bons amis. Honoré Clair, le plus pacifique des archéologues d'Arles, et Pierre Bourdelon, chargé aujourd'hui, en sa qualité d'adjoint au maire ^ d'apaiser tous les bruits intempestifs de la cité. — Certes , ceux qui ont connu mon père, diront que jamais homme ne fut moins enclin que lui à se faire illusion sur son mérite personnel ou à se parer d'une généalogie quelconque. Il n'avait certes pas lu la phrase du père François Borgia sur le canon et les canonniers (1) ; mais il serait né marquis, il l'eût je crois oublié... par un tout autre motif que le marquis de Lafayette ou que le marquis d'Antonelle^ car je dois citer de préférence un marquis arlésien. Mon père fut bien surpris dans la révolution (me disait- il avec son sourire de fine bonhomie), lorsqu'après avoir été presque ruiné comme marchand par le maximum, il se vit précipité dans le Rhône et puis mis en prison comme aristocrate. Il ne parlait donc que très modestement de son ancêtre l'artilleur; il fallait même un grand à-propos pour qu'il y fit allusion. La première fois que cela lui arriva, à ma souvenance, fut lorsque M. de Montravel, ancien émigré eioffider d'artillerie avant la Révolution, vint ouvrir un pensionnat à Arles. Je devins son premier élève pour être préparé à entrer au collège de Juilly, et mon père crut me créer un titre à sa bienveillance particulière, en lui racontant devant moi l'histoire de l'artilleur Jean-Baptiste Petit, quoique, selon sa coutume, il eût la précautiod oratoire d'ajouter qu'il n'en faisait pas un article de foi.
Par cette précaution oratoire, mon père se mettait en règle envers deux contradicteurs qu'il croyait devoir ménager, — sans parler de ma mère, à qui la tradition souriait peu, à cause de certaines légendes superstitieuses qui s'y rattachent et qui semblaient peu orthodoxes à sa piété. — L'espèce de mémorandum généalogique transmis aux descendants du bombardier de 1536, avec la médaille, constate que par une espèce de charme cabalistique, chaque génération de la famille n'a jamais pu et ne pourra jamais compter qu'un fils capable de la reproduire, les fils cadets et les filles devant renoncer à avoir des enfants , même en se mariant, à moins d'un mariage étranger (expression ambiguë, — comme le sont en général toutes les expressions fatidiques). Cette singulière sentence, qui condamne nos cadets et nos sœurs au céli-
(1) Voir ci-dessus, p. 501, cet extrait do sermon, que je ne pouvais me dispenser de citer en terminant la notice de ce saint Jésuite.
bal ou au couvent, expliquait à mon père pourquoi nous n^avions à Arles ni cousin-germain, ni cousin issu de germain» ni aucune famille de notre nom. 11 avait lui-même un frère cadet et une sœur. Le.frère était juste* ment le plus grand contradicteur de la tradition, sous prétexte de défendre l'origine purement arlésienne de notre race, mais au fond, à cause de la légende, qui altribuait au droit d'aînesse dont son aîné élait investi, un privilège toui-à-fait anormal, que ne justifie aucune loi ni coutume. Son humeur s'exhalait même contre la médaille : exerçant Tart de Benvenuto Gellini, il en critiquait la monture d'argent, qui porte sa date, et, je l'avoue, qui n'a pas d'autre mérite. Il avait toujours déclaré qu'il se marierait, et il se maria en effet ; mais refusé par une des plus jolies Arlésiennes, qui, peut-être, avait oui parler de la légende malgré toute la discrétion de mon père, il finit par eu épouser une dont Tâge, selon toute apparence, conspira avec la superstition, car il ne fut jamais père , et quoique survivant à sa femme, il n'osa pas tenter une seconde expérience. Je me souviens parfaitement de lui, à cause de ma part dans son bériiage qui fut une perdrix rouge apprivoisée, dont je fis loiig- temps mon plus agréable passe-temps, ayant eu toujours, comme Charles-Quint, le goût d'élever les perdrix. Ma tante Thérèse, qui fut sa principale héritière, avait sans douie houorablement averti tous les prétendants à sa main de la destinée qui lui interdisait d'avoir une postérité directe, si elle épousait un de ses concitoyens. Elle ne se maria donc que fort tard, et lorsqu'enfin se présenta le docteur Portalez, qui venait de Méze en Languedoc. C'était bien un mariage, étranger ^ et ma tante l'accepta; mais elle attendit en vain cette bénédiction dont Sarah se croyait privée à jamais quand elle autorisa elle-même Abraham à jeter un regard favorable sur Agar. Devenue veuve trop tard pour donner un successeur au D** Portalez, ma tante devait, au fond du cœur, m'en vouloir d'être son héritier malgré elle, car nous découvrîmes à sa mort qu'elle avait tout vendu à fonds perdu, excepté sa maison d'habitation. Il faut que, par mariage étranger, la tradition entende un mariage à l'étranger, un établissement hors la ville, condition qui fut remplie par celle de mes arrière-graud'tantes, que M. Viennet de Béziers vint épouser à Arles, mars qu*il emmena à Béziers. M. Viennet, de l'Académie française, dont je me trouve ainsi l'allié (1), possède une miniature que je ne puis voir dans son cabinet sans me rappeler ma tante Thérèse... Dieu fasse paix à son âme 1 II ne reste plus une pierre de la maison qu'elle me laissai J'avais bravement
(1) H. Viennet qui, par parenthèse, fut officier d'artillerie avant d*être un des quarante, publie en ce moment un tableau de la cour de François I*', et Charles-Quint figure dans le prologue.
546 HÈCES JUSTIFICATIVES.
défendu cette maison contre son noble Toistn le baron de Chartrouse qoi, sans le savoir, a Joué, une fois ou deux dans ma vie, le rôle que joua le seigneur de Porcelets dans la vie de Jean-Bapiisle Petit; mais Je ne pus la défendre contre une menace d*expropriation forcée pour cause d'utilité publique. Je n'at pu défendre la maison de ma tante..: mais, au besoin, je défendrais son honneur comme Charles-Quint Thonneur de la sienne, la reine Catherine d'Aragon (i).
On sait mahitenant pourquoi, dans mon introduction historique au Dernier roi d'Arleg^ j*ai paru très peu re^ectueux pour le grand nom de Louis XIV et pour ceux qui crurent devoir lui faire leur cour, en sacrifiant k Sa Majesté, non-seulement nos plus belles sculptures antiques, mais encore les bouches à feu qui garnissaient nos remparts. Y a-t-il, en vérité, beaucoup d'amertume dans le paragraphe un peu ironique que j^écrivis âi ce sujet :
Ci Sans doute, ce fut par suite d'une mesure générale, et non par au- » cun motif de défiance, que M. Lenoir, commissaire d'artillerie en la » citadelle de Marseille, vint au nom du roi demander remise de toute t l'ariillerie et armes qui étaient au pouvoir de la commune. « Le conseii » délibéra^ « disent les Annales d'Arles, u d'accorder à Sa Majesté tout ce 1) qu^elU déiirait. On transporta au fort Saint-Jean de Marseille, sur s> des allèges, ces canons, dont un seul boulet avait forcé \k la retraite D le général de Charles-Quint, et qùi^ depuis, n'avaient fait d'autre bruit » que celui des décharges en l'honneur de l'entrée du roi Louis XIII. » ^- Ah ! du moins, quand Charles -Quint enleva aux Gantois leur fameuse bombarde appelée ÎMle Grute {Marguerite l'enragée), ce canon monstrueux avait vomi contre lui sa mitraille de pierre; quand il fit casser leur cloche Roland, cette cloche avait sonné le tocsin de l'insurrection (2).
(1) Lorsque Henri VIII négociait en cour de Rome son divorce, il crut se débarrasser de ropposition diplomatique de CharlefrQoint, en lui faisant oflHr une somme d'argent s'il voulait se désister. GharleM}uint répondit : « Me croit-il un marchand d'honneur, qu'il me propose de lui vendre celui de ma tante. »
En ce qui me concerne. Je fais alhision i la part que J'ai prise dans la première inhumation du maréchal Brune, sur le domaine du baron de Chartrouse. (Voir une note du Dernier roi d'Arles de V Essai historique, page 69.) Comme J'ai eu ufne autre querelle avec le baron à propos de maison abattue, J'aime i déclarer ici, qu'en général, les démolitions de cet ardent protecteur des arts ont enrichi notre musée et répandu au loin le culte de nos monuments.
(2) Voir ma dernièi» note sur l'ioauprection de Gand, page 208. Charles-Quint laissa même aux Gantois un morceau de la cloche « qui produisait un son rauque et désagréable, afin de rappeler aux habitants la punition de leur révolte, m Josi d'Obtioub. Diei. iitwr$iqu€, histùriqm et théorique de plain^hant et de musique d'église, article Cloche,
— Quant à Louis XIV, je crois avoir articulé des griefs plus sérieux que le désarmement de nos communes. Je développerai plus tard ma thèse en prouvant que le grand roi, par ses sympathies turques, fut infidèle à la politique de son aïeul Henri IV.
Cette récrimination, je l'avoue, m'était inspirée par une rancune de cet ancêtre généalogiste, qui avait follement regardé rculèvement des canons de sa ville natale comme un affront personnel. Pour mon compte, j'en rirais volontiers, si on pouvait rire d'une tradition de famille qui, vraie ou fictive, peut, grâce à certaines coïncidences plus ou moins fortuites, exercer à la longue une influence réelle sur l'imagination, et par suite, sur la destinée des descendants à qui elle est transmise. Je déclare * que, pour ce qui me concerne, l'influence de celle-ci a produit antre chose que cet ouvrage sur Charles-Quint, dont le premier chapitre expose sommairement un système complet sur 1 hérédité de certains traits physiques et de certaines dispositions morales que développe plus ou moins Téducation domestique.
J'accepte donc mon nom et son origine, en deniaildant pardon à deux ou trois miens parents, appartenant au corps de la noblesse, de n'avoir pas à proclamer pour ancêtre le seigneur de Porcelets (1), plutôt que Tartilleurqui servait sous ses ordres. Ceci s'adresse surtout à mes cousins maternels Blain y Cervantes, qui portent à la Havane le plus beau nom espagnol que puisse envier un homme de lettres, le nom de l'auteur de Don Quichotte... Quant à mes enfants, je désire leur léguer, avant tout, l'exemple des obscures vertus de mon père. Qu'ils n'honorent pas moins cette sainte et modeste mémoire que celle de leur aïeul maternel, le général Hurault de Sorbée , qui mourut couvert de glorieuses cicatrices.
Non-seulement dans notre noblesse artésienne, mais encore parmi nos bourgeois, il n'est guère de famille qui n'ait ses traditions, et quelques-unes plus originales, certes, que celle dont je viens de tracer uùe simple esquisse, — au risque de rappeler la prétention qu'avait Benve^ nuto Cellini, d'avoir tiré le coup d'arquebuse dont fut atteint le connétable de Bourbon et puis le coup de canon qui tua le prince d'Orange. 11 est dans Vlvanhoë de Walter-^Scott^ un personnage qui m'a toujours
(1) D&ns VBssai historique qui forme rintroduction au Dernier roi d'Arles^ pages 50 et 51, J*ai raconté l'origine légendaire des Porcelets et de leur blason à annes parlantes « d'ar^ à un pourceau pauanl^ de sabie. » — Je rappellerai seulement ici qu'ils avaient pour glorieux ancôtre le Guillaume de Porcelets qui Tut seul épargné du massacre des Vêpres Siciliennes en considération de sa vertu. Une pareille illustration peut faire envie aux plus nobles races. Quant à Torigine myihologiquc des Porcelets, j'élude de la citer de peur de me laisser aller à citer aussi une des variantes de la tradition de notre médaille, qui passa quelquefois pour un talisman. Sa composition métallique, sa forme et son empreinte ont embarrassé quelques numismates et semblent donner raison aux superstitieux ; quant à moi, tout sceptique que je suis, je répète avec mon épigraphe :
No se \i que tengo de créer Ni que tengo de dudar.
paru doublement comique : c'est Hubert, Tarcher du roi Jean, qui, chaque fois qu'il va lancer une flèche , ne manque pas de dire : « Mon grand -père avait un fameux arc à la bataille d'Hastings. »