‹ Charles-QuintChapitre 12 sur 28 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

AWÉNBHBNTS BT VISITBS

Begrets faussement attribués à Charles-Quint d'avoir ajxliqué. — Guerra en Italie et sur la frontière des Pays-Bas. — Embarras et périls dn^ Philippe II. — Mission qu'il donne à son favori Ruy Gome^ de Siivi d'aller à Yuste supplier l'Empereur de lui venir en aide en sortant du monastère et de conserver la couronne de l'Empire. — Refus de Gbarles-Quint, qui accorde néanmoins à son iils le secours de ses conseils et de son influence. — Levées de troupes et d'argent. — Sommei arrivées d'Amérique i la Casa de cmtratttdon à Séville ; leur détournement. — Colère de Charles-Quint : lettre qu'il écrit ; mesures qu'il ordonne. — ËfTicacité de son intervention dans l'emprunt imposé par Philippe II aux prélats et aux grands d'Espagne ; vivacité de sa correspondance avec l'archevêque de Séville, qui se refusait et qu'il contraint à y prendre part. — Envoi des sonines nécessaires à la guerre d'Italie et à la guerre de France. •<— Invasion du royaume de Naples par le duc de Guise, q>ii échoue devant Civitella, et que le duc d'AIbe oblige i rentrer dans les États pontificaux. — Campagne de Picardie. — Siège et bataille de Saint-Quentin. — Lettre de Philippe II i l'Empereur son père sur la victoire gagnée par les Espagnols. — Joie que Charles- Quint en éprouve et regret qu'U ressent de ce que son fils n'a pat para sur le champ de bataille. — Espérance qu'il a de la marche de l'armée espagnole victorieuse sur Paris. — État de l'Empereur à Yuste. — Son dîner au réfectoire du couvent. — Visites : l'amiral d'Aragon don Sancho de Cardona; le président du conseil de Castillc don Juan de Vega; l'historien Sepulveda; I3 grand commandeur don Luis da Avila. — Respect de Charles-Quint pour la vérité de l'histoire. — Re' prise de la négociation de Navarre. -^ Mort de Jean III. — Minorité du roi dom Sébastien, petit-fils de Charles-Quint, qui intervient entra

£8 sœur la reine Catherine» investie de l'administration dn royaume, e sa fille la princesse dofia Juana, aspirant à la tutelle du jeune roi. — Arrivée en Estrémadure des reines Éléonore de France et Marie de Hongrie, qui viennent attendre l'infante de Portugal auprès de TEmpereur. — Leur visite à Yuste. — Joie et occupations de Charles- Quint.

« L'Empereur, dit Strada\ eut regret de son abdication aussitôt après lavoir accomplie, comme plusieurs le racontent en se fondant sur ce qui se passa quelques années plus tard entre le cardinal Granvelle et le roi Philippe. Le cardinal ayant rappelé au roi que c'était l'anniversaire du jour où son père Charles s'était démis de l'Empire et de tous ses royaumes, le roi lui répondit sur-le-champ : C'est aussi l'anniversaire du jour où il s'est repenti d'y avoir renoncé*. » Nous avons déjà vu que le seul regret éprouvé par Charles-Quint était de n'avoir pas exécuté, en 1547, le projet de retraite qu'il avait déjà rêvé en 1535, et qu'il ne put réaliser qu'en 155G. Nous allons voir si les paroles de dédaigneux reproche qu'on prête à Philippe II, et qui sont également contraires à son respect pour son père et à ses instances envers lui, sont plus vraies que les sentiments d'ambitieux repentir attribués à Charles-Quint.

Au printemps de 1557, Philippe II, en guerre avec le roi de France comme avec le pape, était dans une position pleine de difficultés et de périls. Ainsi que

* Strada, De bello belgico, lib. 1, p. 6 et 7.

l'avait prévu Charles-Quint, la trêve conclue entre le duc d'Albe et le cardinal Caraffa avait été suivie de revers pQur les Espagnols. En apprenant la venue du duc de Guise, le duc d'Albe avait évacué les États pontificaux, qu'il ne pouvait plus occuper contre des forces supérieures aux siennes, et n*y avait gardé qu'Anagni, Nettuno, Ostie et un fort sur le Tibre laissés en état de défense; il s'était replié vers le royaume de Naples, pour le mettre à Tabri d'une invasion.

Le duc de Guise, à qui avait été confiée l'expédition d'Italie, était Tun des plus avisés, des plus hardis et des plus heureux capitaines de ce temps. Arrivé dafis . les premiers jours de 1557 avec une petite mais vaillante armée de 12,000 hommes d'infanterie et de i ,200 hommes de cavalerie en Piémont, où le maréchal Cessé de Brissac commandait 10,000 hommes de vieilles troupes, il était parti de Turin le 9 janvier, avait pris sur sa route Chivasoo, Tricero, Valenza, et s'était rendu à travers la Lombardie et le Parmesan dans les États de son beau-père, le duc de Ferrare, nommé généralissime de la sainte ligue, et qui l'attendait à Ponte di Lenza à la tète de 6,000 fantassins et 800 chevaux italiens bien armés et magnifiquement équipés. Si les confédérés s'étaient jetés sur le duché de Milan, en ce moment mal pourvu de soldats et de munitions, ils s'en seraient emparés assez facilement. Une fois maîtres de la haute Italie, les Français, qui n'y auraient plus

été inquiétés du côté de TAllemagne comme du temps^ de Blaximilicn et de Charles-Quint, auraient dominé l'Italie moyenne et attaqué avec beaucoup d'avantage ritalie inférieure. C'était Tavis du maréchal de Brissac, et, dans un conseil qui se tint à Reggio, le duc de Ferrare se prononça à peu près dans le môme sens. Mais le cardinal Carafla, investi des pouvoirs de Paul IV, à la disposition duquel Henri II avait mis le duc de Guise et son armée, se déclara contre l'occupation militaire delà Lombardie, et, dans l'impatience où il était de cliasscr les Espagnols du territoire pontifical, il somma le duc de Guise de marcher vers Rome, lui offrant, en exécution du plan primitif, la séduisante perspective de la conquête de Naples. Le duc obéît, conformément aux instructions qu'il avait reçues du roi son maître, et il entra en Romagne, laissant le maréchal de Brissac sur la frontière de la Lombardie, et le duc de Ferrare dans ses propres États, qu'il avait à défendre contre les alliés du roi d'Espagne, Guillaume Gonzague du côté de Mantoue, et Octave Farnèse du côté de Parme et de Plaisance. La bonne fortune de Philippe II lui fit rencontrer, dans les commencements de son règne, des ennemis plus passionnés que prévoyants, qui, en divisant leurs forces et en manquant le vrai point d'attaque contre lui en Italie, loin de parvenir à l'expulser de cette contrée, devaient l'en reor dre le possesseur mieux aiïermi.

Cependant sa domination y semblait dans le moment compromise. A rapproche du duc de Guise et à Taide d!un corps auxiliaire déjà venu de France, sous le maréchal Strozzi, Paul IV avait recouvré Ostie, Frascatî, Grolla-Ferrata, Marine, Castel-Gandolfo, Vicovaro, Cavi, Gcnnazano et Montefortîno. Les autres places où s'étaient renfermés les Espagnols devaient être bientôt reprises, si l'invasion de Naples était conduite avec rapidité. C'est ce qu'aurait voulu le duc de Guise, qui, laissant son armée dans les Marches, se rendit à Borna pour y presser Texécution des clauses souscrites par Paul IV. Rien de ce qui avait été promis à Henri II ne s'y trouvait prêt. Les troupes pontificales étaient peu nombreuses; l'argent faisait défaut, et le pape, qui parlait naguère de donner la couronne impériale à Henri II et d'établir deux de ses fils à Milan et à Naples, refusait môme l'investiture de ce dernier royaume jus-^ qu'à ce qu'il eût été conquis. Après avoir perdu un mois en plaintes stériles et en demandes éludées, le duc de Guise, mécontent de l'incapacité de Paul IV et de la fourberie de ses neveux les Caraffa, quitta Rome au milieu d'avril, et se dirigea, en côtoyant la mer, vers la frontière des Abruzzes, par où il projetait d'envahir le territoire napolitain. Ses troupes et quelques faibles corps italiens, qui s'étaient joints à elles, pillèrent Colonella, Controguerra, Corropoli, Giolianuova, et emportèrent Campli. Le duc mit ensuite le siège devant

Civitella, sur le Tronto, espérant que, si cette place tombait entre ses mains, la fidélité aux Espagnols serait ébranlée dans le royaume de Naples, où Fancien parti français trouverait alors le courage de se déclarer pour lui.

Pendant que le prince lorrain descendait en Italie, Famiral de Coligny avait franchi la frontière des Pays- Bas. Celui-là même qui était allé jurer solennellement la trêve à Bruxelles, moins d'une année auparavant, avait été chargé de la violer : il avait reçu de Henri II Tordre de s'avancer à l'improviste de la Picardie, dont il était gouverneur, vers l'Artois et vers la Flandre, et de s'y emparer de quelque ville forte. Il s'était donc embusqué près de Douai en janvier 1557 et avait cherché à s'en rendre maître; mais il avait échoué dans cette entreprise, et n'était parvenu qu'à piller Lens, entre Lille et Arras. Après ces actes d'hostilité sans déclaration de guerre, la trêve était ouvertement rompue par Henri II, qui sollicitait, à Constantinople, du vieux Soliman l'envoi d'une flotte turque dans la Méditerranée et Tordre donné aux Barbaresques d'attaquer les possessions espagnoles en Afrique.

Philippe II, que cette agression inattendue surprenait sans troupes et presque sans argent, était alarmé d'avoir à combattre sur tant de points des ennemis si nombreux et si diversement redoutables. Dans cette situation dangereuse, il ordonna, avec T agrément de son

oncle le roi des Romains, des levées considérables en Allemagne: il se rendit lui-même «n Angleterre pour décider la reine Marie à embrasser sa querelle contre Henri II, et il envoya son conseiller et son favori, Ruy Gomez de Silva, comte de Melito et depuis prince d'Eboli, en Espagne, afin d'y obtenir de T argent, d'y enrôler des soldats et d'y invoquer l'appui de l'Empereur son père. Philippe II aurait voulu que, quittant la solitude où il entrait à peine, Charles-Quint consentît à lui venir en aide et à prendre de nouveau dans ses mains expérimentées la direction de. la monarchie espagnole. Dans les instructions écrites qu'il avait données, le 2 février, à Ruy Gomez, il lui disait : « Vous passerez là « où est Sa Majesté l'Empereur, et en lui remettant ma « lettre et le visitant de ma part, vous lui donnerez une « connaissance particulière et complète de l'état dans « lequel sont les affaires ici ; de ce qui s'est passé avec « Sa Sainteté et avec le roi de France ; de ce qui est sur- « venu en Italie; de la résolution que j'ai prise de me « rendre en Angleterre, comme aussi de réunir Tar- « mée, et vous lui exposerez les raisons qui m'y déci- « dent. Vous supplierez avec toute humilité et avec ina sistance Sa Majesté qu'elle veuille bien s'efforcer en « cette conjoncture de me secourir et de m'aider non- « seulement de ses avis et de ses conseils, ce qui est le a plus grand bien qui puisse m' arriver, mais aussi de « la présence de sa personne et de l'action de son au-

« torilé, en sortant du monastère et en se portant dans « le lieu qui conviendra le mieux à sa santé et aux af- « faires, afin d'y traiter celles qui se présenteront par « les moyens qui le fatigueront le moins : car de ses ré- « solutions dépendra le bon succès de tout. Au seul « bruit que le monde aura de cette nouvelle, je suis « certain que mes ennemis en seront troublés, et Sa « Majesté sera cause qu'ils hésiteront dans leurs pro- « jets et dans leur conduite *. Comme je lui écris à ce « sujet, je ne vous en dis pas davantage et je m'en rea mets à ce que vous connaissez de mes intentions. « Seulement, vous demanderez à Sa Majesté de m'en- « voyer son avis sur ce qui touche à cette guerre et de « m'indiqucr par où et comment il faut entreprendre « cette expédition pour pouvoir porter les coups les « plus décisifs '. »

Peu de temps après, cette prière fut suivie d'une autre non moins importante. Philippe II supplia son père de ne passe dessaisir de l'Empire. Ferdinand avait convpqué pour le mois de janvier 1557, à Ralistonne, une

* « ... Supplicando con toda humildad e instanc*a à Su Ma- « gestad tenga por bien de esforzarse en esta coyui tura, socor « liéndome y ayudândome, non solo con su parec. r y consejc « que es el mayor caudal que puedo tener, pero cok la presen* « cia de su persona y autoridad, saliendo de! mon: sterio, à If € parte y lugar que mas comodo sea à su salud. » {Retiro, et tancia, etc., fol. 95.)

« Ibid.

diète électorale, à laquelle les électeurs de Saxe et de Brandebourg s'étaient excusés d assister, ce qui avait fait revenir sur ses pas le prince d'Orange, cliargé d'y porter Tacte de cession de l'Empereur. Philippe II mandait à Ruy Gomcz d'en instruire Charles-Quint et de lui annoncer en même temps que la diète, manquée en janvier à Ralisbonne, devait se réunir en mai à Égra sur la frontière de Bohème. Il ajoutait dans sa dépèche : « Ce qui conviendrait le mieux, ce serait que Sa Ma- « jesté ne persistât point à renoncer à l'Empire, sa a conscience n'étant pas intéressée, tout le monde le a lui a dit, à ce qui s'y fait, puisqu'il ne le sait même m pas. Certainement pour les Pays-Bas et pour l'Italie, « je perdrai beaucoup à cette renonciation, si Sa Ma- « jesté Taccomplit, et beaucoup plus qu'on ne pense... « Rendez-lui compte du retour du prince d'Orange, et « suppliez-le avec très-grande instance qu'il ne veuille «( pas faire au moins sa renonciation jusqu'à ce que « nous voyions quel tour prendront mes affaires. De « ce qui sera décidé vous me donnerez avis par toutes « les voies possibles, pour que, si Sa Majesté y consent « oh c::vpCîche le départ du prince d'Orange*. »

Ruy Gomez arriva à Yuste le 23 mars. L'Empereur l'accueillit très gracieusement et lui accorda une fa*

• Lettre de Philippe II à Ruy Gomez de Siiva du li mars i557, dans Retiro, estancia, etc., fol. 102.

254 ËYËNEMENTS.

veur qu'il ne fit depuis & personne autre : il ordonna à Quijada de lui préparer une chambre dans ses propres appartements*. Le 23 et le 24 mars, il resta deux fois en conférence avec lui pendant cinq heures de suite*. Charles-Quint, ainsi que nous l'avons vu, étendant lui-même sa prévoyance aux diverses parties de la monarchie espagnole, avait déjà jugé avec la fermeté de son esprit ce qui s'était passé en Italie, et insisté sur toutes les mesures que commandaient la sûreté des deux péninsules et la défense des villes occupées par les Espagnols sur la côte d'Afrique. Le 20 février, la Chaulx s' étant séparé de lui pour reprendre bientôt le chemin de la Flandre, Charles-Quint lui jivait remis des lettres dans lesquelles il disait ce qu'il était très-satisfait d'être au monastère de Yuste, mais qu'il ne laisserait point pour cela de concourir d'oeuvre et de parole à ce que le roi son fil« fût bien pourvu et secouru dans les grandes affaires qu'il avait entre les mains'. » Mais il ne consentit ni à sortir du monastère, ni à conserver la couronne impériale, conume l'en sup-

* Lettres de Gaztelû à Vasquez des 14 et 28 mars. Betraite Ct mort de Charles-Quint, etc., vol. I, p. 135 et 136.

•iHd.,p. 156.

5 « Pero que no, porestaren éU.dejariadeayadardeobray de palabra en cuanto pudiesse para que se tomàran providencias eficaces à fin de que el rey sa hijo estubiese bien proveido y asistido en los grandes negocios que traia entre manos. » {Hetiro, estancia» etc. fol. 94 y».)

pliait Philippe II, ni à se rendre en Aragon pour y faire reconnaître la nouvelle autorité du roi, comme l'aurait désiré la gouvernante d'Espagne sa fille ^ Il se borna à leur accorder à tous deux ses précieux conseils et son efficace entremise en ces graves conjonctures.

Ruy Gomez n'avait pas trouvé à réunir, aussi vite ni aussi complètement qu'il en avait reçu Tordre, les sommes nécessaires à l'entretien d'une guerre très-dispendieuse. De l'argent dépendaient surtout le nombre, la discipline, la fidélité, la victoire même des armées. Recrutées, en général, dans des pays militaires et mercenaires, tels que TAUemagne et la Suisse, où des croyances de toutes les espèces donnaient des soldats pour toutes les causes, celles-ci obéissaient avec zèle et se battaient avec bravoure si elles étaient bien payées; mais, si la solde n'arrivaitpas à temps, elles se mutinaient, refusaient leurs services à la veille d'une bataille, et quelquefois même passaient d'un drapeau sous l'autre. Les troupes que Philippe II avait demandées en Hongrie et en Allemagne devaient arriver par l'Adriatique dans le royaume de Naples, par les vallées des Alpes dans le Milanais, et venir des bords du Rhin dans les Pays-Bas, où il avait le dessein de rassembler au delà de cinquante mille hommes, afin de s'y rendre

' Lettre de la princesse dona Juana du 5 mars. Ibid., fol. 96 et 97.

'256 ÉTÉNEMENTS.

le plus fort, n lui fallait donc de l'argent dans la Méditerranée pour ses flottes et pour les galères du prince Doria; en Italie, en Afrique et en Flandre pour les troupes qu'il se proposait d'y entretenir.

A cette époque, les moyens financiers des princes ne répondaient jamais à leurs entreprises; cependant les rois d'Espagne disposaient de ressources qui man* quaient aux autres princes. Il y avait à Se ville un vaste dépôt d'argent dans lequel ils s'étaient ménagé le droit de puiser. Us avaient concentré daijs cette ville tout le commerce du nouveau monde, et formé sous le nom de Casa de contratacion un établissement qui en avait l'administration et le monopole. Cette Casa de contratacion ^y placée, dans Tancien Alcazar^ où se réunissaient les consuls des marchands et auprès de laquelle résidaient des officiers royaux, était le point de départ et le lieu d'arrivée de toutes les marchandises portées d'Espagne en Amérique, ou venues d'Amérique en Espagne. C'était là qu'abordaient annuellement les galions chargés de la récolte d'or et d'argent faite dans les mines du Mexique ou du Pérou, soit pour le roi, soit pour des particuliers. Toutes les matières métalliques, quelle qu'en fût la destination, devaient y être

« Voyez Norte de la contratacion de las Indias occidentales, etc., por D.-J. Deveita Linage. 1 vol. ii>4% Séville, 1772, elle t. III, liv. IX, lit. I à XIV. fol. 150 à 205, de la Recopilacion de las leyes de los regnos de las Indias, etc., 4 vol, in-4% Madrid, 1681.

enregistrées, et ne pouvaient en être retirées qu'avec Tautorisation du gouvernement, qui prenait, dans les conjonctures difficiles et pour ses besoins pressants, les sommes des particuliers, auxquels il en servait l'intérêt et en promettait le remboursement. La Casa de contratadon était donc un grand entrepôt d'argent et comme une banque toujours ouverte au gouvernement espagnol, qui avait la facilité d'y emprunter des som^ mes considérables sans avoir besoin d'obtenir l'agré' ment du prêteur. De semblables emprunts forcés troublaient les opérations commerciales, dérangeaient les fortunes privées, étaient rarement remboursés. Aussi mettait-on tout en œuvre pour s'y soustraire, en retirant des galions les lingots d'or avant qu'ils fussent * enregistrés à Séville, ou en les faisant sortir par une sorte de fraude de la Casa de contratadon lorsqu'ils y avaient été inscrits. C'est ce qui était arrivé dans cette occasion.

D'après l'enregistrement même, il aurait dû y avoir alors à Séville plus de cinq millions d'or, que Philippe II entendait appliquer à la guerre qui allait s'ouvrir. Il avait écrit plusieurs fois de Gand qu'on n'y touchât point, parce qu'ils serviraient à faire un grand effort, que ses sujets et ses vassaux* avaient l'obligation de seconder: mais la majeure partie en avait été retirée, avec la connivence des membres de la Casa de contratadon. Lorsque Philippe II l'apprit, il en fut comme

S58 ÉYÉNEHEIïTS.

désespéré : « Je me trouve par là, écrivit-il, en si « grande confusion, que je peux assurer qu'aucune « nouvelle n'était capable de me causer plus de peine a et d*ennui; l'on peut bien dire que ceux qui ontcon- « couru à cela non-seulement m'ont fait la guerre et « l'ont faite à mes États et à mon patrimoine, qu'ils « ont mis en péril notoire comme ils y sont, mais « qu'ils ont exposé mon honneur et ma réputa-

« tion*. »

Charles-Quint en fut encore plus outré que Philippe IL Son mécontentement ne s'exprima point par des plaintes amères et des regrets craintifs ; il éclata en violente indignation et en terribles menaces. Il adressa à la princesse dona Juana une lettre" où ses sentiments débordaient : « En vérité, lui disait-il, si je c( m'étais bien porté, je serais allé moi-même à Séville « rechercher d'où procédait ce frauduleux délourne- « ment de deniers ; j'aurais pris à partie tous ceux de

* « Nos hallamos en tan gran confusion que verdaderamente « os puedo certificar que ningun aviso me pndiere venir, y « con mucha razon, que mas pena y henojo me diera, y que lo» c que en esto han concurrido y le han permitido, no solo se « puedc dezir que me han hecho la guerra à mi, à mis estados « y palrimonio e traydolos en notorio peligro como lo estan» « pero que han puesto en condicion mi honor y reputacion. » (Lettre de Philippe II à la princesse dona Juana, du 15 avril 1557.)

* Lettre de Charles-Quînt à dona Juana, du 51 mars 1557» BetraiUet mort, etc., vol. I, p. 137-138.

« la contratadon^ et je les aurais traités de manière à « tirer au clair cette affaire. Je n'aurais pas suivi les « voies ordinaires de la justice, sinon pour savoir la « vérité et pour châtier les coupables; j'aurais saisi « leurs biens, je les aurais vendus, et je les aurais pla- <x ces eux-mêmes en un lieu où ils auraient jeûné et « payé la faute qu'ils avaient faite.

« Je vous dis cela avec colère et non sans cause, car, « dans mes embarras passés, lorsque j'avais de l'eau « jusqu'à la bouche et qu'eux étaient là fort à leur « aise*, s'il arrivait une bonne masse d'argent, ils ne « m'en avisaient jamais qu'après qu'elle était sortie, « et maintenant que, de sept à huit millions qui y « avaient été portés, ils en étaient venus à n'en rete- « nir que cinq ; de ces cinq, ils en sont venus à ne veiQ- « nir que cinq cent mille ducats. On ne m'ôtera pas de « la tête que cela ne peut pas avoir été fait sans qu'il « en ait été donné une bonne part à ceux qui l'ont « laissé sortir. »

Charles-Quint pressait sa fille de faire rentrer les sommes soustraites ou de punir tousceux qui s'étaient rendus complices de leur soustraction ; puis il ajoutait : « Si cela ne se fait point, je certifie que l'écrirai au roi de manière

* « Porque estando yo en mis trabajos pasados, con el agua « liasla encima de la boca, los que acâ estaban muy à su pla- « cer, etc. » Retraite et mort de Charles-Quint, ^Xq^^ vol., p. 158.

« qu'il montrera sa colère plus qu'il ne Ta témoignée « jusqu'à présent ; je lui conseillerai de ne pas em- « ployer les procédés de la justice ordinaire, et si en ce cela je lui puis être bon, quoique je tienne la mort « entre les dents, je me réjouirai de le faire. Mais, pour « cela le bonhomme ne recouvrera point sa vache *^^ et fc mon fils ne laissera pas de tomber dans de grands « embarras. Si cet argent ne se retrouve point, et si « Ton ne punit pas ceux qui l'ont soustrait, tout au « moins aurai -je accompli ce que je dois comme père, « et satisfait à l'amour que j'ai pour mon fils. »

Cette affaire délicate et embrouillée, dans laquelle la sévérité de ses jugements et de ses reproches se porta même sur Vasquez de Molina et sur les autres ministres, l'occupa et l'agila plusieurs mois. Il se fit rendre compte des poursuites intentées à Séville, qu'il ne trouva jamais assez promptes ni assez concluantes. 11 fut cause qu'on jeta en prison les anciens officiers de la Casa de contratacion^, et que la princesse en institua de nouveaux'. Il aurait même voulu qu'on arrêtât les «uaîtres et les pilotes des navires sur lesquels la fraude

* tf Y si por este yo soy bueno para ello, aunque tenga la « muerle entre los dientes, holgaré de hacerlo, mas por esto el « buen hombre no cabrarâ su vaca. » [lielraite et mort de Char" le&-Qiant,eXc., vol. I, p. 138.)

" [ietiro, estancia, etc., fol. 106 v*.

^lbid,io\. 117 r*.

s'était pratiquée, et il ne recula que devant la crainte de les voir passer au service du roi de France ^ Le conseil des Indes et le conseil chargé de la surveillance de l'argent à Séville lui ayant écrit pour se justifier auprès de lui et pour apaiser son indignation, il leur fit répondre qu'il inculperait tout le monde*, jusqu a ce qu'on eût réparé le mal et châtié les coupables. Mais la véhémence de ses reproches et ses opiniâtres rigueurs n'amenèrent aucune rentrée d'argent, et causèrent seulement la mort d'un des malheureux officiers de la Casa de contratacion, Francisco Telle, qui, enfermé dans um cachot de la forteresse de Simancas, y succomba de chagrin au bout de quelques jours '. Toutefois l'expérience du passé lui suggéra des précautions pour l'avenir, et quand la flotte qui venait tous les ans des Indes parut à la hauteur des Açores, il écrivit à sa fille d'y envoyer des gens de sa confiance avant que les galions entrassent dans Séville, afin de prévenir les fraudes précédemment commises*.

L'intervention de Charles-Quint dans toutes les levées d'argent fut très-utile au roi son fils, qui, pour suppléer aux sommes enlevées, eut recours à toutes sortes d'expédients. 11 s'adressa aux banquiers; il mit un ducat d'or d'impôt sur chaque sac de laine exporté

* Retiro estancia, fol. 110 r*,

* Ibid. Joh 120 V et 124 V*.

» Ibid.y fol. 125 V' et 126 i».

*/i^td.,fol. 130v*etl51i».

d'Espagne, et deux sur chaque sac de laine importé de l'étranger en Flandre; il demanda au duc d'Escalona soixante mille quintaux de l'alun de ses mines, pour les vendre; il fit des emprunts à lagrandesse, à la noblesse, à laprélature, aux universités du royaume. Ruy Gomez, chargé de négocier ces emprunts, rencontra dans TEmpereur, auprès duquel il était retourné le 14 mai*, un puissant appui. Tandis que les principaux prélats acceptèrent sans difficulté les taxes qui leur étaient imposées, Tarchevêque de Séville, Fernand Valdez, qui était aussi grand inquisiteur de la foi, ne voulut rien donner, et personne ne pouvait lui arracher undenier. Aussitôt que l'Empereur le sut, il lui écrivit :

a Très-révérend père en Christ*, archevêque de Sé- « ville, inquisiteur général en ces royaumes contre la « perversité hérétique et l'apostasie, et de notre con- « seil.

« J*ai appris que non-seulement vous n'avez pas .

« fourni la somme qui vous a été demandée, mais « que vous avez laissé peu d'espérance de le faire. Je « ne suis pas peu émerveillé de cela de votre part à « vous qui êtes ma créature, mon ancien serviteur, « qui depuis tant d'années jouissez des revenus épisco-

• Retira, estanciay etc., fol. 106.

« Lettre de Charles-Quint du 18 mai. Ibid., fol. 107.

« paux, et en qui j'aurais été heureux de trouver les « preuves de cette bonne volonté que vous m'aviez tou- « jours dit prendre aux choses de mon service. Aussi « ai-je cru devoir vous prier et vous engager forte- « ment, pour une cause que vous reconnaissez si juste « et dans une occasion si pressante, d'aider mon fils « avec la somme qui vous a été demandée en son nom. « Je sais que, le voulant, vous pouvez le faire, tout au « moins pour la majeure partie. Outre que vous ac- « complirez ce que vous devez et ce à quoi vous êtes « tenu, vous me ferez en cela, pourvu que vous agisse siez promptement, plaisir et service. S'il en était au- « tremcnt, le roi ne laisserait pas de commander qu'on «c y pourvût ni moi de le lui conseiller, d

Le tenace archevêque ne se rendit pas tout de suite.

Il fallut que l'Empereur, auprès duquel il s'excusa très-humblement d'acquitter la contribution exigée, lui écrivît de nouveau et avec plus de force encore*, en mandant à sa fille que, si l'archevêque persistait dans ses refus, « il serait employé envers lui une autre dé- « monstration, qui serait telle cependant que le re- « querrait la décence de l'affaire *. » Mais l'archevêque n'attendit" point cette démonstration ; il se décida à

^ Lettre de Charles-Quint à Farchevèque, du 2 juin. Retiro tstancia, etc., fol. 113 v®.

* Lettre de Charles-Quint, du 2 jum, À la princesse sa fille, {Ibid,, fol. 113.)

prêter le tiers de ce qu'on exigeait de lui, et il transigea pour 50,000 ducats. L'archevêque de Saragosse en avait donné 20,000, tandis que Févêque de Cordoue en avait accordé 100,000, et Tarchevêque de Tolède 400,000 *. L'Empereur, très-touché de la générosité empressée de ces deux derniers prélats, les en remercia*. En même temps qu'il contribuait aux levées d'argent, il en dirigeait l'envoi sur les divers théâtres de la guerre, notamment sur celui dont son fils était éloigné. Philippe II l'en avait instamment prié : « Je désire, avait-il écrit àRuy Gomez, que vous « rendiez compte à l'Empereur des affaires d'Italie et « que vous le suppliiez d'y veiller, puisque moi, étant « en campagne, je n'aurai pas le moyen de le faire. Je « conjure donc Sa Majesté, aussitôt qu'arrivera l'ar- <( gent que vous avez ordre de lever pour ici et pour c< là-bas, de vouloir bien y mettre la main et me faire « la grâce de pousser, d'animer, d'autoriser ceux qui « en sont chargés à pourvoir de deniers l'Italie, qui « est en très-grande nécessité et le sera chaque jour « davantage si la guerre dure, et bien plus encore si, « comme cela semble certain, la flotte turque parait « sur ses côtes'.»

* Retiro, estancia, etc., fol. 105 v*et 120 v*.

• Lettre de Cliarles-Quint du 2 juin. Ibid.j fol. 114 r*.

' Lettre de Philippe II à Ruy Goincz du 11 mars. Ibid.p fol. 102.

VlSITi:S. 265

L'Empereur s'employa en effet, avec une ardeur incroyable, à faire parvenir au duc d'Albe et au roi son fils l'argent et les troupes dont l'un et l'autre avaient besoin . Les galères de la Catalogne portèrent de bonne J^eure un premier secours en hommes et en argent au duc d'Albe, qui reçut bientôt après 550,000 ducats, et auquel on s'apprêta à en envoyer encore 400,000 autres avec un corps de fantassins castillans^ Sur la côte de rOccan, deux flottes sortirent, à peu d'intervalle, de la Corogne et de Laredo, chargées de 1,200,000 ducats et de 6,000 hommes d'infanterie espagnole pour les Pays-Bas ■. Une troisième flotte était préparée à Laredo. RuyGomez, qui vint encore une fois àYustevers la mi-juillet, devait s'y embarquer avec le reste des sommes et des troupes nécessaires à Philippe II *.

Gri\co aux recommandations de l'Empereur, ces secours en hommes et en argent arrivèrent en Italie et dans les Pays-Bas avec assez de promptitude et d'opportunité pour contribuer aux succès décisifs qu'obtinrent: le duc d'Albc, contre les forces combinées du duc de Guise et des Caraffa; le duc Philibert-Emmanuel, contre le connétable de Montmorency et l'amiral de Coligny. Le duc d'Albc, après avoir pris les mesures les plus

* Reliro estancia, etc., fol. 125 v*.

* Lettres de Vasquez â l'Empereur des 8 et 28 mai et du 12 juin. Ibid., fol. 105 v% iiO r» et liC v*.

* Lettre de Vasquez à r£mpereur du 28 juin. lbid.,folA20 f.

capables de protéger le royaume dont la défense lui avait été confiée, s'était dirigé vers la fi^ontière des Abruzzes avec une armée plus forte que Tarmée d'invasion. A son approche, le duc de Guise, que Civitella avait arrêté vingt jours, leva le siège de cette place, à laquelle il avait fait une immense brèche et donné inutilement plusieurs assauts, et voulant réparer ce premier échec par un coup d'éclat, il offrit la bataille à son adversaire, afin de s'ouvrir autrement le chemin de Naples. Mais le prudent Espagnol, placé dans une position inexpugnable, se garda bien d'exposer au sort incertain des armes le salut déjà assuré du royaume. Il attendit patiemment que le duc de Guise ne pouvant ni prendre une place, ni avancer d'un pas dans le pays qu'il devait conquérir, se retirât sur le territoire de l'Église en frémissant. La conquête de Naples était inanquée. La situation des Français et des Pontificaux n'allait pas être meilleure dans le reste de l'Italie, où Philippe II, après s'être assuré d'Octave Farnèse en lui rendant Plaisance, avait entièrement gagné le grandduc de Florence en lui cédant la ville de Sienne, et où le duc d' Albe était prêt à reparaître en vainqueur. Mais, au moment même, un plus grand désastre frappait les confédérés vers les frontières des Pays-Bas.

Philippe II avait pleinement réussi dans son voyage d'Angleterre. La reine Marie, dont l'amour pour son mari l'emportait sur l'obéissance au souverain pontife.

avait, malgré les menaces de Paul IV, déclaré, le 7 juin, la guerre à Henri II. Elle avait formé un corps auxiliaire de huit mille Anglais qui devait se joindre à la grande armée espagnole, déjà forte de trente-cinq mille hommes de pied et de douze mille chevaux. Bien payée et bien conduite, cette armée, composée surtout d'Allemands et d'Espagnols, se mit en mouvement, sous les ordres du duc PhilibertEmmanuel de Savoie, dans le mois de juillet. Elle sembla d'abord menacer la Champagne, et elle attira du côté de Rocroy l'armée française, qui était de moitié moins nombreuse. Se jetant tout à coup sur sa droite, elle s'avança vers la frontière mal défendue de Picardie, et alla inopinément investir la place importante et dégarnie de Saint- Quentin, où elle se logea presque sans obstacle dans le faubourg de l'Isle.

L'amiral de Coligny, gouverneur de cette grande province qui couvrait Paris du côté du nord, sentit que la prise de Saint-Quentin ouvrirait aux Espagnols la route jusqu'au cœur du royaume. S'étant concerté avec son oncle, le connétable de Montmorency, venu, en ce danger public, se mettre à la tête de l'armée française, il prit quelques compagnies d'hommes d'armes et de gens de pied, et, passant par la Père et Ham, il pénétra, le 2 août, à travers beaucoup de difficultés et de périls, mais non avec tout son monde, dans la place assiégée depuis quatre jours. U y releva les courages,

et y ranima un moment la défense par son activité et son énergie. Cependant il n'y pouvait pas tenir longtemps s'il n'était secouru. Le connétable, qui s'était porté dans le voisinage, où il occupait Ham et la Fèr^ avec ses troupes, mit tout en œuvre pour introduire dans Saint-Quentin d'indispensables secours. Une première tentative dirigée par d'Andelot, frère de Coligny, ayant échoué, le connétable en fit une seconde, qui, plus étendue et mieux combinée, semblait devoir réussir. Le 8 août, il alla reconnaître lui-même un marais qui couvrait la ville vers le sud-est et qu'il fallait traverser, moitié par d'étroits sentiers et moitié dans des bateaux, pour entrer dans Saint-Quentin.

De retour à la Fère, il y prépara, le 9 au soir, fort secrètement son expédition, et, le 10 août, de trèsgrand matin, il se mit en marche avec environ neuf cents hommes d'armes, cinq ou six cents chevau-légers, quinze compagnies d'infanterie française, vingt-deux d'infanterie allemande» six pièces de grosse artillerie, quatre couleuvrincs et quatre petites pièces de canon ; il ari'iva entre huit et neuf heures vers le faubourg ^Ici'IsV. Par une attaque soudaine et impétueuse, il délogea les avant-postes des ennemis, et ses canons jetèrent dans un assez grand désordre lo camp du duc de Savoie, assis de ce côté. La tente du général espagnol fut renversée, et Philibert-Emmanuel, à peine revêtu de sa cuirasse, se replia précipitamment sur le quar-

TISITES. 269

tîer du comte dTgmont, placé un peu plus loin de Tautre côté. Pendant cette rapide attaque, le secours dont elle devait faciliter l'introduction dans la ville assiégée s'était engagé, sans rencontrer d'obstacle, dans le ma rais. Mais là beaucoup de soldats s'étaient perdus dans des sentiers sinueux qu'ils connaissaient mal, tandis que d*autrcs, parvenus jusqu'aux bateaux queColigny tenait prêts pour leur transport à travers ces eaux profondes et bourbeuses, s'y précipitant en trop grand nombre, en avaient fait enfoncer une partie dans la vase. Aussi ne pénétra-l-il dans Saint-Quentin que cinq cents hommes, conduits par l'intrépide d'Andelot; le reste se noya dans le marais ou fut tué plus tard par les Espagnols.

Mais ce secours impariait coûta bien cher : la manœuvre hardie exécutée par le connétable afin d'ouvrir l'accès de la place était extraordinairement périlleuse. Il fallait opérer maintenant la retraite en présence d'une armée provoquée au combat et tout à fait supérieure en forces. Le connétable l'essaya néanmoins. Sur les derrières do la route qu'il avait parcourue pour se rendre de la Fère à Saint-Quentin, et qu'il devait reprendre pour retourner de Saint-Quentin à la Fère, se trouvait un passage par où l'ennemi pouvait déboucher et l'attaquer en flanc. Il y avait envoyé des troupes qui malheureusement étaient trop peu nombreuses pour le garder. C'est parla, en effet, que le dw l'hilibert-

et y ranima un moment la défense par son activité et son énergie. Cependant il n'y pouvait pas tenir longtemps s'il n'était secouru. Le connétable, qui s'était porté dans le voisinage, où il occupait Ham et la Tère avec ses troupes, mit tout en œuvre pour introduire dans Saint-Quentin d'indispensables secours. Une première tentative dirigée par d'Andelot, frère de Coligny, ayant échoué, le connétable en fit une seconde, qui, plus étendue et mieux combinée, semblait devoir réussir. Le 8 août, il alla reconnaître lui-même un marais qui couvrait la ville vers le sud-est et qu'il fallait traverser, moitié par d'étroits sentiers et moitié dans des bateaux, pour entrer dans Saint-Quentin.

De retour à la Fère, il y prépara, le 9 au soir, fort secrètement son expédition, et, le 10 août, de trèsgrand matin, il se mit en marche avec environ neuf cents hommes d'armes, cinq ou six cents chevau-légers, quinze compagnies d'infanterie française, vingt-deux d'infanterie allemande» six pièces de grosse artillerie, quatre couleuvrines et quatre petites pièces de canon i il arriva entre huit et neuf heures vers le faubourg deris^c. Par une attaque soudaine et impétueuse, il délogea les avant-postes des ennemis, et ses canons jetèrent dans un assez grand désordre lo camp du duc de Savoie, assis de ce côté. La tente du général espagnol fut renversée, et Philibert-Emmanuel, à peine revêtu de sa cuirasse, se replia précipitamment sur le quar-

lier du comte d'Egmont, placé un peu plus loin de l'autre côté. Pendant cette rapide attaque, le secours dont elle devait faciliter l'introduction dans la ville assiégée s'était engagé, sans rencontrer d'obstacle, dans le ma rais. Mais là beaucoup de soldats s'étaient perdus dans des sentiers sinueux qu'ils connaissaient mal, tandis que d'autres, parvenus jusqu'aux bateaux queColigny tenait prêts pour leur transport à travers ces eaux profondes et bourbeuses, s'y précipitant en trop grand nombre, en avaient fait enfoncer une partie dans la vase. Aussi ne pénétra-t-il dans Saint-Quentin que cinq cents hommes, conduits par l'intrépide d'Andelot; le reste se noya dans le marais ou fut tué plus tard par les Espagnols.

Mais ce secours imparfait coûta bien cher : la manœuvre hardie exécutée par le connétable afin d'ouvrir l'accès de la place était extraordinairement périlleuse. 11 fallait opérer maintenant la retraite en présence d'une armée provoquée au combat et tout à fait supérieure en forces. Le connétable l'essaya néanmoins. Sur les derrières do la route qu'il avait parcourue pour se i^ndre de la Fère à Saint-Quentin, et qu'il devait reprendre pour retourner de Saint-Quentin à la Fère, se trouvait un passage par où l'ennemi pouvait déboucher et l'attaquer en flanc. Il y avait envoyé des troupes qui malheureusement étaient trop peu nombreuses pour le garder. C'est par là, en effet, que le diip lUûlibert-

no ÉVÉNEMENTS.

Emmanuel et le comte d'Egmont, à la tête d'une masse énorme de neuf mille chevaux, fondirent sur lui. Surprise dans son mouvement de retraite et sa marche de flanc, la petije armée française s'ébranla vite, fut facilement culbutée et entièrement battue. Dans cette funeste journée, commencée par une témérité et finie par une déroute, elle perdit ses chefs, qui furent presque tous pris ou tués, ses drapeaux, ses canons, et elle compromit la sécurité de la France. Le connétable, grièvement blessé, tomba entre les mains de rennem* avec un de ses lils, avec le maréchal de Saint-André, le duc de Montpensier, le duc de Longueville, le prince Ludovic de Mantoue, le comte de la Rochefoucauld, et une foule de vaillants seigneurs et gentilshommes , parmi lesquels le duc d'Enghien, le vicomte de Turenne et beaucoup d'autres restèrent sur le champ de bataille. Dans le trouble universel et le découragement profond qui suivirent ce grand désastre, le duc de Nevers chercha à mettre en défense cette frontière désormais ouverte, et d'où il semblait que le roi d'Espagne, si complètement victorieux, pouvait se rendre sans obstacle sous Paris et y dicter la paix au roi de France abattu.

Philippe II était revenu d'Angleterre sur le continent depuis trois semaines. Il n'avait pas encore paru au camp, dont il était assez peu éloigné, lorsque lui parvint la nouvelle de la victoire de Saint-Quentin. Il

VISITES. f7t

éprouva une secrète humiliation de n'avoir pas assisté à une bataille donnée dans son voisinage, et il s'inquiéta beaucoup de Topinion qu'aurait de lui l'Empereur son père. Aussi, en lui transmettant, le lendemain môme 11 août, la relation de cette bataille, lui écrivait-il, non sans quelque confusion : a Votre « Majesté en apprendra les détails par le mémoire qui « accompagne ma lettre. Puisque je ne m'y trouvais^ « pas, de quoi me pèse ce qu'en pourra penser Votre « Majesté, je ne saurais vous raccmter ce qui s'est « passé que par ouï-dire *. » 11 ajoutait que, Saint- Quentin pris bientôt, comme il l'espérait, l'Empereur devait juger des dioses importantes qu'on entreprendrait en France si l'argent ne manquait pas : « L'af- « faire élant, disait-il, dans de pareils termes, je « supplie Votre Majesté, aussi humblement que je le « peux, de" vouloir bien faire en sorte que je sois sc- « couru de deniers, afin d'entretenir ces troupes-ci « sous les armes. Si cela est, je crois que tout ira bien. « C'est pourquoi je renouvelle mes supplications à <t Votre Majesté, pour qu'elle m'aide à tirer parti « d'aussi favorables conjectures. Que Notre-Seigneur

* < Y pues yo no me halle alli, de que me pesa lo que Vuestra t Magestad puede pensar, no puedo dar relacion de lo que pas6 c syno dooydo. » (Leltro de Philippe II à Charles-Quint, aux archi V(!S do i^liôtcl Soubise, Papiers de Simancas, série fi, liasse 9, n»' 10, "2.)

« garde rimpériale personne de Votre Majesté comme « je le désire. Le très-humble fils de Votre Majesté *.

a Le Roi. »

Charles-Quint avait appris avec une vive satisfaction la résistance heureuse du duc d'Albe dans le royaume de Naples ; mais la victoire de Saint-Quentin le combla de joie. Il écrivit à sa fille le 6 septembre : « Par les relations que vous m'avez envoyées, j'ai ence tendu ce qu'il y avait de nouveau de tous les côtés, « et, en dernier lieu, la déroute des Français, la capte ture du connétable et de tous les autres ; j'en ai « éprouvé le contentement que vous pouvez imaginer, « et je rends bien des grâces à Notre-Seigneur de voir « le bon commencement que prennent les affaires du « roi, et qu'il leur continuera ainsi que j'en ai la con- « fiance. Pour cela il convient, comme vous le com- « prenez, que, conformément à ce qu'il écrit lui- « même, il soit pourvu de plus d'argent que n'en « porte Ruy Gomez, et qu'on tire cet argent, ou de la « flotte des Indes arrivée aux Açores, ou d'ailleurs; « mais il faut surtout que ce soit avec une grande « promptitude, sans perdre une minute de temps. « Dites-le ainsi de ma part à ceux du conseil des « finances *. »

* Papiers de Simancas, Ibid,

* Lettre de Charles-Quint à la princesse dona Juana. Retira, estancia, etc., fol. 152 v" et 133 r*.

VISITKS. 273

Lo contentement de l'Empereur fut nAnninoins môlâ iramertume. Si le politique s'applaudit de la victoire r(unporl6ef le p6re regretta cpie son (ILs n'y eût pas pris part. Le 4 septembre, Quijada /écrivit i\ Vasc^uez : « Vous pouvez assurer à LcMirs Majestés (les naines) et « i\ Leurs Altesses (la princesse et le prinœ) que IKni- « i)ereur a ressenti de ces nouvelles une des plus « grandes satisfactions ([u'il ait jamais eues. Il en a « rendu gr«V.e ix l)i(iu, ni aujourd'hui il a entendu une « iness(i Tort solennelle; il s'est confessa, et il a distrin l)U('3 d'abondantes aumAnes... mais, h vous dire vrai, « je sens en lui qu'il ne pcmt pas se consoler de ce « que son (Ils n'y a point élk^ et il a raison. Maudits « soient les Anglais (|ui l'ont retenu trop longUiuipsM x> Les Espagnols cliercliai(;nt à mettre sur le compte des Anglais rùloignement où leur jeune roi s'était tenu du champ de bataille, nu lieu de l'atlribucr à son peu d'inclination pour la guerre.

(iependant Philippe II sentit la nécessité de paraître a son armée, (!t d'assister au moins ù la prise de Saintijuentiu; il se rendit le 15 août devant cette placo%

* f ... Pnm (locir vcrdml à V. Su Magostad rimy alflgro osti c y inuy rujiilcnto, nias liiealo dél que no su puiide conortar de A qito Hu hijo no ho hail.'iHo en ello, y tione razon. Mal hayao f loH InKloMJB que le hicioron tardarl » (lietraite et mort dt' Cliarli's-Quini, etc., vol. I, p. 170.)

• liclacion deliitio y asalto de Sat^Quinlin, p. 4U0 et 4i)7 du

S74 ÉVÉNEUENTS.

dont le siège fut poussé avec une grande vigueur. Quatorze jours après, ouverte par onze brèches, la ville de Saint-Quentin, malgré Topiniâtrc résistance de Coligny, tomba le 27 entre les mains des Espagnols *. Charles-Quint, qui savait Philippe II à la tête d'une puissante armée et sans personne devant lui, qui avait fait parvenir en Flandre l'argent nécessaire pour la tenir longtemps en campagne, par les soins duquel une nouvelle somme de 900,000 ducats était sur le point d'être expédiée dans les Pays-Bas, et une réserve de 700,000 autres était amassée en Espagne pour un besoin extraordinaire*, crut que son fils ne laisserait aucun relâche à Henri II en ce moment désarmé, et qu'il irait l'attaquer au centre môme du royaume de France. Comme il n'aurait pas manqué de le faire, il espéra que son fils le ferait aussi. « Sa a Majesté, écrivait Quijada à Vasquez, a un extrême « désir de savoir quel parti prendra le roi son fils « après sa victoire. Il se montre à cet égard très-im- « patient, et il fait le compte qu'il devrait être déjà « sous Paris '. » Ce qu'imaginait le hardi capitaine et

t. IX de la Colecèion de documentos ineditos, publié à Madrid en 4846, in-8.

* Le Siège de Sainct-Quentin, par Coligny, p. 462 â 467, dans le t. XXXII de la collection Petitot, et les Commentaires de François de Rabutin. Ibid.,]^. 90 à 96.

• Retire f estanda, etc., fol. 149.

s c Su Magestad ténia gran deseo de saber que partido to-

le grand politique du fond de son couvent était conseillé à Philippe II par Tétat de faiblesse et par les craintes mômes de ses ennemis. Les Espagnols, dit un des hommes de guerre qui avaient échappé au désastre de Saint-Quentin, « pouvoient parachever la « totale extermination des forces de France, et nous « ester toute ressource et toute espérance de nous « remettre sus*... Mais il semble que le supresme « dominateur, Dieu des victoires, les arresta là tout « court*. » La prudence extrême de Philippe II arrêta seule l'armée espagnole, qui, s'avançant pas à pas sur le territoire français, assiégea le Catelet et Ham, dont elle s*empara, entra dans Koyon et dans Chauny sans oser pénétrer plus loin. Deux ans après, c'était sans doute le souvenir de la circonspection inhabile de ce prince qui faisait dire de lui par l'ambassadeur Michèle Soriano, dans le sénat de Venise : « S'il avait « voulu imiter l'Empereur son père, ou le vieux roi « catholique son bisaïeul, avec la grandeur de sa puisce sance et l'extraordinaire prospérité de sa fortune, il « serait devenu formidable au monde'. »

• maba el rey su hijo despues de la Victoria, y que estaba impa- « cientissimo rorniando cuentas de que ya deberla estar sobre « Paris. » (Lettre de Quijada du 19 septembre. Ibicl.t fol. 137.)

^ Les Commentaires de François de Rabutin, t. XXXU de la collection Petitot, p. 60-61.

» Ibid., p. 59.

• « Et se havesse voluto imitar l'Imperatore o il rc callolico

Il y avait alors un an que Charles-Quint était de retour en Espagne et huit mois qu il s'était enfermé dans le monastère de Yuste. Pendant tout cet été, à part les indispositions dont le repos, le climat et Tari ne pouvaient pas triompher , sa santé fut bien meilleure qu'elle ne l'avait été depuis longtemps. Il prerait avec persévérance ses pilules et son vin purgatif de séné beaucoup plus par habitude que comme remède*. Il n'était pas plus sobre qu'il ne l'avait été à Jarandilla , et il continuait au monastère à recevoir des friandises et des présents qui lui étaient envoyés de Valladolid, de Lisbonne et même de Flandre, d'où son fils lui en avait adressé par mer une caisse toute remplie, en lui faisant parvenir les brevets des pensions qu'il désirait assurer après lui à ses fidèles serviteurs*. La température élevée et vivifiante de l'Estrémadure en cette saison avait tellement rétabli ses forces, qu'il put aller un moment à la chasse. « Sa Ma- « jesté, écrivait Gaztelù le 5 juin, a demandé une ar- « quebuse, et elle a tiré deux pigeons sans avoir be- « soin d'aide pour se lever de son siège ni pour tenÎT

« vecchio, sarebbe , con la grandezza délia potenza et dalla c prospèrltàdellafortunacheha,formidabile al monde. »(ftctoiione di 31. Michèle Soriano, an. 1559; Bibl. nat. ms., fonds de Saint-Germain-des-Prés, n° 785^.)

* RetirOy ettancia, etc., fol. 113 r".

• RetirOy estancia, etc., fol. 126 r%

« VarqueLuse*. 11 eut même la fantaisie , trois jours après, de diner dans le réfectoire du couvent avec les moines. 11 s'y fil servir, sur une table séparée, par les religieux, qui lui apportèrent les mcls de leur cuisine, que van Maie découpait devant lui ; mais il ne parait pas qu'il ait tenté de renouveler ce repas, qu'il acheva vite en laissant plusieurs plats sans y toucher. Afin de ne pas contrister les moines , surpris d'un départ si prompt, « il leur dit avec bonne grâce de garder pour « lui les mets qui restaient intacts, et il leur annonça « en même temps qu'il ne les en tenait pas quittes*. » Il ne lui arriva plus néanmoins de leur demander à dîner et de s'inviter à leur table.

Le monastère de Yuste, auparavant si inanimé et si solitaire, était devenu un centre de mouvement'et

d'action. Quijada, avant de partir pour Villagarcia, se plaignait d'y être l'hôte de tous les visiteurs de Yuste et l'agent de tous les solliciteurs d'Espagne*. Des courriers y arrivaient et en partaient sans cesse. Toute? les nouvelles y étaient soigneusement envoyés à l'Empereur, dont on prenait les conseils ou les ordres sur

' Lettre de Gaztelù du 5 juin. Retraite et mort de CharleS' Quint, etc., vol. I, p. 154.

« Retire, estancia^ fol. 444 v*, et manuscrit hiéronymite, c. Mv, p. 54 du vol. U de Retraite et mort de Charles-Quint, etc.

» Lettre de Quijada à Vasquez du 44 mars 4557. Retraite et mort de Charles-Quint, ef*-^ ^'^^ l. d. 429.

la plupart des choses qu'il fallait préparer ou résoudre. On le faisait juge des différends et on lui demandait des grâces. L'amiral d'Aragon, don Sancho de Cardona , venait lui porter ses plaintes contre le maître de Tordre religieux et militaire de Montesa, aveclequelil était en contestation*. Le président du conseil de Castille, Juan de Vega, qui lui devait ce grand ofûce après avoir été son vice-roi en Sicile, vint lui baiser les mains et resta une heure et demie en conférence avec lui*. Dès son retour à Valladolid, il envoya les pancartes nécessaires pour qu'il y eût marché et juridiction à Quacos, afin de faciliter le service et Tapprovisionnement de TEmpereur et de sa maison*. Charles-Quint avait eu au monastère la visite de deux de ses historiens, le docte Sepulveda et le vaillant don Luis de Avila. Sepulveda était venu le voir au printemps de 1557*. 11 travaillait alors à cette élégante histoire latine que Charles-Quint recommanda plus tard, du fond de son cloître, de recueillir soigneusement avec les travaux historiques de Florian de Ocampo, pour les faire imprimer lorsque ces deux cra-

* Retira, estancia, etc., fol. 127 r*.

* Ibid.

» Ibid., fol. 138, et Retraite et mort de Charles ^ Quint, etc. Lettre de Gaztehi à Vasquez du 27 septembre, vol. I, p. 178.

* Lettre de Sepulveda à van Maie de juin 1557. Sepulveda, t. m, lib. VU, epist. m, p. 351 à 355.

nistes, dont Tâge était très-avancé, seraient morts*. L'Empereur aimait beaucoup Thistoire et avait un grand souci de sa vérité. Il ne pouvait en supporter Je mensonge, qu'il fût flatterie ou dénigrement, et il avait appelé le luthérien Sleidan et Févêque Paul Jove, dont la passion ou la cupidité dirigeait la plume, ses deux menteurs. Un jour Sepulveda l'avait supplié de l'éclairer lui-même sur des actes importants de sa vie et avait proposé de lui soumettre ce qu'il en avait appris des bouches les plus autorisées, lui demandant de le confirmer par son silence ou de le rectifier par quelques paroles. « Il ne m'est pas agréable, lui dit brièvement Charles-Quint, de lire ou d'entendre ce qu'on écrit sur moi. Qu'après ma mort les autres le lisent. Mais, si vous désirez savoir quelque chose de moi, adressez-m'en la question, et je vous répondrai sans peine. » Sepulveda interrogea alors l'Empereur sur un fait qui relevait singulièrement sa grandeur d'âme, et que lui avait raconté l'un des personnages de sa cour les plus éclairés et qui semblait le mieux à

« Pues la princesa escribiôal cabildo de la iglezia deZamora sobre lo de la Crônica que Florian de Campo tiene escrita, sera bien que, asi en lo que toca à esto como en la que hace el cronista Sepulveda, se dé orden que en caso que muriesen anles de imprimirla^, por ser ambos tan viejos, se ponga recaudo en ellas, de maneraque no se pierdan, y salgan à luz. » (Lettre de Charles-Quint à Vasquez du 9 juillet 1558. Retraite et mort de Charles-Quint, etc., vol. I, p. 310.)

portée de le bien savoir. Charles-Quint lui dît qu'il ne s'en souvenait point. Sepulveda avait composé à ce propos unfortbdau récit. Tout déconcerté, il demanda à l'Empereur la permission de vérifier le fait auprès de Covos et de Granvelle. « Abstenez-vous-en, répondit Charles-Quint, qui craignait sans doute que Covos^ et Granvelle n'osassent pas contredire une fausseté racontée à sa louange ; la chose n'a aucune réalité, c'est une pure invention*. »

C'était pour rétablir l'exactitude défigurée de This* toire qu'il avait écrit ses mémoires, dont la perte ne saurait être trop regrettée. En les montrant au Père François de Borja, dans une des visites qu'il en reçut à Yuste, il lui demanda, par un excès de scrupule, si Ton n'accuserait pas de vanité celui qui retraçait ses propres actions. « J'ai raconté, lui dit-il, toutes mes entreprises avec leurs causes et les motifs qui m'ont poussé à les accomplir ; ni l'ambition de la gloire ni Vorgueil ne m'y ont décidé, mais bien le besoin de faire connaître la vérité, que les historiens de nos temps altèrent ou par ignorance, ou par affection, ou par haine*. »

Ce désir de la vérité, il le montra aussi au grand

* Sepulveda, t. II, lib. XXX, c. xxxi et xxxii, p. 533 et 534.

* Ribadeneyra, Vida del padre Francisco de Borja, lib. 11^ :. xviii, p. 586. Sandoval, Vida del emperador Carlos Ven Yuste, 8 15, p. 833.

VISITES. 2SÏ

commandeur d'Alcantara, qui vint le revoir au monastère dans l'été de 1557. Don Luis de Avila lui était particulièrement agréable, et l'Empereur lui réservait même des mets de sa table. 11 avait été son ambassadeur auprès des papes Paul III et Pie IV pour les affaires du concile, son sommelier de corps, le compagnon de ses guerres, l'historien de ses victoires en 1546 et 1547. Politique, guerrier, écrivain, homme de cour, après avoir habilement négocié en Italie, vaillamment combattu en Afrique, en Provence, en Allemagne, où il commandait la cavalerie impériale, raconté avec un chaleureux enthousiasme la gloire du maître dont il avait servi la personne avec un zélé dévouement, il s'était retiré en Estrémadure. Il devait à l'Empereur la grande commanderie d'Alcantara, et, grâce à lui, il avait épousé la riche héritière des Mirabel, dont il possédait le marquisat et dont il habitait la somptueuse résidence à Plasencia. Là, dans le doux repos de l'opulence, il goûtait les plaisirs des arts et se livrait à l'attrayante culture des lettres. Son admiration reconnaissante pour FEmpereur se voyait partout dans son palais, d'une noble et élégante architecture, et dont la cour intérieure, ornée d'une fontaine à la façon mauresque, était entourée de deux étages de galeries avec des colonnes d'ordre dorique et d'ordre ionien. Au fronton de la plus apparente fenêtre était inscrite la devise chrétienne et philosopliique : Todo posa, Tout

â82 ÉVÉMEMENTS.

passe * . Sur une terrasse en jardin suspendu étaient des inscriptions romaines et des bustes antiques. Parmi ceux d'Auguste et d'Antonin le Pieux, dont Luis de Avila avait placé une magnifique tête en marbre de Charles- Quint, sculptée par le maître Leone Leoni ou par son fils Pompeyo Leoni, et au bas de laquelle il avait mis une plaque en bronze avec cette inscription d'un tour espagnol et d*un langage italien :

CiROLO QUIHTO. ET ft A8SA1 QUBSTO, PERCUè SI SA PER TUTTO IL HONDO IL RESTO '.

A Gharles-Quint. Ce nom en dit assez, car le reste se sait par le monde entier.

Don Luis de Avila décorait son palais de tableaux représentant les plus glorieux événements de la vie de son héros. Il faisait peindre à fresque quelques-unes de ses victoires. L'Empereur, auquel il raconta qu'au nombre des peintures se trouvait la dernière rencontre qu'il avait eue avec le roi de France à Renty, lui demanda quelle était la disposition du tableau. En apprenant que les Français y semblaient chassés de leur position et mis en pleine déroute, (iharles-Quint n'acxîcpta point la flatterie d'un aussi grand succès et lui dit : « Faites, don Luis, que le peintre modère cette action

* Don Antonio Ponz. Viagc de Espafïa, t. VII, caria v, g 75, p. 117,118.

• Ibid., g 85, p. 122.

et la représente comme une honorable retraite et non comme une fuite ; car véritablement ce n'en fut pas

une*

L'Empereur voyait aussit arriver vers lui des veuves (le militaires qui avaient fait les campagnes d'Afrique, d*Italie, de Flandre et d'Allemagne. Elles venaient solliciter de sa générosité, les unes des secours, les autres des pensions , les autres des lettres de recommandation pour le roi son fils ou la princesse sa fille ; et il no les renvoyait jamais sans les satisfaire*. Mais c'étaient surtout les affaires importantes de la monarchie qui lui étaient soumises. Nous avons vu qu'il s'était occupé avec sollicitude de celles dont dépendaient les événements militaires d'Italie et de Flandre ; son intervention avait été si active et si connue, qu'on le croyait prêt à sortir du monastère pour marcher au secours de son fils et pénétrer en France par les Pyrénées, à la tête des troupes espagnoles. Ce bruit, répandu par la prmcesse sa fille enEslrémadure", provenait de l'accx)rd prêt à être conclu avec le roi de Navarre, et qui devait être suivi d'une expédition contre la France. Escurra, après avoir sollicité de Charles-Quint, à Burgos et à Jarandilla, la cession de la Lombardie espa*

• Vera, Epitome de Carlos V, p. 252.

«Lettre de Gazlelù du 10 juillet. Iletiro, estancia, etc., fol. 124 v\

» iielraile et mort de Charles-Quint, etc., vol. II, p. 220, 227.

gnoIe à Antoine de Bourbon, qui deviendrait Tallié actif et perpétuel de TEspagne, était venu reprendre cette négociation à Yusle. Philippe II, à qui la guerre et Téloignement rendaient difficile de conduire et de terminer lui-même une affaire aussi grave, s'en était déchargé sur l'Empereur son père, et avait écrit : « Que « Sa Majesté ordonne et pourvoie à cet égard comme « elle le jugera convenable, sans qu'il soit nécessaire « de recourir à moi\ » Dans la situation périlleuse où le mettaient, au printemps de 1557, les agressions concertées de Paul IV et d'Henri II, il lui importait d'acquérir un confédéré qui pouvait lui être aussi utile qu'Antoine de Bourbon eï\ ouvrant les passages des Pyrénées et en Taidant à prendre Bayonne et Bordeaux. Il consentait donc non-seulement à lui céder le duché de Milan en dédommagement de la Navarre, mais encore à le lui remettre avant qu'il livrât ses places et ses fils comme garanties de sa coopération et otages de sa fidélité. Philippe II soumit néanmoins cet arrangement à l'adhésion de l'Empereur, et il recommanda à son favori Ruy Gomez et au duc d'Albuquerque, son vice-roi de Navarre, « de suivre en tout « ce que Sa Majesté approuverait et prescrirait*. »

* Lettre de Philippe II au duc d'Aibuquerque du 3 février \hhl,lbid., p. 160, net. n.

* Instruction de Philippe II du 13 avril 1557. Retraite et mort de Charlcs-Quint, etc., vol. Il, p. 161-162, note V.

Charles-Quint, auprès duquel se rendirent deux fois à Yuste, en avril et en juillet, Ruy Gomez et Escurra, ne fut pas d'avis que Philippe II se dessaisit de Milan avant qu'Antoine de Bourbon eût reçu garnison espagnole dans ses places de France. Il trouvait, avec sa défiance expérimentée, que sans ce gage préalable on s'exposerait à perdre le Milanais si le duc de Vendôme n'était pas de bonne foi, et s'il l'était on livrerait ses États à rinvasion française. « Dans ce dernier cas, disait-il, le roi de France occupera les pays de Vendôme, qu'abandonneront en môme temps la plupart des amis et des personnages sur lesquels il compte, comme cela s'est vu et se voit chaque jour. Il sera privé de ses forces, se perdra et ne pourra garder l'État de Milan, qu'il ne saurait défendre sans l'appui de mon fils. Il faut donc qu'il ait confiance en mon fils, et si, pour sa plus grande satisfaction, il veut que je m'oblige à son égard, je le ferai *. »

Dans les conférences qui se tinrent au mois de juil* let à Yuste, et auxquelles vint assister, avec Ruy Gomez et Escurra, un secrétaire d'Antoine de Bourbon, nommé Bourdeau, muni de ses instructions et de ses pouvoirs, Charles-Quint dressa en onze articles* une

* Lettre de Charles-Quint à la princesse dona Juana du 29 avri^. \bbl. Retraite et mort de Charles-Quint, etc., vol. II, p. 175, 176.

• Ibid.f vol. II, p. 244 et 245, où ces articles se trouvent dans la note I.

convention qui réglait les conditions de Talliance entre les deux confédérés, et fixait la part que chacun d'eux prendrait à la guerre contre la France. Antoine de Bourbon et sa femme, Jeanne d'Albret, renonçaient à tous droits sur les royaumes d'Aragon et de Navarre, ainsi que sur le comté de Biscaye, et recevaient en retour le duché de Milan, qui ne serait toutefois remis à Antoine de Bourbon que trois mois après le passage des Pyrénées par l'armée espagnole. L'Empereur et le roi son fils s'engageaient à lui conserver le Milanais, qu'ils défendraient du côté du Piémont en lui fournissant pendant trois années un secours de dix mille hommes d'infanterie. Afin de cimenter cet accord par un mariage, le fils aîné du duc de Vendôme, qui fut depuis le glorieux et grand roi Henri IV, devait épouser une fille ou de Philippe II, ou du roi des Romains, ou du roi de Bohême.

Il était convenu de plus qu'Antoine de Bourbon joindrait ses forces à l'armée espagnole destinée à envahir le midi de la France. Charles-Quint promettait, si sa santé n'y mettait pas obstacle, de conduire luimôme cette expédition en ayant pour lieutenant le duc de Vendôme, qui, à son défaut, la commanderait en chef. L'espéranco très-éventuelle qu'il avait conçue et qu'il avait donnée à cet égard faisait croire qu'il quitterait bientôt le monastère pour reparaître à la tôle des troupes castillanes. La nouvelle en avait

été accueillie avec transport. Aussi, moins d'un mois après, le grand commandeur d'Alcantara, don Luis de Avila, qui était venu visiter TEmpereur vers cette époque, disait dans une lettre écrite de Plasencia, le 15 août, à Vasquez : « J'ai laissé le frère Carlos dans « une paix profonde et se confiant néanmoins en ses « forces*. 11 pense qu'elles lui suffiraient pour sortir « du couvent. Depuis ma visite, tout peut avoir été (( changé; mais il n'est rien que je ne croie de l'amour « qu'il porte à son fils, de son bon courage et de ses « anciennes habitudes, puisqu'il a été nourri dans « la guerre comme on dit que la salamandre vit dam « le feu.

« La lettre de la princesse adressée à celte cité, et « dans laquelle il est annoncé que Sa Majesté se pro- « pose de quitter maintenant Yuste et d'entrer par la « Navarre, a mis ici tout le monde sur pied. En vé- « rite, je crois qu'il ne restera pas un homme qui « n'aille avec lui. Plaise à Dieu Notre-Seigneur que, si « cette bravade, comme disent les Italiens, doit s'exé- « cuter, ce soit bientôt, parce qu'il n'est pas en notre « pouvoir d'allonger le temps, et que la Navarre n'est

^ « Yo muy sosegado dejé àfray Carlos.» (Lettre de don Lui;» de Avila, écrite le 15 août de Plasencia à Vasquez. Retraite r: mort de Charles^umt^ etc., vol. Il, p. 226. Et lietiro, estanda, etc., fol. 127 v».)

^ pas l'Estrémadure, où l'hiver ne se montre pas si « vile*. »

L'Empereur n'eut réellement ni l'intention ni la possibilité de faire cette expédition militaire. Lorsque Quijada revint de Villagarcia à Yuste, dans les derniers jours d'août, il écrivit à Vasquez que Charles- Quint était plus vigoureux qu'il ne l'avait laissé, mais ^e moins bonne couleur, et il ajoutait : « Quant à ce « que le peuple dit dans les rues sur la sortie de TEm- « pereur d'ici, je n'ai aperçu à mon retour aucune M nouveauté à cet égard; j'ai plutôt trouvé qu'il était « en très-grand repos et avec un air tout à fait établi. « Il se pourrait, s'il en a été dit quelque chose, que « ce fût dans une simple vue d'utilité, et pas plus. Le « reste, au fond, serait impossible*. »

D'ailleurs, le projet de traité dressé par Charles- Quint à Yuste n'avait pas été accepté par Antoine de Bourbon. Ruy Gomez, de retour à Valladolid, en avait communiqué les articles au conseil d'État d'Espagne, qui les avait pleinement approuvés, et le secrétaire Bourdeau les avait portés à Nérac, où son maître les avait reçus sans y adhérer. Ses longs retards, qui équivalaient à un refus, n'avaient pas surpris l'Empereur, qui supposait depuis longtemps que le roi de Navarre s'entendait avec le roi de France dans la

■ Eetraite et mort de Charles^uintt etc., vol. Il, p. 226 et 2'i7 •IMd., ^1.1, p. 167

poursuite de cette négociation. Au fond il n'en fut pas fâché. La position de Philippe II était changée par les succès qu'avait obtenus le duc d-Albe en Italie, et la grande victoire que le duc Philibert-Emmanuel avait gagnée à Saint-Quentin. Il trouvait dès lors que c'était acheter trop cher, en les payant du Milanais, la renonciation d'Antoine de Bourbon à un royaume qu'il ne possédait plus et une assistance armée qui devenait de sa part beaucoup moins nécessaire. Aussi écrivit-il à son fils : « Vos affaires étant, par la bonté de Dieu, en « si bons termes, vous et moi ne sommes pas engagés « par un traité qui n'a pas été souscrit au temps con- « venu. Nous demeurons tous libres, et il faut, pour a notre plus grande justification, le faire signifier S » Il le fit signifier en effet au roi de Navarre par le duc d'Albuquerque, auquel il écrivit : « M. de Vendôme « n'ayant pas accepté Voffre que lui a portée le secré- « taire (^Bourdeau) venu avecEscurra, mon fils et moi « restons dégagés de cette offre et de ma promesse*. » Les pourparlers ne se terminèrent cependant poini là. Un peu plus tard, don Gabriel de la Cucva, fils du duc d'Albuquerque, auquel s'était adressé derechel Antoine de Bourbon, se rendit à Valladolid avec de

* Lettre de Charles-Quint à Philippeli du 22 sept. 1557. (Retraite et mort de CharlesQuint, etc., vol. II, p. 244 à 246.)

* Lettre de Charles-Quint au duc d'Alhuquerque du 24 cet. 1557. (/izrf., vol. II, p. 260.)

nouvelles propositions de ce prince, que le gouvernement espagnol lui donna Tordre d'aller soumettre à FEmpereur. Antoine de Bourbon ne demandait plus la cession du Milanais, mais la restitution de la Navarre, et, au lieu d'une invasion en Gascogne et en Guyenne, il proposait une expédition par mer contre la Rochelle. La revendication tant de fois rejetée de la Navarre n'était pas acceptable, et l'entreprise sur la Rochelle présentait plus de difficultés que d'avantages. C'est ce qu'écrivit Charles-Quint en les refusant l'une et l'autre sans hésitation*. Une fut cependant pas d'arâ de rcmipre, de peur d'amener la guerre sur la frontière nordouest de l'Espagne, et il dit avec habileté : « Iln'y a pas « autre chose à faire dans le moment qu'à entretenir « la négociation sans rien concéder*. »

Tandis qu'il retardait ainsi les hostilités du côté de la Navarre, il était obligé d'insister de nouveau auprès de la cour de Lisbonne pour en arracher l'infante dona Maria. Le roi Jean III, qui avait promis de la laisser partir, était mort assez subitement, le 11 juin. Sa mort suspendit le voyage de l'infante et de plus faillit amener un conflit d'autorité entre sa veuve la reine Cathe-

* Lettre de TEmpereur à la princesse dona Juana du 25 jan* vier 1558. (Retraite et mort de Charles-Quint^ vol. I, p. 247^ 248.)

' Betiro, eUancia, etc., fol. 156 et 159 v'.

VISITES. 29i

rine, et sa bru la princesse dona Juana, lune aïeule, l'autre mère du nouveau roi dom Sébastien, à peine âgé de trois a^is. Jean III avait laissé l'administration de l'État et la tutelle de son petit-fils * à Catherine, la plus jeune des quatre sœurs de Charles-Quint. Mai& dona Juana, comme mère du roi mineur, prélendit à cette tutelle et à cette administration. Elle envoya de Valladolid à Lisbonne, pour les revendiquer en son nom, don Fadrique Enriquez de Guzman, qui dut passer à Yuste afin de prendre les ordres de l'Empereur.

Charles-Quint, qui avait fait célébrer dans le monastère un service funèbre en l'honneur de son beau-frère Jean III*, reçut en audience don Fadrique Enriquez, le 3 juillet, en même temps que l'ambassadeur ordinaire d'Espagne en Portugal, don Juan de Mendoza de Ribera'. Il leur dit à l'un et à l'autre comment ils de- » vaient hâter la venue de l'infante. Il supprima d'autorité les instructions écrites de sa fille que portait don Fadrique et y en substitua d'autres, qui étaient aussi nobles qu'adroites. Il l'annonça, le 5 juillet, en ces termes

Voir le testament de Jean III et la sanction qu'il reçnt, dans Audrade, Chron, del rey D. Joao, vol. Ill» part. IV, cap. cxxviii, et Barbosa, Memorias del rey D, Sebastiao, vol. I, part. I, liv. îp ^. m, p. 31 à 42.

» Retiro, estancia, etc., fol. liO.

»//;2W.,fol.121 Y\

à la princesse dona Juaiia : « Ma lille, j'ai entendu la « lecture de Tinstniction que vous avez remise à don « Fadrique Enriquez sur ce qu'il avait à faire en Por- « lugaL II ne m'a paru en aucune façon qu'il dût « traiter de votre part avec la reine ma sœur, ni avec « les autres personnages pour lesquels vous lui avez « donné des lettres, du gouvernement du royaume duce rant la minorité du roi votre fils, non plus quede ce « qui touche à la formation de sa maison et aux service teurs qui doivent y être attachés. Aussi je le lui ai « défendu : cela pourrait avoir des inconvénients dans « ces temps-ci et ne conviendrait pas. L'instruction « que je lui donne, et dont je vous envoie copie, lui « prescrit la manière dont il doit s'y prendre. Pour le « reste, il aura du temps devant lui. Il est bien, en pa- « reil cas et entre frères, d'agir avec beaucoup de cir- « conspection sous tous les rapports, et, à plus forte « raison, le devez-vous à l'égard d'une reine dont vous « êtes la belle-fille^ »

Don Fadrique Enriquez reçut les directions que l'Empereur lui donna par écrit, et partit de Yuste chargé de ses lettres de condoléance pour toute la famille royale de Portugal. Il alla à Lisbonne exécuter les ordres, non de dona Juana, mais de Charles-Quint, qui s'adressait à sa sœur Catherine avec l'affection d'un

* BelirOf estancia, etc., fol. 121.

frère, à la veuve de Jean III avec les consolalions d'un chrétien retiré du monde et placé plus avant que personne sur rinévitable chemin de la mort, à la régente ie Portugal avec les prudentes insinuations d'un négociateur consommé. Son intervention entre la mère et l'aïeule du roi dom Sébastien fut très-opportune, car elle empêcha que les prétentions de l'une ne se heurtassent contre les pouvoirs de l'autre. La reine Catherine conserva la régence de Portugal, que lui avaient confirmée les certes, et la tutelle de dom Sébastien, qu'elle ne déposa que plus de quatre ans après la mort de Charles-Quint entre les mains du cardinal Henri, et non de la princesse dofia Juana. Outre la mission temporaire donnée à don Fadrique Enriqucz, l'Empereur accrédita lui-même à la cour de Lisbonne, comme son ambassadeur, don Juan de îlendoza de Ribcra, afin qu*il y eût la première place et que l'ambassadeur du roi de France ne fût pas tenté de lui dispuler la préséance. Mendoza et don Sancho* de Cordova pressèrent de plus en plus le départ sans cesse promis et toujours ajourné de l'infante, qui parut se décider enfin à visiter la reine Éléonore sa mère. Celle-ci yinl l'allcndre dans l'Eslrémadure avec la reine de Hongrie, dont elle était l'inséparable compagne.

Avant que les reines ses sœur^ se rendissent auprès de lui, Charles-Quint avait rappelé du château de Villafiarcia Quijada, dont il ne pouvait du reste se passer.

afin qu'il préparât tout pour leur installation*. Quijada n'avait pas repris sans regret le chemin de TEstrémadure. « Sa Majesté, disait-il, a jugé qu'il convenait à son service et à son repos que je résidasse ici avec dona Magdalena. Bien que je Taie suppliée de vouloir bien considérer qu'il y a trente-cinq ans entiers que je la sers sans m'être absenté de sa cour, que tous mes frères sont morts à son service, que je reste seul de ma maison, qu'il est dur de quitter mes terres, ma tranquillité, mes passe-temps, pour venir dans un lieu où Ton ne trouve ni à se loger ni à vivre, et d'où il faut sans cesse aller au monastère par la chaleur, la pluie, le froid, le brouillard, d'y traîner ma femme et ma maison en les arrachant aux agréments de leur demeure pour les conduire dans les incommodités de cette triste solitude, mes objections n'ont servi de rien. Sa Majesté veut, il convient que j'obéisse*. »

Revenu en Estrémadure dans la première moitié d'août, il avait arrangé le château de Jarandilla pour y recevoir les deux sœurs de Charles-Quint. 11 avait en même temps disposé dans la petite résidence impériale deux piècevoù elles pussent se reposer. « Quand elles

• Lettres de TEmpereur à Quijada du 3 juin, et de Quijada â l'Empereur du 13 juin. [HetraiU et mort de Cliarles-Quint, etc., vol. I, p. 155.)

* Lettre de Quijada à Vasquez du 50 août 1557. (Retraite et mort de Charles^Quint, etc., vol. I, p. 168 et 169.)

Tiendront voir Sa Majesté, disait Quijada. nous leur lonnerons à boire à la glace, c'est le plus grand régal 5ue nous puissions leur faire*. »

Les deux reines partirent de Valladolid le 18 septembre*, pour aller rejoindre leur frère, dont elles étaient séparées depuis dix mois. Elles se dirigèrent à petites journées vers TEstrémadure, et arrivèrent le 28 à Yuste. L'Empereur éprouva une grande joie à les revoir*. Elles le trouvèrent tout préoccupé des grands événements qui se passaient en France, et cherchant des distractions dans l'arrangement de sa demeure et la culture de ses jardins. « Sa Majesté, écrivait-on la

« veille de leur arrivée, est soucieuse de savoir ce « qui est survenu et quel chemin aura pris son fils « après avoir achevé son entreprise. Elle croit que « le temps seul a empêché que la nouvelle lui en « parvînt.

c( L'Empereur se plaît à prendre un passe-temps « dans la construction d'un jardin sur la haute terrasse « qu'il fait couvrir, au milieu de laquelle il élève une « fontaine, en plantant sur ses côtés et tout autour « beaucoup d'orangers M de fleurs. 11 projette de faire

* Lettre de Quijada à Vasqvez du 20 septembre 1557. (Aetraite et mort de Charles-Quint, p. 175.) 2 Retira, estancia, etc., fol. iWi v*.

» Ibid., fol. 139 I*.

"i la même chose dans le quartier d*en bas, où il pré- « pare également un oratoire*. »

Charles-Quint dressait aussi le plan d'une autre construction qu'il destinait à loger son fils tout près de lui lorsque Philippe II retournerait en Espagne et viendrait le visiter à Yuste. Les reines ses sœurs, qu'il n'établit point dans sa résidence, demeurèrent deux mois et demi à Jarandilla. Elles montaient de temps en temps au monastère pour y jouir de la présence et des entretiens de l'Empereur leur frère. Elles avaient pour lui un dévouement sans bornes, et lui avait toujours eu pour elles autant de confiance que d'affection. Éléonore, alors âgée de cinquante-neuf ans, était son aînée de quinze mois : bonne, douce, soumise, sans ambition et presque sans volonté, elle avait été le flexible instrument de la politique de son frère, qui Tavait fait monter tour à tour sur les trônes de Portugal et de France. Après la mort de son second mari, le brillant mais peu fidèle François I", elle s'était rapprochée de sa sœur la reine de Hongrie pour ne plus la quitter. Celle-ci avait une sorte d'adoration pour l'Empereur Charles-Quint, qu'elle appelait son tout en ce monde après Dieu* et dont elle avait la vigueur d'esprit et la

• Lettre deQuijada à Vasquez du 27 septembre ibbl . (Hetraite et mort de Charles-Quint, etc.. vol. I,p. 17G-177.)

* Lettre de Marie, reine douairière de llongrie, à i'Empereur,

hauteur de caractère. Pénétrante, résolue, altière, infatigable, propre à Tadministration et même à la guerre, pleine de ressources dans les difficultés, por tant dans les périls une pensée ferme et un mâle courage, ne se laissant ni surprendre ni abattre par les événements, elle n'avait plus voulu conserver à son neveu le secours de la grande habileté qu'elle avait mise pendant un quart de siècle au service de son frère. Elle avait supplié Charles-Quint de lui accorder le contentement de le suivre en Espagne, afin de rap-

prêcher la reine Eléonoi^ de l'infante sa fille et de pouvoir vivre elle-même plus près de lui. Pendant tout cet automne, l'Empereur eut ses deux sœurs dans son voisinage et s'entretint bien des fois avec la reine de Hongrie des affaires de la monarchie espagnole, à la conduite desquelles il conçut le projet et garda l'espérance de la faire participer.

août 1555, dans les Papiers (TÉlat du cardinal de Granvelle« V. IV, p. 478.

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