SCÈNE IV
LES MÊMES, LE COMTE DE SAVOISY, ouvrant brusquement la port* dn fond.
Sire, réveillez-vous!...
AGNÈS
Ah!
LE ROI
Qui donc entre ici sans notre ordre ?.. Mon hôte, Est-ce vous?... Les valets en ce château font faute, Que sans être annoncé l'on entre près du roi! (On entend le canon.) LE COMTE.
Sire, écoutez ce bruit, car il vient comme moi, Sans que votre pouvoir l'intimide, vous dire, Comme je vous ai dit, moi: « Réveillez-vous, sire! »
LE ROI
N'est-ce donc pas le bruit de la foudre?
LE COMTE
Non!
Non?
Écout
ez encore:
Ah!,
LE ROI
LE COMTE
C'est la voix du canon.'
LE ROI
Eh bien?..,
LE COMTE
Eh bien, je dis que cette voix qui parle Doit trouver un écho dans le cœur du roi Charle ; Que d'un profond sommeil il a dormi longtemps, Et que, s'il veut enfin s'éveiller, il est temps !
LE ROI
Cornai...
LE COMTE
Je dis aussi que chaque homme qui tombe, Avant de se coucher tout sanglant dans la tombe, Dit, jetant un dernier regard autour de soi: « Lorsque je meurs pour lui, mais où donc est le roi? » Vos aïeux nous ont fait prendre cette habitude De voir briller leur casque où l'affaire était rude ; Et peu de coups tombaient, d'épée ou de poignard, Dont leur écu royal ne reçût bonne part... Sire, c'est pour un peuple une dure agonie, De penser en mourant que son roi le renie!... Car il peut, se croyant dégagé de sa foi, Lui prendre envie aussi de renier son roi... Qui peut comme un faisceau, dans ces temps d'anarchie, Ralliera Fen tour de notre monarchie Tant de puissants seigneurs l'un de l'autre jaloux, Si ce n'est notre roi, premier seigneur de tous?... Chacun ne peut-il pas penser que Dieu pardonne D'abandonner le roi quand le roi l'abandonne?
Comte, vous oubliez. .
LE COMTE
Sire, je dis encor Que c'est mal calculer qu'épuiser un trésor Dont la sueur du peuple a trempé chaque pièce, En grelots de faucon, en joyaux de maîtresse; Que c'est un luxe vain qu'il vaut mieux étouffer Quand on n'a pas trop d'or pour acheter du fer... Sous chacun de ses rois, si j'ai bonne mémoire, Le vieil État français croissait en territoire ; Au patrimoine ancien que se léguaient ses roi».
/ls ajoutaient encor : Philippe de Valois tVprès le Daupliiné conquérait la Champagne; Philippe-Auguste, au loin rejetant la Bretagne, Prenait la Normandie, et le Maine et l'Anjou; Avec les clefs de Tours, il ouvrait le Poitou ; Par un traité, Louis-Neuf ajoutait à la France Le Languedoc... Vous-même aviez sur la Provence Des droits comme beau-fils de Louis d'Anjou.
LE ROI
Pardieu !
Si je m'en souviens bien i .non tour, c'est de Dieu Que je tiens cet État de France, seigneur comte : Ce n'est donc qu'à Dieu seul que j'en dois rendre compte; Et, s'il me plaît d'en faire un entier abandon, Nul ne me jugera que Dieu.
LE COMTE
Je disais donc Que, de la France, ainsi que l'ont faite ses princes, Il ne vous reste plus, sire, que trois provinces... L'Anglais victorieux à grands pas envahit; Jean-Six, son allié, vous leurre et vous trahit; Philippe de Bourgogne à belles dents dévore Vos comtés d'Armagnac, de Foix et de Bigorre..; Sire, à l'en tour de vous ne les voyez-vous pas, Pour vous envelopper, s'avancer pas à pas? Dans un réseau vivant vos troupes enfermées Ne peuvent soutenir le choc de trois armées; Lu vain Poton, Xaintraille et Narbonne et Dunois Frappent sans se lasser comme dans un tournois 1 Attaquant sans projets, reculant sans ensemble : In jour disperse ceux qu'à peine un mois rassemble* Ils ont le bras qui frappe et le cœur qui résout. Mais il manque le chef, âme et centre de tout.,. Sire, sur votre nom ce serait une honte Que de tarder encore à les rejoindre!...
LE KOI.
Comte,
Notre foret d'Auxerre est-elle prise?
LE COMTE
Non.
LE ROI
Nous allons y chasser: prépare ton faucon... Venez, Agnès.
(Il sort.)