SCÈNE VI BÉRENGERE, LE COMTE DE SAVOISY
LE COMTE, étonné.
Bérengère!..,
BÉKENGÈKE.
Déjà vous suis-je donc devenue étrangère A ce point aujourd'hui, que vous vous étonnez De me voir?... En ce cas, monseigneur, pardonnez; Mais j'avais cru... Peut-être ai-je eu tort...
(Le Comte fait un mouvement d'impatience.)
Qu'il vous plaise De me dire s'il faut que je parle ou me taise...
LE COMTE
Parlez !
BÉRENGERE.
J'avais donc cru, dis-je, qu'auparavant D'ensevelir mes jours dans un tombeau vivant, De permettre entre nous qu'à tout jamais se brise Un nœud béni par Dieu, consacré par l'Église, Je devais, quand jaillit sur moi ce déshonneur, Venir auprès de vous en disant : « Monseigneur, Qu'ai-je fait pour qu'usant ainsi de votre force, Vous vouliez me flétrir de ce honteux divorce? Le juge à l'accusé dit du moins son forfait... Avant de me punir, mon juge, qu'ai-je fait? »
LE COMTE
Bérengère, celui dont la bouche parjure
Sur toi d'un seul soupçon ferait planer l'injure
A ses pieds aussitôt, de sa faute averti,
Verrait tomber mon gant avec un démenti...
Non, la femme la plus pure et la plus fidèle
Te pourrait, je le sais, prendre encor pour modèle;
Il n'est point un devoir à ton sexe imposé
D^t l'accomplissement ne te parût aisé;
Et Je Seigneur au ciel, pour dire ses louanges,
Te garde à ses côtés place parmi les anges.
Mais un homme enchaîné par le rang que je tiens
Accepte des devoirs plus larges que les tiens;
Et, quoique ces devoirs soient souvent un supplice, Quand l'heure est arrivée, il faut qu'il les remplisse. 11 se débat longtemps pour garder son bonheur; Mais tout vient se briser contre le mot honneur. Or, l'honneur de la France et l'honneur de ma race Veulent tous deux qu'un jour un enfant me remplace, Afin que, de tous deux soutenant le renom, Il combatte pour elle et transmette mon nom... Voilà tout, Bérengère.
BÉRENGERE.
Oui, je le sais ; mais, Charle, Croyez-vous qu'en mon cœur le seul orgueil me parle? Oh ! non, non : plus que lui me parle mon amour, Aussi fort aujourd'hui qu'il fut le premier jour Où je répondis oui, quand votre voix si chère Médit: « M'acceptes-tu pour époux, Bérengère?...» Oh ! vous l'avez bien dit, et c'est la vérité : De mille soins divers un homme tourmenté Conserve pour l'amour peu de place en son âme ; Et cela se conçoit. Mais la femme !... la femme, Qui ne peut ici-bas espérer de bonheur Que celui qui lui vient de son maître et seigneur; Qui de l'aimer toujours, à sa prière même, Fit jadis le serment, tient ce serment et l'aime... Quand il vient tout à coup lui donner l'ordre un jour, Parce qu'il n'aime plus, d'éteindre son amour, Elle est bien pardonnable, hélas! la pauvre femme, De ne pouvoir souffler sur le feu de son âme Après l'avoir gardé dix ans comiiK1 un trésor!... Charles, pardonnez-moi de vous aimer encor !
LE COMTE
Oh ! je voudrais avoir, dût sa vie être un crime,
Dût son écu porter la barre illégitime,
Un enfant, quel qu'il fût, de mon nom héritier,
Pour qu'avec moi ce nom ne meure pas entier,
Dussé-je, expiant seul sa naissance funeste,
De mes jours dans un cloître ensevelir le reste.
BÉUENGÈRE.
Écoute : Dieu parfois veut éprouver nos cœurs ; Et, lorsque de l'épreuve ils sont sortis vainqueurs, Sa colère fait place à sa miséricorde
Et ce qu'il refusa longtemps, il nous l'accorde. Attends encor avant de m'éloigner de toi ; Attends, et le Seigneur aura pitié de moi.
LE COMTE
Au milieu des hasards d'une guerre mortelle, Attendre!... Et pour frapper la mort attendra-t-elle?
BÉRENGÈRE
La mort?... Oh ! monseigneur, je prierai tant pour vous,
Que l'ange des combats écartera les coups...
N'est-il pas quelque part un saint pèlerinage
Que je puisse voter?... Quel que soit le voyage,
Je le ferai, fût-il en des lieux inconnus,
A l'autre bout du monde.
Enfant!
BÉRENGÈRE
J'irai pieds nus.
Que brille le soleil ou gronde la tempête, J'irai sans demander un abri pour ma tête; J'irai pleurant, priant, un rosaire à la main, Et je ne dormirai qu'au revers du chemin.
LE COMTE
Rappelle, au nom du ciel, ta raison qui s'écarte.
BÉRENGÈRE
Dites-moi, monseigneur, voulez-vous que je parte?
LE COMTE
Impossible.
BÉRENGÈRE
Et pourquoi?...
LE COMTE
J'ai dit.
BÉRENGÈRE
Cette action...
Vous n'y songez donc pas?... c'est ma damnation.., Car vous me renvoyez pour prendre une autre épouse, N'est-ce pas?... n'est-ce pas?... Eh bien, je suis jalouse! Oh! que sera-ce donc lorsque jusqu'à l'autel, Quand je voudrai prier, viendra ce bruit mortel Qu'une autre est votre femme... Oh ! monseigneur, je tremble De rnélcr la prière et le blasphème ensemble,
Et, dans mon désespoir, d'appeler le courroux De Dieu sur moi, sur elle, et peut-être sur vous!
LE COMTE
Dieu donnera la force à celle qu'il afflige.
BÉRENGÈRE
Le pouvoir de Dieu même, et fit-il un prodige, Sur l'avenir lui seul pourrait être exercé; L'avenir est à lui, mais non pas le passé : Peut-il, quelle que soit sa puissance suprême, Faire que votre voix ne m'ait pas dit: « Je t'aime ! » Et que de cette voix l'accent encor vainqueur Ne soit en ce moment tout vivant en mon cœur?... Pour me faire oublier ce son, cette parole , Je sais bien, s'il le veut, qu'il peut me rendre folle, M'ôter le souvenir; mais il ne peut, je crois, Empêcher que ces mots n'aient été dits cent fois !... Rappelez-vous ces mots, Charles, je vous supplie !... Voyez: à vos genoux je pleure et m'humilie... Oh ! ne détournez pas de moi votre regard! Oh! grâce, monseigneur!...
LE COMTE, la prenant dans ses bras.
Levez-vous... C'est trop tard.
BÉRENGÈRE
Pour chercher la pifié dans votre cœur de pierre,
J'ai d'abord à mon aide appelé la prière;
Bientôt vous avez vu l'excès de mes douleurs
Eclater en sanglots et se répandre en pleurs;
Puis enfin je me suis, la tête échevelée,
Jetée à vos genoux, et je m'y suis roulée.
Que voulez-vous encor? Est-il quelque moyen?...
Parlez!... Mais parlez-donc, si vous êtes chrétien !...
On répond quelque chose à cette pauvre femme;
On ne la laisse pas avec la mort dans l'âme ;
On la console, on pleure avec elle; on lui dit
Un mot d'amour... un seul! Oh! soyez donc maudit!
LE COMTE sonne. Un Domestique paraît.
Le chapelain.
BÉRENGÈRE, entrant chez elle.
Adieu !... Vos mains creusent ma tombe, Monseigneur: priez Dieu pour que seule j'y tombe!
LE COMTE DE SAVOISY, puis YAQOUB et le Chapelain.
LE COMTE
C'est bien. — Dans un instant, soyez prête à partir, Lorsque le chapelain viendra vous avertir. Bien mieux que votre amour je brave votre haine... Est-ce vous, chapelain ?
(11 se retourne et aperçoit Yaqoub.) Yaqoub, qui te ramène?
YAQOUB.
Puisque l'on m'a donné comme l'on donne un chien, Comme un chien j'ai brisé ma laisse, et je revien... Mais au maître aujourd'hui le chien sert de modèle, Car le maître est ingrat et le chien est fidèle.
(Il reprend sa place accoutumée.) LE COMTE.
Puisque tu l'aimes mieux, demeure donc ici.
(Au Chapelain qui entre.) Messire chapelain, vous voilà, Dieu merci! A quitter ce château Bérengère s'apprête.
(Yaqoub écoute avec attention.) Quel que soit le couvent qu'elle ait pris pour retraite, Messire, à ce couvent vous l'accompagnerez : A l'abbesse, en mon nom, vous vous engagerez A payer une dot plus riche et plus certaine Que celle qu'en entrant lui paierait une reine; Et puis vous reviendrez;... car pour ce soir j'attend» Isabelle, et, demain, je partirai... Le temps Est mesuré pour moi d'une main bien avare 1 Ainsi donc hàtez-vous, mon père.
(A un Valet.) Qu'on prépare Un palefroi bien doux... Messire, attendez-la... Pour la laisser passer je me retire.
YAQOUB.
Allah!.,, fil «e lève.) Maître.,?
Encor !
YAQOUB.
Tu voulais, hier matin, me rendre Ul bien que Dieu lui seul a le droit de nous prendre, La liberté : veux-tu me la donner encor ? J'avais mal calculé le prix de ce trésor, Quand je le refusai.
LE COMTE
Qu'elle te soit rendue, Puisque je te l'offris.
(11 prend an parchemin sur la table, y écrit quelques mots, y applique son sceau, puis le donne a Yaqoub.)
La chose offerte est due.
Adieu.
YAQOUB.
Merci.
(Le Comte sort. Le Chapelain va frapper à la porte de Bérengère; elle s'ourre: une Femme voilée en sort, portant un costume exactement pareil à celui de Bérengère.)
LE CHAPELAIN
Mettez vos pleurs aux pieds de Dieu, Ma fille!... Dieu peut seul vous consoler.
(Il s'éloigne avec elle.) YAQOUB, suivant cette Femme des yeux.
Adieu, Ange, qui descendis de la voûte éternelle Pour rafraîchir mon front en le touchant de l'aile... Tu remontes sans doute au séjour des heureux : Mahomet te rappelle...
BÉRENGÈRE, du seuil de son appartement.
Yaqoub !
YAQOUB, regardant tour à tour la Femme qui s'éloigne et Bérengère qui l'appelle.
Elles sont deux!...
BÉRENGÈRE
Yaqoub!... Eh bien, ma voix vous est-elle étrangère?
VAQOL'B.
bérengère, est-ce vous?...
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Moi-même.
YAQOUB.
Bérengère, Vous restez donc ici ?...
BÉRENGÈRE
J'y reste.
YAQ9UB.
Et qui part donc Avec le chapelain?..,
BÉRENGÈRE
Ma suivante.
YAQOUB.
Pardon..* Mais vous ne savez pas...
BÉRENGÈRE
Je sais tout.
YAQOUB.
Que !e comte...
BÉRENGÈRE
Esclave, jeté dis que je connais ma honte.
YAQOUB.
Quoi ! vous savez qu'une autre ici, dans un instant, Va venir?,..
Que dis-tu?...
YAQOUB.
Que le comte l'attend...
BÉRENGÈRE
Tu mens!...
YAQOUB.
Que, pour ce soir, on pare la chapelle...
BÉRENGÈRE
Tu mens!...
YAQOUB.
Qu'André l'amène, et d'avance l'appelle Comtesse!..*
BÉRENGÈRE
Je te dis que tu mens !...
(En ce moment, Isabelle, conduite par André, arrive à cheval par la porte du fond de la cour. Le Comte va vers elle, et lui offre la main pour descendre.)
Soit... Eh bien, (Lui montrant Isabelle et le Comte.)
Regardez... Maintenant, que me dites-vous? BÉRENGÈRE, accablée.
Rien
Rien ! Regardez encore : il l'embrasse !
BÉRENGÈRE
Anathème!
YAQOUB.
Et vous ne dites rien?...
BÉRENGÈRE, avec fureur.
Je te dis que je t'aime !...
(Elle veut entrer.) YAQOUB, la retenant.
Restez, restez, restez!...
BÉRENGÈRE
Le comte peut me voir.
YAQOUB.
Où vous rctrouverai-je?
BERENGERE.
Ici, ce soir.
(Eue rentre.) YAQOUB.
Ce soir!...