SCÈNE II YAQOUB, puis BÉRENGÈRE
YAQOUB.
Que vous avez été lents à partir, giaours!... Qu'Allah de votre vie enlève autant de jours Qu'en restant en ces lieux, d'où ce son vous renvoie, Vous m'avez enlevé de minutes de joie ! (Soulevant la tapisserie.)
Venez ! ils n'y sont plus, Bérengère ! venez... Ne m'entendez-vous pas?...
(Se retournant.)
Nazaréens damnés!...
Bérengère!... Oh! mon cœur, qui se gonfle et s'élance Est tout près de briser ma poitrine!...
BÉRENGÈRE, paraissant.
Silence!...
YAQOUB.
C'est vous...
Çommes-nous seuls ?
YAQOUB.
Oui, seuls.
BÉRENGÈRE
Écoutez bien.
Éteignez ces flambeaux d'abord...
YAQOUB.
On n'entend rien :
Ils sont à la chapelle, où les unit le prêtre.
BÉRENGÈRE
Assez, assez!... Parlons d'autre chose. Peut-être,
Autour de ce château quand vous erriez le soir,
Quand vous aviez longtemps, dans votre désespoir
Tourné vers l'Orient les yeux et la pensée,
Vous êtes-vous assis, et, la tête baissée,
Par un demi-sommeil le regard obscurci,
Avez-vous fait parfois le songe que voici :
Vous étiez au désert assis sous votre tente;
Vous regardiez au loin la nuée éclatante
Où, vers la fin du jour, dans un océan d'or,
Le soleil élargi se balance et s'endort.
Tandis que l'on tirait le lait de leurs mamelles,
Vous entendiez sonner les grelots des chamelles.
Au son de votre voix toujours obéissants,
Vos fidèles chevaux aceouraient hennissants...
Auprès de vous assise, une femme étrangère,
Que ceux de l'Occident appelaient Bérengère,
Entourait votre cou de ses bras amoureux,
Et vous disait : « Yaqoub, vous trouvez-vous heureux t »
YAQOUB.
Oh! d'écouter cela me croyez-vous le maître?
BÉRENGÈRE
Ce songe, dites-moi, vous l'avez fait peut-être?
YAQOUB.
Mille fois ! mille fois !
BÉRENGÈRE
Et, lorsque quelque daim, Passant auprès de vous avec un bruit soudain,
Venait rompre le charme, et que de votre songe Tout, à l'entour de vous, attestait le mensonge, Que vous vous retrouviez esclave, pauvre et nu... Si quelqu'un, tout à coup près de vous survenu Vous eût, par le pouvoir d'un démon ou d'un ange, Fait la réalité de votre rêve étrange, Et n'exigeât de vous en retour, seulement, Que votre obéissance un seul jour, un moment ; Mais une obéissance aussi que rien n'émousse Comme celle du fer à la main qui le pousse ! Au prix de ce moment, auriez-vous hésité D'acheter du bonheur pour une éternité ?
YAQOUB.
Une seule personne aurait eu la puissance De soumettre mon cœur à cette obéissance: C'est celle que je vois dans ce songe si doux; Et je n'ai pas besoin de dire que c'est vous.
BÉRENGERE.
Eh bien, écoutez donc!... Voulez-vous que ce reve
Par la réalité quelque matin s'achève ?
Voulez-vous retrouver votre désert natal,
La caravane assise à l'ombre du nopal,
Vos chevaux si légers à la course inconstante,
Vos cent chameaux couchés autour de votre, tente,
Cette femme du Nord dont les bras amoureux?...
YAQOUB.
Vous m'allez demander quelque chose d'affreux, N'est-ce pas?... Mais n'importe!
BÉRENGERE.
Yaqoub, si vos parcîe?
Ne vous échappent point comme des sons frivoles, Vous m'avez dit ces mots: « S'il était par hasard Un homme dont l'aspect blessât votre regard ; Si ses jours sur vos jours avaient cette influence, Que son trépas pût seul finir votre souffrance; De Mahomet lui-même eùt-il reçu ce droit, Quand il passe, il faudrait me le montrer du doigt. i> Vous avez dit cela.
YAQOUB.
Je l'ai dit... je frissonne !.so Mais un homme par moi fut excepté...
BÉRENGÈRE
Personne !
YAQOUB.
Un homme à ma vengeance a le droit d'échapper...
BÉRENGÈRE
Si c'était celui-là qu'il te fallût frapper?...
S'il fallait que sur lui la vengeance fût prompte?...
YAQOUB.
Son nom?...
BÉRENGÈRE
Le comte.
YAQOUB.
Enfer!... Je m'en doutais .'
BÉRENGÈRE
Le comte, Entendez-vous?... le comte!... Eh bien?...
YAQOUB.
Je ne le puis...
BÉRENGÈUE.
Adieu donc pour toujours !...
YAQOUB.
Restez... ou je vous suis.
BERENGEUE.
J'avais cru jusqu'ici... quelle croyance folle!...
Que les chrétiens eux seuls manquaient à leur parole.
Je me trompais... C'est tout.
YAQOUB.
Madame!...
BÉRENGÈRE
Laissez-moi...
(Se retournant.)
Mais vous me mentiez donc ?
Vous savez bien pourquoi Ma vengeance ne peut s'allier à la vôtre : Il m'a sauvé la vie... Oh ! nommez-moi tout autre.
BÉKENGERE.
Et quel autre nommer dont le pouvoir fatal Depuis six ans, Yaqoub, vous ait fait plus de mal? Oh! rappelez-vous donc, rappelez-vous...
YAQOUB.
Madame, Je me rappelle tout.
Il a perdu votre âme, Vous l'avez dit vous-même; il vous a pour toujours Ravi pays, parents, liberté, joie, amours... 11 vous ôte un bonheur chaque fois qu'il vous touche !
YAQOUB.
Et cette goutte d'eau qu'il versa sur ma bouche!...
BÉRENGERE.
S'il vous a conservé la vie, eh ! n'est-ce pas
Tour vous faire plus tard subir mille trépas? L'esclavage entre vous rétablit l'équilibre : 11 vous a fait esclave enfin!...
YAQOUB, montrant la signature du Comte.
11 me rend libre!
BÉRENGERE.
C'est bien !... Et vous rend-il, avec la liberté, Mon amour, qui dix ans par lui vous fût ôté?
YAQOUB.
Un instant, Bérengère, écoutez-moi...
UlhlE.NGÈRE.
J'éCOllt<?.:;
Dites vite!
YAQOUB.
J'ai cru... je me trompais sans doute... Qu'ici vous m'aviez Ait... ici même... pardon...
Quoi ?
YAQOUB.
Que vous m'aimiez...
BÉRENGÈRE
Oui, je l'ai dit
YAQOUB.
Eh bien, donc, Puisque même destin, même amour nous rassemble, Bérengère, ce soir...
BÉRENGÈRE
Eh bien ?
YAQOUB
Fuyons ensemble!
BÉRENGÈRE
Sans frapper?
YAQOUB.
Ses remords vous vengeront-ils pas?
BÉRENGÈRE
Esclave, me crois-tu le cœur placé si bas, Que je puisse souffrir qu'en ce monde où nous sommes J'aie été tour à tour l'amante de deux hommes, Dont le premier m'insulte, et qui tous deux vivront, Sans que de celui-là m'ait vengé le second?... Crois-tu que, dans un cœur ardent comme le nôtre, Un amour puisse entrer sans qu'il dévore l'autre?... Si tu l'as espéré, l'espoir est insultant !
Bérengère!...
BÉRENGÈRE
Entre nous tout est fini... Va-t'en 8
YAQOUB.
Grâce!...
BÉRENGÈRE
Je saurai bien trouver pour cette tâche Quelque main moins timide et quelque âme moins lâche,
Qui fora pour dh l'or ce que, toi, dans ce jour, Tu n'auras pas osé faire pour de l'amour!... Et, s'il n'en était pas, je saurais bien moi-même De cet assassinat affrontant l'anathème, Me glisser au milieu des femmes, des valets Qui (l'-Utent les époux de leur nouveaux souhaits, Et les faire avorter, ces souhaits trop précoces, En vidant ce flacon dans la coupe des noces !
YAQOUB.
Du poison!...
BÉRENGERE.
Du poison. Mais ne viens plus après, Esclave, me parler d'amour et de regrets... Refuses-tu toujours?... Il me reste un quart d'heure : C'est encor plus de temps qu'il ne faut pour qu'il meure. Un quart d'heure... Réponds : mourra-t-il de ta main? Es-tu prêt?... Réponds-moi, car j'y vais... Dis!...
YAQOUB.
Demain...
BE>.ENGÈRE.
Demain !... Et, cette nuit, dans cette chambre même,
Ainsi qu'il me l'a dit, il lui dira : « Je t'aime ! »
Demain !... Et, d'ici là, que ferais-je?... Oh ! tu veux,
La nuit, qu'à pleines mains j'arrache mes cheveux,
Que je brise mon front à toutes les murailles,
Que je devienne folle ! Oh ! demain ! Mais tu railles !..;
Et si ce jour était le dernier de nos jours,
Si cette nuit d'enfer allait durer toujours!...
Dieu le peut ordonner si c'est sa fantaisie...
Demain !... Et si je suis morte de jalousie !
Tu n'es donc pas jaloux, toi ? tu ne l'es donc pas?...
YAQOUB.
Oh!...
BréRENGÈRE.
Si je te disais: « C'est là que, dans ses bra°, Le comte mille fois de l'amour le plus tendre M'a donné l'assurance... » Ah! tu pourrais m'entendre Sans te tordre les mains, blasphémer, et sentir A ma voix tes cheveux se dresser et blanchir !.., Ah ! tu n'es pas jaloux !... Écoute alors.,.
YAQOUB.
Madame !...
Ecoute: je l'aimais a renier mon âme, S'il l'avait exigé... Juge de mes transports Quand, après une absence, il revenait!... Alors, C'étaient des cris, des pleurs, des extases, des rires, Dont la nuit jusqu'au jour prolongeait les délires... Mais tu ne comprends pas, toi : tu n'es pas jaloux !
YAQOUB, tirant son poignard.
Par pitié! tuez-moi, madame!... ou taisez-vous!
BÉRENGÈRE
Oh ! c'était une joie à faire envie aux anges; C'étaient des mots d'amour les éternels échanges... Tout ce qu'invente enfin l'âme et la passion !
YAQOUB.
Et moi, pendant ce temps... Oh ! malédiction !
BÉRENGÈRE
C'était là, là !... vois-tu? dans cette chambre même!...
YAQOUB.
Allah! tu le veux donc?
BÉRENCÈRE.
Je te dis que je l'aime, )ue, malgré mon affront, un mot d'amour de lui Me pourrait à ses pieds ramener aujourd'hui... Ainsi, tant qu'il vivra, songes-y, je t'échappe... Car je l'aime, entends-tu ?
YAQOUB.
Quand faut-il que je frappe?
Lui vivant, il me reste un espoir de retour; Lui mort, je t'aimerai de tout cet autre amour... N'est-ce pas, maintenant, tu sens qu'il faut qu'il meure, Et qu'il meure à l'instant?... Si j'attendais une heure. Sais-je ce que mon cœur dans une heure voudrait?... Peut-être te dirais-je : « Arrête !... »
YAQOUB.
Je suis prêt...
Ordonne i
CHARLES VII Cin-Z SES GRANDS VASSAUX 311 BEftEtfCEft.fi.
Il faut, vois-tu qu'en cette chambre il tombe; Qu'en marchant vers ce lit son pied heurte sa tombe... Car il va revenir en cette chambre-là, Conduisant sa nouvelle épouse.
VAQOL'U, tressaillant.
Le voilà !..
(On voit s'avancer le Comte, conduisant sa nouvelle épouse; denx Pages (es
précèdent avec des flambeaux. Autour d'eux s'empressent vassaux et valets.)
LES VASSAUX et LES VALETS, criant.
Vive notre comtesse !
BÉRENGÈRE
Enfer!...
LES VASSAUX et LES VALETS.
Vive le comte !
BÉRE.NGÈRE.
Crois-tu que la vengeance égalera la honte?... Hésiterais-tu?
Non.
BÉRENGERE.
Hâte-toi!... hâte-toi !...
Pour entrer avant lui tu n'as qu'un instant, voi!... Mais va donc!... Oh ! malheur! qu'est-ce donc qui t'arrête? Que faut-il que je fasse à mon tour?... Je suis prête... Dis!... me veux-tu tromper, Yaqoub, jusqu'à la fin? Il ne sera plus temps... Damnation!...
(Elle le pousse; il entre dans la chambre.) Enfin!