‹ Charles VII chez ses grands vassauxChapitre 5 sur 37 · SCENE II · texte numérisé non relu

SCENE II

LE* MÊMES, GUY-RAYMOND, sortant de chez la Comtesse, RAYMOND, à André.

Me voici.

Bonjour.

LES ARCHERS

Bonjour, Raymond.

RAYMOND, à André

Bonjour, ma rouge trogne.

Ea-tu toujours chasseur ?

(André lui montre le daim.)

Es-tu toujours ivrogne ?

(André lui montre la bouteille vide.) Bravo! je ne connais que manants de bas lieu Qui négligent les dons qu'à chaque homme a faits Dieu.

(S'approchant d' Yaqoub. )

Et toi, mon jeune tigre?...

YAQOUB.

Hein!...

RAYMOND

Le voilà qui gronde.

Sais-tu bien que sans moi, Sarrasinois immonde, Dans ton désert maudit tu rugirais encor, Et que tu n'aurais pas au cou ce collier d'or, Où tout a.aie qu'un chien en regardant peut lire: a Yaqoub le Sarrasin appartient à messire Charles de Savoisy, seigneur de Seignelais. » Ce qui te donne un rang au milieu des valets?... Je t'ai pris au soleil aussi nu qu'un reptile ; C'est à moi que tu dois pain, vêtements, asile,

Esclave; et, si tu l'as oublié, je reviens T'en faire souvenir.

YAQODB.

C'est bon, je m'en souviens.

ANDRÉ

Allons, viens çà, Raymond, et dis-nous quelque chose Des affaires du temps.

RAYMOND

Vous savez, je suppose, Que Charles-Six est mort, et que le jeune roi S'est vite fait sacrer à Poitiers.

ANDRÉ

Sur ma foi !

L'on ne sait rien au fond de cette forteresse; Cependant tout cela, morbleu ! nous intéresse. Nous sommes Armagnacs et Français; nous portons La croix blanche à l'habit.

RAYMOND

Il paraît, mes moutons, Que votre troupeau va sans savoir qui le mène?... Ah! messieurs du Berry, l'on se bat dans le Maine, Et vous n'en savez rien ! Eh bien, les curieux Pourront bientôt, je crois, sans sortir de ces lieux, S'ils ouvrent les deux yeux, prêtent les deux oreilles, Du haut de ces créneaux, entendre et voir merveilles?

UN ARCHER

Eh bien, que verront-ils? qu'est-ce qu'ils entendront?

RAYMOND

Ils verront, comme un mur de fer, venir de front

Trente mille soldats... Satan serre leur gorge!...

Criant, les uns : « Bourgogne ! » et les autres : « Saint George ! i

ANDRÉ

Comment! si près de nous Anglais et Bourguignons! Trente mille, dis-tu?

RAYMOND

Rien que ça, compagnons; Et, pour leur apporter secours dans la mêlée, La Bretagne, dit-on, vient en grande assemblée.

Ainsi des trois côtés!... Mais Paris?

UAYMOND.

Est rendue

ANDRÉ

Et le comte Bernard, qui le tenait?...

RAYMOND

Pendu.

[lenri-Six d'Angleterre est nommé roi de France, Bedford régent.

LES ARCHERS

Enfer!...

RAYMOND

Heureusement, Clarence, Su (Toi k et milord Gray, tués devant Angers, Prouvent à nos soldats que les cœurs étrangers, Si bien cachés qu'ils soient sous leur armure anglaise, N'y sont point à l'abri d'une lance française. Aussi Bedfort vient-il de signer un traité Avec Philippe et Jean: s'il est exécuté, Si le duc de Bourgogne et le duc de Bretagne Se joignent à l'Anglais pour tenir la campagne, Vrai-Dieu ! nous n'avons plus qu'à demander merci... A moins que Charles-Sept... — puisse-t-il être ici, Pour entendre le vœu que je forme dans l'âme ! — De sa royale main déployant l'oriflamme, En tète des barons à sa voix reunis, Ne charge en criant haut: « Montjoie et Saint-Denis! » Car malheur à qui, sourd à ce cri de vaillance, L'entendrait sans lever ou l'épée ou la lance !

ANDRÉ

Pour m<*i, je sais quelqu'un qui bien tranquillement D'être Anglais ou Français attendra le moment.

RAYMOND

Qui?

ANDRÉ, montrant Yaqoub.

Lui.

RAYMOND, s'adressani à Yaqoub C'est vrai ?

YAQOUB.

C'est vrai. Que m'importe, en mon bouge, Armagnac à croix blanche ou Bourgogne à croix rouge ? Que m'importe quel est le faible ou le puissant ? Ni Charles ni Henri n'ont de droit sur mon sang. Il faudra bien qu'un jour la France ou l'Angleterre Pour Yaqoub, fils d'Asshan, garde six pieds de terre ; Et, quels que soient, vivants, leurs désirs absolus, Morts, Charles ni Henri n'en obtiendront pas plus.

RAYMOND

A moins que cependant le bourreau ne te mène

Prendre possession de ton dernier domaine ,

Et, comme le tombeau que révère lsmaël,

Ne loge ton squelette à mi-chemin du ciel.

C'est ce que, quelque jour, Dieu permettra peut-être.

ANDRÉ

Et quand as-tu quitté le comte notre maître ?

RAYMOND

Voilà bientôt un mois que du camp de Beaugé Nous partîmes tous deux : lui s'était dirigé Vers la Bretagne ; moi, j'ai fait route opposée. D'une commission qui n'était pas aisée J'avais à m'acquitter : pour atteindre Avignon, Il fallait, à travers Anglais et Bourguignon, Par la ruse ou le fer, se frayer un passage, Et remettre au saint-père un important message. Je l'ai fait; me voilà ! De son côté, ma foi ! Que le comte à son tour s'en tire comme moi, Et ce ne sera pas malheureux... Du saint-père J'ai rapporté la lettre en bon état, j'espère ! Regardez: de Benoit voilà le sceau bien net, Avec les clefs, la croix, la crosse et le bonnet... Signez-vous !

(Tous se signent. Du regard, il ordonne a Yaqoub d'en faire autant. Yaqonb croise ses mains sur sa poitrine et incline la tête.)

Toi...

YAQOUB.

Qu'il soit fait ainsi que vous faites!

Jésus et Mahomet sont deux puissants prophètes.

RAïMOND, a Yaqoub en tirant son poignard. Regarde ce poignard: s'il l'arrivé jamais De mêler ces deux noms, Yaqoub, je te promets Qu'à la première phrase arrêtant ta harangue Ce fer à ion palais ira clouer ta langue.

TOUS, s'approchant de Yaqoub.

Mort au blasphémateur!

YAQOUB, se levant et mettant la main à son cimeterre. N'approchez pas, maudits !

Arrière, par Allah!... Arrière! je vous dis...

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