SCÈNE IV BÉRENGÈRE, YAQOUB
BÉRENGÈRE
Yaqoub, nous voilà seuls: dites, qu'était-ce encore?
YAQOUB.
Rien...
BÉRENGÈRE
Que vous ont-ils fait?
YAQOUB.
Rien.
BÉRENGÈRE
Vous voyez : j'ignore Ce qui vient d'arriver, et cependant voici Que je leur donne tort, à vous raison.
YAQOUB.
Merci.
Eh bien, n'avez-vous point autre chose à me dire?
YAQOUB.
Si fait : que Mahomet a le droit de maudire, Et qu'il maudit.
BÉRENGÈRE
Yaqoub!...
YAQOUB.
Je ne sais pas pourquoi ; Mais je sais seulement que je suis maudit, moi ; Que ma haine devient chaque jour plus profonde... Et que ma mère est morte en me mettant au monde
BÉRENGÈRE
Malheureux !...
YAQOUB.
Malheureux?... Malheureux en eilct; Car, pour soufFrir ainsi, dites-moi, qu'ai-je fait?... Est-ce ma faute, à moi, si votre époux et maître, Poursuivant un vassal, malgré les cris du prêtre, Entra dans une église, et, là, d'un coup mortel Le frappa? Si le sang jaillit jusqu'à l'autel, Est-ce ma faute? Si sa colère imbécile Dublia que l'église était un lieu d'asile,
2st-ce ma faute? Et si, par l'Université,
A venger ce forfait le saint-père excité
Dit que, pour désarmer la céleste colère,
11 fallait que le comte armât une galère,
Et, portant sur nos bords la désolation,
Nous fit esclaves, nous, en expiation,
Est-ce ma faute encor? et puis-je pas me plaindre
Qu'au fond de mon désert son crime aille m'atteindre?
Oh ! si des bords du Nil quelque chef de tribu,
Pour un crime pareil et dans un pareil but,
Au sein de ta famille où tout était prospère,
Femme, venait te prendre ou ton fils ou ton père;
S'il le traitait là-bas comme on me traite ici ;
S'il lui mcLtait au cou le collier que voici,
Tu comprendrais alors que la haine dans l'âme
Ne rentre pas ainsi qu'au fourreau cette lame!
BÉRESGERE.
Oh! oui, vous êtes bien malheureux!
YAQOUB, avec mélancolie.
Quel enfant Plus que moi fut heureux, plus que moi triomphant?... Quand ma tête en mes mains s'appesantit brûlante, Et que dans le passé ma mémoire plus lente Retrouve son chemin de jalons en jalons, Comme un homme forcé d'aller à reculons, Oubliant le présent et l'avenir, je songe A mon matin si beau, qu'il me semble un mensonge, Je n'ai plus de collier, je n'ai plus de prison; Je sens un soleil chaud à l'immense horizon; Je vois se dérouler sur l'ardente savane, Comme un serpent marbré, la longue caravane... D'avance, du repas les endroits sont choisis ; Je sais où le désert cache ses oasis... Allons, courage ! allons, mes chameliers arabes : Redites-moi vos chants aux magiques syllabes, Invoquez Mahomet, (lambeau de l'Orient, Chamelier comme vous combattant et priant, Comme vous se rendant de la Mecque à Médine.., Ou, ne sauriez-vous pas la chanson grenadine Que devant notre tente au bord du Nil, le soir, Chante, en tournant en rond, cette aimée à l'œil noir, il. 14
Jusqu'à l'heureux moment où, doublant notre extase,
Se colle à son beau corps sa tunique de gaze,
Et qu'à son front humide étalant un trésor,
Mon père de sequins lui fait un masque d'or?...
Car mon père, au Saïd, n'est point un chef vulgaire.
Il a dans son carquois quatre flèches de guerre;
Et, lorsqu'il tend son arc, et que vers quatre buts
Il les lance en signal à ses quatre tribus,
Chacune à lui fournir cent cavaliers fidèles
Met le temps que met l'aigle à déployer ses ailes...
(Retombant abattu.)
Oh ! grâce, Mahomet!... C'est un rêve accablant,
Rêve du paradis, mais au réveil sanglant ;
Rêve dont je sortis dans une nuit de larmes,
Un poignard dans le sein, captif d'un homme d'armes,
Qui m'avait, endormi, rencontré par hasard...
Cet homme, c'est Raymond; ce fer...
(Ramassant le poignard que Raymond loi a jeté.)
C'est ce poignard!
J'ai, quand je l'ai revu, senti comme un orage Gronder autour de moi mes dix ans d'esclavage... Ton poignard, ton poignard!... oui, je l'aiguiserai Ainsi que tu le veux... Puis je te le rendrai !
BÉRENGERE.
Cependant on m'a dit que, grâce aux soins du comte, Yaqoub, votre blessure à se fermer fut prompte?
YAQOUB.
Oui, pour moi, je le sais, le comte fut humain :
Vers l'esclave mourant, il étendit la main ;
Il versa sur ma lèvre, à cette heure suprême,
Tout le reste de l'eau qu'il gardait pour lui-même...
De l'eau, dans le désert si rare en ce moment,
Que chaque goutte avait le prix d'un diamant !...
Voilà ce qui pour lui fait pencher la balance;
Voilà ce que mon cœur pèse dans le silence,
Quand, dans mes longues nuits, vient me tenter l'enfer
fte rendre pleurs pour pleurs, coup pour coup, fer pour fpf,
BÉRENGÈRE
Mais, depuis qu'il vous a pris à votre rivage, Pouvez-vous désigner sous le nom d'esclavage
CHARLES Vil CHEZ SES GRANDS VASSAUX 243
Votre état? Le matin, dès que le jour a lui, N'êtes vous donc pas libre?
YÀQOUB.
Oui ; mais, excepté lui, Chacun en me parlant a l'injure à la bouche : Je me heurte et déchire à tout ce que je touche. Si pour moi de l'esclave il adoucit la loi, Son pays, comme lui, s'adoucit-il pour moi ?... Entre ces murs épais je suis mal à mon aise; Cet air, qui vous suffit, à ma poitrine pèse ; Mon œil s'use à percer votre horizon étroit; Votre soleil est pale et votre jour est froid... Oh! le simoun plutôt ! oui, dût sa mer de flamme M'ensevelir vivant sous son ardente lame !
BÉRENGERE.
Mais j'ai vu cependant quelques éclairs joyeux À de tristes regards succéder dans vos yeux, Lorsque je vous parlais.
YAQOUB.
Oui : c'est l'effet étrange Qu'à des regards mortels produit l'aspect d'un ange... Oh ! quand vous me parlez, quand votre accent vainqueur Va chercher chaque fibre endormie en mon cœur, Il semble que mon àme, à ce monde ravie, Attend de votre souffle une nouvelle vie; Que le bonheur serait de vivre à vos genoux, Ange...
BÉRENGÈRE
Et si l'ange était plus malheureux que vous, Yaqoub ; et si mon âme et ma tête oppressées Nourrissaient plus que vous de sinistres pensées... Vous plaignez votre sort : que diriez-vous du mien ?
YAQOUB.
Que je suis bien maudit ! car je ne pourrais rien Pour vous consoler, vous qui consolez les autres, Si ce n'est d'oublier mes malheurs pour les vôtres... Écoutez, cependant: si c'était par hasard Un homme dont l'aspect blessât votre regard ; Si ses jours sur vos jours avaient cette influence, Que son trépas pût seul finir votre souffrance, De Mahomet lui-même eût-il reçu ce droit
Quand il passe, il faudrait me le montrer du doigt : Dès lors je deviendrais une ombre pour son ombre; Et, soit que le soleil fût ardent, la nuit sombre, Quel que fût le chemin qu'il prît pour m'echapper, Je trouverais l'endroit et l'heure où le frapper, Et nulle fuite au fer ne soustrairait sa tète, Montât-il Al-Borak, le cheval du Prophète !...
BÉRENGÈRE
Yaqoub, que dites-vous ?
YAQOUB.
J'oubliais... ah ! pardon!...
Qu'un autre défenseur était là.
BÉRENGÈRE
Lequel donc?
YAQOUB.
Le comte.
BÉRENGÈRE
Ici?
YAQOUB.
Le comte.
BÉRENGÈRE, effrayée.
Et nul ne vient me dire :
a Votre époux est ici, Bércngère) »
Il désire, Pour des soins qui me sont comme à vous inconnus, Nous cacher son retour. Ceint du cordon, pieds nus, Aux portes qu'il pouvait se faire ouvrir en maître, 11 est venu frapper sous la robe d'un prêtre.
BÉRENGÈRE
En êtes-vous bien sûr? Qui vous l'a signalé?
YAQOUB.
Seul, je l'ai reconnu.
BÉRENGÈRE
Comment?
YAQOUB.
11 a parle.
Pour l'Arabe égaré sur la grève lointaine, Il n'est point au désert de rumeur incertaine; Et tous ses sens tendus écoutent à la fois La nature qui parle avec toutes ses voix ;
Il comprend, de si loin que chaque souffle arrive, Si c'est le bruit de l'eau qui coule sur la rive, Le murmure du veut aux fVuilles du nopal, La parole de l'homme, ou le cri du chacal; Et chacun de ces sons, si léger qu'il l'effleure, Se grave en sa mémoire où toujours il demeure. Comment aurais-je donc méconnu cette voix Dont les accents m'ont fait tressaillir tant de fois ?
BÉKENGERE.
C'est cela! je comprends... Sans doute que le comte A donné rendez -vous à Raymond.... quelle honte!... Et revient déguisé... C'est pour en recevoir La lettre du saint-père avant que de me voir... J'y suis!... Tout maintenant s'éclaircit à ma vue; Car cette honte, hélas! n'était que trop prévue... Yaqoub, je vous l'avais bien dit dans mon eifroi, Que le plus malheureux de nous deux, c'était moi.
VAQOUB.
Je ne vous comprends pas... Achevez donc...
BÉRENGÈHE.
Silence !
Voici que, pour prier, le chapelain s'avance... Oh ! quel que soit le Dieu dont vous suivez la loi, Yaqoub, auprès de lui, priez, priez pour moi !