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Et aujourd'hui ?
Ah! aujourd'hui: cest bien autre chose ! Notre cimetière fait parler de fui dix lieues à la ronde. Il attire nonseulement les morts, mais les vivants :
en vient le visiter de trois paroisses.
environnantes. Et franchement, pour la campagne, c'est tout à fait joli, je:
veux dire convenable. Si vous trouvez que je fais forcément mon éloge en faisant celui de ma paroisse, je vous réponds modestement : comment faire autrement ? D'ailleurs le zèle de ma paroisse a tout fait, de sorte que mon éloge est fort indirect. Que celui qui n'a.
que des péché indirects me jette la.
première pierre.
Donc, nous voilà avec un cimetière charmant. Nos allées surtout, bordées de beau gazon, donnent envie d'y marcher. D'abord, allée tout autour longeant la clôture à l’intérieur; puis, grande allée de huit pieds de large, en eroix, couchée sur le cimetière comme le prophète sur le cadavre qu’il voulait ressusciter : cette croix est encadrée d'une haïe vive en sapinage. Puis des allées plus étroites, parallèles aux bras
de ette grande croix, permettant de lire, sans descendre des allées, les épitaphes qui se trouvent dos à dos, de façon que chacun puisse cultiver, entre Fépitaphe et l'allée, un tout petit parterre. Nous «avons copié à peu près un cimetière de Trinidad, dans les Antilles: nous aurons du moins le mérite d'être allés chercher loin nos modèles! Un détail pratique: toutes ces allées sont en relief sur le cimetière, de sorte qu'au sortir de n'importe quel orage, vous vous y promenez à pied sec.
On marche là-dessus comme sur l’asphalte : on se croirait dans les rues de Paris, même ceux qui, comme moi, n'y sont jamais allés.
Au milieu, nous avons, qui flambe au soleil et qui étend ses bras au-dessus du dortoir sacré, une grande croix noire dorée aux extrémités, ornée d'une gloire également en or.
La porte d'entrée est superbe, sur un devis de M. Emile Tanguay. Elle nous a coûté quatre-vingts piastres et a été payée par les habitants dont on n’a pas eu besoin pour charroyer la terre. Elle est d'un goût sévère et imposant : c'est
l'arc de triomphe sous lequel passe le chrétien avant d'aller recevoir l’immortelle couronne.
On y nonte par un large chemin, haut de deux pieds, bordé de gazon et de jeunes arbres. Ce chemin exhaussé part du coin de l’église et se courbe aisément, comme une moitié d'arcen-ciel.
Et sur toute la surface du cimetière, dès la fonte des neiges, la paroisse cultive des fleurs. On y dessine, avec des fragments de quartz blanc comme du cristal de roche, des dessins sévères,
mais consolints, des Maria, des ancres, des croix, des étoiles, les initiales de Jésus, Marie,Joseph, autant de symboles où respirent la foi, l'amour, l'espérance.
On a fait ainsi du cimetière un jardin fupsbre : c'est le jardin de la Mort. On regarderait comme un vol sacrilège d'en détacher une fleur. Seul, le curé a l'autorisation d'y cueillir ce qu'il lui faut pour parer ses autels. . De cette façon, les fleurs de l’enclos bénit, après avoir honoré la tombe, s’en vont prier et mourir pour les défunts que la tombe renferme,
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Depuis que notre cimetière a aïnst chaugé de physionomie, la touchante dévotion des monuments commémoratifs a pris de l'élan. Maintenant, on y voit pousser tous les jours, à la place d's hautes herbes sauvages et des buissons incultes, quelques nouvelles épitaphes, les unes en fer avec un peu de dorure, d'autres en pierre ou en marbre: quelque chose de simple, à la portée d’une bourse de paysan, mais au niveau du respect que l'on doit au parent disparu.
Il nous manque encore deux ornements: un chemin de croix qui attire sur nos morts une pluie d'indulgences, et une plantation de beaux arbres qui répande sur les tombes cet ombrage recueilli, ces chuchotements mystérieux, cett> mélancolie profonde si bien en harmonie avec les pensées graves dont se sent pénétré le visiteur qui chemine à travers un cimetière.
Ces ornements ne sont qu’ajournés.
Les arbres surtout ne tarderont pas :
déjà, dans le meilleur coin de son jardin, le curé a jeté ef terre quelques centaines de petits noyers noirs, de jeunes érables
negundo. Nous aurons à l'automne une quinzaine de jeunes neupliers argentés, un ärbre fait exprès pour ies cimetières.
Il nous semble que c'est déjà beaucoup pour de pauvres habitants.
Est-ce trop pour ie respect que l’on doit à ses morts, qu'on se doit à soimême? Evidemment non.
Tous les peuples, les plus pauvres, les plus barbares, ont connu et pratiqué 1 religieusemert le culte des morts. /
Les Egyptiens embaumaient leurs cadavres.
Les Turcs et les Romains avaient, pour protéger leurs foyers,pensaient-ils, leurs dieux Lares (1), ces prétendues divinités domestiques, qui n'étaient rien autre chose, dans la naïve croyance de ces peuples, que les âmes des ancêtre— les Mânes, conime on les appelait.
Honte et malheur à qui osait violer
la tombe: le profanateur était condamné . aux mines, à la fustigation ; la loi allait jusqu'à lui faire couper les deux mains.
(1) Ænéide, VI.
Il n'était permis de réparer un s$pulcre qu'à la condition de ne pas troubler les cendres des morts (1).
Quelle lecon pour nos Solidaires modernes, qui veulent faire de la fosse un trou vulgaire destiné à ne recevoir qu'une vile charogne! Et les Vandales de la Révolution française, qui se faisaient gloire de jeter au vent les cendres des cimetières dévastés? Ils auraient mal passé leur temps, sous la loi de ces Romains qu'ils prétendaient avoir choisis pour modèles.
Mais c’est le catholicisme surtout, qui a donné au culte des morts sa vraie signification, qui lui a donné place d'honneur dans le sanctuaire, qui en a fait ce que Dieu en avait fait dès l'origine du monde—le côté le plus touchant et l’un des côtés les plus sacrés de la. religion.
Pour en avoir une idée, il suffirait de jeter un coup d'œil sur les cérémonies qui entourent la bénédiction d’un cimetière,une fonction réservée aux Evêques, aux princes de l'église. Inutile d'en
(1) Les VII, apud Greg. Tholosan Lib. XXXII.
faire ici la description détaillée : qui n’en a pas été, une fois dan” sa vie, le témoin attendri? Quelle grandeur ! que! merweilleux symbolisme ! Et les cérémonies d'une sépulture catholique ? Rappelezvous seulement le départ de l'église pour se rendre au cimetière, au chant du texte: Zn paradisum deducant te Angeli, avec ce redoublement des pleurs de la famille, qui briseraït des âmes de bronze. Pour ma part, je ne connais rien de plus saisissant ni de plus solennel.
Ah! c'est que le cimetière, aux yeux de l'Eglise, n'est pas le royaume du néant, mais un auguste dortoir comme le dit son nom. Le cimetière, par l'organe de l'Eglise, nous répète tout bas : “ Non, mes enfants, non : je ne suis pas un lieu maudit. Je ne suis pas une terre monstrueuse qui dévore ses habitants, mais plutôt un reliquaire ami qui conserve avec tendresse votre dépouille.
Quand vous prononcez mon nom, vous murmurez le dogme le plus consolant des nations civilisées !”
L'Eglise appelle encore le cimetière Terre Sainte, Champ de Dieu— Campo Santo, Campus Dei.
Pleins de cette appellation, on a vu des peuples,—les habitants de Pise par exemple, équiper une flotte, traverser les mers, aller chercher au bout du monde, pour former leur cimetière, la terre de la Palestine.
Ces croyants du moyen âge, ils étaient remplis de cette idée: notre corps est le chef-d'œuvre de Dieu.
Notre corps est, de son vivant, le temple du Saint-Esprit. Donc, pour préparer à nos enfants, à tous nos parents trépassés un lit qui soit digne, ce n’est pas trop faire que d'aller chercher la terre qui fut sanctifiée par les pas, par les larmes, par.le sang du Fils de Dieu !
Cumpus Dei. En effet, le blé du bon Dieu, c'est le chrétien: frumentum Christi sum. Le Temps, c'est l'époque des semailles, et au premier jour de l'Eternité, tout le gerre humain se lèévera comme une moisson vivante, désormais immortelle !
Après les avoir conduits avec honneur à leur dernière demeure, plaçons, plaçons nos chers morts comme l'Eglise le demande, le visage en haut, pour que ces yeux, éteints en apparence, re-
gardent jour et nuit, jusqu’à la fin des siècles, à travers les voi:es du trépas et les gazons fleuris, le beau ciel qui nous attend, qui nous sourit là haut !
La résurrection! voilà en effet le dernier mot du cimetière catholique.
Donc, embellissons nos cimetières.
Embellissons nos cimetières par respect pour nous-mêmes.
Embellissons nos cimetières afin que les vivants ne perdent pas le souvenir des morts. Pour cela, laissons nos cimetières à leur place naturelle, à l'ombre de l’église. “ Loin des yeux, loin du cœur.” Ah ! ce douloureux proverbe, chers amis, il est plus connu qu'on ne croie dans les brasiers du Purgatoire !
Embellissons nos cimetières pour que l'on pense à prier pour les morts.
Embellissons nos cimetières, pour que la mémoire des morts ne s'envole pas avec les derniers tintements du libéra !
pour que le dernier coup de bêche du fossoyeur n'enterre pas plus tard, avec notre cadavre, notre propre souvenir!
Embellissons enfin nos cimetières, pour que nos enfants, trop enclins à l'émigration, n’aillent pas mourir indif-
les