XI
Quinto en Yuste. Fray. Martin de Angulo n'a passé à Yuste que les quatre derniers mois du séjour de Charles-Quint, tandis que le moine anonyme y était avant son arrivée, y est demeuré après sa mort et a suivi ses restes à l'Escurial lorsqu'ils y ont été transportés en 1574. Les relations laissées par ces deux contemporains de Charles-Quint ont servi à fray Joseph de Siguenza, contemporain de Philippe II, i\ écrire la partie de son Histoire de Tordre de Saint- Jérôme relative à rétablissement de l'Empereur à Yuste. — M. Bakhuizen van den Brink a donné en français une analyse fort détaillée du manuscrit qu'il a découvert et que M. Gachard doit publier avec le texte espagnol tout entier dans le second volume de son recueil. J'en ai fait usage, ainsi que de fray Martin de Angulo, cité par Sandoval, et de fray Joseph de Siguenza. Mais j'ai cru devoir néanmoins recourir à eux avec une certaine réserve. J'ai préféré les témoignages des serviteurs mieux instruits et plus véridiques de Charles-Quint, toutes les fois qu'ils étaient en désaccord avec les récits des moines.
A l'aide de ces documents nouveaux et de quel-
— XITI —
ques documente anciens, j'ai essayé de rétablir, do mon côté, la fin singulière de cette grande vie. J'ai pu fixer, non plus sur des ouï-dire vaguement transmis, mais d'après les paroles sorties de la bouche même de Charles-Quint, l'époque précise où il a eu la première pensée de son abdication. 11 avait déjà conçu la résolution de se retirer du monde à l'âge de trente-cinq ans, avant son veuvage et ses revers, lorsqu'il était le plus fortuné des hommees le plus puissant et le plus glorieux des princes. C'est ce que met dorénavant hors de doute une dépêche inédite de l'ambassadeur portugais Lourenço Pires de Tavora du 16 janvier 1557, dépêche écrite après un entretien avec l'Empereur au château de Jarandilla, vingt jours avant que Charles-Quint se renfermât au monastère dcYuste. J'en dois l'obligeante communication à M. le vicomte de Santarem, qui possède et emploie avec un habile discernement tant de pièces diplomatiques sur les relations du Portugal avec les divers États de l'Europe et notamment avec l'Espagne. *
Cette histoire de Charles-Quint, un peu avant son abdication et depuis son abdication jusqu'à
sa mort, avait été déjà ébauchée dans des articles insérés au Journal des Savants du mois de novembre 1852 au mois de mars 1854. Je la présente aujourd'hui avec de nouveaux développements et sous sa forme définitive. En se retirant de la scène, Charles-Quint ne se retire pas de l'histoire. Les affaires l'accompagnent dans le couvent où il s'enferme, et remplissent encore sa solitude de ce qui avait occupé sa puissance. Les sollicitudes de la guerre, les alarmes pour l'orthodoxie religieuse menacée au cœur même de l'Espagne, les combinaisons de la politique, le suivent et l'agitent dans le monastère. Le pape, le roi de France, le roi de Portugal, le roi de Navarre, le roi d'Espagne, la reine d'Angleterre, l'infant don Carlos, les ducs d'Albe et de Guise, le duc Philibert-Emmanuel de Savoie et le connétable Anne de Montmorency, le comte d'Egmont et le .maréchal de Thermes y comparaissent en quelque sorte, en même temps que s'y annonce la courte et brillante destinée de don Juan d'Autriche. Beaucoup de négociations s'y traitent et de graves évenettiènts s'y préparent. Lfes pierres dftalié ei de F tance; les batailles de S^IHl-tyùôntiti
et, de Gravelines, les sièges de Calais et de Thionville, les entreprises maritimes des Turcs, ont leur retentissement à Yusle, où Charles-Quint, soit par la connaissance, soit par le conseil, ne demeure étranger à rien de ce qui se passe alors sur le théâtre du monde. Ce volume consacré à sa vie dans le monastère est donc tout ensemble une étude intime sur Charles-Quint et un tableau de l'histoire gêné-
raie du temps aperçu du fond d'un cloître et tombant sous le regard et le jugement du plus grand politique du siècle.
. M juin 1864.
Depuis qu'a paru la première édition si bien accueillie et si vile épuisée de cet ouvrage, M. Gâcha rd a fait imprimer à Bruxelles le second volume des documenls qui lui ont été envoyés de Simancas. Ce second volUmë ajouté aux richesses historiques cwitëiiiiès clan* lè premier. Dés lettres ridiribrëd^
ou importantes ou intéressantes, la plupart écrites
par les mêmes personnages, et quelques-unes par des personnages nouveaux, montrent de mieux en mieux la part que Charles-Quint, dans sa retraite, prit aux événements politiques et militaires de ces deux années, l'influence recherchée de ses conseils, l'intervention invoquée de son autorité dans de graves et délicates affaires. Ces correspondances, émanées de l'Empereur ou écrites sur lui, sont précédées du fameux manuscrit hiéronymite que M. Bakhuizen van den Brink a récemment découvert, que M. Gachard publie aujourd'hui, et dont les récits colorés répandent un jour si vif sur la vie intérieure de Charles-Quint et sur ses habitudes religieuses à Yuste.
M. Gachard m'ayant communiqué, aveosa complaisance habituelle, les feuilles de ce second volume aussitôt qu'elles étaient imprimées, j'ai pu m'en aider à établir plus fortement quelques faits, à restituer tout leur caractère à certains actes, h mieux peindre certains détails, à donner tout à la fois plus de précision et plus d'étendue aux négociations engagées pour opérer l'échange du duché de
Milan avec la Navarre et préparer l'adjonction future du Portugal à l'Espagne. En faisant reposer de plus en plus cet ouvrage sur les solides matériaux tirés des archives où ils ont été si longtemps enfouis, et pouvant seuls servir d'inébranlables fondements à l'histoire, j'espère. l'avoir rendu de moins en moins indigne de l'attention et de la faveur du publie.
1T> septembre 18M.
Charles-Quint a-t-il assisté à ses obsèques célébrées, de son vivant, dans le monastère de Yuste? C'est ce que racontent les chroniqueurs hiéronymites et ce qu'a accepté l'histoire, longtemps peu certaine des motifs qui conduisirent Charles-Quint dans sa, retraite de l'Estrémadure, et surtout trèsimparfaitement instruite de la vie qu'il y mena
après s'y être enfermé. Le chanoine don Tomas
Gonzalez, éclairé par la lecture des documents authentiques, s'est le premier élevé contre des erreurs jusqu'ici admises, et il a formellement contesté la célébration de ces funérailles anticipées. A mon tour, j'ai exprimé des doutes touchant la réalité d'un acte aussi bizarre de dévotion superstitieuse. J'ai donné, dans le chapitre vm de ce volume, les raisons de ces doutes. Elles sont fondées sur :
1° La règle religieuse qui interdit aux vivants de semblables cérémonies réservées pour les morts ;
2° Les délicates affaires que traitait Charles- Quint au moment assigné par les moines à ces funérailles, et ses préoccupations incessantes, fort propres à le détourner d'une étrange fantaisie qu'aurait pu seule inspirer une imagination désœuvrée;
5° La santé de l'Empereur, qui, bien près de sa lin, sortant à peine d'une attaque de goutte violente et prolongée, se tenant avec beaucoup de difficulté sur ses jambes encore malades et depuis longtemps affaiblies, était incapable d'assister plusieurs jours de suite aux services funèbres en l'honneur de son père Philippe le Beau, de sa mère Jeanne la Folle, de sa femme l'impératrice Isabelle, services fati-
gants, suivis de ses propres obsèques plus faliganles encore ;
4° L'invraisemblance même d'un service célébré vers la fin d'août pour l'impératrice, ce service l'ayant été déjà trois mois auparavant, le 1er mai, anniversaire de sa mort;
5° Le silence absolu que gardent à ce sujet le majordome Quijada, le secrétaire Gaztelû, le médecin Mathys, qui parlent, dans leur correspondance habituelle, d'actes religieux ordinaires de la
part de l'Empereur, et qui, dans leurs lettres devenues alors plus fréquentes et plus circonstanciées, ne disent pas un mot d'une cérémonie à laquelle les moines leur font prendre une part active, et dont le caractère étrange non moins que les suites dangereuses auraient dû les frapper beau* coup, puisqu'elle aurait précédé et en quelque sorte amené sa maladie mortelle, survenue selon eux par une autre cause et à une autre date;
6° Non-seulement le silence des serviteurs de Charles-Quint, mais le désaccord de leurs témoignages avec les relations bien moins incontestables des moines,
Je n'insisterai point ici sur ces divers points qui sont développés dans l'ouvrage même. M. Gachard, examinant la question des obsèques dans les deux savantes préfaces qu'il a placées en tête des volumes de documents si habilement recueillis et si judicieusement interprétés par lui, après être resté assez incertain, en 1854, sur leur célébration, s'est montré plus affirmatif en 1855. Il n'a pas cru que, témoins assidus de la vie de Charles-Quint à Yuste, les moines n'en aient pas été les historiens véridiques. Il est donc disposé à admettre la naïve exactitude de leurs récits. Il s'attache à lever quelques-unes des objections que leur opposent les correspondances des serviteurs, bien autrement instruits et en tout sincères, de Charles- Quint. Il espère rendre plus croyables ces obsèques singulières, en en changeant la date, que les moines fixent d'une manière formelle au 51 août et qu'il reporterait assez copjecturalement au 50. Mais, dans l'un et l'autre cas, la véracité du moine anonyme dont M. Gachard a publié l'intéressante chronique est également en défaut. Si les obsèques ont eu lieu le 51, Charles Quint, retenu dans sa cham-
I>re par la maladie grave qui s'élait déclarée la veille, n'a pas pu y assister; si elles onl eu lieu le 30, le médecin Mathys, que l'Empereur avait envoyé4 à Jarandilla, n'a pas pu ce jour-là se trouver présent à la scène de la terrasse dans
laquelle le moine hiéronymite le fait intervenir el parler.
Quant aux 2,000 couronnes que gardait l'Empereur pour ses vraies funérailles , et qui auraient servi à payer les frais de ses funérailles simulées, il est encore plus difficile d'admettre qu'elles furent consacrées à cet usage. 11 est vrai que le lendemain de la mort de Charles-Quint, il ne restait que 54 écus d'or dans la bourse de velours où elles étaient renfermées. M. Gachard le constate, en constatant aussi que, la veille, 000 écus d'or en avaient été tirés pour la mère de don Juan Or les 1 ,3 i0 autres écus d'or dont on ne connaît pas l'emploi, cl qui avaient peut-être été donnés comme les 000 destinés à Barbe Blomberg, formaient une somme inli-
1 Voir Retraite et mort de Charles-Quint, t. II, préface, p. eu à clxi avec les notes.
niment trop forte pour des funérailles sans éclat. En
effet, une somme quatre fois moindre de 300 ducats fut plus que suffisante pour les funérailles solennelles, prolongées et dispendieuses, qui furent célébrées après la mort de l'Empereur1. D'ailleurs, comment aurait-on été obligé d'acheter au mois de septembre les tentures noires pour l'église deYuste, et les vêtements de deuil pour les serviteurs de Charlcs-Quinl, si Ton s* en était déjà pourvu au mois d'août?
Je n'ajouterai plus qu'un mot. M. Gachard a consulté les doctes et habiles théologiens de l'université de Louvain au sujet des funérailles anticipées. Us les ont reconnues irrégulières sans les trouver condamnables. Un concile tenu à Toulouse en 1527 est allé plus loin. Il a décidé que , contraires au droit ecclésiastique et au droit séculier, elles étaient considérées par l'Église comme des actes répréhen-
! Ces 500 ducats furenlapportésde Valladolid : « Pagado que se hayan los lutos, cera y otros gastos que se deben de las honras de su M'1 de los trescienlos ducados que se han traido, servira loque de ellos sobrara para pagar, etc.. » (Lettre de Quijadaàla princesse doua Juana,du t6 octobre 1558, dans Retraite et mort de Charles-Qtiint, t. I, p. 430.)
sibles de superstition, et il a interdit d'y procéder sous peine d'excommunication. J'indique dans ce volume1 l'occasion, et je donne le texte de cette défense. Le lecteur prononcera, du reste, lui-même, après avoir pris connaissance du récit des hiéronymites et des faits comme des raisons qui en contredisent les affirmations et en montrent les invraisemblances.
25 juillet 1857.
uigiiizea Dy