‹ Charlet, sa vie, ses lettres, suivi d'une description raisonnée de son uvre lithographiqueChapitre 10 sur 183 · NOUS RENDONS DES ARRÊTS ET «NON PAS DES SERVICES · texte numérisé non relu

NOUS RENDONS DES ARRÊTS ET «NON PAS DES SERVICES

« Mon cher Mouille, dites à M... que c'est un excellent homme que j'aime de tout mon cœur ainsi que sa bonne famille, mais invitez-le a garder sa note. Je ne sais pas les noms de ceux dont le conseil me charge d'examiner le travail ; si ce fatal zéro est mérité, c'est un arrêt de mort ; et , je vous le jure, je condamnerais mon fils; je suis inexorable ; aussi pour m'éviter tout mouvement de sensibilité , je me suis fait la loi de ne pas regarder le nom du justiciable.

« S'il était possible de faire parvenir des notes et d'émouvoir les examinateurs , l'École n'existerait plus depuis longtemps. Il faut la transmettre pure a nos petits-enfants.

« Charlet. ))

Vers le commencement de 1845 , Charlet mit à exécution un ouvrage important, auquel il rêvait depuis longtemps.

Voici la lettre qui me fait part de ses projets ; elle étonnera peutêtre quelques-uns, mais elle prouvera à tous que le grand artiste avait secoué depuis longtemps cet étroit libéralisme de la Restauration. Tout ce qui était grand et digne allait droit à son cœur.

Paris , -24 mars 1845.

An colonel de La Combe.

« Très-bon et très-honorable , je perche toujours rue Saint- Maur, jusqu'au 1er mai ; vous m'y trouverez tous les jours, au coin de mon feu, près de ma femme, qui me taille mes crayons, et loin de mes enfanls qui me donnent la paix ; PAX !

« J'aurai donc bien du plaisir a recevoir votre bonne, amicale et honorable visite.

« Ne pouvant pas, quant a présent, me livrer a des travaux de peinture, qui me fatiguent, je me suis remis a crayonnailler . Il m'est venu en tête de faire une galerie militaire, depuis 92, y joignant même quelques hommes de Louis XVI : les Gardesdu-Gorps, Suisses, Gardes -Françaises, etc., enfin ceux qui ont figuré dans les principaux événements de la Révolution. J'y mets l'Empereur dans toutes les phases de sa vie : a l'École- Mililaire , à Toulon et jusques a Sainte-Hélène.

« J'ai évité le froid costume en donnant ou cherchant bien le caractère a chaque espèce; puis mettant une action qui se rattachât au temps : je vous ferai voir mes premiers essais , qui ne sont pas trop malheureux. Il me faudra deux ans pour exécuter celte collection vraiment nationale ; j'y mettrai les Vendéens et l'armée de Gondé; noblement vus et en philosophe qui a fait des écoles et acquis a ses dépens , comme tous les cœurs un peu honnêtes.

« Le bruit de ce travail s'est répandu dans la gent-éditeurs, et j'ai reçu de brillantes offres ; mais je suis décidé a garder pour moi cet ouvrage qui sera une propriété pour ma famille (1).

<( Bien mieux , un des loups-cerviers du jour s'est informé

[\j Aujourd'hui cette belle suite apparlieul a M. Pc; rotin.

de mes moyens pécuniaires, près d'un de mes élèves, et m'a fait proposer vingt-cinq mille francs espèces, me laissant tout le loisir de faire l'ouvrage en sécurité , quitte a traiter avec lui à la fin de l'œuvre. J'ai repoussé Artaxerce ; mon pain est sur ma planche; j'en ai très-médiocrement, il est vrai, ce qu'il m'en faut; mais l'ouvrage se fera avec soin, et, je l'avoue, avec plaisir, par la pensée que je travaille pour mes enfants.

« Les chemins de fer sont non-seulement AUX PAIRS, mais encore aux lieutenants généraux , aides de camp du roi ; on voit figurer M. de R... comme inspecteur, directeur du chemin de fer de Bientôt on lira sur quelque enseigne : épicierdroguiste, en gros, et aide de camp du roi.

« Voila le Français né malin et qui a créé le vaudeville : on lui fait faire bien des infamies; il va, il chante, et pourvu que le bal Ghicard ne ferme pas, peu importe le reste. Malgré ce degré de pourriture, je ne désespère pas.

« Je vous attends.

« Votre très-reconnaissant et affectionné,

a Gharlet »

Après avoir fait imprimer quelques pièces détachées , Gharlet modifia le plan de son ouvrage. Laissant de côté la partie antérieure ou prenant naissance à la Révolution , il voulut faire paraître avant tout l'Empereur et la Garde impériale, et le reste plus tard,... s'il y a lieu, dit-il: paroles touchantes , tristes pressentiments d'une fin prochaine.

A cet effet , il lance au public un prospectus , où il annonce que l'ouvrage paraîtra par livraisons lithographiées par Fauteur lui-même (sans aide ni copie). La première livraison verra le jour le 2 décembre, anniversaire de la bataille d'Austerlitz.

« Dans cet^ié œuvre consciencieuse et national? , dit Gharlet , l'auteur ne s'est pas contenté de donner simplement l'uniforme de chaque arme; il a cherché a reproduire fidèlement les types originaux qui distinguaient les régiments de cette immortelle garde , comme aussi a rendre la physionomie et l'aspect que

donnent les misères et les fatigues de la guerre. Il a dessiné les hommes qu'il a vus et observés , avec qui il a vécu ; aussi , Dieu aidant, il croit avoir réussi a donner un ouvrage utile à l'histoire du pays , et que Ton sera curieux de consulter. »

Pendant l'enfantement laborieux de cette œuvre , qui a dû contribuer à épuiser ses dernières forces, Gharlet sentit renaître son vieil enthousiasme de l'Empire ; ayant fait divorce avec le présent , il se retourne vers le passé.

« Si j'étais venu vingt ans plus tôt, écrit-il, l'Empereur aurait eu en moi quelqu'un qui l'aurait bien compris ; car il n'a pas été compris des gens qui l'ont approché, au moins en grande partie. Ces gens-là étaient taillés sur des patrons trop

exigus Je fais de l'empire, j'y suis jusqu'au cou , cela seul

intéresse et paraît sérieux aux masses ; le reste est pour elles jeux d'enfants. »

Nous marchons à grands pas dans la vie de Charlet. Recueillons maintenant ses dernières lettres. On y trouve encore la même gaieté, il est vrai, mais à laquelle viennent se joindre, plus souvent que par le passé , des pensées empreintes de sensibilité et de tristesse.

Au colonel de La Combe.

7 janvier 1845.

« Aussitôt pris , aussitôt pendu ; je suis saisi à la gorge par votre billet, hier matin , a mon lever. A quatre heures, un convoi colonial et demi-tourangeau s'arrête majestueusement à ma porte ; des coquins de valets, écussonnés aux armes de la grande messagerie, déposent un ballot renfermant ce que Cuba peut produire de meilleur , ce que la belle Touraine fournit de plus beau. En vérité, mon digne colonel, vous nous comblez de bonnes choses, et vous faites bien ; moi, cela me réjouit.

Quand il marrive un lapin ou un chou , je me dis : Il y a donc encore quelques bonnes gens de la vieille roche , aux bonnes et simples mœurs patriarcales, qui ne peuvent jouir de quelque chose sans en faire part aux malheureux. Je suis enfant,. je l'avoue, j'éprouve une satisfaction incroyable; l'objet ne fût-il que de quinze sous, peu importe, c'est une pensée ; je ne suis pas seul sur cette terre si malpropre par le temps qui court.

« Ce temps qui court pour nous , pauvres diables qu'il marque au front et sabre si impitoyablement, semble marcher à reculons pour ce malheureux pays... Quel infect bourbier, quelle démoralisation ! Pauvre France ! courbée sous la verge de la bourgeoisie et des agioteurs ; de cette bourgeoisie ignorante, ridicule, dont l'aristocratie, la morgue et la brutalité me révoltent et me feront envoyer mon âme a Dieu un de ces malins. Quel régime ! quelle vie ! quelle honte ! mais qui le croirait ? au milieu de celle pourriture , une classe nombreuse et forte conserve le sentiment national ; cette classe , que la bourgeoisie a longtemps ameutée contre la noblesse , se trouve aujourd'hui sous sa coupe et peut comparer. Dieu sait si l'avantage reste aux Bayards du raisiné.

« Ma santé est toujours fragile ; pourtant je crois pouvoir traverser mon hiver assez bien. Notre École est reconstituée , et je suis monté en grade; on a porté mon traitement a trois mille francs, de plus il) ; mais voyez comme tout porte le cachet de l'époque, je n'en jouirai que quand il sera possible de me parfaire la somme; si bien que je jouis en perspective. Et ces gens-la osent crier après les jésuites 1 Les jésuites ne sont pas ceux en robe noire.

« J'ai connaissance de vos procédés el de votre bienveillance pour cela ne m'a pas étonné; vous avez celle maladie passée dans le sang.

« Adieu donc, noble el très-excellent ami , producteur d'une quantité de bonnes choses pour lesquelles je vous conserve une reconnaissance qui n'a pas besoin de carnet. Adieu, mettez

(1 ) Quand il y avait deux professeurs de dessin a l'Ecole oîiacim ne touchail qu'un traitement du '2000 IV. Un de ces deux professeurs ayant été supprimé , il .Haït naturel de traiter le seul restant comme tous les professeurs de l'Ecole, c'est-à-dire de lui donner un traitement de 5,000 fr. Charlel n'en a jamais joui.

mes hommages aux pieds de Madame, et attendons un temps meilleur.

a Gharlet. ))

Au même.

Viroflay, 6 juin.

« Très-bon et très-honorable, que Dieu soit avec vous et avec les vôtres ; soyez béni entre tous. Vous m'assassinez de bonnes choses et avec préméditation ; donc, point de circonstances atténuantes. Mais Dieu est avec vous et avec ce que vous m'envoyez ; je me prosterne et me laisse égorger.

« En fouillant dans mes cartons, je voyais l'autre jour un projet de lithographie qui est resté au fond du panier et qui a rapport à ceci : ce sont des gamins ; l'un dit : « Dieu est partout et dans tout, même dans les bonbons que nous mangeons. » L'autre s'écrie : « Même dans les amandes amères? » — Y N'VA PAS DANS CEUSES-LA , répond le docteur gamin. » J'ai gardé celte idée : Il ne faut pas jouer avec certains tisons.

« J'ai eu un assez vilain événement depuis que je ne vous ai vu; l'épée de Damoclès brisait son fil, et j'étais empoigné au milieu de la nuit par une hémorrhagie ou épanchement de sang. On a couru et trouvé un saigneur de village, qui est

accouru et m'a soulagé Enfin, me voilà debout, mais faible

du jarret ; ce brigand de temps me nuit et jour, le soleil

est rare et la récolte inquiète les Bourguignons, ce qui m'inquiète fort peu.

« Mon grand garçon me demande en grâce des croquis ; je lui cède. Il a le sentiment de l'harmonie et du beau : je vais le laisser mordre au gâteau , puisse-t-il ne s'y pas casser les dents!

« Je vous en écris peu ; je suis encore faible. La famille me charge de mille choses.

« Votre, etc.

:' Gharlet »

A M. M ouf fle.

Viroflay, 18 juillet 1845.

« Mon cher Mouffle, je viens encore d'être éprouvé par la Providence, qui pour nous doit s'appeler plutôt l'adversité. Mon pauvre Edmond vient de faire une très-grave maladie: fièvre nerveuse, typhoïde, avec menaces de congestion cérébrale. Mon pauvre enfant a dormi dix-huit jours de suite , et n'a pas été éveillé une demi-heure par jour pendant cette effrayante léthargie. Mouffle ! c'est atroce , pour un pauvre père , d'assister pendant dix-huit jours a celte image de la mort. J'ai beaucoup souffert , vous en jugerez par votre cœur.

« Enfin mon enfant est sauvé ; aujourd'hui il mange un peu de poulet avec moi. J'ai le cœur à la danse, seulement les jambes n'y sont pas. J'ai de la peine a reprendre du jarret , j'ai perdu tant de sang ! J'ai joué le litre et ne pouvais que chopine ; aussi je suis encore faible et pourtant en bonne voie.

« J'admire ma femme : quel courage I vingt-cinq nuits de suite, toujours sur pied, calme et solide!

« Je ne vous dis pas de venir, la maison est un hôpital. « Bonjour et amitiés.

<< Charlet »

A M. Hipp. Bellangé, à Rouen (1).

Viroflvy, 31 juillet.

« Il n'était pas bien nécessaire que je t'ÉCRIVISSE , mais ta lettre a réveillé en moi quelques bons souvenirs , et j'ai besoin d'en parler a quelqu'un. HAGUELON ! Haguelon (2)! ! !

(4) Cette lettre est la réponse a une de mes lettres, dans laquelle je faisais l'état de ma maison depuis les gens jusqu'aux chiens , poules , canards , etc. etc. (Note d'Hipp. Bellangé.)

(2) Haguelon était un traiteur du quartier de la Halle-aux-Draps , renommé pour la qualité de ses vins. C'était là que nous allions h peu près deux fois par semaine faire de la philosophie transcendante après avoir exploré toute la ligne des boulevards , les escamoteurs , les parades , les chevaux de bois et autres industries fourmillant alors sur les boulevards du Temple et Beaumarchais. Nos soi-

Hélas ! mon cher, ce bon temps est loin ; et cependant le temps présent serait encore bon pour moi si je n'étais pas aussi fêlé. Figure-toi, avec le catarrhe, des douleurs rhumatismales dans les jambes; puis, je suis obligé de vivre de potages et de laitage ; point de vin, point de viande : c'est enrageant, mais il s'y faut conformer.

« J'ai usé de tout; c'est chronique, dit-on; donc, fort heureux que je tienne encore bon. Pourtant, il y a un mois, j'ai failli défiler. J'ai eu un épanchement de sang au milieu de la nuit; il a fallu courir chercher un esculape, qui m'a saigné; sans cela j'étouffais. Je suis resté calme, impassible ; je me recommandais a Dieu , et Dieu m'a donné la force nécessaire pour ne pas perdre la tramontane.

« Enfin je m'en suis tiré. C'était un mouvement de sang aux poumons, par suite d'une vie peut-être un peu trop succulente et échauffante : le bouillon allait plus vite que la marmite. ASSEZ !

« Tu es heureux et calme au milieu de ton aimable famille, dont le personnel, y compris ton chien , compte quatre cent trentedeux ans de vertu. Tu as un Terre-Neuve ; eh bien ! moi aussi; un pur sang, qui me vient d'un capitaine baleinier. C'est une fameuse espèce pour l'intelligence calme et raisonnée, autant que chien le peut; le mien est noir, avec un peu de blanc au poitrail; plongeur intrépide ; quinze mois. Il n'est pas de la plus forte espèce : le capitaine m'a dit l'avoir pris dans la taille la plus estimée , qui est la deuxième , fortement membrée. ASSEZ !

« Je ne puis t'offrir un personnel aussi respectable que le tien. Je n'ai que ma moitié, toujours la même, seulement cheveux gris, mais nature de Jeanne d'Arc, bien conservée, ardente à l'aiguille et aux confitures.

« Vient ensuite mon n° 1. Cinq pieds huit pouces , quatorze ans et demi. Les mains comme des battoirs, jouant du bâtonnet

rées se terminaient presque toujours par une séance aux Funambules , dont nous connaissions a foud le répertoire.

J'ai connu beaucoup de flâneurs ; mais peu savaient bien flâner. Charlet était le plus beau type de l'espèce. Flâneur sans volonté , sans intention arrêtée , toujours prêt à marcher du côté où le caprice nous portait, acceptant toutes les propositions, se laissant attirer par tous les accidents imprévus , enfin un flâneur profond, philosophe , et surtout si spirituel ! (Noie de Bellangé.)

avec un fusil de munition, un Goliath méprisant les beaux-arts, voulant se faire une position et gagner de l'argent ; parlant assez purement et écrivant assez bien sa langue, un peu de latin. Samedi, je l'ai embarqué. Il va entrer chez son oncle, exploitant a Angers une usine, où il fait sa fortune. Mon fils aîné va donc fabriquer, triturer, distiller des drogueries. Je le vois avec plaisir prendre ce parti , car les beaux-arts , nous en savons... Précisément il va fabriquer du SAVON.

Le second , dix ans et demi , belle nature. Il relève d'une fièvre typhoïde, j'ai manqué le perdre.

« Tu vois que je ne puis me former en bataille vis-a-vis de toi. J'ai bien encore ma bonne; mais c'est égal, pas de force.

« Je soigne particulièrement mon ouvrage de la Garde , parce que, vois-tu, à part les frénétiques, les générations présentes et à venir ne connaîtront que cette époque colossale; tout ce qui s'y rattachera sera recherché et de bonne valeur. Je suis harcelé par l'éditeur; mais ma femme veut en garder la propriété ; . . . je verrai. . . ASSEZ !

« Si tu viens à Paris , vient me dire bonjour à Viroflay ; je ne t'invite a rien, parce que je ne puis participer a rien : je suis hors la loi. Embrasse toute ta famille pour moi, pour nous pour la France!

(Sans signature.)

Au colonel de La Combe.

i5 septembre.

« Très-bon et très-honorable, c'est parce que j'ai trop voulu vous écrire que je ne vous ai point écrit. Mille diableries me sont arrivées. La fièvre typhoïde a failli m'enlever mon fils Edouard, une tante de ma femme nous a déshérités, puis ma publication m'occupe Je fais le pître; j'ai une queue rouge, avec une culotte jaune et des papillons.

« Je vais commencer le 2 décembre ma publication. Je

donne la Garde Impériale et l'Empereur; d'abord quatorze livraisons de six feuilles , de mois en mois.

« Si vous avez un ami ou plusieurs qui veuillent se laisser arracher une dent, je me recommande a votre tenaille bienveillante et amicale.

« J'aurais beaucoup a causer avec vous ; mais je ne puis ; a un autre jour ; ma pauvre tête est ailleurs. « Recevez, etc.

« Gharlet. »

Au même.

14 octobre 1845.

« Très-noble et très-digne , je ne sais plus où j'en suis avec vous, et les amis comme vous ne doivent pas être négligés. Ils passent avant tout, ils doivent emboîter immédiatement le Père éternel.

« Je ne sais si Bry vous a fait passer les épreuves, et les prospectus nécessaires pour piper quelques souscripteurs.

« Le souscripteur est difficile à recruter: traqué, battu, effarouché, on ne peut l'approcher que difficilement, et on ne peut que par surprise le tirer à portée. Enfin , si vous pouvez m'en tuer un ou deux , tant mieux.

« La place d'armes s'améliore, et cependant je suis en triste état. Les pieds enflés par les rhumatismes, et cela au point de ne pouvoir sortir; enfin toutes les calamités possibles me tombent sur la casaque; mais je résiste,... comme le roseau, à la vérité.

« Le peu d'amateurs auxquels j'ai montré ma collection me disent que l'affaire sera belle QUAND ON AURA VU. On ne peut se figurer que c'est une espèce de suites de tableaux , et non de froids costumes.

« Je tiens compte de vos observations (1).

« L'estomac est bon, le cœur davantage, et ce dernier bien reconnaissant de votre bien noble et bien généreuse amitié.

« Gharlet , bien pressé. »

(1) Elles avaient trait a quelques pièces de la Garde Impériale.

Qui pourrait croire qu'au milieu de toutes ces misères , que notre pauvre Charlet vient lui-même de nous retracer, il ne fût pas écrasé par la conception et l'exécution de la Garde Impériale. Eh bien ! cette œuvre ne suffisait point encore à l'activité de son esprit. Il saisit avec empressement les ouvertures qui lui sont faites par son intelligent éditeur Bry, et, essayant d'un nouveau procédé qui lui est indiqué, de l'estompe sur pierre, il fait une douzaine de croquis (1).

Ces études sont remarquables de finesse et de modelé. Plusieurs d'entre elles , dessinées comme essais , ne devaient pas être publiées. Après la mort de Charlet , on a dû céder aux sollicitations des éditeurs qui se disputaient ses derniers ouvrages.

Et pendant la création de cette nouvelle œuvre, aux derniers moments de son séjour à Viroflay, Charlet, dans sa fièvre impériale, mettait encore au jour deux grands dessins lithographies (2): Les Anniversaires de la fête et de la mort de Napoléon (les 15 août et 5 mai.)

Cette lettre inachevée, et ne portant pas de suscription, a dû être écrite dans les derniers temps de la vie de Charlet. Elle porte avec elle un tel cachet de sensibilité , de bonté, de naïveté, qu'elle nous semble compléter son portrait.

Les amis de notre artiste, et nous avons la confiance que tous nos lecteurs le sont devenus, liront donc cette dernière page avec un douloureux intérêt.

« Que peut faire un pauvre diable dans sa chambre quand le ciel vomit des torrents de pluie , et surtout quand ce pauvre hère est infiniment détérioré par un catarrhe et des rhumatismes! Ce qu'il doit faire, ce qu'il peut faire de mieux , c'est d'opposer a l'orage et au sombre tableau de la nature quelques idées douces et philosophiques , quelques souvenirs du bon temps. Alors la tristesse et la monotonie du ciel deviennent un accessoire heureux dans sa disposition d'esprit. Il n'est point distrait

(1) Nous les avons catalogués aux n°" 986 a 999.

(2) Voyez les »•• 358 et 360 du Catalogue.

par le chant du rossignol ou quelque bel aspect de la nature. Son âme est seule, ou plutôt en compagnie de ceux qui lui reviennent à l'esprit. Quant à moi, voyageur échiné sur le chemin de la vie, je ne rencontre plus guère que des gens qui ne parlent pas ma langue. Si j'interroge un de ces passants , il me répond: INTÉRÊTS MATÉRIELS, ou plutôt il me le crie en rugissant comme notre célèbre David me criait dans le temps: SPARTE!!... ATHÈNES!! ... PEUPLE!!... VERTUS! !... Infâmes saltimbanques ! passez votre chemin!

« Je traversais dernièrement le Pont -Neuf, quand je me trouvai nez a nez avec un monument déchiqueté des vicissitudes humaines ; je l'aperçus le premier. (Pauvre M*** ! est-il un mortel plus favorisé que toi pour réunir tout ce qui peut rendre la vie insupportable?) Je lui demandai de vos nouvelles; il ne m'en donna pas de satisfaisantes , et me dit que vous étiez au moment de votre départ. Je courus chez vous : vous étiez parti la veille. Je revins à mon trou campagnard, très-fâché de ne vous avoir pas serré la main, d'autant plus qu'a nos âges, on est sur le versant et le plus glissant du chemin , et que , ma foi , il n'est point certain qu'on puisse se rejoindre.

« Espérons pour notre compte qu'il n'en sera pas ainsi , et que vous me régalerez encore d'une stalle et d'un filet sauté. Où sont-ils ces beaux jours de santé et de travail , comme de plaisir, que l'on n'apprécie pas assez?... Hélas! ils sont passés. Bon et honorable ami, vous m'avez aidé a sauter le fossé dans des moments de découragement et d'ennui ; vous m'avez donné des preuves d'une bien noble et bien sincère amitié; et moi , je n'ai rien pu faire pour vous prouver que j'étais aussi sincèrement votre ami; a vous l'avantage.

« Depuis quelques années, je ne puis rattraper ma santé , ou au moins un état acceptable ; je suis amoindri , mécontent , je ne fais rien: la santé est nécessaire pour la production. Enfin il faut en prendre son parti ; je suis du reste si heureux dans mon petit intérieur ! Une femme douce , vertueuse , aux petits soins pour moi , qui se récrée en tricotant des chaussettes a ses enfants: deux bons petits garçons qui ne seront peut-être pas des imbéciles , et, avec cela , dix-huit cents livres de rente, fruits de mon travail et de mes intérêts mal entendus' Ma femme me

dil : « Avec cela je le ferai vivre, sois tranquille. » El moi, je suis tranquille.

« Il y a des choses singulières: nous voyons de ces intelligences pitoyables a qui l'affaire d'argent réussit admirablement, tout leur vient... Puis d'autres a qui un long travail ne produit qu'a peu près le nécessaire. Pour moi , la question d'argent fut toujours mon cauchemar , je n'ai jamais su vendre ou défendre mon pré. Puis , généralement , les chances n'ont pas été pour moi. Ma femme avait un oncle, véritable oncle d'Amérique; il meurt sans avoir fait d'arrangements, nous perdons tout. BON ! Un de mes anciens élèves avait disposé ses affaires de manière à me donner UNE MAISON EN PIERRES DE TAILLE , s'il mourait sans enfants. Il n'en avait jamais eu, et vivait depuis cinq ans malheureux avec sa femme. Il meurt... BON! Mais sa femme était accouchée six jours avant. Diable de diable ! que le diable t'emporte!

« Il y a des instants dans la vie où tout paraît craquer sous les pieds; les âmes faibles succombent; les âmes fortes se cramponnent, et l'orage passe. A nos âges, on a vu tomber bon nombre de ses amis, on ne peut les renouveler; on reste donc isolé ou entouré de gens qui , ainsi que je l'ai dit , ne parlent pas notre langue. S'ils ne nous dégoûtent pas, ils nous sont indifférents. Puis nous avons la colonne des déceptions : nous avons les ingrats , race infâme qui ne nous pardonne pas le bien que nous leur avons fait; moi, chélif individu, j'ai pu quelquefois obliger. Eh bien! je n'ai trouvé d'ennemis que dans ceux qui me devaient quelque chose. S'il m'était permis de rire de ces ignobilités , je citerais ce mot de Cadet Roussel :

«. NE DONNONS RIEN A NOS AMIS , SI NOUS VOULONS QUE LEUR RECONNAISSANCE SOIT ÉGALE A NOS BIEN- FAITS.

« Après cela , dois-je me rendre malheureux , et empoisonsonner le peu de jours qui me restent?... Non ! mais on est faible... »

Ici se termine cette lettre retrouvée dans les papiers de Charlet après sa mort.

Charlet avait reçu de Dieu une trop belle organisation, il était trop sensible pour n'être pas religieux.

« Mon mari était très-religieux, nous disait sa digne veuve; il avait du mépris pour ceux qui ne Tétaient pas. S'il lui arrivait quelque chose d'heureux , il remerciait Dieu et me disait : « Ma mère , la Providence n'abandonne jamais ceux qui croient en elle. » Lorsque nos enfants étaient petits , il aimait beaucoup à leur faire dire leurs prières. Il était si bon père ! »

Ces bons sentiments se rencontrent souvent dans les œuvres de Charlet, et pour n'en citer qu'un exemple, quoi de plus touchant que ce grenadier s'arrêtant tout ému à l'aspect de deux enfants agenouillés sur une tombe ( probablement celle de leur mère) , et disant : Je crois que je me sens de la religion (1).

Mais quelles meilleures preuves pourrions -nous donner que ces pensées que nous recueillons dans une de ses lettres :

« Dieu est grand! Je ne suis pas dévot; mais je l'avoue, sans rougir et sans croire être un homme faible , je suis religieux et sincèrement religieux. Il faut dans les grandes commotions quelque chose a l'homme , et ce sentiment de la force d'une divinité dominante et créatrice console et soutient le malheureux ; je ne l'avais jamais senti de si près.

« Me voyez-vous avec une cuvette pleine de sang,... puis des gens qui me regardent comme un homme mort.... Où aller demander du courage, si ce n'est a quelque chose de plus fort que nous? »

Les derniers jours de cette vie si bien remplie étaient arrivés; plus plus que jamais Charlet aurait besoin de repos, mais de l'art il a fait sa vie, et il mourra le crayon à la main. Chacune de ses journées était marquée par de nouveaux travaux, et dans tous notre grand artiste se montrait toujours consciencieux, et le plus souvent, comme par le passé , mécontent de lui-même.

(1) N" 894 de notre Catalogue.

En voici un bien remarquable exemple : Son Chasseur à cheval (Garde Impériale) (!) était une fort belle pièce , qui certes pouvait prendre rang parmi les autres. L'imprimeur Bry lui en porte une épreuve : à l'instant même il la condamme, et fait une autre pierre, préférable sans aucun doute (2). Jamais amour de son art a-t-il été poussé plus loin , et dans quel moment encore !

Dans ces derniers temps, Gharlet fit quelques beaux dessins. L'un d'eux, conservé par Mme Gharlet , est remarquable d'énergie et d'expression. C'est une aquarelle sur papier gris-bleu : un émigré traduit devant un tribunal révolutionnaire fait, par la noblesse de sa tenue et de sa personne , un touchant contraste avec ses ignobles juges. Les deux dessins dédiés à Mme Belloc (3) , et faits dans le même moment (la queue et la tète de la République: ici un marquis, là un sansculotte ; au début le peuple, à la fin une aristocratie nouvelle), n'indiquent-ils pas, comme le précédent, les pensées intimes de Charlet sur ce qui se trouve au fond des révolutions populaires ?

Cependant ce courage , ces nouvelles productions , des éclairs de gaieté , auraient pu laisser quelques illusions aux amis de Charlet , comme il en conservait lui-même , si les signes extérieurs n'avaient pas détruit toute espérance. M. de Rigny n'avait pas vu Charlet depuis longtemps : il vient à Paris , court chez lui , et voici ce qu'il m'écrivait après l'avoir revu :

« Représentez- vous notre ami dans son lit , parlant avec son âme seule, dépouillée de sa nature railleuse, et me reprochant ce qu'il croyait un abandon sacrilège. Hélas! j'étais loin de le savoir en ce triste état. « Je vous écrivais , me dit-il d'un ton affectueux et triste à la fois, je vous écrivais, et je me plaignais de vous... » Ces dernières paroles ne me laissaient aucun doute : ses jours étaient comptés. Il lut probablement sur mon visage cette impression soudaine , car il ajouta: « Vous êtes effrayé de ma maigreur, mais ce n'est rien, tout cela reviendra. Au printemps prochain , j'irai vous voir. »

Jusqu'au dernier moment, Charlet, vous conserviez le souvenir de vos amis. Nous-même nous n'étions pas oublié ; nous recevions deux croquis faits à votre lit de mort , avec ces paroles si touchantes que nous ne pouvons transcrire sans nous sentir encore profondément ému :

Je vous l'ai déjà dit: Dieu soit avec vous ! oui, Dieu soit avec

(i) No 252.

!.'!) L'Illustration a reproduil cei deux dessins dans son numéro du ISfévrier I8i&.

vous ! il sera mieux qu'avec d'autres ; et surtout , je suis certain qu'au festin de sa bienvenue , vous me mettrez ma part de côté. Oui, que Dieu soit avec les bonnes âmes, et tout ira bien!... »

Dans les derniers jours, on portait Charlet mourant à son fauteuil ; mais, le crayon à la main , ses yeux s'animaient , la parole lui revenait , et sur son pâle visage brillaient encore la vie et le génie.

« Vois, ma mère, disait-il à sa femme, la veille de sa mort, en lui montrant son dessin (1), cela ne ressemble-t-il pas à Géricault? »

Ce dessin était encore sur sa table le lendemain , ainsi que la dernière pierre à laquelle il ait travaillé, et qui fait partie deson grand ouvrage (2).

Le 30 octobre 1845, vers quatre heures du soir, Charlet était dans son lit. 11 manquait d'air; il fait signe d'ouvrir la fenêtre, et se fait conduire à sa table de travail , soutenu par l'aîné de ses fils. Assis dans son fauteuil-, il veut saisir un crayon... mais c'est en vain... Il prend la main de sa femme, celle de son fils: « Adieu, mes amis , leur dit-il , je meurs, car je ne puis plus travailler. » Paroles qui, dans la bouche de Charlet, résument si bien sa vie. Quelques moments après , il avait rendu à Dieu sa belle âme !

(1) C'est un Napoléon h cheval resté inachevé :. Mine de plomb rehaussée de blanc et surchargée d'estompé.

(2) N» 257 du Catalogue.

FIN DE LA PaEMIERE PARTIE.

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