DEtTXlÈME PABTIE. — IXe SECTION
adorée mère au service de laquelle vous ne cessez de mettre vos crayons énergiques et populaires , quand MM. les censeurs veulent bien le permettre (j'aime ce mot de censeur, il me rajeunit d'une douzaine d'années). Si quelque chose pouvait me déterminer à vous suivre encore dans la lice, ce serait, certes, vos magnifiques dessins et votre aimable lettre , aussi spirituelle que patriotique. Je vous assure, mon cher Charlet, que je ne crains pas plus qu'autrefois les juges, les procureurs du roi, les gens du fisc et les geôliers, bien que ces messieurs me paraissent toujours du même acabit, ainsi que le prouve la ridicule affaire intentée à mon éloquent et vénérable ami de Lamennais. Plus on vieillit, moins on doit avoir peur de la prison. Qu'importe que l'antichambre de notre tombe soit un cabanon ou une mansarde ? Mais le temps a fait son œuvre : j'ai soixante ans accomplis et ma santé chancelle. La lassitude est venue même avant l'âge, comme il arrive aux faibles natures qui ont eu à lutter dès l'enfance contre la fortune et la société. Avec un esprit épuisé, je ne puis me décider, en face des mêmes fautes et des mêmes abus, à refaire et à redire aujourd'hui ce que j'ai dit et fait pendant vingt ans. Eh ! mon cher ami, ce serait toujours la même chanson; il n'y aurait que l'air à changer. Puis un chansonnier ne s'inspire pas de ses seuls sentiments; il doit être l'expression d'une multitude de gens d'opinion semblable. Or, vieux républicain (1) instruit par l'expérience , qui ferait chorus avec moi ? Je connais de bien braves gens qui ont les mêmes espérances que moi, mais qui, pour atteindre le but, prennent des routes que je crois fausses ou impraticables. Ils sont jeunes et éclairés; c'est sans doute moi qui ai tort; mais on se modifie peu à mon âge. D'ailleurs, dans chaque camp combien de petits drapeaux à nuances disparates , à devises souvent hostiles les unes aux autres ! Ah ! mon cher Charlet, où est le grand drapeau que nous avons évoqué si longtemps? et la patrie, notre mot de ralliement? Des ambitieux de toutes les couleurs, de toutes les tailles, nous l'ont emprunté et l'ont fait travestir en plaisanteries de bourse, comme vous venez de nous le faire voir. Quant au peuple, au pauvre peuple, dont tant de séductions offertes n'ont pu me faire abandonner la cause , on en parle beaucoup ; mais s'en occupe-t-on utilement? Il est même des gens qui, pour l'avilir, le poussent aux assassinats politiques, reste des mœurs de l'aristocratie, et dont j'ai une profonde horreur par cela même que je suis républicain et
(1) Nous avons lu une lettre de Béranger ù\,vha l'étal lisseihenl île Février 1848. Il déplorait viveuent la situation. « Je voulais descendre l'escalier marche a marche, disait-il , on me le fait sauter l'un seul bond.