‹ Charlet, sa vie, ses lettres, suivi d'une description raisonnée de son uvre lithographiqueChapitre 2 sur 183 · VIE DE CHARLET · texte numérisé non relu

VIE DE CHARLET

J* m \<-ux py» que daaj mon portrait en n

reconnaisse a une verrue....

CHARLET. La Plume , eauwrie urtiltiqn

Nous nous trompons fort , ou Gharlet grandira dans la postérité : Il aura transmis la figure vraie , si poétique qu'elle soit , du soldathéros de cette grande épopée militaire de la République et de l'Empire.

Charlet restera en même temps le peintre et l'observateur \c plus spirituel , souvent railleur , maintes fois profond , des physionomies et des mœurs populaires de son époque.

Il a jeté au vent plus d'esprit qu'il n'en fallait pour écrire une comédie digne de Molière, ou- un roman comme Gil-Blas, et cependant, jusqu'à ce jour, ce grand artiste a été mal jugé, nous pourrions dire méconnu. Quoique son souvenir soit encore dans toutes les mémoires , on le regarde comme un artiste d'un ordre secondaire , sauf un bien petit nombre de juges d'élite qui, l'ayant vu et étudié de plus près, ont su découvrir en ses ouvrages le sceau du génie. Pour les autres , Gharlet est un homme d'esprit , sans aucun doute , mais ce n'est qu'un faiseur de caricatures , et les légendes qui accompagnent ces dessins ne sont après tout que de ces mots français produits en si grand nombre et aussitôt oubliés que mis au jour.

Un critique a dit , jugeant Gharlet d'une manière plus sérieuse que d'autres : « Otez à Charlet son patriotisme et son cœur de plébéien . vous n'avez plus qu'un dessinateur adroit, un observateur ingénieux,

On Ta quelquefois comparé à Béranger (4). Assurément il est de la même famille, mais le sentiment de Béranger est bien plus profond, plus humain, plus durable. Béranger est de son temps, mais il est de tous les temps : Charlet est de la Restauration. »

On trouvera bientôt la preuve que cette comparaison est aussi fausse qu'injuste. Non, Charlet n'est pas seulement de la Restauration, il sera de tous les temps et beaucoup mieux placé , peut-être , que d'autres qui de son vivant l'ont écrasé par leur fausse popularité. Charlet sera de tous les temps , car il aura été un aussi grand peintre que pas un de ses contemporains , au moins par la pensée , et, de plus, un dessinateur excellent, moraliste ingénieux et philosophe profond. A ces qualités éminentes , nous avons aujourd'hui à en ajouter une autre , assez rare chez les artistes de nos jours : Charlet fut un écrivain.

Si c'est être écrivain que de trouver des tours neufs , des formes originales , des expressions incisives , pittoresques , qui enrichissent la langue; si c'est être écrivain que de créer des proverbes, cette sagesse des nations ; certes , à tous ces titres , Charlet peut prendre rang parmi les hommes qui ont écrit.

Ajoutons que le cœur d'or de notre artiste déborde dans tout ce qui sort de sa plume ou de son crayon , et donne à son style comme à ses dessins un cachet tout particulier. Qu'on veuille d'ailleurs relire avec plus d'attention les mots si gais , si profonds , si touchants, semés dans son œuvre lithographique, on sera moins étonné de nous entendre appliquer à Charlet ce titre d'écrivain ; puis enfin ses lettres viendront confirmer nos justes appréciations.

Éveillé par notre propre correspondance, nous avons cherché, nous avons obtenu d'autres lettres. Quoique notre récolte ait été abondante, combien cependant de richesses de ce genre restent encore enfouies dans un grand nombre de mains ! Notre travail les en fera sortir un peu plus tard, nous l'espérons.

Charlet écrivait comme il dessinait, d'un premier jet et sous l'impression de sa nature mobile.

Mettez des points et des virgules , je n'ai pas le temps (2) .

Jamais probablement Charlet n'a relu une de ses lettres , et on l'eût bien étonné si on lui avait dit qu'elles pouvaient être publiées.

Non-seulement les points et les virgules manquent , mais souvent des mots entiers.

(1) Je ne crois pas qu'il existe une seule notice sur Charlet où le nom de Béranger n'ait été introduit. Sans chercher a établir une comparaison entre ces deux grands artistes , disons que ce sont , à notre avis , deux natures tout-a-fait dissemblables.

(5) Lettre a M. de Rigny.

Et cependant que d'esprit (1) , de cet esprit gaulois , de bon aloi , franc , original ! quelle verve et quelle naïveté ! quel heureux mélange d'idées gaies, bouffonnes même, unies aux pensées morales, philosophiques et politiques les plus élevées ! Et tout cela sous une forme si colorée , si pittoresque , que sans aucun doute ces lettres auraient à perdre si elles étaient plus châtiées. Si parfois , et à notre grand regret, nous avons dû y faire des suppressions commandées par divers motifs , jamais nous ne nous sommes permis d'en modifier la forme ou l'expression.

Un mot aussi sur ses poésies. On s'apercevra que loin de suivre

le précepte de Boileau : Vingt fois sur le métier

elles ont été écrites, c'est lui-même qui nous le dit, en cinq minutes , avec une main (2) . Nous pouvons même affirmer qu'il n'a jamais eu l'idée de pénétrer avec elles à l'Académie française , pour réparer l'échec de sa malencontreuse candidature à l'Académie des Beaux-Arts (3).

Nous voulons donc faire connaître à la France un de ses plus dignes enfants , et cela malgré notre insuffisance , car nous ne sommes ni littérateur , ni critique , ni artiste. Mais que ne peut la persévérance! Et d'ailleurs notre cœur est encore chaud, et, vieux soldat , ayant pris notre modeste part dans cette guerre de géants , nous avons peut-être quelques titres pour parler d'un homme si sensible à l'honneur militaire , à la gloire du pays.

On a dit avec raison que la meilleure biographie d'un artiste était l'histoire de son œuvre et que c'était là qu'il fallait l'étudier et apprendre à le connaître. Et , cependant , on peut croire que pour l'artiste qui procède de lui-même, sa vie est un commentaire utile de ses ouvrages. Puis on veut des détails intimes , des anecdotes , des lettres, etc. etc.; si tout cela se demande pour les autres, à plus forte raison doit-on l'exiger pour Charlet.

Qu'on parcoure notre livre , tout notre livre ; alors seulement on connaîtra Charlet. Et nous croyons notre étude tellement consciencieuse et vraie , que les amis même de notre artiste le verront sous un jour nouveau. Alors apparaîtra cette belle et généreuse nature qui trop souvent se dérobait dans le commerce de la vie , et celui-là

(1) Depuis que ceci est écrit, nous lisons dans le feuilleton di$ Journal des Débats du 8 janvier 18S5 , où J. Janin rend compte d'une vente d'autographes, ces quelques mots qui prouvent que l'esprit si fin du critique a su apprécier tout l'esprit de Charlet :

« A coté d'une adorable lettre de Charlet (Charlet qui écrivait les plus charmantes lettres de ce

temps-ci).... »

(2) Lettre a Hip. Bellangé.

(3) Nous raconterons plus tard ce» échec,

aurait bien mal jugé Cliarlet qui le mesurerait avec les idées étroites qui ont dominé ses contemporains.

Des biographes ont donné à la naissance de Charlet des dates différentes. Lui-même nous la fait connaître sur le frontispice d'une suite de dessins et croquis à la plume , reproduits en fac-similé par Isidore Meyer en 1846 ; il a écrit sur le mur d'une chaumière : « Charlet , Nicolas-Toussaint , né à Paris le 20 décembre 1792 , de parents pauvres maisonnettes. » Nous voyons déjà que notre ami aime les jeux de mots et les calembours. Ses lettres ne laissent aucun doute à ce sujet.

Son père , dragon de la République , mourut à l'armée , laissant à son fils unique pour toute fortune , dit ce dernier , « une culotte de peau et une paire de bottes , fatiguées par les campagnes de Sambreet-Meuse , et son décompte de linge et chaussures , lequel s'est monté à neuf francs soixante-quinze centimes. »

Charlet restait donc orphelin de bonne heure ; mais la Providence lui avait donné une bonne mère , pauvre, il est vrai , mais pleine de cette persévérance et de ce courage si souvent associés à l'amour maternel. Cette mère était un type remarquable; elle avait pour l'Empire, et l'Empereur surtout, un dévouement, un enthousiasme qui tenaient presque du fanatisme. Elle allait aux cérémonies , aux revues, cherchant toutes les occasions de voir le grand homme. Elle ne voulut jamais croire à sa mort , et attendait fermement son retour : « Il remboursera les assignats » , disait-elle. Sur ce mot Bellangé a fait une lithographie (1).

Charlet a reproduit sa mère dans plusieurs de ses lithographies et de ses dessins (2) . Il en a fait le type de ces vieilles paysannes énergiques et florissantes de santé. « C'est juste la mère Gérard Dow, » dit-il dans une de ses lettres. Maintenant, comment s'étonner que Charlet dont nous connaissons le père , qui a eu pour parrain le maître d'armes du régiment , ne pouvant signer son nom , pas plus que la marraine , faute de savoir écrire ; qui , avec le lait de sa mère a sucé l'enthousiasme de la gloire militaire , comment s'étonner, disons-nous, que Charlet ait marché dans la voie qui lui était tracée dès son entrée dans la vie ?

(1) Cataloguée lettre /.

(2) Indiquons seulement le n" 301 du Catalogue : Elle a le cœur français , l'ancienne!

A la mort de son père, Charlet fut placé chez une vieille fille pour apprendre à lire. Celle-ci s'attacha beaucoup à son élève , moins encore parce qu'il l'amusait par son esprit naturel que parce qu'il lui expliquait ses songes , et lui donnait de si bons numéros pour la loterie qu'ils sortaient souvent , disait-elle. Mais la mère de Charlet n'avait pas l'intention de faire de son fils un sorcier. Elle le reprit donc à la vieille maîtresse, et, après l'avoir placé pendant peu de temps chez un maître d'école, où ses progrès furent rapides, elle le fit recevoir à l'École centrale républicaine. C'est là que , pour la première fois , sa vocation se révèle : ses premiers essais de dessin étonnent ses maîtres. Plus tard, la digne mère de notre jeune artiste veut payer plus que la dette de la tendresse maternelle. Elle s'impose les plus dures privations , et fait entrer son fils au lycée Napoléon. Il y passa quelques années, et fut un élève assez médiocre.

Charlet resta toujours reconnaissant, des soins donnés à son enfance. Il aimait tendrement sa mère, et jusqu'à son dernier jour il l'a entourée de soins et de respects.

A la sortie du collège , trouvant sa mère épuisée de ressources , il fallait bien que Charlet aidât à gagner le pain quotidien. Cette nécessité fait qu'il courbe sa grande taille et devient petit commis de mairie enregistrant et toisant les jeunes conscrits de l'Empire, que ses crayons illustreront un jour. Si quelqu'un alors avait eu l'idée de collectionner ses pancartes bureaucratiques, quel trésor de verve et d'originalité naissantes on y aurait trouvé !

Ici se place un épisode honorable dans la vie de Charlet. Il combattit bravement dans les rangs de la garde nationale qui voulait contribuer à défendre Paris contre l'invasion en 1814. Lui-même va nous rendre compte de la part modeste qu'il prit à cette action. Prévenons nos lecteurs que le plus grand nombre des fragments que nous nous sommes appropriés sont écrits , comme celui-ci , sur des garde-mains souvent couverts de croquis et d'estompades. Ce qui suit a dû être écrit vers 1840 :

« Paris, cette vallée de boue et de larmes, ainsi que

Ta dit un homme de beaucoup desprit et de talent, le poêle Duveyrier, fervent saint-simonien , ayant même fait tous ses efforts pour faire de moi un adepte de sa doctrine. Moi saintsimonien ! cent été un spectacle à ravir la pensée... — Mais,

en effet , ce n'eûl pas été plus extraordinaire que de voir un sultan constitutionnel et des pachas parlementaires. Mon Dieu , doit-on s'étonner de rien ! Voyez ce qui se passe parmi nous , à la Chambre, par exemple : eh ! bien , a la Chambre, il y a des renégats , comme il y a des parlementaires en Turquie. « Je disais donc : Paris, vallée de boue et de larmes, renferme plus d'un million d'habitants ; sur ce million, on compte soixante mille gardes nationaux..., et sur ces soixante mille, cinquante mille qui font le service malgré eux , le maudissent et le vouent a tous les diables, tout en admirant la forme constitutionnelle et l'institution. Les dix mille zélés forment donc seuls le morceau de résistance a l'émeute. On les voit au premier coup de baguette descendre dans la rue , c'est-a-dire un certain nombre , attendu qu'il y en a un certain autre nombre qui ne vient qu'au dernier coup. Hélas ! c'est un si triste spectacle que celui de la guerre civile...; voir couler le sang français par la main des Français; c'est une horrible nécessité, et je conçois l'hésitation du père de famille.

« Tous les trois ans, ces soixante mille gardes nationaux s'assemblent et se présentent avec hn grand nombre de manquants, comme la dit un livre d'ordres d'une légion. La moitié de ces soixante mille gardes se présente donc a l'élection ; la , les officiers ignorants promettent et jurent de s'instruire, puis n'en font rien... C'est égal, on rit et on ne leur en veut pas. Le Français né malin aime a rire. Là, les plus mauvais citoyens sont les plus exacts et les plus actifs ; la se dénouent les intrigues filées de longue main.

« M. un tel, poussé par M. Chose, cherche a renverser M. Machin, que la compagnie traite de machine. M. un tel est un homme en bonne position ; il procurera à M. Chose une inspection de travaux...; enfin, M. un tel est un homme du Pouvoir que l'on verrait arriver avec plaisir. Il s'est rallié franchement... à une excellente place et a des honneurs que sa bonne mine et l'agrément de sa personne ne pouvaient manquer de lui procurer. M. un tel est donc l'homme de la chose...

On vote d'enthousiasme; un mois après, on cabale contre

lui ; M. Chose est mécontent de M. un tel , et M. Machin a grandi dans l'opinion depuis qu'il n'est plus rien.. M Machin est

Si VIE. — SES LETTRES. S)

regretté. Voila l'histoire de tous les pouvoirs et de toutes les élections.

« Après la révolution de Juillet, la garde nationale, imprudemment licenciée par les conseillers de ce pauvre Charles X , homme souverainement bon et généreux, mais ne comprenant pas son époque , homme qui, en d'autres temps, aurait laissé la devise de Charles le Bon , qualité négative sur le trône et qui ne mène souvent qu'à l'exil ou à l'échafaud , la garde nationale , dis-je , fut rappelée. Qui ne se souvient de ces premiers jours qui suivirent la révolution de Juillet? Quelle ardeur, quelle joie, que d'espérances (1)! On s'assembla, j'étais de la deuxième légion; j'y avais servi cordialement, civiquement, comme sergent -major, pendant treize ans; j'étais une des figures historiques du bataillon commandé en 1814 par un homme plein d'honneur et de courage, M. Odiot. Il nous avait fait faire notre devoir , et avec une poignée de gardes nationaux et les débris d'une compagnie franche, il avait arrêté la marche d'un bataillon de grenadiers de Sibérie.

« Je vois encore ce bataillon serré en masse , marchant avec un calme désespérant pour de mauvais soldats comme nous. Enfin nous l'arrêtâmes, Dieu aidant fortement. Notre position critique l'avait sans doute frappé.

« On s'assembla donc : la compagnie Laffitte, après avoir proclamé avec un magique enthousiasme cet honorable et bon citoyen capitaine en premier, me décerna le même honneur, et fit du plus humble des sergents un capitaine en second.

« Un an après , force me fut de quitter celte bonne compagnie. Je demeurais rue de Sèvres ; la garde nationale était avant tout une affaire de quartier. On m'offrit le grade de capitaine de grenadiers; je fus nommé. Celui que je remplaçais, fort honnête homme, bon père, bon ami, bon époux, n'entendait rien à la chose. Il avait organisé des catégories, accouplant certaines personnes avec certaines autres , tout cela maladroitement , quoique avec de bonnes intentions, ne sachant pas que le meilleur moyen de ne pas attirer l'attention sur les gens , est de les confondre dans la foule, et qu'il vaut mieux endurer

(1) Il en esl toujours de même en Franee , les premiers jours !!! (Noie de l'éditeur,

10 PEMIÈRE PARTIE.

certains propos, certaine odeur, que de se voir désigner et montrer au doigt comme etc. etc.. Le sergent-major était homme de tête et d'action ; je fis, lui aidant et quelques bons citoyens, une belle et bonne compagnie. Le républicain fumait près du légitimiste, en causant de Taglioni ; le juste-milieu pouvait se livrer à toute sa joie et son admiration sans qu'on le trouvât ridicule. C'était une vraie famille assemblée pour le salut commun. J'en étais le chef presque absolu; je dis absolu, car souvent nous y faisions des choses illégales, mais qui plaisaient a la compagnie, et cela sur une simple proposition. C'était illégal, c'est vrai; mais quand la légalité tue, il faut faire de l'illégalité. Ce bon colonel... l'avons-nous tourmenté!... Il était dans le droit ; c'est égal, on désobéissait avec des formes admirables. Moi qui suis né Français et malin , je ris encore aux larmes... C'est un type particulier que le Français : il se bat, se fait tuer, exécute les choses les plus sérieuses et les plus étonnantes en riant. L'Anglais est l'antipode ; il a pris le bâton de la vie par le mauvais bout..., car la vie est un bâton ; il s'agit de le prendre par le bon bout.

« Ayant donc formé et discipliné cette belle compagnie de grenadiers, l'assaut de l'élection me jeta sur la brèche du commandement du bataillon »

La paix avait dû diminuer les fonctions de Charlet , et une teinte un peu trop prononcée de bonapartisme le fit remercier et congédier de ses modestes fonctions. Ses biographes ajoutent : « On crut en faire une victime , on le força de devenir un grand artiste. »

Sous ce rapport , Charlet aurait donc eu à remercier la Restauration , à laquelle il a fait la guerre cependant , mais guerre bien naturelle de sa part. La chute de l'Empire, en froissant ces idées, ne pouvait manquer d'agir sur son imagination. Il avait été élevé à ne voir la France qu'au milieu de la gloire militaire. La Restauration , qui succédait à des désastres et venait les réparer , lui apparaissait à tort comme la négation de cette gloire.

Charlet , décidé à suivre sa vocation , voulut apprendre , tout contraint qu'il étail d'enseigner lui-même pour gagner le pain de

chaque jour. A cette époque « il savait à peu près faire une tête sans beaucoup d'ombre. »

Il prit pour professeur « un croûton nommé Lebel , élève racorni de David , alors que la rotule des Atrides se montrait même à travers les pantalons dans les tableaux d'un grand nombre des victimes du grand maître (1). »

Il est probable que Charlet payait son enseignement en coopérant aux leçons que son professeur donnait dans quelques maisons d'éducation. De son côté , il avait aussi des élèves. Nous avons connu un officier d'artillerie qui , très-jeune alors , avait reçu de ses leçons. Elles étaient longues , et tout en surveillant son élève , Charlet dessinait lui-même et avait rempli deux grands registres dont les feuillets servirent plus tard à allumer le feu : Souvenir plein de regret pour notre camarade, devenu aussi un dessinateur de talent.

En 4817 , Charlet se présente à l'atelier de Gros. Il y trouve un grand nombre d'élèves , dont les noms ont acquis plus ou moins de célébrité. Nommons entre autres : Delaroche , Boimmgton , Hip. Bellangé, Robert Fleury , Roqueplan, Eugène Lami, Barye (le sculpteur) , Belloc, Destouches, Coutan, Debay , Signol, etc. etc.

A cette même époque, Charlet mettait au jour ses premières lithographies. Elles ne furent appréciées que par un bien petit nombre de connaisseurs, et n'eurent dans le public d'autre succès que celui que leur donnait leur couleur politique.

Gros , dont les pages remarquables démentaient souvent l'enseignement, était, comme professeur, éminemment classique. Il iki jurait jamais que par David, et dans ses corrections, dans ses conseils , il répétait sans cesse : « Ce n'est pas moi qui vous parle , c'est David, David, et toujours David. »

Gros avait le tort de ne pas accepter la vocation de chaque élève pour tel ou tel genre , et de vouloir les couler tous dans le même moule, grec ou romain (2). Ainsi Bonnington entre autres, cet habile aquarelliste , fut tellement grondé et tourmenté par le maître qui l'appelait un faiseur de chics et de facilités , qu'il se vit forcé d'abandonner l'atelier , n'ayant jamais fait que dessiner d'après nature, sans avoir même essayé de peindre.

Gros , heureusement pour sa gloire , se mit souvent en contradic-

(1) Lettre de Charlet.

(2) Ej, cependant David disait a ses élèves : « On peut étudier les grands maîtres; mais c'est la nature seule qu'il faut suivie : ou se fait toujours soi-même. Je veux vous préparer pour vous , pour votre nature, el non ronire nature. (FeuiHet de Conches, irfa de Léopeld Robert.) ,

tion manifeste avec son enseignement et ses doctrines ; il put alors produire des pages telles que la Bataille d'Eylau , les Pestiférés de Jajfa, Aboukir, qui rendront son nom immortel. Plus tard il revient à ses idées classiques, ne produit rien de grand et meurt de désespoir.

Dans cet atelier de Gros ,' Charlet seul , suivant une route à part , fut dès le premier jour jugé et apprécié dignement par son maître , qui prédit son avenir. Aussi avec lui ne fut-il jamais question de grands prix , de concours , de voyages à Rome.

Très-flaneur de sa nature , Gros . faisait de fréquentes et longues stations chez l'éditeur Delpech , donc il appréciait l'instruction et aimait la personne. Or Delpech vendait les premières lithographies imprimées par Lasteyrie. Gros pouvait donc connaître ces -beaux essais du crayon de Charlet.

Un des biographes de notre artiste raconte que Charlet reçut un jour, en entrant dans l'atelier, un témoignage public de satisfaction de son illustre maître. Cela n'est guère vraisemblable , et Gros ne pouvait pas démentir devant ses élèves les principes de son enseignement. Mais quand il avait pris la palette de Charlet pour le corriger, qu'il se trouvait assis à ses côtés, il lui faisait, et à voix basse, ses compliments : « J'ai vu telle de vos compositions , lui disait-il , c'est bien, très-bien, continuez... » Et encore paraissait-il craindre, malgré toutes ces précautions, que le voisin n'entendît les éloges donnés à un tel écart de la route classique. Nous tenons de Delpech lui-même que plusieurs fois Gros s'était écrié en voyant un dessin de Charlet : « Je voudrais avoir fait cela. »

Vers 1820, après trois années environ de séjour à l'atelier, Gros dit à Charlet: « Allez, travaillez seul, suivez votre impulsion, abandonnez-vous à votre caprice, vous n'avez rien à apprendre ici. »

Arrêtons-nous à ces premières années de 1817 à 1820, pendant lesquelles Charlet a déjà produit un grand nombre de chefs-d'œuvre édités par Lasteyrie et Delpech.

Ces années furent rudes : sauf les encouragements de quelques rares amis et artistes; de Gros, dont nous avons déjà parlé; de Géricault, dont nous parlerons bientôt, encouragements qui durent, sans aucun doute , exercer de l'influence sur lui , Charlet ne reçut aucune marque de sympathie du public. Une seule de ses compositions, le Grenadier

de Waterloo, eut du retentissement et lut vendue à un très-grand nombre d'épreuves ; il fallut même refaire une seconde pierre. Mais qu'on ne s'y trompe pas : cette belle traduction du mot célèbre attribué à Cambronne (et nous avons des raisons de croire que le mot lui-même appartient à Charlet) n'a eu de succès que sous le rapport politique, et par opposition à la Restauration. Le mérite artistique de cette œuvre ne fut compté pour rien; et, ce qui le prouve , c'est qu'au même moment de magnifiques pièces ne trouvaient pas d'acheteurs, et par conséquent d'éditeurs, au plus vil prix. Plusieurs de ces pièces n'ont été tirées qu'eà quelques épreuves d'essai. Les pierres étaient rares ; notre artiste , voyant son œuvre méconnue , croyait s'être trompé; il effaçait sa pierre, et recommençait avec un courage et une persévérance dignes d'un meilleur succès.

Quelques jours après son entrée dans l'atelier de Gros , il porte une pierre à Delpech. Or, ce dernier attendait un dessin promis par le maître, dont il a en effet imprimé quelques essais lithographiques. Il prend la pierre des mains de Charlet, la regarde, parait satisfait. « Mais pourquoi donc, dit-il, Gros n'a-t-il pas signé son dessin? — « Mais par une excellente raison, répond Charlet, c'est que c'est moi qui l'ai fait. » Delpech ne voulut pas l'imprimer ; il fut donné à Engelmann, qui en" tira un très-petit nombre d'épreuves (1).

Cependant, un peu plus tard, et probablement sur la recommandation de Gros, Delpech devint l'éditeur de Charlet, mit au jour ses lithographies de juin 1818 à novembre 1819. On peut supposer qu'il a dû vendre à grand nombre les deux suites des Costumes militaires français , dessinés à la plume , et de la Garde Impériale , ne fût-ce qu'aux enfants pour les colorier. Ces deux suites sont peu communes ; quelques pièces de la première sont très-rares.

Ce succès aurait dû permettre à l'éditeur de continuer à imprimer Charlet: Mais, disons-le à regret, il avait si peu de considération pour le talent de l'artiste, ce talent était si peu apprécié du public, que le nom de Delpech ne se trouve pas sur plusieurs des dessins édités par lui; et que, faisant paraître chaque année un album lithographique , auquel tous les artistes à la mode apportaient leur concours (plusieurs aujourd'hui totalement ignorés), il ne jugea pas Charlet digne de prendre rang parmi cette pléiade.

A cette même époque, Charlet avait en dépôt chez Delpech des dessins aux prix de six à douze francs. Ils ne se vendaient pas plus que ses lithographies ; quelques-uns ont atteint plus tard aux ventes publiques des prix très-élevés.

(i) Catalogue , n° 19.

Ne retirant aucun avantage de ses nombreux travaux , Charlet dut tenter la fortune près d'un nouvel éditeur. Il s'adressa à Motte, qui demeurait alors rue des Marais.

Motte, excellent homme, habile lithographe, aimant les artistes, ne fut pas pour Charlet un éditeur plus fructueux que ses prédécesseurs. C'est de son imprimerie que sont sortis plusieurs des plus beaux dessins de Charlet ; comme tant d'autres , ils n'ont été tirés qu'à un très-petit nombre d'épreuves , dans la conviction où était l'éditeur que ces épreuves ne seraient point vendues.

La vieille Armée française , suite de costumes d'Infanterie , est une des plus énergiques créations de Charlet (1). Nous citerons entre autres le frontispice ( un vieux Sapeur ) , le Sapeur en grande tenue , le Porte -Drapeau ; ce sont des chefs-d'œuvre. S'ils les avaient copiés , les statuaires de nos jours n'auraient pas donné si souvent ces types militaires ridicules qui décorent plusieurs de nos monuments (2).

Charlet , au moment de commencer son œuvre , écrivait à Motte :

« Envoyez -moi demain des pierres ; si elles m'arrivent de bonne heure, je serai content et en verve. Cette collection pourra bien aller à quarante ou cinquante numéros , et elle fera suite à la Garde Impériale. Peut-être aura-t-elle quelque succès parmi les amateurs , et ne ressemblera d'ailleurs en rien pour l'aspect aux soldats dont on est blasé. Et ce sera une chose à garder pour les amis de notre vieille gloire. »

Racontons comment cette suite si belle et commencée avec tant de verve ne comprend que douze numéros ( trois autres tirés à trois épreuves) au lieu des quarante ou cinquante annoncés. Cette collection avait été éditée au compte de Charlet. L'artiste donna d'abord douze pierres, et, plusieurs mois après leur impression, il vint s'enquérir auprès de Motte du succès de son œuvre. On en avait vendu pour vingt -quatre francs! « Bien, dit Charlet, cela n'a pas été goûté, et je le comprends; c'est ma faute; mes dessins manquent de ton. Placez-moi toutes ces pierres sur une table , dans la chambre voisine ; je vais faire quelques corrections. »

Un moment après , les pierres étaient grattées , et Motte , arrivant

(1) Catalogue, n°« 187 a 201.

(2) Indiquons encore tomme un magnifique modèle de statue le n° 7C du Catalogue : Cuirassier portant un drapeau.

au milieu du massacre , pouvait à grand'peine en sauver quelquesunes; mais, comme toujours, les plus belles étaient anéanties. On comprend donc que cette suite complète soit de la plus grande rareté.

Les suites militaires que nous avons réunies en une même section dans notre catalogue de l'œuvre lithographique de Charlet, sont sans aucun doute l'image la plus fidèle et la plus vivante, sous leurs divers uniformes , des belles armées qui maintinrent si haut la gloire du nom français.

Hippolyte Bellangé, si bon juge en cette matière, car c'est lui et Raffet qui ont continué le plus énergiquement Charlet , nous écrivait dans le temps : « Jamais personne ne parviendra à cette vérité dans les types et dans les allures que Chariot possédait si bien et qui le rend inimitable. Dans cent ans , on consultera son œuvre comme la reproduction la plus fidèle des costumes et des militaires de notre époque. »

Le soldat d'Horace Vernet, et d'un grand nombre des artistes contemporains, est un soldat de convention, un comédien habillé en soldat, le soldat de Scribe si vous aimez mieux; spirituellement dessiné, habillé, ficelé , mais manquant de caractère et de vérité.

Le tambour se fait entendre , un régiment passe , Charlet le suit , le conduit à l'exercice , le ramène à la caserne. Il rentre , et de son crayon sort un soldat , type exact du régiment qu'il vient d'étudier. On ne saurait trop admirer cet esprit d'observation qui lui fait donner son caractère à chaque arme. Non-seulement le fantassin ne ressemble pas au cavalier, mais le grenadier est tout aussi différent du voltigeur que le dragon du hussard ou du lancier (1 ).

Une des plus belles compositions de Gharlet : l'Ouvrier endormi (2), a été imprimée chez Motte. Trois épreuves seulement de cette pierre ont été tirées.

Malgré toute la répugnance de Charlet à revoir ses ouvrages , je lui montrais un jour cette belle pièce. « Regardez-la , lui disais-je, vous ne ferez jamais mieux. » Contre son ordinaire, il sembla regarder son enfant avec plaisir. « C'est drôle, me dit -il, je n'avais pas vu cela depuis que je l'ai fait (il y avait environ quinze ans). — Dites-moi maintenant pourquoi cette pièce n'a été tirée qu'à trois

( 1 ) Ceci s'applique aux soldats do la République et de l'Empire. Disons, pour être juste , qu'Horace '«met a mieux réussi quand il a voulu peindre nos jeunes soldats. (2) N" 100 du Catalogue.

épreuves. — Je nie le rappelle : Motte ne voulut pas nie donner trente francs que je lui demandais de nia pierre ; je la fis effacer. » Depuis lors un digne collecteur nous a prié de payer pour lui jusqu'à cent cinquante francs une épreuve de cette pièce, si nous pouvions la rencontrer.

Encore une anecdote, et nous n'aurons rien à ajouter au récit des tribulations de notre pauvre artiste.

Motte éditait le grand ouvrage d'Amault , intitulé : Vie politique et militaire de Napoléon ; les artistes les plus célèbres à cette époque devaient en faire les lithographies. Gomme toujours , en pareille circonstance , plusieurs firent défaut ; cependant Horace Vernet fournit trois pierres, Géricault deux, Decamps deux, Hippolyte Bellangé et Louis Gudin ( 1 ) quelques-unes aussi ; puis vinrent Grenier, Marlet et d'autres. Motte obtint à grand'peine que Gharlet fournirait un dessin. [1 fit le Siège de Saint-Jean-d 'Acre (2) ; non-seulement la composition première de Gharlet est la plus belle planche de l'ouvrage , mais elle est digne , nous disait Hippolyte Bellangé , « de faire par la pensée un pendant aux Pestiférés de Jaffa. »

Il est curieux de parcourir toutes les transformations de cette planche, dont nous possédons sept épreuves. Qu'il nous suffise de dire que Gharlet s'étant enfin révolté contre les exigences qui l'avaient contraint à modifier ses idées premières , et même à refaire une autre pierre , on fit corriger son dessin par un nommé Champion , artiste ignoré de nos jours. Celui-ci a touché à toutes les têtes, a promené maladroitement son crayon sur la pierre ; et puis on a tiré la masse des épreuves jugées dignes, seulement alors, de figurer dans l'ouvrage. Quelques rares épreuves du dessin primitif de Gharlet sont insérées dans les premiers exemplaires du livre (3).

En voilà assez pour démontrer combien les biographes de Charlet se sont trompés quand ils affirment « que ses premières lithographies furent enlevées , qu'elles firent révolution dans le goût du public » ; jamais, au contraire ., commencements ne furent plus difficiles ni moins encouragés. Il fallut à notre artiste toute sa modestie, toute la force de sa vocation et l'énergie de son caractère pour surmonter de si grands obstacles. -

Charlet n'a commencé à devenir populaire , à tirer quelques avan-

(1) Frère du peintre de marine. Bien jeune encore , il s'est noyé en se baignant dans la Seine.

(2) Catalogue, nos 106 et suivants.

(3) Ce Champion avait commis le même sacrilège sur les deux planches de Géricault, et cependant il avait été le camarade de ce dernier a l'atelier de Guérin. Il est mort a Paris il y a quelques années , misérable, dit-on. Sa fin a dû être bien triste , si dans ces derniers moments ses méfaits lui sont revenus a la mémoire.

(âges matériels de ses travaux que quand les frères Gihaut sont devenus, en 4822, ses amis et ses intelligents éditeurs; depuis, et jusque dans les dernières années de sa vie, il a marché de concert et dans la meilleure intelligence avec eux.

VÏ1I

En 1818, Charlet, obligé défaire tous les métiers pour vivre, était employé pour le compte de Juhel , peintre barbouilleur philosophe, à la décoration d'une auberge. On pourrait voir probablement encore à Meudon , aux Tr ois-Couronne s , lapins , lièvres , canards , brioches, etc. etc., peints sur des volets, ainsi qu'un homme debout, indiquant de la main récurie. Ce sont là les premières peintures de notre artiste.

Voici comment plus tard il me racontait un épisode si intéressant dans sa vie , certain jour qu'il m'avait mené dîner à Meudon , pour se souvenir, disait-il.

« J'étais dans tout le feu de ces compositions , quand l'aubergiste vint me prier de monter au premier étage où Ton m'attendait; j'y trouvai de joyeux convives attablés , et au milieu d'eux un compagnon qui , après m'avoir dit qu'il s'appelait Géricault, ajouta : a Vous ne me connaissez pas, monsieur Charlet; mais moi je vous connais, et je vous estime beaucoup; j'ai vu de vos lithographies, qui ne peuvent sortir que du crayon d'un brave , et si vous voulez vous mettre à table avec nous , vous nous ferez honneur et plaisir. — Comment donc , Messieurs ! mais tout l'honneur et le plaisir sont pour moi. — Je me mis donc à table , et tout se passa bien , et même si bien que « de ce jour date une amitié que la mort seule a contrariée. Pauvre Géricault, excellent cœur d'honnête homme et de grand artiste (1) ! »

Les deux amis firent, en 1820 , un voyage à Londres ; ils avaient pour compagnon Brunet , célèbre économiste. A ce voyage se rattachait l'exhibition du Naufrage de la Méduse , cette toile de Géricault aujourd'hui classée parmi les chefs-d'œuvre de l'école française, mais qui, exposée au salon de 1819, n'avait eu aucun retentissement.

Charlet dans sa causerie artistique , la Plume , dont il sera question plus loin , fait un juste éloge de la digne action du peintre

(1) Lettres <le Charlet.

Dorcy , qui acheta à la vente de Géricault ce tableau de ses propres deniers pour qu'il ne passât pas à l'étranger. 11 aurait dû ajouter qu'un peu plus tard , Charles X ayant fait l'acquisition de ce tableau sur les fonds de sa liste civile et sans s'arrêter à sa couleur d'opposition politique , en avait définitivement doté la France , comme précédemment Louis XVIII lui avait donné la Vénus de Milo , ce chef-d'œuvre de la statuaire , qu'il tenait du généreux dévouement du duc de Rivière, alors ambassadeur à Constantinople, et du zèle intelligent du comte de Marcellus.

Le public de Londres était admis à voir le tableau de Géricault moyennant un schelling de droit d'entrée ; on distribuait dans les premiers jours aux visiteurs une petite vignette à la plume retraçant ce tableau. On a cru longtemps qu'elle était l'œuvre de Géricault ; nous savons de Charlet lui-même que ce dessin lui appartient, et nous avons dû le cataloguer dans son œuvre (1).

Charlet nous a souvent répété qu'il avait écrit des notes sur Géricault , et qu'il nous les destinait si nous lui survivions. A sa mort , on n'a trouvé aucune trace de ce travail ; mais qu'on se tienne pour averti , et si jamais il paraissait sur Géricault quelque chose d'aussi bien pensé que vaillamment écrit, et de ce style si vif, si original , on ne saurait en méconnaître l'auteur.

Géricault, pendant son séjour à Londres, mit au jour ses plus belles lithographies , entre autres cette suite si remarquable de ses grands chevaux , et plusieurs pièces détachées qui presque toutes sont de la plus grande rareté. L'éditeur anglais Hullmandell n'avait pas été plus intelligent pour les œuvres de Géricault que précédemment les éditeurs français pour celles de Charlet. Comme ces dernières, elles ont été imprimées à bien petit nombre.

Les premières études lithographiques de Géricault prouvent qu'il avait peu l'usage du crayon sur la pierre; il a dû consulter Charlet, qui maintes fois lui a apporté sa collaboration. Deux pièces à la plume , entre autres , lui appartiennent presque entièrement , quoiqu'elles soient classées dans l'œuvre de Géricault , dont , il est vrai , elles ne portent pas le nom (2) .

On sait que Géricault était d'un caractère difficile et malheureux; sa lettre à Charlet, que nous donnons plus bas, ne laisse aucun

(2) Voici la description succincte de ces deux pièces moyennes en largeur dessinées a la plume sur pierre. Elles ne portent aucun nom et ont été imprimées a Londres chez Hullmandell :

1" Marchand de poissons assis et endormi devant son échoppe. Il est entouré d'enfants qui l'agacent. 2" Ane monté par un enfant. Un second enfant le tire par la bride , pendant qu'un troisième le retient par la queue.

SA vu;. SES LETTRES. 19

doute à ce sujet, et témoigne aussi de l'attachement et de J'estime de Géricault pour un ami qui cependant donnait, avec lui (comme avec tous d'ailleurs) , trop souvent cours à sa verve railleuse.

A Londres , le climat sembla influer sur cette organisation maladive , et plusieurs fois il voulut attenter à ses jours.

Charlet, rentrant à l'hôtel à une heure avancée de la nuit, apprend que Géricault n'est pas sorti de la journée , et qu'on a lieu de craindre de sa part quelque sinistre projet. Il va droit à sa chambre, frappe sans obtenir de réponse , frappe de nouveau, et comme on ne répond pas davantage, enfonce la porte. Il était temps! un brasier brûlait encore , et Géricault était sans connaissance étendu sur son lit : quelques secours le rappellent à la vie. Charlet fait retirer tout le monde, et s'assied près de son ami.

« Géricault , lui dit-il de l'air le plus sérieux , voilà déjà plusieurs fois que tu veux mourir ; si c'est un parti pris , nous ne pouvons l'empêcher. A l'avenir tu feras donc comme tu voudras, mais au moins laisse-moi te donner un conseil. Je te sais religieux ; tu sais bien que mort , c'est devant Dieu qu'il te faudra paraître et rendre compte : que pourras-tu répondre , malheureux, quand il t'interrogera?... tu n'as seulement pas dîné (1) !... »

Géricault, éclatant de rire à cette saillie, promit solennellement que cette tentative de suicide serait la dernière.

Charlet revint seul à Paris. Il continua à faire de la lithographie et des dessins , et vécut aussi modestement que par le passé.

Voici la lettre que Géricault lui écrivait de Londres, le 23 février 1821 :

« Je croyais la susceptibilité attachée seulement à mon malheureux caractère; lorsque la passion vient avant le jugement, on est à plaindre alors , et en quelque sorte excusable de se montrer suscep-

(1) Aux âmes timorées qui pourraient être choquées de ces paroles, nous dirons : « Le discours qu'a tenu Charlet à Géricault est un curieux mélange d'affection et de raillerie. Cette singularité n'étonnera personne parmi ceux qui ont vécu dans le commerce familier de Charlet. La raillerie était chez lui un don si évident , un talent si impérieux , qu'il ne pouvait s'empêcher de sourire dans les occasions les plus solennelles. S'il n'eût adressé a Géricault , pour le détourner de la mort volontaire , que des paroles sérieuses , inspirées par la philosophie ou la religion , peut-être n'eût-il pas réussi a le sauver ; la raillerie , en ramenant de vive force la gaieté dans l'àme qui voulait aller au devant de la mort , est venue au secours de la religion et de la philosophie. »

Gustave Planche. Étude sur Géricault. Umu- des D<>ur-M<m<h>s , 1" mai 1841. j

tible; mais chez vous, mon cher, la susceptibilité devient un défaut plus que ridicule, puisqu'il ne peut être que le résultat d'une petite cause. Si vous eussiez vu les passages de mes lettres où j'affectais plaisamment de vous tenir rancune , vous auriez senti le vrai sens que j'y attachais; et, au lieu de me voir d'un mauvais œil, vous m'auriez conservé le bon que j'aime tant, quoique je le redoute pour mes défauts. S'il était donné à tout le monde d'entendre la plaisanterie, mon père ne vous eût pas rendu au sérieux ce qu'il avait ainsi ' compris. Mes lettres en font foi : et comme je ne vous cacherais pas plus ma rancune que mon amitié, vous les trouveriez au contraire pleines de cette colère exagérée qui n'est entre amis qu'une manière comique et affectueuse de caresser sans fadeur. Chassez donc jusqu'au souvenir de cette fâcheuse impression; et si dorénavant je vous paraissais ou fantasque ou brutal, n'en accusez encore que ma misérable constitution, et accordez-moi amitié et pardon. Que mon portrait ne trouble plus à l'avenir vos séances gastronomiques , et qu'il vous inspire seulement l'idée de boire à ma santé; je fête ainsi la vôtre quelquefois.

« J'ai fait part à M. Jules de votre souvenir, et il m'a chargé de vous dire aussi mille choses. Quant à M. Gabriel de M..., je ne lui ai pas encore répondu; mais je le ferai cependant, grâce à votre bon avis. Je vous avouerai que je l'avais oublié; il y a de certaines gens, si bons qu'ils soient , auxquels on ne pense qu'en les voyant. Toute lettre qui n'est pas écrite du cœur est une corvée pour moi. Je ne sais en l'honneur de quel saint ce brave homme m'a honoré de sa prose ou de sa poésie , car les plaisirs champêtres y sont longuement décrits. Il prend aussi la peine d'expliquer le bonheur domestique , les pénates , la tendresse paternelle et l'amour filial...; puis les avantages de la patrie sur le sol étranger, et les ah! et les oh!... Hélas ! je sens combien j'aurai de peine à le dédommager de ses frais ; mais il est si bon , qu'il me passera encore celle-là.

« J'ai un texte heureux, cependant, pour commencer.... Cher ami, ou trop bon ami... la fortune ennemie... a permis que de ce pays... Ah ! quand pourrai-je sur le sol précieux, désirable.... de la patrie chérie....

« Vous trouverez que je me laisse un peu aller à une passion que je blâme si fort en vous; cela est vrai, je l'avoue; mais je déteste la froide chaleur , et cette sensibilité qu'excitent seulement les vents , les orages et le clair de lune avec les pénates.

« Mais vous ne me blâmerez pas, vous, malicieuse vipère; vous vous réjouirez au contraire de me voir aussi méchant que vous, et vous profiterez de cela pour donner un libre cours au venin dont vos

poumons sont pétris. Mon père traduirait cette phrase par Théodore vous garde rancune. La candeur de cet excellent père ne lui permet même pas de supposer qu'on puisse exprimer ainsi son amitié. Il prend tout au pied de la lettre , et je voudrais pouvoir vous montrer de quel sérieux il me demandait quelquefois l'explication de certaines grignadésiardes qui m'étaient échappées.

« Avouez , cher ami , que nous n'avons avec cette ingénuité aucune analogie, et que le seul rapport qu'il y ait entre mon père et nous , c'est de boire le même vin.

« Adieu , mon cher Charlet , portez- vous bien , écrivez-moi quelquefois et engagez particulièrement Ledieu (1) à se méfier de vous.

« Géricault. »

( Sur une des marges de côté ) :

Avec moi désormais bannissez la rougeur * Qui de votre beau " front dépare la candeur***.

Ici dans le sens d'une mauvaise honte avec un ami.

L'iidjeclif beau est ici par une licence que tous les poètes ont prise d'embellir leur sujet. Homère dit quelque part : Junon aux yeux de bœuf.

'" Par licence, puisque la rougeur qui se remarque sur le front est le signe de la candeur (le plus souvent).

Revenons sur nos pas pour parler d'une liaison de Charlet qui a tenu une grande place dans sa vie.

C'était en 1819 : M. Alexandre de Rigny, après avoir honorablement servi l'Empire , était alors lieutenant-colonel aux lanciers de la garde royale ; il va nous raconter lui-même comment il fit connaissance avec Charlet :

« Lié avec Géricault , je lui dis un jour : « Je voudrais bien connaître ce Charlet dont le crayon m'arrête et me fascine toutes les fois que je vois nos vieux soldats reproduits avec une si prodigieuse vérité, à la montre de nos marchands d'estampes. Il est.... ou du moins il a été militaire? — Détrompez - vous , me répondit Géricault, c'est un jeune homme assez sauvage de sa nature, et de rude apparence. Comme vous pouvez le juger , ce n'est point un talent d'étude (2) . L'étude ne saurait donner ce qui le distingue et

(1) Ledieu , a l'atelier de Gros , avait assez l'habitude de s'attaquer a Charlet, avec lequel il n'était pas de force cependant.

(2) Un jour Géricault, voyant un enfant sortir de l'école et tracer un croquis sur un mur, fut étonné de la hardiesse du dessin. « Quel dommage ! dit-il , l'étude gâtera tout relu. •

ce que j'admire eu lui. Venez diiier demain chez mon père , Charlet sera des nôtres. »

« Je n'y manquai pas, comme bien vous pensez ; je trouvai notre homme comme il m'avait été dépeint , et assez bizarrement accoutré de vêtements empruntés partie à la défroque d'un artilleur , partie à celle d'un ouvrier aisé.

« A table il ne parla pas ; cependant quelques saillies lui échappaient comme malgré lui , et d'autant plus piquantes qu'il se montrait plus ignorant ou plus dédaigneux des usages du monde. 11 m'avoua depuis que ce jour il avait été sur le point de s'en aller avant de se mettre à table , en voyant pour convive un étranger si bien couvert.

« Il finit toutefois par s'humaniser. Quelques anecdotes militaires, dont je fis les frais et qui lui semblaient en dehors de ces histoires banales qui courent les ^corps de garde, parurent l'intéresser. Il ne cessa presque plus de me regarder de son œil malin , et à la fin du repas nous commencions à nous entendre. Je lui exprimai le désir d'avoir un de ses dessins ; il vint me voir et manger avec moi des omelettes aux fines herbes, tant reprochées depuis. Inde amicitia. « Je fus à mon tour le chercher dans son taudis , rue des Petits- Champs. Non, toutes les peintures les plus exagérées des mansardes d'artistes seraient des descriptions de palais en regard de ce grenier obscur rempli d'objets cassés, de vieilles hardes , au milieu desquels je le trouvai dessinant sur ses genoux, et recevant d'une lucarne un jour douteux... On voyait çà et là quelques vieilles défroques de soldats : un vieux chapeau , un vieux casque , un fusil de munition , un sabre du temps de la République, et puis enfin le grabat, perdu au fond de cet obscur grenier.

« Quelque temps après , il fit pour moi une assez grande aquarelle où j'étais représenté entouré d'officiers et de lanciers: un gamin, s'élevant sur la pointe des pieds , demande à s'engager. Ce dessin était admirable de composition et de vérité. Géricault en fixa le prix; et c'est avec cet argent que Charlet put accompagner son ami en Angleterre , dans ce voyage dont , sans aucun doute , il vous a entretenu souvent et qu'il racontait si plaisamment.

« Je ne puis me consoler d'avoir perdu la lettre qui en contenait le récit. C'était un véritable petit chef-d'œuvre de plaisanterie spirituelle, d'aperçus les plus fins, d'observations saisissantes parleur vérité. Géricault, dont il admirait le talent et qu'il aimait beaucoup; Brunet , qu'il estimait tant pour son caractère que pour son savoir , n'étaient pas à l'abri de ses sarcasmes. Ces trois natures opposées voyaient les hommes et les choses dune façon si diverse que l'artiste-

poëte et l'économiste firent beau jeu à l'impitoyable satirique, qui, d'ailleurs, s'en amusait pour se consoler de ne trouver sur sa route que de la bierre forte et du bœuf froid chaque jour... »

A d'autres les phrases ambitieuses , à nous le récit simple et fidèle des détails intimes de la vie de Charlet. Notre but, dans cette étude, est de le faire connaître tel qu'il était. M. de Rigny nous vient en aide, non -seulement en mettant à notre disposition bon nombre de lettres de Charlet, mais en nous fournissant par sa correspondance ces intéressants documents :

6 janvier 1849.

« Sous cette grande enveloppe , parfois décousue et plus souvent railleuse, battait le cœur le plus noble, le plus sensible à tout ce qui pouvait grandir et glorifier la France. Ses instincts et son culte étaient là. Son crayon obéissait à ses généreuses pensées. S'il a peint, avec cette vérité que nul n'a pu atteindre comme lui, les vieux soldats de notre première révolution et les scènes militaires de cette époque , c'est qu'à ses yeux les armées républicaines représentaient le pays dans ce qu'il avait de plus glorieux , et couvraient au dehors les atrocités du dedans.

« Personne, je crois, n'a pu mieux que moi connaître Charlet. Son caractère indépendant échappait à toute influence , ou du moins une influence momentanée ne résistait pas à ses réflexions, à sa bonne foi. Son amitié était vive et sincère ; mais la moindre contrariété l'effarouchait à ne plus revenir.

« Quand j'étais colonel du 2me de hussards, je le voyais tomber dans ma garnison; puis, quelques jours après, il disparaissait sans dire gare. Il a fait cent fois ce manège, restant quarante-huit heures, restant un mois, et toujours si libre chez moi que je paraissais ignorer et son arrivée et son départ.

« Quand nous étions seuls, sa verve était inépuisable, entraînante; c'était à lui demander grâce. Dès qu'il m'arrivait du monde, il ne disait plus rien, il observait dans un coin. .11 allait souvent au quartier causer avec les hussards , ou plutôt les faire causer. Il me rappelait Teniers fuyant son atelier et la foule qui s'y pressait , pour aller vivre parfois avec les paysans et y saisir ses types inimitables.

« Quelquefois , rentrant pour déjeuner, il me priait de le mettre à table avec le sous-officier de planton, dont la conversation devait lui fournir, supposait-il, ample moisson a

Janvier 1849.

« Je veux vous dire aujourd'hui l'impression qui m'est restée

de mes premiers rapports avec Charlet, parce qu'alors il était bien lui, lui tout seul. Non pas que je veuille donner à entendre que sa nature primitive ou son caractère , comme vous voudrez , aient subi de ces transformations qui ne sont pas rares chez les hommes ; mais on a beau dire, la scène qui va toujours s'élargissant à mesure qu'on fait un pas dans la vie modifie singulièrement la vocation et les penchants qui semblaient nous entraîner.

« Dans mes tête-à-tête avec Charlet (à Arras surtout, en 1821) , au temps où nous étions jeunes et libres tous deux , nos entretiens s'égaraient sur mille sujets divers, prenaient tous les tons. Eh bien! lorsque nous arrivions aux choses sérieuses, ses pensées s'élevaient à une grande hauteur. Ses réflexions, ses aperçus toujours justes, son langage même contrastaient de la manière la plus piquante avec son entrain sarcastique habituel. Une fois lancé dans ces régions, qu'il n'abordait pas souvent, il est vrai, son âme s'y complaisait, et j'admirais comment la nature y avait déposé les semences d'une philosophie que l'étude n'avait ni développée, ni faussée; Nos conversations, en pareille circonstance, se prolongeaient fort avant dans la nuit. Le lendemain, Charlet se remettait à l'ouvrage, et je remarquais que ses compositions portaient l'empreinte de nos veilles »

8 février 1849.

« Voici , mon cher ami, tout ce qui me reste de la correspondance de Charlet. 11 existe une lacune assez longue jusques en 1829, et cette lacune est d'autant plus regrettable, que notre ami, alors exempt de tous soucis, se livrait à sa gaieté si originale, si caustique et si franche à la fois.

« Je cherche, je fouille inutilement dans tous mes cartons, je ne puis retrouver les lettres qu'il m'écrivait en Espagne , pendant notre campagne de 1823.

« Il était venu à cette époque jusqu'à Bayonne, dans l'intention de me rejoindre à Pampelune : on ne lui permit pas de passer outre. Désespéré de ce contre-temps , il s'arrêta une quinzaine de jours à Saint-Jean-de-Luz , et fit quelques bonnes études, dont il a tiré parti depuis. Il se moquait alors fort spirituellement des libéraux de ce temps, qui qualifiaient cette guerre d'impie et de liberticide, et ne se laissait pas abuser par l'esprit de parti et les déclamations intéres-

sées de ceux qui, comme il le disait, n'avaient pas place au feu et à la chandelle.

« J'ai aussi à me reprocher l'abandon de lettres des plus piquantes à des mendiants d'autographes; d'autres se sont égarées dans ma vie errante.

« Mais c'est quand il voyageait avec moi par étapes , soit avec le 2me de hussards , soit avec ma brigade en Belgique , que sa verve était intarissable. C'est surtout avec ses hôtes que notre railleur s'en donnait à cœur joie. J'en étais parfois malade en cherchant à étouffer mes rires convulsifs. Il faut l'avoir vu en de telles circonstances pour savoir avec quelle mesure, toutefois, il pouvait régler ses mordantes épigrammes, pour qu'elles ne fussent pas blessantes. Puis la conversation prenait-elle un tour sérieux , avec des personnes d'un esprit élevé, il écoutait, le col tendu , l'œil plissé. Sa belle et généreuse nature prenait le dessus , et le peu qu'il laissait échapper de ses pensées portait coup; sa figure était alors magnifiquement illuminée

« Mais en vérité , mon cher de La Combe , je ne sais pourquoi je vous dis cela, à vous qui avez si bien su le connaître et l'apprécier; vous comprenez, toutefois, comment je me laisse entraîner. Son amitié si vraie, si dévouée à l'occasion, si peu exigeante en tout temps , si naïve dans son expression , me laisse un souvenir profond et triste , et je ne saurais parler de lui sans avoir l'œil humide et le cœur serré »

Cherchons à compléter ce portrait déjà si bien tracé par un ami fidèle.

Charlet était très-grand, mais fort et nerveux. Il marchait un peu voûté , et peut-être un défaut de conformation dans l'épaule a-t-il pu apporter quelque influence fâcheuse sur les poumons. Assis souvent au cabaret, près du soldat et de l'ouvrier, pour les étudier de plus près , il était dans l'obligation de partager avec eux le vin bleu , de les exciter même par son exemple, afin de faire jaillir leur verve populaire ; mais ce qu'on aurait pu appeler des excès chez d'autres n'en était jamais pour lui , grâce à sa vigoureuse constitution.

Sa figure , d'un aspect sévère d'abord et composée de lignes formant des angles sans nul contour, changeait à l'instant même de caractère quand un sourire, souvent malin, il est vrai, mais en même temps bienveillant , venait l'éclairer ; rien n'échappait à son regard. Ses yeux vifs, petits, enfoncés dans leur orbite et recouverts d'épais sourcils, devinaient votre pensée. On eût dit en quelque sorte deux pistolets dirigés sur vous. Doué d'une vive pénétration et d'une sensibilité que bien peu savaient démêler sous une forme railleuse , il saisissait d'un coup d'œil le côté faible , et échappait à celui qui , dans

une discussion , pensait être son maître. Plus souvent encore la vérité partait comme un trait , et venait déconcerter ceux qui se croyaient plus habiles que lui. Et cependant il était bon , et d'une telle simplicité qu'on pouvait croire qu'il ne soupçonnait ni son mérite, ni sa célébrité.

Toute sa vie il est resté un enfant, il s'est amusé de ce qui amuserait des enfants. Et même malgré son génie , cette empreinte première du gamin de Paris ne s'est jamais effacée chez lui. Son intimité était pleine de charmes , et l'on pouvait , avec lui , aborder tous les sujets 9 sauf toutefois ce qui avait trait à sa personne ou à ses œuvres , comme aussi aux discussions sur les arts , pour lesquelles il avait une aversion toute particulière. « J'aime mieux jouer aux quilles avec un charbonnier , disait-il , que d'entendre parler peinture. »

Quelques, anecdotes et quelques détails achèveront ce portrait.

Quand il était sur la piste de quelques-uns de ces types heureux qui passent si souvent sans s'en douter devant les artistes de génie, Charlet oubiait engagements pris, promesses faites, tout enfin, jusqu'à l'heure de son dîner. Un jour il était invité chez son capitaine , M. Laffitte, en nombreuse compagnie. En route il rencontre trois soldats dont les gestes et les physionomies lui promettent de bonnes études. Charlet les aborde militairement , et les convie au cabaret. Là quelques libations les lui livrent tout entiers ; mais les trois braves , voulant rendre au bourgeois sa politesse , entraînent dans un autre cabaret leur camarade improvisé. Pendant ce temps, l'heure s'écoule, et Charlet s'aperçoit que celle du dîné a sonné depuis longtemps. Ce jour-là notre artiste dîna tard, et sa place demeura vide à la table du capitaine. Mais il avait dans sa tête quelques nouvelles et bonnes études.

Il arrivait souvent à Charlet de sortir les poches vides , et, distrait comme il l'était , il se trouvait quelquefois dans un singulier embarras. Voici de quelle manière il s'en tirait : Il rencontre un de ses amis , il remmène dîner au restaurant ; quand arrive le fatal quart d'heure, il s'aperçoit qu'il est sans argent. Il a recours à la

bourse de son ami; le vide était pareil. Que l'aire? 11 appelle le garçon, demande du papier , de l'encre et une plume. Dix minutes après , il avait fait son dessin et l'avait envoyé à Moyon. Charlet disait n'avoir jamais vu de figure peignant mieux l'étonnement que celle du garçon rapportant quinze francs. L'éditeur Moyon a conservé précieusement ce dessin. C'est un garde-chasse tenant un lièvre à la main. Au-dessus de la signature de Charlet , on lit : Bon pour quinze francs.

Charlet avait conscience de son talent, et de sa valeur personnelle ; mais loin d'en exagérer le mérite et l'importance, il témoignait souvent d'une modestie assez rare chez les artistes. Il avait coutume de dire : « Parlons de tout , mais jamais de moi. Il y a des gens heureux qui s'imaginent que tout est fleur d'orange , je ne suis pas comme eux ; quand j'ai produit quelque chose, je demande seulement qu'on me débarrasse de ma marchandise , et surtout que je n'en entende plus parler. »

Aussi, dans son atelier orné d'objets d'art, de belles études de Géricault , de quelques peintures modernes et d'un grand nombre d'estampes anciennes, on n'aurait pas trouvé la moindre de ses esquisses ; jamais il ne vous aurait parlé de ce qu'il avait sur le chantier , bien moins encore vous l'eùt-il montré.

Il avait permis à sa femme d'accepter des frères (jihaut son œuvre lithographique , mais sous la condition expresse qu'il n'en serait jamais question devant lui.

Aussi indulgent pour les autres qu'il était sévère pour lui , que de choses il a lui-même anéanties !

Un jour qu'il avait un dessin presque terminé , un marchand arrive et le lui demande pour un amateur auquel il doit plaire sans aucun doute. On convient du prix , mais il y a quelques retouches à faire. Le marchand revient le lendemain, et compte immédiatement cinq cents francs sur la table. Pendant ce temps Charlet tenait son dessin à la main.... le regardait.... ; il se décide enfin, prend un canif, coupe le dessin en quatre et jette les morceaux au feu; et comme le marchand le regardait tout ébahi : « C'est décidément un mauvais dessin , lui dit Charlet, et je ne puis y mettre mon nom. »

lu attire jour j'allais chercher Charlet à s<>u atelier pouf dîner.

Qui n'a pas dîné avec Charlet et un ou deux convives de son choix , ne peut se faire idée de la verve de son esprit et de son imagination. Toujours gai , toujours intarissable et ne se répétant jamais.

Or, ce jour Charlet venait de recevoir la visite de certain duc, de certain prince. Son père a reçu son illustration de la victoire. Le fils suppose qu'il peut la conserver par les goûts les plus excentriques. Le tour des dessins était arrivé . « Vous avez dû vous croiser avec lui, me dit Charlet. Il est venu me faire une commande de cent mille francs, en m'offrant de les déposer à Favance chez un notaire; et comme par hasard j'avais sur ma table un dessin commencé depuis longtemps: Tenez, a-t-il ajouté, terminez celui-ci, je le paierai deux mille francs , et les autres dans la proportion ,. suivant leur importance. »

Tout en racontant son histoire , Charlet tournait et retournait son esquisse entre ses mains (une classe en insurrection contre le maître d'école, sépia rehaussée de blanc sur papier de couleur). « Je finirais bien ce dessin en deux jours, me disait-il, et deux mille francs, c'est cependant un joli denier; mais il y a une difficulté, c'est que je me suis dit que je ne le ferais pas... Vous seul pourriez me tirer d'embarras, emportez-le. — Je le veux bien; mais cependant je réfléchis à mon tour, et tout en comprenant que vous ne vouliez pas finir ce dessin pour deux mille francs, je ne vois pas pourquoi vous ne le termineriez pas pour moi qui ne vous donnerai rien. — A la bonne heure, dit Charlet, voilà une idée... je le veux bien , seulement faites-moi tendre le dessin sur un carton. »

Dix-huit mois plus tard, retournant en province, j'emportais mon esquisse, à laquelle Charlet n'avait pas touché... « Soyez tranquille, me disait -il, aussitôt que j'aurai rencontré le maître d'école qu'il me faut, je tombe chez vous et votre dessin est fait. »

Il me disait aussi : « Si j'apprenais que vous eussiez acheté un de mes dessins cinq cents francs (ils se vendaient en ce moment jusqu'à deux mille) , je ne vous reverrais de ma vie; vous m'auriez donné la preuve du dérangement de votre cerveau, et pris rang dans une catégorie de gens que j'aime peu à fréquenter. Mais pourquoi, allezvous me dire, les vendez- vous si cher, vos dessins? Oh! ceci est différent : je les vends aux Anglais, et je fais du patriotisme. »

Le prince de Hohenlohe, fait maréchal de France pour son dé-

vouement à la cause de la monarchie française , cultivait beaucoup les arts et particulièrement la peinture ( en maréchal de France , il est vrai ) . Prodigue de ses œuvres , le colonel de Rigny fut une des nombreuses victimes de cette libéralité d'artiste. Le prince lui avait fait présent d'un de ses tableaux. Le colonel , embarrassé de ce chefd'œuvre, ne savait où le mettre. Il recevait quelquefois le maréchal chez lui, et il se croyait tenu de faire à la peinture du prince les honneurs de son salon. Or ce salon exposait déjà aux yeux des amateurs une assez belle collection de toiles, au milieu desquelles la dernière venue aurait fait piteuse mine. Dans cette perplexité , il va trouver Charlet, lui raconte son embarras, et le prie d'ajouter à son précieux paysage quelques figures qui en relèvent la valeur. « Volontiers, dit Charlet, laissez là votre galette, je n'ai rien à faire en ce moment ; revenez demain, vous serez servi.» Le colonel est exact au rendez-vous ; mais quel est son étonnement de trouver la toile entièrement recouverte par une énergique pochade , représentant des grenadiers français en marche dans un pays de montagnes , par un temps de neige ! « Voilà ! dit Charlet; j'ai respecté le prince, car j'ai peint sur son vernis, et quand vous en aurez trop de ma peinture , vous retrouverez l'autre en bon état , dessous. » Cette pochade avait été faite en quatre heures.

Charlet ne travaillait qu'à ses heures ; il ne violentait pas l'inspiration, il l'attendait. Sa verve ironique s'exerçait volontiers aux dépens de ces artistes qui arrivent régulièrement devant leurs tableaux munis d'une inspiration de commande. « Jean, disent-ils, venez donc, je suis prêt; montez la machine. » Jean tourne la clef, et l'artiste se met à l'œuvre. Quand arrive l'heure du dîner, notre artiste se sent fatigué : « Eh bien ! Jean, venez donc, m'avez -vous

oublié? il est cinq heures, cependant Allons, vite, arrêtez la

mécanique. »

Charlet, après plusieurs jours d'absence, entrait dans son atelier ; il y trouvait un de ses élèves : « Oh ! mon brave Canon , vous êtes là, vous, toujours à l'ouvrage... C'est bon; nous allons faire de bonne besogne, je me sens en train. » Ce disant, il faisait sa toilette d'atelier , — la blouse, les sabots, le bonnet de laine , — et pendant ce temps il disait mille folies. Enfin, assis devant son dessin ou devant sa pierre, il regardait, ne soufflait plus mot; sa figure se décomposait... « Ma foi , s'écriait-il , décidément , Canon, je ne puis rien faire aujourd'hui ; il fait beau, je vai? me promener... » Et il

restait de nouveau plusieurs jours sans paraître à son atelier. Mais aussi quand l'heure avait enfin sonné et que l'inspiration était arrivée , c'était chose merveilleuse à voir que cette rapidité d'exécution. Tous ces beaux dessins, d'un trait si pur et d'une si grande justesse d'expression, étaient ainsi créés déprime saut, sans avoir été étudiés ni croqués à l'avance ; ils sortaient tout armés de son cerveau.

Gharlet ne voulait pas à son atelier d'élèves payants. Quand il se présentait quelqu'un et qu'il demandait : « Combien me prendrezvous? — Combien je vous prendrai? disait Charlet; mais si je vous prends quelque chose, il faudra donc aussi que je vous dise quelque chose, que je regarde, que je corrige vos dessins?... et si cela ne me plaisait pas?... vous voyez donc bien que je ne puis rien vous prendre. »

Et cependant il était plein de bonté pour ses élèves. Il se réjouissait avec bonheur de leur succès , et les aidait avec un zèle intelligent à placer leurs premières œuvres. Disons aussi que ses élèves ont conservé pour leur maître la mémoire du cœur, et dans toutes les occasions , même depuis sa mort , ont protesté de leur estime et de leur pieux attachement pour lui.

Charlet avait un cœur excellent : on cite de lui une foule de traits honorables, et sa bourse, quand elle n'était pas vide, s'ouvrait toujours pour ses élèves et pour ses amis. Mais il mettait mieux que sa bourse au service de ceux qu'il aimait. Nous avons vu déjà comment il parvint à remonter le moral de Géricault. Dans les premiers temps de sa liaison avec M. de Rigny , Charlet apprend que le colonel est sérieusement attaqué d'une maladie noire. Il accourt , fait mettre un lit de sangle dans la chambre même du malade, et commence immédiatement son traitement. « Pendant huit jours, nous racontait notre camarade de Rigny, je n'ai pas cessé de rire , et j'avançais d'autant plus dans ma convalescence que je ne faisais absolument rien de ce que m'ordonnait le docteur. »

Charlet s'amusait beaucoup d'entendre dire à ce dernier : « Je comptais bien sur l'efficacité de mes remèdes, mais je ne pouvais m 'attendre à un si prompt résultat. »

Au chevet d'une pauvre mère mourante , il avait pris l'engagement d'élever un de ses enfants. Charlet était bien pauvre à cette époque , son talent était peu apprécié , et cependant cet engagement il Ta fidèlement rempli. Le père de cet enfant était ce Juhel qui avait employé Charlet à la fastueuse décoration de Fauberge de Meudon.

Le jeune Juhel était devenu un dessinateur fort habile (1) ; mais de mauvais penchants l'entraînèrent de faute en faute, et il finit par s'engager dans le troisième régiment du génie. Sa conduite irrégulière, des caricatures dirigées contre ses chefs, lui attirèrent leur animad version. Il devint caporal cependant, et dans l'un de ses semestres il vint, à l'âge de vingt -un ans, mourir auprès de son bienfaiteur.

On a imprimé une foule d'anecdotes sur Charlet ; mais la plupart sont apocryphes. On a parlé souvent d'un certain Album rempli des portraits des personnes qu'il n'aimait pas à recevoir, et déposé ad hoc chez son portier. Nous avons assez de faits curieux et honorables à la gloire de notre artiste pour qu'on repousse ici tous ceux qui sont plus ou moins spirituellement inventés.

Nous aurions bien voulu donner à nos lecteurs quelques-unes des lettres de Charlet écrites avant son mariage; malheureusement M. de Rigny nous dit les avoir toutes égarées.

Contentons -nous , il le faut bien , de quelques échantillons littéraires où nous trouvons dans toute sa sève cette gaieté folle dont la correspondance de Charlet conservera l'empreinte jusque dans ses derniers jours.

A Monsieur Bellangé.

« Je t'envoye une bouteille de MADÈRE et une pièce de vingt vers que le chambertin m'inspire; je compte sur ton indulgence pour le poêle et PUSSES-TU LE pardonner et dire : la bouteille vaut les vers. »

(1) Nous possédons le plus beau dessin de Juhel. C'est une Tentation de saint Antoine très-grand».' aquarelle Charlet estimait beaucoup ce dessin : « Si jamais vous vouliez vous en défaire , nous disaitil , je vous en donnerais un treizième de plus qu'il ne vous coûte.

,T2 première partie.

À mon ami B **********

EN LE REMERCIANT D'UNE ROUTEILLE DE CHAMRERTIN QU'IL M'AVAIT ENVOYEE LE JF.TIH D'AVANT LE JOUR DE L'AN , QUI SE TROUVAIT UN SAMEDI.

Chambertin savoureux qui pour la première fois Fis succomber mes sens sous tes aimables lois, Naguère aux Provençaux la fougueuse cohorte, A pas précipités débouchant vers la porte , D'un succès éphémère humilia mon orgueil : Le carickà l'indienne, l'huître de Montorgueil, La bécassine aimante , le perdreau séducteur, En vain de leurs attraits voulaient charmer mon cœur. Mais mon corps à mon poids se trouvant délaissé Sur le parquet mouvant fut bientôt affaissé : Chambertin ! chambertin ! voilà de tes forfaits : Mais en ce jour tes crimes sont autant de bienfaits. Par les soins d'un ami quand la liqueur vermeille Comprimée dans un vase , vient former la bouteille Que la main d'un esclave offre à mes yeux surpris , Je m'écrie : Ah ! c'est bien du meilleur des amis.

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