‹ Charlet, sa vie, ses lettres, suivi d'une description raisonnée de son uvre lithographiqueChapitre 5 sur 183 · AQUARELLE · texte numérisé non relu

AQUARELLE

« L'aquarelle est un genre agréable et commode : agréable en ce qu'il cause peu d'embarras, peu de salissure, et que tout ce qui est nécessaire pour le faire peut se renfermer dans une boîte de six pouces sur quatre, et, par conséquent le rendre facile pour le voyage. Ajoutez a cette boîte un calepin de feuilles de papier tendues les unes sur les autres, et vous pourrez explorer la forêt et la montagne.

« L'aquarelle de marche ou de campagne ne peut être qu'une espèce de sténographie des objets qui nous frappent, et dont nous voulons rapporter le souvenir ; c'est un léger lavis qui doit nous donner l'effet et le sentiment de couleur des objets. Comme dans la nature les effets de lumière changent rapidement , il faut promptement charpenter son ensemble , ayant soin de l'écrire

(3) L'Artiste , 3« vol., p. il 6.

fortement, ne s'occupant que des masses; puis, d'une leinte légère de sépia , accuser fortement la partie d'ombre dans laquelle il faudra se renfermer. Donc, il est urgent de prendre un parti , de saisir un moment , un effet , et de s'y attacher ensuite ; de là la nécessité d'abandonner les détails pour ne voir que l'ensemble des lignes et les grandes masses de lumière et d'ombre.

« J'ai beaucoup pratiqué l'aquarelle, et peut-être puis-je donner quelques bons conseils dans cette partie de la peinture h l'eau. Ainsi, lorsque votre dessin est charpenté comme trait et massé comme ombre , vous vous occupez des grandes teintes lumineuses de votre ciel d'abord , puis de vos fonds; ensuite de vos premiers plans, terrains, arbres, fabriques. Mais au nom de ce que vous avez de plus cher, ne cherchez point a fondre vos teintes: où vous voyez du violâlre , mettez-en ; où vous voyez du verdâtre , posez-en; de même du bleu, du vert. Ne vous effrayez pas si votre dessin ressemble à une mosaïque , à une marqueterie, tant mieux : l'importance est de savoir où il y avait du bleu ou du jaune.

« Vous massez aussitôt vos arbres à leur valeur relative , c'est-à-dire en harmonie avec la valeur que vous avez donnée à la lumière, évitant le noir. Oh! le noir est la mort de toutes choses, comme il est chez nous un signe de deuil ; donc, évitez-le.

« Votre dessin proprement massé et votre effet arrêté , vous pourrez alors mettre le plus ou le moins , sacrifier d'un côté , augmenter de l'autre , et ajouter quelques détails de nature ; mais avant toutes choses , la grande silhouette comme trait et le grand aspect comme effet. C'est ainsi qu'il faut procéder; aussi ce n'est pas sans raison que dans les modèles que j'ai établis , ou fait établir pour l'École , j'ai sacrifié les détails aux masses ; c'est afin de pénétrer les élèves de ce grand principe : LES MASSES AVANT TOUT.

« L'aquarelle qui se fait dans l'atelier ou le cabinet peut, quand elle est d'un homme habile, rivaliser avec l'huile, et même lui être supérieure comme finesse de ton dans la lumière; mais l'écueil est dans les ombres et le clair-obscur. Le papier, absorbant le ton et formant un léger duvet blanc à la superficie.

force souvent a gommer davantage, et dès lors on a beaucoup de peine à revenir sur son travail. Le mieux est de masser fermement ses ombres en préparant toujours avec des tons chauds et transparents ; puis , quand le dessin est presque terminé, de le glacer avec une eau légèrement gommée , pour n'y plus revenir. Il se peut qu'il y ait d'autres moyens ; mais celui-ci m'a souvent réussi... quand j'ai réussi... car on peut réussir dans le procédé et s'enfoncer comme produit.

« L'aquarelle est un genre qui s'est perfectionné depuis vingt ans (1); pendant dix ans ce fut une fureur aquarello-monomanique qui s'empara de la haute société ; il fallait avoir son album, et dans cet album un choix de dessins plus ou moins beaux , plus ou moins chers , qui attestaient le goût de l'amateur et lui donnaient position dans le monde , comme connaisseur et protecteur éclairé des arts.

« Bonington , Anglais d'origine , mais ayant étudié en France , porta dans son temps l'aquarelle à son plus haut degré d'habileté. J'ai vu de lui une aquarelle . de neuf pouces sur six , qui avait été vendue trois mille six cents francs. C'était un effet de soleil, un dessin entièrement clair; un seul groupe d'arbres formait la masse brune opposée a la lumière , et cette lumière , la traversant en quelques parties , venait scintiller sur l'eau : c'était un vrai Claude Lorrain.

« Plusieurs artistes après Bonington , MM. Decamps , T. Johannot, H. Vernet, Bellangé, P. Delaroche. etc. etc., ont fait des aquarelles très-recherchées lors de la fureur des albums.

« Moi-même j'en ai fait quelquefois d'assez heureuses ; j'en ai vendu jusqu'à quinze et dix-huit cents francs, bon nombre à mille et a cinq cents francs. J'aurai a en rendre compte au jugement dernier ; quel VOL ! Enfin, je n'avais pas l'intention ; j'espère donc de la circonstance atténuante. »

Revenu à la peinture et s'armant de courage , Charlet produisit

(1) Ceci h dû eue écrit vers 1810

enfin cette belle page si connue sous le titre modeste qu'il lui donna : Épisode de la Campagne de Russie. Jusqu'alors on avait regardé Cfharlet seulement comme un assez bon dessinateur, comme un spirituel lithographe. Ce tableau, exposé au salon de 1836, étonna les peintres et frappa vivement la critique. Elle lui fut généralement favorable. Voici comment Alfred de Musset, chargé de rendre compte du salon dans la Bévue des Deux-Mondes , s'exprimait sur cette page hors ligne ( 1 ) :

« La Retraite de Russie de Charlet est de la plus haute portée. Il Ta intitulée : Épisode , et c'est tout un poëme. En le voyant, on est d'abord frappé d'une horreur vague et inquiète. Que représente donc ce tableau? Est-ce la Bérésina? est-ce la retraite de Ney? Où est le groupe de l'état-major ? Où est le point qui attire les yeux et qu'on s'est habitué à trouver dans nos musées ? Où sont les chevaux , les panaches, les capitaines , les maréchaux ? Rien de tout cela. C'est la grande armée; c'est le soldat, ou plutôt c'est l'homme; c'est la misère humaine toute seule, sous un ciel brumeux, sur un sol de glace, sans guide, sans chef, sans distinction. C'est le désespoir dans le désert. Où est l'Empereur? Il est parti, là-bas à l'horizon, dans ces tourbillons effroyables. Sa voiture roule peut-être sur des monceaux de cadavres, emportant sa fortune trahie; mais on n'en voit même pas la poussière. Cependant, cent mille malheureux marchent d'un pas égal, tête baissée et la mort dans l'àme. Celui-ci s'arrête, las de souffrir; il se couche et s'endort pour toujours. Celui-là se dresse comme un spectre et tend les bras en suppliant...; mais la foule passe et il va retomber ; les corbeaux voltigent sur la neige , pleine de formes humaines. Les cieux ruissèlent , et , chargés de frimas , semblent s'affaisser sur la terre. Quelques soldats ont trouvé des brigands qui dépouillent les morts; ils les fusillent. Mais de ces scènes partielles pas une n'attire ni ne distrait ; partout où le regard se promène, il ne trouve qu'horreur, mais horreur sans laideur comme sans exagération. Hors la Méduse de Géricault, et le Déluge du Poussin, je ne connais point de tableau qui produise une impression pareille; non que je compare ces ouvrages différents de forme et de procédés; mais la pensée est la même, et (l'exécution à part) plus forte peut-être dans Charlet »

Hippolyte Bellangé , juge compétent en pareille matière , nous disait depuis :

« Je considère ce tableau de Charlet comme un chef-d'œuvre du genre. J'ai rompu bien des lances pour lui. Messieurs les critiques

(i) Ce tableau est au musée de Lyon.

ne pouvant s'attaquer ni à la pensée, ni à la composition, ni au caractère , cherchaient à prendre leur revanche sur l'exécution , et pour moi elle est admirable : maladroite pour d'autres, en ce qu'elle manque de ce qu'on appelle chic , en terme d'atelier ; elle acquiert un nouveau charme, précisément par sa naïveté. »

Dans une de ses lettres, Gharlet parle de son tableau et de son succès avec un laisser -aller qui ne pouvait être au fond de sa pensée. Il savait bien que de la réussite ou de l'insuccès de cette tentative pouvait dater pour lui une toute autre phase. Voici comment il s'exprime :

« Les journaux vous ont peut-être appris mon début au salon de 1836. Tableau peu terminé ; j'avais peur. Couleur assez bonne, bonne même; le tout sévère et énergique, dit-on. Je laisse dire pour ou contre, m'inquiétant peu de l'un ou de l'autre.

« On repélrit et on réchauffe le four à la pâle ferme : je recommence une grande galette ; nous verrons ; un grand pas est déjà fait ; il faut poursuivre l'ennemi. »

Voici quelques détails intimes qui prouvent que Gharlet n'était pas aussi brave qu'il veut le paraître en cette circonstance. C'est Mme Charlet, qui va parler :

« Pendant que mon mari faisait son tableau, il était fort triste. 11 a passé bien des nuits sans sommeil , me disant : « Ce malheureux « tableau n'est pas ce que je voudrais. » Plus il avançait, plus son découragement augmentait. Il était vraiment à plaindre, et tous mes efforts pour lui donner du courage étaient inutiles. « Non, disait-il, je ne suis pas content, et plus je vais , plus je suis inquiet; comprends -tu, ma mère (c'était son nom d'amitié), combien il me sera pénible d'entendre dire et écrire : « Pourquoi Charlet veut- il faire de la peinture ? il devait s'en tenir à ses lithographies. Mon cœur se brise à une idée pareille. Pardonne-moi de t'affliger, mais je suis tout à fait découragé. »

« Rien ne pouvait le distraire de ces tristes pensées. Arrive enfin l'ouverture du salon ; mon pauvre mari n'eut pas la force de sortir de la maison ; il avait l'air d'un coupable qui attend sa condamnation Un de nos amis vint bientôt nous dire que non- seulement

le tableau avait été admis, mais que le premier effet avait été favorable. Les yeux de Charlet se remplirent de larmes . et m'embrassant : « Mon Dieu, dit- il, je vous remercie ! »

En 1837 , Charlet fit pour le musée de Versailles le Passage du Rhin par le général Moreau (24 juin 1796).

Enfin en 1843, il exposa au salon un assez grand tableau : un Convoi de blessés faisant halte dans un ravin (1). Sa santé était déjà gravement altérée lorsqu'il parvint à terminer ce dernier tableau, fait et refait plusieurs fois.

Le Passage du Rhin et le Ravin sont, sans aucun doute, inférieurs à Y Episode delà Campagne de Russie, mais n'en sont pas moins remarquables par des qualités éminentes et surtout par la composition, l'énergie et la vérité. Peut-être leur reprochera-ton , comme dans quelques autres peintures de Charlet , l'abus des tons bleus et violacés.

Nos lecteurs désirent sans doute connaître le résultat de la négociation engagée entre Charlet et son ami , le général de Rigny , au sujet de certain meuble , de certain bahut.

En voici la suite :

Au général de Rigny , à Lille.

12 mars 1833.

« Êtes-vous un général? êtes-vous un ami? avez-vous un cœur, des entrailles? allez-vous a la garde-robe? C'est sur ce dernier point que je m'appesantirai ; car je ne sais rien de maussade , je ne connais rien d'impropre à toutes choses , ni de plus inquiet, de plus malheureux et de plus à plaindre qu'un homme constipé. Je ne répute homme de capacité , homme d'esprit supérieur que celui dont la manière de FAIRE est large, facile, généreuse , et je ne plaisante pas.

« Or, si vous allez à la garde-robe, je vous demanderai mon meuble; faites-le emballer et filer rue de Sèvres, 102.

« J'ai un tableau en échange tout prêt, ce paysage où vous

(i) Aujourd'hui au musée de Vali

m'avez fait votre signature au revers: j'y ai mis vingt-cinq petites figures et un Christ peint avec finesse et touché avec adresse (et vous connaissez mon adresse : rue de Sèvres , n° 102.)

« Mon meuble ou la mort. »

M. de Rigny tope à la proposition ; et comme il se plaint de sa santé, Charlet écrit cette lettre qui, pour la pensée, le pittoresque et l'énergie de l'expression , ne nous semble pas inférieure à une page de Montaigne.

Au général de Rigny , à Lille.

24|mar.s 1836.

« Un bon tu ïauras est quelque chose dans la bouche d'un général français; ATTENDONDON, car il ne peut faillir, et je suis certain d'avoir un beau meuble; aussi je vais reglacer un coin du tableau et finir précieusement les premiers plans. ATTENDONDON.

«. Pauvre homme , que la brume de l'ennui et des dégoûts vient pénétrer jusques aux os ( ZOZO) ; vous luttez contre ce je ne sais quoi qui nous prend a quarante ans, tous, plus ou moins. C'est un je ne sais quel sentiment de notre misérable condition

sur terre, un je ne sais quel dégoût des hommes et presque des choses. On se blase , on a besoin d'émotions douces, mais solides en philosophie ; tout devient saltimbanque et oripeau; enfin nous nous effaçons comme une vieille pièce de sixliards lorraine. Adieu l'animal , nous devenons slupides et craquelars , cassants , humoristes , quinteux ; on nous marche sur nos durillons , et les angoisses de notre future pourriture commencent à nous prendre par les mâchoires; nous avons des rhumatismes de tête et de queue ; enfin c'est le commencement de la fin.

Voilà ce qui vient vous battre en brèche, malgré votre triple enceinte , votre citadelle et vos casemates ; tout cela est à l'abri de la bombe et du boulet , mais non de l'ennui. L'ennui ! cette goutte d'eau qui fait son trou et perce le rempart le plus épais. Voilà ce qui vous tue; allons , venez manger la soupe aux choux de l'artiste , c'est encore le remède aux punaises morales ; venez!

« Adieu , on vous aime toujours.

« Charlet. )>

Cependant Charlet, en avançant dans la vie, sentait plus vivement chaque jour le besoin de son indépendance et de sa liberté. Ayant déjà rompu des relations qui, après 1830, l'avaient entraîné hors de sa sphère , en quelque sorte , il se partageait entre ses travaux, sa famille et ses amis; il continuait avec ceux-ci ce laisseraller, ces rendez -vous au cabaret chez la mère Saguet- Bourdon, où, après un diner aussi gai que modeste, les distractions consistaient à raconter et à improviser des vaudevilles, de la comédie, de la tragédie, voire même de Topera, paroles et musique; ou bien encore on fondait des sociétés, société Lyrique et Anti- politique, des Frileux, Anti -cholérique, des Festins de Balthazar; et souvent on se réunissait le soir à l'atelier de Charlet, et on s'y livrait à la gaieté la plus folle et la plus communicative. Quelquefois aussi Charlet acceptait de quelques très -rares amis un diner aux Frères Provençaux et une stalle au spectacle; et son faible pour Debureau ne Fempêchait pas de prendre grand plaisir aux spectacles sérieux et même à la grande musique du Conservatoire.

Parmi les amis qui fréquentaient ces réunions joyeuses , nous en pourrions nommer plusieurs qui depuis ont conquis un rang élevé dans les arts et la politique. Citons seulement ici dans une condition plus modeste MM. Mouffle, Feine et Aubry, qui ont bien voulu mettre à notre disposition les lettres qu'ils ont reçues de Charlet.

M. Mouffle, sous -chef de bureau au ministère de la guerre, poëte lauréat de la belle Isaure , comme dit Charlet , a entretenu avec ce dernier une correspondance en prose et en vers pendant les années 1836 à 184-5. Nous en donnerons successivement quelques fragments, dans lesquels on reconnaîtra notre gai moraliste.

30 janvier 1836.

A M. Mouffle, capitaine dans la 10me légion.

« Très-honorable camarade ,

« Honorable est le mot vrai; vous! moi! nous sommes honorables. Nous avons des femmes el des enfants que nous aimons, et des amis auquels nous cherchons a être agréables.

Nous remplissons nos devoirs de citoyens en hommes qui aiment leur pays, veulent sa liberté, son indépendance et le progrès sans fureur, sans effusion de sang. Nous voulons que la raison triomphe , que i'égoïsme et l'hypocrisie soient démasqués et vaincus ; enfin que la tyrannie , sous quelque bannière qu'elle se montre, soit abattue et refoulée dans le néant.

Voila ce que nous voulons ; mais , très-honorable camarade, nous avons encore loin du point où nous sommes au point où nous voulons arriver. Voir les imperfections, c'est bien peu; les détruire , chose facile ; mais constituer en les évitant , arriver a mieux, voila le difficile. La main de l'homme est partout; partout le manque de désintéressement se fait sentir, l'intérêt personnel domine. L'intérêt personnel ! figure de bronze au cœur de fer, colosse que la rouille du temps n'a pu détruire. Ce cochon de temps qui détruit tout ce qu'il y a de beau , n'épargne rien , si ce n'est le vice ; car, Dieu merci , nous sommes vicieux, nos pères Tétaient , et nos enfants le seront, pourtant on peut être honorable et vicieux, n'est-ce pas, Mouffle?...

« A propos de vices et de vertus (et versi versa) comme disait un vieux capitaine de hussards , latiniste de chabraque et professeur vinicole. A propos de ce pathos ou patos , nous dînons jeudi prochain, a quatre heures, rue de l' Ancienne-Comédie, au petit Rocher-de-Cancale.

« J'y serai (exactitude et dévouement).

« Bonjour et amitiés sincères.

Charlet. »

Au même.

Poëte quinquagénaire,

Demain, en habit militaire,

A onze heures très -précises ,

Sobrement, sans friandises,

Nous mangerons à la maison

La côtelette de l'élection.

L'ordinaire sera court et bon ,

Acceptez -le donc sans façon.

Nous y joindrons sans importance

Le brie de la reconnaissance ;

Mais surtout grande exactitude ,

En tout j'aime la rectitude ;

Torênos en a l'habitude,

De sa vie c'est la seule étude.

Sur lui je crois pouvoir compter,

Comme sur vous me reposer.

A demain donc, soyez exact ,

Placez le pompon avec tact ,

Surtout brossez bien votre frac ;

Que le sous -pied ne fasse pas crac ;

Assurez - le par deux boutonnières ;

Astiquez bien plaque, mentonnières, etc. etc.

A demain... Mes amitiés.

Enfoncé, Mouffle ! pas de force ; enfoncé ! ! !

« Charlet.

On connaît le proverbe espagnol : // fut brave tel jour. Ne pourrait-on pas dire d'un homme d'esprit : // en manqua tel jour. Et c'est précisément ce qui arriva à notre pauvre Charlet en certaine circonstance où non- seulement son esprit lui fit défaut, mais encore son bon sens , sa haute intelligence et des choses et des hommes.

A quoi pensait -il donc quand il adressait à Messieurs les membres de l'Académie des Beaux- Arts cette lettre si courte et si modeste?

Paris , 10 décembre 1836.

« Messieurs ,

« La mort de M. Garle Yernet laissant vacante une place à l'Institut, je viens vous prier de vouloir bien m'admetlre au nombre des candidats, si toutefois vous jugez que par mon œuvre j'ai mérité cet honneur.

« J'ai l'honneur d'être, Messieurs , etc. etc. »

Gomment! demander à remplacer Carie Vernet, à faire partie d'une compagnie qui compte dans son sein MM. X..., Y..., Z... (j'en passe, et des meilleurs ) ! Quelle vanité ! quelle outrecuidance ! quel oubli de soi-même !

Il est vrai que notre candidat a mis au jour un œuvre lithographique immense, dans lequel se trouvent des compositions que ne renieraient pas les plus illustres maîtres , qu'enviait quelquefois Gros , nous l'avons déjà dit; qu'il a produit plus de quinze cents dessins, dont un grand nombre sont des chefs-d'œuvre de composition, de verve, de sentiment et de couleur, et dont un, analysé un jour par Gérard , lui arrachait cette exclamation : « Appelez cela comme vous voudrez, mais c'est du génie (1); il est vrai, enfin, que dans un tableau récent il vient de prouver que son talent pouvait atteindre aux sujets les plus élevés...; peu importe, Gharlet,

(1) Mercure du xix* siècle. , 28 janvier 1826. Article signé A. .lAL.

Géricault, votre illustre ami, n'a point été de l'Académie; de nos jours Delacroix y parviendra- 1- il?

Quoi qu'il en soit , le tact merveilleux qui abandonnait si rarement notre artiste lui revint bientôt. A peine avait -il risqué sa demande qu'il écrivait à M. Heim cette lettre dans laquelle il cache son anxiété sous une forme ironique.

29 janvier 1837.

A M. Heim , peintre d'histoire , membre de l'Institut.

« Mon cher Heim , je vous avais prié de me donner un renseignement d'ami : je pense que votre silence signifie que je dois m'épargner une mauvaise posture, et vous n'avez pas voulu me le dire, craignant peut-être de m être désagréable; je dois vous rassurer. En effet, connaissant votre amitié pour moi , je vous avais même écrit une petite lettre joviale , afin de vous mettre a votre aise.

« Croyez bien, mon cher Heim, que je sais ce que je pèse; je connais la difficulté, et sais combien nous sommes loin du but que nous nous proposons. Je voudrais bien avoir un peu plus de contentement de moi-même , j'éviterais bien des cauchemars ; et vous savez vous-même , n'est-ce pas? ce que c'est que la misère du cauchemar.

« Enfin , mon brave ami , ne craignez pas de me dire ce que vous pensez : je sais que le genre que je fais n'a que très-peu d'appréciateurs a l'Institut, a tort ou à raison ; mais à chacun son idée. Il faut un peu de tout, et l'art ne peut pas toujours être sévère.

« J'aurais donc pu penser que si l'Institut admettait un homme de genre, je pourrais avoir quelques suffrages; mais si tout membre de l'Académie doit être peintre d'histoire ancienne, je n'ai que faire de me refroidir les pieds.

« Dites-moi donc franchement ce qu'on en pense, c'est un service à me rendre, car je ne suis que très-peu chatouilleux sur l'article ambition. Quand j'ai réussi à peu près à faire quelque chose que les amis des arts apprécient un peu , cela me suffit avec le coin du feu.

« Je pense bien que vous n'avez pas pris au sérieux mon indemnité d'E...; c'est une naïve plaisanterie faite sur les pillards qui me méprisent , mais qui me volent.

« Mes amitiés.

a Charlet. »

Charlet ne fut donc pas admis ; il n'en pouvait être autrement , et il en sera toujours ainsi pour les artistes qui, se refusant à s'inféoder dans une école, dans une coterie, voudront marcher dans leur indépendance et leur liberté.

Charlet fut repoussé ; il n avait fait que de petites choses , comme si la dignité de l'art résidait dans le sujet ou la grandeur de la toile plutôt que dans le style imprimé à l'œuvre; et comme si les anciens, nous dit M. Feuillet de Conches , dans son excellente étude sur Léopold Robert, n'avaient pas trouvé autant de majesté divine dans une statuette de Jupiter , par Polyclète, que dans le colossal Jupiter Tonnant de Phidias.

Ne regrettons pas la mésaventure de Charlet ; car si l'Académie s'était honorée en le recevant dans son sein, n'y avait -il pas à craindre qu'il eût voulu se modifier, et qu'en pénétrant dans le sanctuaire il n'eût laissé à la porte sa verve et sa naïveté.

Le gouvernement prit Charlet plus au sérieux que l'Académie , car après l'avoir fait officier de la Légion d'honneur au commencement de 1838, il le nomma à la fin de cette même année professeur à l'École polytechnique.

Cette dernière nomination le combla de joie. Il écrit à ce sujet :

« J'avoue que j'aurai du plaisir a professer sous un point de vue élevé un art qui me plaît, dans lequel j'ai acquis quelque expérience, et surtout au profit de jeunes gens que j'aime, et qui seront appelés a relever les postes de notre génération. »

Et dans une autre lettre :

« Je professe comme un César a l'Ecole , et fais le bonheur

de l'élève par une philosophie encourageante, bienveillante et surtout éminemment française. »

Cette nomination , toutefois, si heureusement inspirée, ne se fit pas sans de grandes difficultés. Quelques membres de l'Institut s'étaient mis sur les rangs ; ils ne comprenaient pas qu'on pût leur préférer un faiseur de caricatures , et le placer à côté de Steuben , déjà professeur à l'École et destiné à l'Académie.

Mais Charlet fit taire bientôt ces injustes critiques : il se mit à l'œuvre avec toute son intelligence et sa bonne volonté. Après avoir vu de ses propres yeux les méthodes employées à l'École , ou plutôt après s'être assuré qu'on n'en suivait aucune, il chassa d'abord de l'enseignement le grenage , l'estompage , le pointillé et toutes ces petites choses inventées pour empêcher d'apprendre; puis après quelques essais qui réussirent, rappelant les usages des anciens maîtres, il introduisit le dessin à la plume, dont il obtint bientôt les meilleurs résultats. Lui-même, joignant l'exemple au précepte, faisait paraître une suite de cinquante -deux dessins à la plume, que d'autres modèles vinrent plus tard compléter ( 4 ) .

Nous avons entre les mains de nombreuses notes recueillies çà et là dans des papiers en désordre. Ces notes donnent les raisons judicieuses qui ont déterminé Charlet à bouleverser de fond en comble l'ancien enseignement.

En voici quelques fragments qui prouvent avec quel entrain Charlet avait pris la direction de son enseignement.

« J'ai lu quelque part, je ne sais plus où, que ce monde était une vallée de boue et de larmes. Si celte pensée toute poétique a quelque chose de vrai , me suis-je dit, je ferai en sorte de ne pas me croller, et pour cela je remplirai mes devoirs consciencieusement , j'acquitterai ma dette religieusement. En quelque coin que nous soyons jeté, et quelque minime que soient nos moyens et notre position , concourons donc , ne serait-ce que pour une faible fraction, a l'œuvre humanitaire; apportons notre faible javelot au faisceau commun. Qui a fait ce qu'il a pu , a fait ce qu'il a dû; s'il n'a pas réussi, s'il se

(i) Ces dessins a la plume sur pierre ont été successivement adoptés pourl'eiiseiguement des Ecoles spéciales. Ils ont été imprimés chez les frères Gihaut , qui en sont demeurés les acquéreurs.

trouve brisé, ma foi ! résignons-nous. Peut-être dira-t-on de nous ce que Napoléon disait en se découvrant devant des prisonniers autrichiens : HONNEUR AU COURAGE MALHEUREUX ! c'est une consolation. Quant a gémir sur les malheurs de cette vie, ce rôle larmoyant peut convenir a certaines organisations qui s'y procurent une infinité de jouissances ; le fait est que j'ai vu certaines gens qui n'étaient vraiment heureux qu'alors qu'ils étaient très-malheureux. Je ne veux point non plus être un Démocrite; mais la devise de COURAGE ET RÉSIGNATION me plaît ; c'est avec ce drapeau que je vais me mettre a l'œuvre.

« Pour bâtir, il faut d'abord examiner le terrain sur lequel on veut construire, et faire la construction en raison de sa destination. Je veux élever ici une chose utile et a peu de frais d'exécution : donc je dois chercher la simplicité. Je veux tâcher de rendre fructueuses le peu d'heures que les élèves de l'école Polytechnique peuvent consacrer a l'étude du dessin; donc je dois débarrasser cette étude de ses superfluités ; je dois chercher les moyens les plus prompts et les plus simples pour diminuer la difficulté de l'exécution, en multipliant la production , c'est-a-dire faire pratiquer beaucoup par des moyens rapides, afin d'exercer l'œil et le jugement.

« Le progamme des conditions d'admission a l'École exige que l'aspirant soit en état de dessiner une figure académique massée, c'est-à-dire avec un côté ombré. Tous les élèves de l'École satisfont-ils a cette condition? Non. Le Conseil, par exception il est vrai , se laisse aller a l'indulgence pour les élèves dont les examens sont supérieurs. Et chaque année, sur cent cinquante élèves admis, il n'y en a guère que dix dessinant a peu près bien. Cette faiblesse du dessin chez les aspirants vient de ce que renseignement dans les écoles préparatoires est dans une direction fausse. On fait perdre aux jeunes gens un temps précieux dans des choses puériles ; on leur fait cribler de hachures des tètes d'étude sur lesquelles ils passent des mois entiers, parce que les chefs d'institution ont besoin de frapper et de charmer les regards des parents par une exhibition de magnifiques dessins plus ou moins bien grenés, égrenés et hachurés, d'un fini doux et précieux. Je comprends celte condescendance des chefs d'institution pour

leurs clients , je n'accuse point ici les hommes honorables placés a la tête de l'instruction publique ; ils subissent une des tristes nécessités de leur état. Je ne trouve pas mauvais que Ion fasse faire des yeux, puis des nez, et enfin des têtes, des pieds et des mains avant de donner aux jeunes élèves des figures académiques. Mon Dieu ! tous les moyens sont bons ; il faut voir le résultat ; mais une fois que vous avez dégrossi l'élève (passez- moi l'expression) n'allez pas (ici, j'entends élève destiné aux écoles du gouvernement) n'allez pas , dis-je , lui faire perdre son temps a confectionner des tissus crayonnés. Donnez-lui une estompe de papier pour lui apprendre a étendre promptement son noir sur le grand côté de l'ombre , toutefois après avoir massé ses ombres très-vigoureusement avec la pointe d'un crayon pas trop dur ; celte estompe ayant deux bouts, l'un servira pour les ombres, l'autre pour les demiteintes. Faites copier a l'élève avec ce moyen d'exécution quelques figures académiques; puis, promptement et en même temps , mettez-le a la bosse ; joignez a cela des traits massés à la mine de plomb , d'après les Loges de Raphaël ou des figures de Michel-Ange, et cette éducation, d'un confortable bien démontré, vous amènera a l'École des élèves qui sauront dessiner.

« En dehors des maisons d'éducation , il y a les volontaires , les irréguliers qui étudient chez leurs parents : ceux-là se présentent quelque temps avant le concours chez un maître de dessin en lui disant : Monsieur, je me présente cette année a l'école Polytechnique, et je voudrais apprendre a faire une académie. On peut juger de ce qu'il saura au bout de ses trois ou six mois.

« Il ne manque pas d'hommes de talent comme exécution dans l'enseignement du dessin ; mais il manque d'hommes qui savent le diriger et ne pas fléchir devant le goût et les idées des honorables parents de leurs élèves. — Je donnerai aux professeurs une recette bien simple pour se débarrasser des réclamations; dites ces seules paroles : SI VOUS VOULEZ QUE VOTRE FILS SOIT REÇU !... Oh ! alors , c'est le tombeau de Mahomet qui apparaît aux bons musulmans , ils se prosternent.

« Les élèves arrivent donc 1res -faibles à l'École quand

ils devraient arriver déjà forts. Combien auront-ils a consacrer à l'étude du dessin pendant leur séjour a l'École ? Six mois chaque année, deux leçons par semaine, enfin cinquante leçons par an de deux heures chacune. Otez de ces deux heures le temps de se rendre à la salle d'étude et d'être en place; crayons taillés , encre broyée , etc. etc. , il vous restera sept quarts d'heure. C'est donc environ vingt -quatre jours de travail de douze heures pour les deux années. L'élève peut- il apprendre le dessin dans un temps aussi court? Non ; donc, on doit exiger qu'il sache dessiner en arrivant a l'École , afin d'y recevoir un haut enseignement qui sera en harmonie avec ce qu'il est appelé à pratiquer un jour.

« Or, que doit -on faire à l'École ? Y acquérir une instruction dont on fera plus tard l'application dans les services publics, après avoir passé par les écoles affectées à chaque genre de services. Les élèves deviennent donc des ingénieurs civils ou militaires, des officiers d'artillerie, etc.; ils ne deviennent ni peintres, ni sculpteurs, à moins qu'ils n'abandonnent leur carrière pour cultiver les arts.

« Eh bien , c'est en partant de là que je me suis dit : il faut à ces gens pour faire leur route ni trop, ni trop peu de bagage; il ne faut point les surcharger de choses inutiles, donnonsleur seulement ce qu'il leur faut ; mais qu'ils soient mis en demeure surtout de pouvoir pratiquer seuls avec les principes généraux que je leur donnerai , et de savoir comment ils doivent procéder. Il ne s'agit pas de mettre un élève devant un dessin hérissé de difficultés comme exécution , et de lui dire : Faites ce que vous voyez. Ce serait jeter a l'eau un homme qui ne sait pas nager et lui crier : ALLEZ! Avant tout , soutenez-le. La première chose est de lui donner un modèle simple, fort simple, où il lise bien clairement la marche à suivre dans l'exécution; que la charpente s'offre à son œil bien nette ; c'est ce que j'ai cherché dans l'organisation de mes cours; j'ai élagué tous les détails inutiles, de ces riens qu'en termes artistiques on appelle des détails de nature. Je ne fais d'abord voir à l'élève que des grandes lignes et des masses ; puis je cherche dans la démonstration à frapper son espril

par des comparaisons ou des images qui lui laissent des traces »

« L'égoïsme est une affreuse maladie , une lèpre bien repoussante, bien honteuse, qui malheureusement afflige une grande parlie du corps social ; cherchons donc a empêcher la conlagion et a détruire même la source du mal, en payant (chacun selon nos moyens physiques, moraux et sociaux) le tribut que nous devons a la sociélé, dussions-nous ne pas recevoir en échange une somme de reconnaissance égale a nos sacrifices et à nos travaux.

« L'artiste , comme le savant et le littérateur , est appelé à celte noble lâche. L'artiste , du fond de son atelier, peut faire froncer le sourcil du despote et rougir le servile ; son crayon , qu'il consacre au triomphe des idées généreuses, est une arme dangereuse pour la tyrannie comme pour l'immoralité ; et tout en suivant les règles de l'art , sans s'écarter de l'étude et du bon goût, le choix de ses sujets doit tendre au but que je viens d'indiquer. Le peintre comme le sculpteur doivent s'entendre et marcher dans cette voie de réforme morale, dans cet enseignement du noble et du beau.

« Être utile a la science est un noble devoir pour l'artiste. Apporter son tribut au complément d'une instruction qui doit former des hommes utiles , des hommes appelés a marcher a la tête de la civilisation , est une mission qui n'est pas sans gloire dans son accomplissement. Mais pour atteindre ce but il faut d'abord procéder avec prudence pour agir ensuite avec vigueur; car, en toutes choses, il faut que la conception, que la pensée soient mûries et lentes, mais que l'exéculion soit rapide.

« J'examine d'abord la situation des choses ; je prends connaissance du terrain où je vais construire. Le dessin a l'école, c' est-a-dire son enseignement, n'était pas dans des voies assez simples. Le fond était absorbé par la forme. Une figure (je dis

figure pour académie) prenait pour son exécution de dix à quatorze séances. Deux séances seulement étaient employées a l'ensemble ou charpente (ou esquisse, suivant l'expression usitée par les élèves) ; les autres séances étaient dévorées par l'exécution des ombres et des demi-teintes , à l'exécution du modelé enfin; le dégoût arrivait promptement, et la figure académique servait de maintien a l'élève pour se livrer en toute sécurité a une conversation qui compensât l'ennui du travail, sans attirer la consigne.

« Ainsi Télève, après avoir été absorbé par l'exécution de deux ou trois mille hachures soutenues d'un grené serré , avait dépensé une somme de temps immense, et cela pour une figure. Il sentait bien qu'il n'avait rien appris; que son œil ne s'était point exercé a construire la forme humaine et à retenir quelque chose dans son esprit : il comprenait parfaitement qu'il avait perdu son temps dans des détails au lieu de s'exercer sur la masse et l'ensemble, choses nécessaires et principales pour lui.

« Enfin dans toutes les parties de l'enseignement, soit figure, chevaux ou paysage, le crayonnage rongeait le temps, et le découragement était grand. C'est alors que je songeai au dessin a la plume. Je pensai que ce genre convenait a des gens qui ne sont point destinés a faire des peintres ou des sculpteurs ; quoique je prétende qu'il est même fort bon pour ces derniers ; et pour preuve , je citerai les vieux maîtres : les Michel-Ange, les Raphaël et autres. Je donnai donc quelques dessins a la plume à faire a des élèves ; la promptitude de l'exécution, l'aspect vigoureux obtenu par des moyens simples, leur fit préférer ce genre à tous les autres. Ce qu'une partie seulement des élèves avait fait , tous voulurent le faire : le dessin à la plume chassa le crayon et le refoula dans les ateliers; les écoles de dessin égrené, estompages et hachures crayonnées furent impitoyablement exilées. La plume admit seulement les hachures fermes et vigoureuses.

« Il est de fait qu'un plus grand nombre d'élèves parvint a une certaine force , qu'on produisit bon nombre de bons dessins, dont quelques-uns même remarquables.

« Pensant alors au paysage, je m'arrêtai a une idée que je

crus bonne : celait de ne donner aux élèves que les espèces d'arbres les plus nécessaires. Ainsi je choisis l'orme, l'arbre des routes; le chêne et le sapin pour les forêts; puis le saule et le peuplier, compagnons des rivières. Je fis ce choix , toujours dominé par cette pensée qu'il faut qu'a l'École l'art ne prête a la science que juste ce qu'il faut pour sa roule et ne la charge pas d'un bagage inutile. « Je veux que chaque chose, dis-je à mes élèves, porte avec elle une méthode, un principe que vous appliquerez plus tard, si vous voulez vous exercer; c'est la science de l'art a laquelle je veux vous initier. Vous avez peu de lemps a me donner ; je ne dois pas espérer vous faire arriver a un degré remarquable d'exécution ; mais je vous apprendrai a voir au premier aspect que la grande charpente des objets et la masse des ombres sont les deux objets qui doivent d'abord vous occuper. J'empêcherai voire œil de voir les détails. Les détails ! oh ! mais Ton en fait et l'on en met presque toujours trop. Les hommes de détail ! mais il y en a par centaines dans les rues de Paris ; on les heurte , on les coudoie ; mais les hommes d'ensemble , les hommes larges , oh! ceux-là, il se faut fatiguer pour en Irouver quelques-uns. On en cile, mais peu. »

« Charpenter est ce qu'on appelle esquisser. On charpente une figure (académie), on charpente une maison, un poëme, une iragédie ; on conçoit une opéralion : on la charpente dans la pensée, puis l'exécution et les détails viennent ensuite. Ainsi je vous présente une figure massée autant qu'elle doit l'être pour vous. Cette ligure , je l'ai d'abord charpentée , j'ai cherché le mouvement par des lignes, sans m'occuperdes détails; puis, le mouvement trouvé, j'ai cherché la forme, puis alors seulement j'ai mis les détails , comme on met des points et des virgules a une lettre. — Nous sommes au théâtre , vous au parterre, moi aux quatrièmes loges : certes aucun des détails de ma figure ne peut être saisi par vous. Si vous me reconnaissez, ce ne sera pas parce que j'ai les yeux bleus ou un signe à la joue, mais par la construction de ma tête et ses grandes divisions. La lumière, en frappant sur les parties les plus saillantes, fera projeter de grandes et fortes ombres qui vous accuseront la forme et le caractère qui vous feront me reconnaître. Eh bien, voila ce dont

je veux que vous vous occupiez d'abord eu lotîtes cboses : de ce qui accuse la grande forme et f ASPECT. »

« On a voulu donner au corps bumain des proportions compassées, évaluées, chiffrées; tout cela a disparu, et cela devait être. Vous avez mesuré le Laocoon, bien; mais Phidias faisant un autre Laocoon aurait pu faire encore un chef-d'œuvre dans des proportions différentes.

« On a remarqué seulement que le squelette humain variait très-peu dans trois longueurs : de la tête , des clavicules au péroné, de l'os des îles au milieu de la rotule, et de la rotule au talon.

« On a remarqué aussi que la construction humaine avait le plus ordinairement de sept têtes a sept têtes et demie; les anciens donnaient souvent huit têtes à leurs figures drapées, on en comprend la raison. Les draperies, pour bien se développer et donner de belles lignes , ont besoin d'être jetées sur une figure de grande taille; nous en avons la preuve, nous modernes, par le manteau. Jetez un manteau sur un homme petit et épais, c'est une borne recouverte. Taima seul, ce grand artiste d'un goût si pur, trouvait le moyen , quoique de taille moyenne et assez gros , à force d'art et de goût dans l'ajustement de son costume, de se grandir, et de conserver la sévérité et l'aspect des belles statues antiques. Mais Talma était un homme de génie, très-versé dans la numismatique; lui-même était une belle médaille vivante.

« Ainsi les anciens se gardaient bien de la grosse tête : la grosse tête rabougrit la figure; joignez a cela des draperies, et vous aurez un je ne sais quoi , que j'appellerai CABOCHARD ; une grosse tête est tout ce qu'il y a de plus disgracieux dans la forme humaine, principalement chez les femmes.

« Il ne faudrait pourtant pas tomber dans l'excès contraire, il vous mènerait aux têtes de linotte , à ces têtes où l'on ne peut soupçonner la présence d'un cerveau; donc sept têtes et

demie est une division qui doit se retrouver souvent dans les hommes bien proportionnés »

Ces pensées judicieuses, imprégnées d'un amour et d'une connaissance de l'art si remarquables, n'ont été écrites que vers 1842, nous le supposons.

Mais déjà en 1839, et en guise de préface à son cours de cinquante-deux dessins à la plume, dont nous avons déjà parlé, Charlet avait écrit une causerie artistique qu'il a intitulée : LA PLUME. Cette causerie nous semble tout simplement un petit chef-d'œuvre. Sous une forme aimable, naïve, spirituelle, comme toujours, elle s'élève aux plus hautes considérations de l'art.

Nos lecteurs vont en juger , car, quoique déjà imprimée, elle doit trouver ici sa place ; elle entre, en efFet, dans le bagage du moraliste et du grand artiste.

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