‹ Charlet, sa vie, ses lettres, suivi d'une description raisonnée de son uvre lithographiqueChapitre 7 sur 183 · OUVRAGE A LA PLUME POUR DESSINER SANS APPRENDRE ET SAVOIR SANS ÉTUDIER · texte numérisé non relu

OUVRAGE A LA PLUME POUR DESSINER SANS APPRENDRE ET SAVOIR SANS ÉTUDIER

« Moi , je suis assez rôdeur ou flâneur, si vous le voulez ; j'adore le bric-a-brac ; je ne sais pourquoi, mais j'ai toujours dans l'idée que je vais découvrir au milieu de tous ces rogatons de cuivre ou de bois doré quelque chef-d'œuvre échappé a l'œil scrutateur

de la bande noire, quelque morceau précieux que moi seul apprécierai, un Benvenulo Cellini que le marchand me donnera pour quelques pièces de monnaie. Avec celte heureuse idée , je pousse ma loupe avec un charme tout particulier le long des quais et des boulevards , ainsi qu'au Temple. Avec cette passion, j'encombre mon logis d'une masse d'objets précieux qui l'ont le désespoir de ma femme , mais qu'elle s'empresse de faire disparaître aussitôt que mon ardeur paraît sommeiller.

« Oh ! vous qui ne connaissez pas l'innocente passion du bric-à-brac , de combien de jouissances ne vous privez-vous pas ! Tenez, dernièrement, je trouve une espèce d'horloge démantelée , en cuivre , avec un Amour portant perruque a la Louis XIV; je m'en empare, moyennant quinze francs. Vite, je l'apporte a mon vieux raccommodeur de curiosités et de pendules : homme pittoresque, génie incompris dont les ailes n'ont pu se déployer faute de cent sous. Il passe un mois a combiner un mécanisme pour faire marcher mon horloge , me demande vingt-cinq francs ; mon chef-d'œuvre me revient a quarante francs; il marche pendant vingt-quatre heures, la combinaison se détraque: alors mon chef-d'œuvre vaut cent sous, et ma femme se moque de moi.

« Ce n'est pas tout : arrive le moment où vous avez encombré votre appartement de ces précieux produits du génie et de l'industrie; votre ménagère s'ennuie de voir tous ces greniers a poussière détruire l'ordre et la propreté de son intérieur. Elle fait venir le père Habits-vieux-galons , et livre pour cinquante francs ce qui en a coûté cinq cents. Elle détruit en un moment le fruit de dix ans de peine, de recherches et de combinaisons.

« Mais vous me direz : Qu'a de commun le bric-a-brac avec vos croquis? M'y voici. De l'étalage du marchand de curiosités je passe au marchand de gravures ; j'ai aussi la passion des gravures , des eaux-fortes; je cherche particulièrement des Gallot et des Berteaux.

« Donc, ces jours passés, je rôdais, selon ma paresseuse habitude, le long des quais, admirant toutes ces charmantes productions du crayon et de la gravure destinées à être données aux jeunes personnes des deux sexes; comme dit mon portier, pour leur apprendre ce qu'on appelle le CROQUIS. J'ad-

mirais l'adresse particulière, inimitable de ces charmants dessins. Mon Dieu ! me disais-je, qu'il faut être habile pour copier ces coquets et inimitables modèles !.. Ma foi ! moi je ne les copierais pas ; je les colorierais , les découperais et les ferais coller sur de jolies boîtes a ouvrage, de délicieuses bonbonnières que j offrirais ensuite aux dames patronesses quand elles viendraient me demander des dessins pour leurs loteries philanthropiques. Car je suis convaincu que ces charitables dames préféreraient ces gracieuses productions a mes dessins heurtés et malpropres.

<( Enfin, j'étais embarqué dans une masse de réflexions et d'admirations, quand il me vient subitement a la pensée que les auteurs de ces charmantes choses avaient totalement compté sans leur hôte; qu'ils avaient complètement oublié une classe nombreuse et intéressante du public: Eh! qui donc?... Les MALADROITS ! Morbleu , parlez-moi des maladroits , c'est avec eux qu'il y a des affaires a faire. Ils cassent immensément de crayons , salissent et barbouillent une énormité de papier, renversent de l'encre , de la sépia , sur leurs modèles , parce qu'ils ont généralement l'habitude d'en broyer des assiettes rases, où vous voyez nager le pain Newrnan, réduit a l'état de lentille : tout cela pour faire un bonhomme ou un chien... et sans parler des accidents. Car, en renversant l'assiette de sépia, on veut sauver un modèle ; en sauvant le modèle , on renverse la lampe; voila un tapis , un guéridon , une toile de perdus ; que sais-je? Il y a chance, en faisant travailler les maladroits, pour une infinité d'accidents profitables au commerce.

(( Au lieu qu'avec les jolis dessins mignardés que je trouve partout, les choses se passeront tout autrement. D'abord il faut des gants glacés pour travailler et éviter que l'humidité de la main n'imprègne le papier, et ne nuise a l'éclat et a l'excessive propreté du sujet ; ensuite il faut mille précautions dans l'exécution.

« Ce n'est point comme dans ces croquis écrits avec rudesse, dessinés largement; il faut de la fougue, et ceux qui les copient manquent rarement de se barbouiller et d'exterminer quelque objet autour d'eux pour se monter la tête.

« J'ai vu des jeunes filles ravissantes de gentillesse et de fraîcheur, dans leurs personnes comme dans leurs toilettes de

travail, devenir en moins d'un quart d'heure des monslres sortant de l'enfer, les joues balafrées de brun-mader, la bouche écumante de sépia colorée, les doigts couverts de vermillon et la robe chamarrée de rigoles de laque et d'essuyages de pinceaux. Puis , c'était vraiment amusant d'entendre ces jolies petites artistes dire en me montrant leurs dessins : « N'est-ce pas , monsieur Charlet , qu'il y a de la couleur? i — « Grand Dieu ! s'il y en a de la couleur! mais Rubens n'était qu'un sot près de de vous. » Puis quel bonheur de se présenter a leurs parents , au public, dans cet état artistique ! Elles iraient a l'Opéra , couvertes de ces nobles stigmates ; a l'Opéra , que dis-je ? elles iraient chez le roi de France et de Navarre. REX... décidément, il n'y a d'affaires a faire qu'avec les maladroits , et je vais travailler pour les maladroits.

« Mais , entendons-nous , je ne prétends pas encourager le désordre... »

Dès Tannée 1837 , Charlet avait voulu résigner son grade de chef de bataillon de la garde nationale, et dans la prévision d'une élection dans la légion , il prenait quelques renseignements près de M. Dehèque, secrétaire de la mairie du dixième arrondissement.

« Monsieur le secrétaire ,

o J'ai écrit hier a M. le maire pour le prier de régulariser mon inscription sur un contrôle de bataillon , afin d'être appelé a l'élection qui va se faire dans une des compagnies du bataillon.

« On m'a dit à l'Intérieur que je rentrais de droit dans la compagnie dont j'étais sorti , ainsi que l'homme redevient poussière ; est-ce la jurisprudence la plus rapprochée de l'esprit qui a présidé a toutes choses? ou est-ce une erreur, fruit de l'orgueil des hommes? le ne sais; mais je vous soumets le cas,

à vous, Monsieur le secrétaire, qui êtes le pivot sur lequel tourne la machine municipale.

« Quant à ce qui peut être mon désir, il y a parfaite indifférence : j'irai où le doigt de mon chef supérieur, de mon doux magistrat, de mon maire vénéré, m'ordonnera de me rendre. Oui, j'ai toute confiance en mes magistrats, je les aime, je les révère , et baisse la pointe de mon épée devant leur toge municipale , car nos MAIRES sont nos PÈRES.

«Vous aurez donc la bonté, monsieur le secrétaire, de vouloir bien seconder et éperonner Faction de la régularisation de position , car je tiens avant tout a être en règle devant la loi , comme à être bien dans votre esprit.

« Votre tout dévoué et affectionné serviteur,

« Charlet. »

Cédant alors aux sollicitations empressées de ses chefs et de ses camarades, Charlet n'avait pas donné suite à sa demande et avait conservé son grade jusqu'en juillet 1840.

A cette époque , il annonce au maire du dixième arrondissement qu'il vient d'adresser sa démission à son colonel.

« Un des motifs de ma démission , dit-il , est l'extrême sévérité du régime que je dois suivre pour le parfait rétablissement de ma santé , fortement compromise depuis deux ans.

« Le second motif, très-impérieux aussi , de ma retraite, est la complication de mes travaux et la grande liberté de pensée qu'ils réclament , principalement pour mon cours de l'école Polytechnique , que je réorganise sur des idées et une base toute nouvelles et adoptées par le conseil supérieur. »

Nous verrons tout à l'heure que les raisons alléguées par Charlet n'étaient que secondaires : sa démission était amenée par son opposition à la politique de ce temps.

Quoi qu'il en soit , il ne perdait rien de sa gaieté :

Vous savez que j'étais commandant du 2e bataillon de la 10*

légion , renommé avec enthousiasme (écrit-il à un de ses amis). Eh bien ! j'ai abdiqué , et me fais grenadier, comme Xénophon . « Ces bonnes gens m'ont dit : Mais pourquoi , grand Dieu, nous quittez-vous? — Ma foi , parce que ça m'ennuie ; je lâche le premier rôle et prends ma place au parterre: c'est plus amusant ; et avant tout, je veux m'amuser, je veux rire. »

Charlet voulait rire , et pour atteindre son but il écrit ces deux lettres à son capitaine en second, M. Feine, un de ses amis, et caissier au ministère des travaux publics.

io juillet 1840.

« Mon doux capitaine ,

<r C'est en vain que je demande des armes et du courage , des armes, il y en a peu ; du courage , il n'y en a pas. Votre gros Volet de sergent-major, que je respecte comme mon supérieur, et que j'aime comme un de ces hommes qui sont là pour inviter à bien vivre et a ne s'inquiéter de rien , qui sont la pour dire: — Voyez mon teint, voyez ma panse, — votre bon sergent-major n'en finit pas de m'envoyer les armes que me doit la patrie, et que réclament mon dévouement et mon courage. Comme capitaine en second , l'armement vous regarde; je vous somme donc de me faire délivrer un fusil , et de plus un briquet pour entretenir le feu sacré.

« Je vous prie aussi, mon doux capitaine, de vouloir bien dire a votre aimable sergent-major que malgré le congé d'un an qui m'a été accordé en récompense de mes bons services et de ma mauvaise santé (qui est très-bonne en ce moment), j'entends participer et concourir, comme tout bon citoyen le doit, a toutes prises d'armes, services du jour, corvées d'enterrement; étant en ce dernier point tout disposé à mettre en terre mes capitaines, lieutenants, etc. etc., et à leur témoigner toute ma reconnaissance pour les bons procédés qu'ils n'ont cessé d'avoir a mon égard.

« C'est pourquoi , tendre ami , je ne crois pouvoir mieux

m'en remettre (Je la défense de mes droits de citoyen, qu'en vous constituant mon défenseur.

« J'ai aperçu hier ce pauvre Godard ; il est bien bas percé! Quand je dis bas, je crains bien qu'il n'en ait pas; il finit comme j'ai commencé.

<( Mon fusil ! mon briquet ! ou la mort !

« Adieu, mon bon capitaine; mes amitiés quand même.

a Charlet,

« Professeur à l'école Polytechnique, membre élu du Conseil supérieur de ladite école, officier de la Légion d'honneur, peintre par état et par goût, philosophe par habitude , rieur par tempérament , membre de la section des Beaux- Arts à l'Institut historique, et de plusieurs Sociétés aussi nulles que savantes. »

Juillet 1840.

« Mon cher capitaine,

« C'est avec un vif regret, c'est avec le sentiment le plus profond d'un véritable chagrin que je viens vous annoncer l'intention de quitter la compagnie de grenadiers.

« Doué d'une philosophie à répreuve du temps et de la bombe , au milieu du tourbillon des grandeurs et des hommes , je n'ai jamais oublié que terre je fus , et que terre je redeviendrai (pensée sage que je vous engage a ne pas perdre de vue pour votre intérêt personnel). Or, mon bon et excellent capitaine, vous que je regretterai toute ma vie, comme le modèle des époux et des pères, homme vraiment rare que j'appellerai FEINE AU MAINE , je viens déchirer votre sensible cœur , en vous demandant à passer SAPEUR. Cette demande va paraître mirobolante à votre esprit, comme à celui de bien des gens qui n'en ont pas ; mais en réfléchissant, et pris sous un certain point de vue , le poste de sapeur n'est point sans quelque agrément. Cette compagnie, composée d'ailleurs de gens ayant généralement une position large et solide, ne peut que gagner à se recruter de quelques intelligences. J'ai donc résolu d'y porter mon zèle et mes faibles lumières ; mais il me faut votre

consentement pour former ma demande auprès de M. le vicomte Lemercier, qui, de fil en aiguille, la fera passer au maire, président du conseil de recensement; conseil éminemment paternel et lumineux qui, j'en suis certain, s'empressera de me donner la première place vacante. »

L'opposition de Charlet à la politique du gouvernement fut, disions -nous, le principal mobile de sa démission. Cette opposition grandissait depuis longtemps; le divorce fut prononcé lors des affaires d'Orient, en 1840. La rentrée de notre flotte devant la flotte anglaise bombardant Beyruth, notre effacement devant les actes des grandes puissances excitèrent, à tort ou à raison, dans son cœur français la plus vive indignation.

« J'ai le cœur froissé par notre politique extérieure (écrit-il a cette époque). Notre coq fait la poule et ne défend pas sa queue.

« Je ne reconnais plus mes Français ; ils ne sont ni les enfants du panache de Henri IV, ni les fils du drapeau d'Arcole ; ils me dégoûtent ; il n'y a plus de sexe, c'est un troupeau de vils agioteurs civils et militaires, un peuple de courtiers marrons. IGNOBILITAS MUNDI.

Le spleen vous tient, l'avenir vous occupe; comme moi, vous dites : Que d'ennuis, que de peines, et tout cela pour crever comme Job sur un fumier, ou plutôt comme un jobard; car nous sommes de fameux jobards ! Soyez donc honnête homme , imbéciles que nous sommes ; il n'y a de bons os que pour les mauvais chiens. »

C'est à regret que nous nous trouvons forcés de revenir sur Charlet politique ; mais il nous faut bien motiver sa démission de la garde nationale, et expliquer par cette opposition et cette irritation la naissance de ses croquis dédiés à Béranger, espèce de pamphlet écrit avec la plume et le crayon. On trouvera tous ces croquis catalogués aux nos 966 à 985. Ils sont remarquables par l'énergie de la pensée et de l'exécution. Un assez grand nombre fut empêché par la censure; on le comprendra facilement. Un de ces derniers (n°981) résumait la question d'Orient avec toute la verve et la causticité dont Charlet était capable. Puis, dans ces mêmes dispositions, il

écrivait à un ami cette lettre si curieuse par son entrain et par des prévisions politiques que les événements postérieurs sont venus confirmer en tous points.

12 septembre 1840.

a SALUTEM OMNIBUS. Ton chien a des puces? répond Polichinelle. Polichinelle ! ce sage qui n'est pas de la Grèce , mais qui n'en est pas moins le sage le plus sage que je connaisse, et le seul philosophe que j'estime véritablement; je l'estime , parce qu'il fait de la bonne philosophie avec une panouffle sur la tête et un énorme gourdin enlre les bras; ce n'est point un monsieur Cousin , dont la philosophie d'alambic coûte quarante mille francs au pays : non , c'est de la philosophie a bon compte, du gouvernement véritablement à bon marché. Tout s'y résout par la force du gourdin , et c'est vraiment ce qu'il y a de mieux et de moins cher ; car enfin, en ce moment : NOTRE CHIEN A DES PUCES ; eh bien ! il faudrait agir du gourdin. Au lieu de cela nous discourons, nous f...timassons , on cherche la finesse de la finesse , et il en résulte de la jeanf.... ie. Oui, honorable, les temps sont passés, ils ne reviendront plus ; nous ne serons plus qu'une misérable contrefaçon. Nous sommes au temps des demi-moyens, des tâtonnements; les trembleurs tiennent la queue de la poêle, et je crains fort que la friture ne renverse; alors incendie général ! à qui la faute ?

« Comment vous portez-vous, et votre belle famille, qui, dit-on , est éblouissante de fraîcheur , enfin un vrai parterre où votre femme brille comme la mère des roses, et vous l'oreille d'ours? J'ai toujours grande envie d'aller vous voir ; mais les affaires me tiennent. Je ne sais comment je fais mon compte; je fais des affaires, j'économise, puis le diable emporte la boutiqife, et je redeviens pauvre Jean comme devant. Heureusement que Dieu donne aux petits des oiseaux sa pâture , et que sa bonté s'étend sur presque toutes les personnes ; ce faisant , j en aurai assez pour me faire enterrer.

« J'ai dîné il y a huit jours avec le petit T***** à sa maison d'Auteuil ; petit dîner d'amis, dérangé par l'arrivée de l'ami-

rai X..., grand homme de mer, je crois, mais {.... bête de (erre, à ce que j'ai pu voir dans la conversation. Ah! quel potet !

« Je ne sais quel rôle joue T***** , ni qui il joue , mais je crains que le jeu ne finisse mal.

« La réforme fait d'effrayants progrès: il y a eu un dîner de six mille radicaux ; puis les ouvriers, qui cependant sont rentrés à leurs travaux , s'organisent, et ne veulent plus suer pour l'entrepreneur au même prix. Le radicalisme de toute classe marche et prend de l'unité dans son action; le progrès est immense ; aussi je m'attends d'une année à l'autre à un craquement effroyable. L'armée est aussi rudement travaillée; j'ai souvent été effrayé (manière de parler) d'entendre jusque dans le palais de NOS ROIS des propos a en faire écrouler les voûtes, et cela par des officiers.

« Que faire a cela? Que faire? l'une ou l'autre chose; le juste-milieu est une imbécillité. Soyez monarchiques ou républicains , il n'y a pas a balancer, et en ce moment on balance. L'inquiétude est dans tous les esprits, personne n'a confiance en l'avenir, même ceux qui approchent le soleil. Chacun fait sa pelotte, l'avarice est a l'ordre du jour; les serviteurs du roi mettent sous sur sous et font provision ; ils aperçoivent l'orage , le nuage est gros.

« Or si ces gens tremblent et n'ont pas foi, qui l'aura? Nous sommes donc dans le plus pire état : qu'en adviendra-t-il? Il en adviendra que le roi mangera le parlementage ou que le parlementage le mangera. C'est inévitable : on est en présence, dent contre dent, griffe contre griffe.

« Le roi a pour lui les commerçants ; mais la classe populaire l'a en horreur. Je voudrais pour lui que la position fût le contraire, parce qu'il n'y a aucun fonds à faire avec les boutiquiers : ils livreraient et leur pays et leurs amis pour un pot de raisiné. Qui faisait la force de l'Empereur? c'était la masse , ce que j'appelle la veste ; il se fichait pas mal de la redingote; c'est la veste qui frappe, et, avant toute chose, il faut lavoir dans son panier.

« La guerre seule pourrait rallier au pouvoir et l'affermir: a cela vous direz: il faut des succès; oui, cela est certain. Mais

ces succès ne pourraient s'obtenir qu'avec des moyens révolutionnaires, et la demi-monarchie ne peut les employer, ces moyens: le remède emporterait le malade. Nous sommes donc en triste route , legouvernement et son chef le sentent ; aussi on laissera tout faire, on prendra une attitude, et l'on dira: ils n'ont pas eu l'intention de nous insulter, rentrons chez nous. On criera, mais la honte passera ; la rente montera, et tout sera dit. « La morale?... la morale? Ma foi, c'est qu'il n'y en a pas!

« De tout ceci, il ne découle donc rien de rose et d'aimable , mon cher ami; vous me direz que je vois tout en noir, ainsi que mêle disait M. M*****, révolutionnaire a la vanille, homme de talent sans aucun doute, qui croit que la France est heureuse et contente parce qu'il a une place de vingt-cinq mille francs. Il dînait avec moi chez T*****, ou plutôt je dînais avec lui, car il est l'ami intime du MAIRE du Palais. Je les ai effrayés : je me suis déboutonné, et leur ai dit qu'ils étaient aussi ridicules que les voltigeurs de Louis XVIII, qu'ils ne voyaient pas arriver le colosse révulutionnaire qui les écraserait sans dire gare ; que je pouvais leur paraître voir en noir, mais qu'eux me faisaient l'effet de myopes. Ils ont ri; riront- ils longtemps?

« Ma santé, grâce à l'homéopathie, est rétablie entièrement; je repique le terrain : ça allait mal ; enfin je suis recampé sur mes pattes. J'ai grand besoin de vous voir, mais vous êtes trop loin.

« Ma famille est en bon état; mes fils ont eu des prix , ce qui ne fait pas l'éloge des concurrents.

R GHARLET. »

SA VIE. — SES LETTRES. I.'tl

Nous avons déjà dit que Charlet avait fait peu de tableaux ; ses dessins sont disséminés dans toute l'Europe, en Amérique, en Asie: mais l'œuvre lithographique du grand artiste nous reste tout entier, et suffit à sa gloire.

Quelle fécondité ! quelle richesse ! quelles magnifiques compositions ! On ne sait ce qu'on doit le plus admirer, de la pensée ou de l'exécution. Ces dessins ont de plus l'intérêt que leur donne l'esprit jeté à pleines mains dans ces légendes frappées aucoin de l'observation la plus fine; et si, comme l'a dit Jules Janin, je crois, le crayon s'exprime aussi bien que les paroles , et les paroles peignent aussi bien que le dessin , il faudra reconnaître à cet œuvre une originalité qui ne se trouve dans aucun autre.

Et ceux qui n'y auraient vu qu'un assemblage fortuit de pièces plus ou moins spirituelles, se seraient étrangement trompés. Comme Balzac, Charlet a voulu écrire une histoire delà comédie humaine; dans tous les cas, il a fait un traité de morale et de philosophie, et je ne sache guère de positions et de circonstances de la vie où l'on n'ait à recueillir une leçon, un enseignement dans l'œuvre de Charlet.

Cet œuvre a pris naissance en quelque sorte avec l'invention de la lithographie. Les pierres alors étaient rares , souvent défectueuses , les procédés incomplets, les tirages imparfaits. Cependant, malgré l'absence de tout encouragement , et en dépit du défaut d'intelligence de ses éditeurs et de la froideur qui accueille toujours les noms nouveaux dans les arts , Charlet a su produire des chefs-d'œuvre. Peu lui importait qu'il vendit ou ne vendit pas. Pour lui, la question n'était pas là. Indépendant par nature, d'un caractère plein à' humour et de fantaisie, il s'inquiète peu du goût du jour, ne tient nul compte de ses intérêts matériels, sacrifie tout aux exigences de son génie , et le crayon qui résume des inspirations neuves , produit dès le début des compositions remarquables. Plus tard, il connaîtra mieux le métier, son dessin sera plus correct , son effet plus spirituel ; mais jamais il n'aura plus de verve, jamais il ne dépassera, il n'atteindra même peut-être pas les premiers essais de sa poétique imagination.

On veut bien convenir assez généralement que Charlet est le peintre du soldat, on ajoute même qu'il a inventé le grognard: mais ce qu'on ne sait pas aussi bien, c'est que là ne s'arrête point son talent.

Jl grandit en effet dans les scènes de sensibilité, dans ces occasions où le cœur paraît au premier plan. Nous pourrions citer à l'appui bon nombre de ses dessins; contentons-nous d'indiquer dans son œuvre lithographique, puisque nous l'avons sous les yeux, des pièces telles que les deux grenadiers de Waterloo (n° 40) , la mort du Cuirassier (n° 44), l'Aumône (n° 87), le petit Malheureux (n° 524), FRANCE: Là finit leur misère (n° 847), compositions qu'on ne peut regarder sans être ému.

Mais où Charletnous semble inimitable, c'est dans la peinture des enfants. Il en a semé à profusion dans son œuvre; citons entre antres les deux suites qu'il a intitulées : Croquis à l'usage des petits enfants (nos 504 à 514 du Catal. ), et Croquis lithographiques à l'usage des enfants (nos 641 à 658). Gamins et bambins ont-ils jamais été croqués avec plus de naïveté, de finesse et d'esprit?

Disons, cependant, pour rassurer sur notre impartialité ceux-là surtout qui, ne connaissant pas l'œuvre de Charlet , pourraient croire nos éloges exagérés, que bien rarement notre artiste a su dessiner une femme. Presque toujours sa bonne d'enfant, sa maîtresse de soldat, manque de gentillesse et de naïveté; quand il a voulu, par hasard, s'élever jusqu'à la femme de salon , il a fait une portière. Voulez-vous apprécier la valeur réelle d'un artiste ? Parcourez les cartons des anciens maîtres, puis ouvrez ceux des contemporains. Si l'un de ces derniers, soumis à cette épreuve, y résiste, il est jugé, il peut être rangé parmi les hommes d'élite. L'art est multiple dans ses formes , mais il est un dans son essence ; les branches diverses qui le composent ont pris naissance à la même source , et la meilleure preuve, selon nous, qu'on ne peut dénier à Charlet un talent de premier ordre, c'est le plaisir avec lequel on le revoit, même après s'être retrempé dans les anciens.

Et cependant quel avantage avaient ceux-ci sur les modernes , avec ce procédé de Feau-forte , dont ils connaissaient si admirablement les effets; procédé qui semble perdu aujourd'hui. Il est vrai qu'au génie ils savaient unir la patience , qui manque si souvent aux artistes de nos jours. Quoi qu'il en soit, ne soyons point injustes envers la lithographie. On a eu pour elle beaucoup trop d'engouement à sa naissance; on en a usé, abusé; mais comme toujours la réaction a dépassé les bornes. Certes , la lithographie ne peut avoir la prétention de lutter avec l'eau-forte , ni avec le burin , ni même avec la gravure sur bois ; mais elle a l'avantage de mettre à la portée de tous de premières pensées échappées au maître, et qui souvent n'auraient plus la même énergie, la même naïveté, si elles avaient été réservées pour des œuvres plus châtiées. Voilà la mission artistique de la litho-

graphie; le reste appartient au commerce. Et félicitons-nous que ce procédé ait pu nous conserver ces dessins si remarquables de Géricault, de Charlet et de quelques autres, dont nous eussions été privés si ces grands artistes n'avaient eu ce moyen de transmettre immédiatement leurs pensées.

L'espèce de mépris où est tombée la lithographie dans le monde artiste est donc injuste et doit cesser plus tard; alors les œuvres des maîtres seront recherchées. Et déjà n'avons -nous pas vu quelques pièces atteindre dans des ventes des prix trèsélevés ?

Disons que le choix des épreuves lithographiques est essentiel. Nous ne voulons pas certes établir de comparaison entre leur importance et celle des premiers états des gravures à l'eau- forte et au burin, qui apporte une si énorme différence dans leurs prix; la lithographie est beaucoup plus modeste. Cependant la reproduction exacte du dessin du maître ne peut se retrouver que dans de premières épreuves pures , transparentes , et non dans celles que donne une pierre fatiguée, usée, sur laquelle un crayon a bavé, et qui ne rend plus la finesse et la couleur du dessin , en supposant même que quelques parties de ce dessin n'aient pas disparu. Ces considérations s'appliquent surtout à un grand nombre des dessins de Charlet ; à ces derniers plans d'un horizon si éloigné, et à ces imperceptibles personnages qu'on ne distingue plus après un tirage considérable.

Nous avons recueilli et décrit tout ce qui, sorti du crayon, de la plume ou du pinceau de Charlet , a été reproduit par des procédés lithographiques. Nous ne croyons pas qu'une seule pièce nous ait échappé , et cependant cet œuvre ne comprend pas moins de mille quatre vingt -neuf pièces.

On s'étonnera sans doute d'y trouver un aussi grand nombre de croquis inachevés , de premières idées remplacées par d'autres , etc. etc. ; cela tient à plusieurs causes : au peu de cas avant tout que Charlet faisait de ses ouvrages ; à la mobilité de son esprit et à la fertilité de son imagination.

Il a eu sous ce rapport de l'analogie avec un célèbre maestro. Un de nos amis, Crémont, nous racontait qu'alors qu'il conduisait l'orchestre de l'Odéon, lors de l'apparition du Freyschutz , il entrait un matin chez Rossini ; il venait lui demander un duo dont il avait besoin le jour même. Tout en causant , Rossini l'écrivait et la besogne avançait, quand un peu de vent, arrivant d'une fenêtre entr 'ouverte, enlève la feuille de musique, qui va se perdre sous le lit. Crémont se lève : « Laisse donc , dil Rossini, nous aurons plus tôt fait

d'en écrire un autre. » Tel était Gharlet. Quand il était resté quelques jours sans paraître à son atelier, ce qui lui arrivait si souvent, au lieu de perdre son temps à chercher une pierre commencée, il en prenait une autre et faisait un nouveau dessin ; la pensée était quelquefois la même, la composition toujours différente. Les éditeurs intelligents Gihaut ont sauvé un grand nombre de ces croquis. Nous-même, muni plus tard d'un blanc- seing de Charlet, nous avons pu en conserver quelques-uns.

« Très-bon et très-honorable, m'écrivait-il, j'ai dit a l'imprimeur Bry de faire tout ce que vous demanderez et requerrez de lui, s'il ne veut se voir brûler et sa cendre jetée au vent. Bry est très-intelligent, et a le sentiment de l'art... »

Ce n'était pas chose facile que de classer un œuvre aussi considérable. Il y a quelques années, M. Buizard, connu par un malencontreux catalogue de l'œuvre lithographique d'Horace Vernet, l'avait essayé. Son travail est resté inédit. Il avait adopté une espèce d'ordre par matière. Toutes les suites, toutes les pensées du maître se trouvaient perdues dans telle ou telle catégorie ; les militaires, les bourgeois, les enfants; puis les militaires et les bourgeois réunis, etc. etc. ; il faisait même figurer dans ces cadres de simples croquis contenant à peine quelques indications.

Un seul exemple nous montrera le défaut capital de ce système. Charlet écrit avec son crayon l'histoire du siège d'Anvers (1). Ce sont des marches, des campements, des anecdotes; puis l'assaut, la prise du fort Saint-Laurent ; et quand nous arrivons à la fin de cette narration, notre philosophe nous surprend, nous émeut en nous montrant d'abord une ferme en cendres, une jeune fille cherchant quelques débris au milieu des décombres ; puis prononçant ces mots si touchants, si profonds : Pauvre peuple! Évidemment on restera froid en rencontrant cette jeune fille dans la catégorie des enfants ou des pièces non militaires.

Nous dirons un peu plus tard comment nous avons classé cet œuvre.

Mais restait une dernière difficulté , et ce n'était pas la moindre ; il fallait le décrire. En effet, une description minutieuse, sèche et lourde, comme toutes celles à peu près que nous connaissons, aurait été en désaccord manifeste avec l'esprit de Charlet ; cependant com-

(1) Calai., n- 700 à S10.

ment, en voulant employer une forme moins sérieuse , comment, dis- je, encadrer dans sa prose la prose de notre spirituel artiste ? Nous nous sommes toutefois arrêté à ce parti, tout insuffisant que nous nous sentions pour l'employer avec succès. Puis nous avons établi des tables générales, non -seulement alphabétiques, mais même par ordre de matière. Car, nous ne saurions trop le répéter, il y a dans Charlet de hautes pensées , et telle lithographie qu'on entrevoit à peine contient les meilleurs préceptes, les plus ingénieuses observations. Qu'on parcoure l'œuvre entier, et bien peu de personnes ont pu le faire , on restera étonné de la profondeur , de la fécondité de l'artiste. Nous désirons que notre description réveille chez les uns des souvenirs, et donne aux autres le désir de connaître.

Charlet va chez M. Feuillet de Gonches, ayant à lui parler. Il ne le trouve pas , et trace sur son bureau cette carte de visite :

136 PREMIÈRE PAHI1K.

Il revient quelques jours après. M. de Couches est encore sorti

^ *W Voù Charib/r

Au général de Rigny, à Bourges.

« Bon général, je m attendais a votre bonne et philosophique épître ; je m'attendais a vos regrets et à vos reproches ; c'est vrai, je suis un malheureux; mais figurez- vous que la chaleur m'avait neutralisé, asphyxié, abîmé et réduit a un état de bestialité complet ; puis j'ai un grand tableau qui me cauchemarde et que je veux finir ; il est bien temps , voila six ans qu'il est commencé.

« Mais je vous jure (ainsi que dit toujours un de mes amis» sur la tête de ma femme (et cet ami la rosse au moins deux fois

par semaine en l'appelant ma poule), je vous jure qu'aussitôt les vacances de l'Ecole, j'irai passer une quinzaine avec vous.

i Vous êtes donc en ce moment a Bourges? Mais n'est-ce pas le pays des ânes de Piron , et n'y avez- vous pas en ce moment un roi d'Espagne, monarque consigné? Il doit aussi s'y trouver une quantité de LAS TORDESILAS, de LAS MARISMAS ; vous allez leur paraître bien aimable , car vous êtes un véritable HIDALGO, SENOR... . puis cette noble et belle langue castillane vous reporte à une si belle époque de votre vie !

« Je vous dis bien des choses de la part de M. de La Combe que j'ai vu hier , et avec qui je dîne mercredi ; vous voyez que je consulte les vents et commence a naviguer de façon a me procurer un abri : je déjeûne avec les républicains et dîne avec les légitimistes ; ces derniers entendent beaucoup mieux le confortable , et puis mon estomac ne peut supporter le brouet noir des Spartiates, ce qui pourra bien me rattachera la vieille branche.

« Vous avez su comment ce pauvre général Tbolosé a été cruellement enfoncé par une fatalité (4). C'est un brave homme que le professeur regrette, ainsi que l'élève. 11 est remplacé, oublié, c'est l'usage... quoique regretté , oh ! toujours ! !

Et Madame X... c'est bien mal, elle n'a pas fait faire un marbre de son mari ! et d'autant plus que vraiment le buste est parfaitement ressemblant. Elle en prend des épreuves en plâtre , c'est moins cher. Hein ! si votre femme mourait et vous laissait deux cent mille livres de rente , comme nous lui ferions faire des marbres , quelle noce ! comme nous la pleurerions ! bonne

dame! autant de vertus, autant de marbres Ah! si ma

femme tenez, j'irais m'élablir près de vous , et nous finirions nos jours de la manière la plus pittoresque ; deux veufs , dont un philosophe casemate a l'épreuve de la bombe et de l'adversité.

« Je prends mon bonnet de coton et vous souhaite bien le bonsoir; ma femme est a son rouet et file : voila la femme comme je l'ai rêvée , une femme versée dans le pot au feu et

(I; Le général .iv.m perdu k' commandumenl supérieur de IV ■

qui file, et qui file doux même ; puisse la vôtre en faire autant pour le repos de votre âme.

« Adieu, honorable ami ; portez -vous bien, et attendons un temps meilleur ; le diable ne couchera pas toujours a notre porte.

« GlIARLET. ?

« J'ai une canne a pomme d'or ; si vous me voyiez avec ma barbe blanche , j'ai une tête superbe ; c'est juste le connétable de Montmorency. »

Indépendamment de ses travaux ordinaires, Charlet voulait terminer son tableau le Ravin, dont nous avons déjà parlé, dont nous parlerons encore, et qui, pris et repris , fait et refait, ne vit le jour qu'à l'exposition de 1843. Cette peinture, si péniblement élaborée, le fatigua beaucoup , et déjà à cette époque on put prévoir une prochaine catastrophe. Cependant, en 1841, il accepte de l'éditeur Bourdin la mission d'illustrer de cinq cents dessins le Mémorial de Sainte-Hélène (1). L'idée de rappeler ces souvenirs de Napoléon lui plaisait beaucoup ; aussi se mit-il à l'œuvre avec une telle ardeur, que tout en continuant sa peinture , et faisant à la fois des dessins et de la lithographie, l'ouvrage était achevé en moins d'une année.

Et si l'on trouvait qu'en cette occasion Charlet est au dessous de lui-même, que l'on compare ses dessins à ceux qui ont illustré d'autres livres du même genre , et on reconnaîtra sa supériorité. Il faut savoir aussi qu'à l'époque où Charlet fit cette illustration , les artistes n'étaient pas aussi bien avisés qu'ils l'ont été depuis, c'està-dire ne traçaient pas eux-mêmes leurs dessins sur le bois , les graveurs pouvant suivre le trait original du maître, comme cela se pratique aujourd'hui. Alors ce dessin original était copié sur bois par un autre artiste, et remis au graveur. On peut dire qu'il était deux fois défiguré, en quelque sorte.

Un jour que Charlet était plus mécontent que de coutume :

(1) Mémorial de Sainle-IIéléne , par le comte de Las Cases, suivi de Napoléon ilatis l'exil, par MM. O'Meara et Antomarchi, el de l'historique de la translation des restes mortels de l'Empereur aux Invalides.

a Voyez , me disait - il dans son langage pittoresque , c'est la mort chargée de traduire la vie. »

Puis enfin déjà malade, fort malade, il était , avec son esprit mobile , ennuyé d'une tâche aussi longue } tournant trop souvent dans le même cercle.

Aussi se promit-il de ne jamais entreprendre rien de semblable, et refusa-t-il plus tard les propositions pécuniaires les plus avantageuses (1).

Dans le courant de cette même année 1841 , le graveur Claessens ( Fauteur de la Femme hydropique ) , causant avec Charlet de ses essais à l'eau-forte de 1828, lui conseillait d'essayer de la gravure au vernis mou (2).

Charlet , avide de procédés qui pouvaient lui permettre de rendre sa pensée sans l'intermédiaire d'un interprète, mit au jour immédiatement vingt-quatre croquis.

Dans ces croquis on retrouve Charlet , sans aucun doute ; quelquesuns même , peu surchargés de travaux , sont charmants : mais on peut dire néanmoins que quand on veut pousser son dessin et lui donner du ton , le procédé est mauvais et donne un résultat froid , lourd et pâteux.

Voici la description de cette œuvre, composée d'un portrait de Charlet , d'un frontispice et de vingt-deux pièces numérotées et pour la plupart encadrées; nous ne tenons pas compte de quelques différences dans l'état des épreuves , et nous renvoyons aux préliminaires de l'œuvre lithographique pour l'explication des abréviations.

FRONTISPICE. Un jeune marchand, les bras croisés, est assis à terre près de l'étalage de ses estampes. Sur un portefeuille, on lit : Tout état deux iars ; vouliez maicieux zédam. Au dessus, sur le mur: Recueil de vingt-quatre pièces gravées à l'eau-forte par Charlet. Au dessous: Publié par Blaisot, etc. etc. (P. en t., sans encadrement).

PORTRAIT DE CHARLET. (Sans encadrement.) La tête de profil, tournée à droite et ornée de moustaches et d'une royale. Au bas , à gauche, les initiales Ch.

(1) En 1833, Charlet avait fourni trente dessins pour une histoire de ['Empereur Napoléon pai A. Hugo. — Paris, Perrotin.

Ces dessins , quoique très-mal gravés , nous paraissent supérieurs a ceux du Mémorial : quatre d'entre eux sont dessinés sur hois par Charlet lui-même.

(2) Voici ce procédé déjà employé dans le siècle dernier pour reproduire des Boucher et des Greuze, dit-on.

Une planche de cuivre, recouverte d'un verni mou , reçoit une feuille de papier fort sur laquelle l'artiste dessine avec, un crayon a mine de plomb un peu dur. Le trait se communique au vernis, et l'on l'ait mordre a l'eau-forte.

1. POSITION DU SOLDAT SANS LE SOU. Un entant, à la position du soldat sans armes, se tient fixe devant un vieux soldat assis sur un banc, les bras croisés, le brûle-gueule à la bouche. (P. en h. avec les noms. )

2. Tête d'un vieux gredin, vu de trois-quarts , et tourné à gauche ; Charlet lui fait dire : J' suis innocent ! mon doux juge! (En h. sans encadrement. )

3. LES MARGUILLIERS DE SAINT-BONAVENTURE. Celui du milieu , vu de profil , cause avec son voisin ; à gauche , au second plan, le troisième marguillier vu de face. (P. en h. avec les noms. )

I. LE RETOUR A LA FERME. (Paysage en t. ) On n'aperçoit que la toiture de la ferme , au fond , dans le milieu de l'estampe. Au premier plan, un peu à gauche, un enfant sur un gros cheval blanc.

5. A LA CHIAN Ll-LI, dit un pauvre diable assis sur un tronc d'arbre; il tire la langue et s'adresse à un enfant qu'on voit par le dos, et qui probablement a écrit sur le mur: 0 E vilain Mayeuxt de Mayeuxt. (P. en h. avec les noms.)

6. LES ASPIRANTS A L'ÉCOLE MILITAIRE. (Charmant croquis en h. , sans encadrement. ) Deux enfants : celui de gauche, vu par le dos, coiffé d'un bonnet de police, tient un balai en guise de fusil. Celui de droite, vu de trois-quarts, est armé d'un bâton.

7. LA DÉROUTE. Trois militaires (époque Louis XV) ont trop copieusement bu. L'un deux est déjà par terre, et le second, tenant un fusil dans la main gauche, serait près du camarade, s'il n'était retenu par le troisième, ivre comme les deux autres. (P. en h. avec les noms.)

8. LE REPOS. Un grenadier de la garde est assis dans la campagne, au pied d'un arbre. A droite, une jeune paysanne et une vache. ( P. en t. )

9. LA BONNE PHILOSOPHIE. Un jeune officier (époque Louis XV) boit et fume assis à une table. A ses pieds, un chien; à une fenêtre, une vieille femme vue à mi -corps. Dans la marge de gauche, croquis de la tête de Billoux. (P. en t. )

10. LES BORDS DE L'ESCAUT. (Paysage en t.) A gauche, Napoléon interroge un paysan. Au milieu de l'estampe, sur un tertre planté d'arbres , un chasseur à cheval de la garde tient deux chevaux en main.

II. GRENADIER DE LA REDOUTABLE 32e DEMI-BRIGADE. Figure énergique d'un vieux troupier do la République. La tête, vue de face, est coiffée d'un phapeau. (P. on h. sans encadrement.)

SA VIE. — SES LETTRES. li]

12. OFFICIER DE L'ÉTAT MAJOR DE L'ARMÉE DE SAMBRE- ET-MEUSE. Il a mis pied à terre, tient sa pipe à la bouche , et a la bride de son cheval passée dans le bras droit. (P. en h. )

13. LES ENNEMIS POLITIQUES. Ce sont un ancien militaire décoré et un vieux bourgeois assis sur le même banc dans un jardin. L'épicier tient un journal à la main et en fait la lecture , qui semble plaire très-médiocrement au troupier. (P. en h.)

14. Deux bohèmes sont debout à la porte d'un cabaret; sur le mur, on lit: Vin à quatre sous, et au bas : Vive Chicard ; ce qui fait dire à l'un des deux voyous : Vois - tu , Chicard domine son époque ! ( Croquis en h. )

15. SOLDAT SUISSE. Il est assis sur un rocher, revêtu d'une armure complète. Croquis à la Salvator Rosa. (En h. sans encadrement. )

16. LE COMTE DE LAS BLAGUERASSE, lieutenant -général, commandant les forces combinées du Paraguay ; chevalier des ordres la Conception, du Soleil , de l'Eléphant du Bengale et la Tortue de de Chandernagor ; membre correspondant des sociétés non libres de Toulon, Brest et Roche fort. Il est représenté de profil, un brûlegueule à la bouche, les mains derrière le dos, appuyé sur un gros bâton. Dans le fond, à gauche, un gendarme. (Croquis en h. )

Type primitif de celui qui figure dans la vie de VALENTIN.

17. UNE RECONNAISSANCE. Dans un paysage, entre deux bouquets de bois, Napoléon débouche sur un cheval blanc, suivi d'un officier. (P. p. en t.)

18. Croquis en h. sans encadrement. Huit têtes de vieillards: quatre en haut, trois en dessous; la huitième, plus petite, tout à fait au bas.

19. Neuf croquis de Napoléon à pied et à cheval. (En t. sans encadrement. ) Le croquis du milieu , plus grand que les autres , représente Napoléon sur un cheval au galop.

20. LA SENTINELLE AVANCÉE. A droite, masse de grands arbres; à leur gauche, un grenadier en sentinelle, l'arme au pied. Dans le fond, à gauche, une masse de troupes dans lesquelles on distingue Napoléon sur un cheval blanc. (P. en t. )

21. LE VOYAGEUR ÉGARÉ, Un bâton à la main, enfoncé dans une mare couverte de hautes herbes , il a vu venir de son côté un vieux garde-chasse suivi de son chien; et comme il lui demande son chemin, le garde-chasse répond: Vous voilà dans le bourbier!... Si vdtis continuez, vous êtes perdu!,.. Fallait prendre a gauche, et

marcher franchement... vous auriez gagné le cœur du pays!... (P. en t.; ne porte pas le nom de CJiarlet. )

22. Nous sommes devant le théâtre de Polichinelle. Au premier plan, trois spectateurs (une vieille femme, un troupier et un jeune soldat ) font leurs réflexions : Si polichinelle s'amuse avec le diable , dit le troupier, la farce ne durera pas longtemps. Au bas de l'estampe, en h. , à droite et en dehors de Fencadrement , deux petites têtes sont griffonnées.

Charlet, après ces derniers travaux, se trouva tellement fatigué qu'il se vit dans la nécessité de renoncer à tout service dans la garde nationale, et, pour se mettre en règle, il formula ainsi sa demande:

A MM. le Président et membres du Conseil de recensement de la dixième légion.

« Messieurs ,

« Je ne dirai pas comme feu Louis XVIII : C'est toujours avec un nouveau plaisir que je viens, Messieurs... moi, c'est toujours avec un nouveau regret que je viens , Messieurs , vous exposer mon piteux état. Après avoir subi toutes les mystifications médicinales, voire même homéopathiques, j'en suis réduit a vous dire, Messieurs, qu'un bon nombre d'ânes sont aux bancs de la Faculté, et que leur impuissance est bien constatée par l'état de ma pauvre personne. Ils n'ont pu m'extirper mon affection catarrhale ; donc, il me faudra vivre en société de cet ennemi intime , avec lequel je me trouve aux prises à la moindre variation atmosphérique , qui me coudoie à la moindre imprudence et me saisit au moindre écart : sa griffe est toujours la ; elle s'enfonce et me rappelle a l'ordre au moindre oubli.

Cette position, Messieurs, sans être un état de maladie aigu , demande pourtant tellement de ménagements et de précautions, qu'il m'est physiquement impossible de passer la nuit au corps-de-garde, et bien moins de supporter les factions. Je suis honteux, je l'avoue, d'être forcé de vous demander encore une exemption de nuit , mais je suis commandé par la triste nécessité. C'est d'autant plus humiliant et plus dur pour

moi, que je suis rempli de zèle et que j'en ai donné l'exemple depuis 1814; car en 1814, a la bataille de Paris, je brûlai les dernières cartouches des funérailles de l'Empire.

« Je pourrais, Messieurs, vous donner à l'appui de ma requête des certificats de médecins honorables, qui ne sont pas des ânes; si vous les exigez, je vous les fournirai ; puis, vous avez pour vous le droit de visite auquel je serais forcé de me soumettre ; mais je suis certain que vous le repousserez comme toute la France, excepté le seul homme qui a osé le proposer.

« J'attendrai avec confiance votre décision, qui sera juste, je n'en doute pas ; fût-elle injuste, je m'y conformerais en tout.

« Votre bien dévoué serviteur ,

<< Charlet ,

« Grenadier y deuxième bataillon, professeur à l'école Polytechnique , officier de la Légion d'honneur, s 8 juillet 1842.

Parmi ses amis , Charlet comptait à juste titre Mme Lejeas, qui habitait avec sa famille une maison de campagne située à Brainville , par Ponthierry , route de Fontainebleau. Déjà précédemment notre ami avait été affectueusement accueilli dans cette maison hospitalière; et vers la fin de 1842, il recevait de Mme Lejeas une nouvelle et pressante invitation.

Voici quelques lettres en réponse :

Paris, 30 novembre 1842.

« Madame et amie,

« Vous saurez que je suis dans le coup de feu de mes travaux et qu'il m'est impossible de m'absenter, même pour quelques jours : j'ai ma leçon à l'école Polytechnique quatre fois par semaine, puis un grand tableau en chantier ; or, je ne puis répondre a vos aimables désirs, et vous conviendrez qu'il

est cruel pour un galant homme de ne pouvoir répondre aux désirs d'une femme aussi bonne que vous.

« Mais je prendrai ma revanche ce beau lemps; je me suis arrangé pour passer la belle saison a Brainville , comme il y a deux ans. J'aurai de plus l'agrément de n'être pas astreint a revenir à jours fixes a Paris. Je compte aller vous voir aux jours gras, et prendre mes mesures pour m'établir un atelier a Brainville.

« Bien des remerciements à M. Auguste; ce faisan était admirable, et je l'ai mangé presque a moi seul; c'est pour moi ce qu'il y a de meilleur au monde.

« Je n'entends pas parler ici de vos enfants ; peut-être n'en entendez-vous pas plus parler que nous. Pauvres crédules et faibles humains que nous sommes! nous comptons sur eux pour consoler nos vieux jours; que de cruelles désillusions

nous attendent! Enfin il faut prendre son parti et trouver

en soi assez de philosophie pour supporter l'amertume du calice.

« Que Dieu vous soit en aide, ainsi qu'à nous, et tout ira bien.

« Agréez , Madame , nos hommages respectueux , et croyez à notre sincère et bonne amitié.

« Gharlet. »

20 février 1843.

Madame et amie,

« Je m'étais promis d'aller faire mardi gras a Brainville; mais Dieu dispose, si l'homme propose , or donc, la Volonté suprême n'a pas voulu. Je suis forcé de faire mardi maigre a Paris ; je dis mardi maigre , car je suis condamné à l'eau pure jusqu'au beau temps; puis je suis tellement fatigué du travail forcé et assidu que je viens de faire, que j'ai les plus grandes précautions à prendre contre la saison humide.

« Je remets donc cette agréable visite pour moi aux premiers beaux jours d'avril , quand le soleil aura pris quelque force et pénétrera les malheureux de ses rayons bioufaisanls

SA VIE. — SES LETTRES. - 1 i5

« Ma femme me parle souvent de vous et du désir de me voir confié à vos bons soins, car ma santé est bien délabrée ; Brainville peut seul me donner du nerf, aussi je me promets d'y établir mon atelier cet été ; je vous envahirai , et Brainville deviendra le sanctuaire des arts. Oui, Brainville est la terre promise; c'est le fleuve de Jouvence; on n'y a pas plutôt mis le pied , qu'on se sent revenir a une nouvelle vie ; aussi ai-je prévenu ma femme qu'elle ne me verrait guère cet été, et que le pavé de Paris n'userait pas beaucoup mes souliers.

« J'ai appris avec plaisir que mademoiselle votre fille était près de vous. J'aime a voir les membres d'une famille se resserrer ; dans cette vie ne doit-on pas chercher à se rendre les jours agréables les uns aux autres , et n'est-il pas du devoir comme de l'intérêt de nos enfants de s'éloigner le moins possible de nous? Où trouveront-ils ces soins et ce dévouement de tous les instants que nous nous faisons un bonheur de leur prodiguer, pour quelquefois, hélas! n'en recueillir que l'ingratitude?

« Ce bon et hospitalier montagnard va bientôt reparaître sur sa montagne pour offrir aux voyageurs égarés cette loyale et antique hospitalité que pratiquaient si bien nos pères. Quand vous le verrez, dites-lui bien qu'il est le plus généreux comme le plus brave des Écossais présents et à venir , ce que M. Mouffle jure avec moi, comme un vrai charretier.

« Arrive le lilas ! arrive le 1er juin ! après lesquels je soupire ; car jamais Paris ne me parut plus sale sous tous les rapports , moralement, physiquement et politiquement ; j'ai hâte d'arriver au SAUT (1), pour me débarrasser des sots qui sont ici en si grand nombre. Encore, s'il n'y avait que des sots, mais les fripons... mais... je finis, car si je passais en revue tous les infâmes de l'espèce , ma lettre ne suffirait pas. Prenons donc le temps comme il est, l'homme pour ce qu'il vaut ; pour moi, je ne suis pas venu sur la terre pour pleurer sur les misères de la vie ; donc, avec quelques bons amis, peu, très-peu, quelques écus dans mon tiroir et du pain pas trop dur, je me trouve heureux.

(i) C'est le nom de la propriété de Brainville.

« La petite famille me charge de tous ses respects et amitiés, loujours avec l'espérance.

« Adieu, Madame et amie, veuillez agréer mes respectueux hommages, en y joignant les compliments affectueux de ma femme.

« Charlet. »

25 avril 1843.

<( Madame et amie, tenez-vous sur vos gardes : samedi nous nous abattons comme des vautours sur votre maison. Oui, bonne et honorable dame, vous allez avoir a héberger une bande de BOHÈMES ; j'en suis effrayé.

« Je suis bien faible et bien fatigué , mes travaux de cet hiver m'ont réduit a l'état d'ombre chinoise, ou plutôt de spectre ; mon catarrhe a doublé , mes forces ont diminué , l'appétit s'en est allé ; le cœur seul est resté ferme , d'accord avec la tête ; du reste, je ne suis plus qu'une ombre d'homme, mais je compte sur Brainville.

« Ma femme vient passer une quinzaine ; elle veut me voir renaître avant de me livrer a vous.

« J'ai grand besoin de repos, de calme, de bon air et de liberté , enfin de tout ce qu'on trouve près de vous.

« Nous avons failli perdre notre bon Villain (1) ; dans la nuit du vendredi au samedi , il a été saisi par une espèce d'attaque d'apoplexie; s'il n'avait pas été saigné sur-le-champ, c'était un homme mort. Il va mieux. Brave et digne garçon, que Dieu le garde pour les siens !

« Si M. Auguste peut nous prendre à Ponthierry, cela nous obligera, car j'ai à peine la force d'aller a mon atelier; donc, il me faudrait trois jours de marche pour rejoindre Brainville.

Agréez, Madame, etc.

« Charlet »

(1) Villain a imprimé le plus grand nombre des lithographies de Charlet.

Charlet arrivait donc à Brainville avec une santé bien délabrée ; aussi ne put-il mettre à exécution son projet d'établir un atelier , et de faire de la peinture sérieuse ; il fallut se contenter de quelques esquisses peintes ou dessinées.

Mais comme il était dans sa nature de toujours produire, il écrivait beaucoup , et nous avons entre les mains un grand nombre de lettres datées de cette époque.

Et d'abord ses préoccupations se portent sur l'École, sur les perfectionnements à y apporter : à ce sujet , il entretient une correspondance avec ses deux maîtres adjoints, Lalaisse et Canon. Au milieu d'idées sérieuses, relatives au sujet qui l'occupe, Charlet introduit, comme de coutume, quelques-unes de ces gaietés, de ces drôleries, dont il y a si ample provision chez lui.

Les lettres de Charlet ressemblent à ses croquis ; les unes et les autres renferment toujours quelque chose qui intéresse , qui amuse du moins.

Nous choisissons dans cette correspondance les deux lettres qui suivent.

A M. Lalaisse, professeur à l'École.

Mai 1843.

« Intrépide prévôt, mon digne Atlas, je vous remercie de votre bonne et obligeante lettre ; vos bons sentiments et votre dévouement pour tout ce qui m'a pu être utile et agréable me sont connus , et si quelques gens ne vous jugent que sur l'écorce, je ne suis pas de ce nombre. Donc, n'ayez jamais aucun doute sur l'estime profonde que je vous porte, non de ces estimes du monde qui varient en raison du vent, mais bien basée sur un concours et un ensemble de faits qui me font vous apprécier comme vous le méritez.

« Vous me demandez un conseil ; je ne puis guère vous en donner , car j'en ai bien besoin pour moi-même. Donc, si je me

hasarde à vous en risquer un , c'est celui de vous laisser aller à votre impulsion, a votre sentiment. Voyez la Bretagne : j'ai vu des intérieurs de paysans de ce pays , ce sont de vrais Rembrandt. Un officier d'artillerie, L'Haridon, qui a travaillé a mon atelier, a fait plusieurs dessins fort remarquables sur cette province. Partez donc , VOYEZ ! Tout ce que je vous recommande, c'est de ne pas oublier d'éviter de faire comme certaines gens qui ont rempli deux cents toiles d'études, quatrevingts volumes de croquis, puis sont venus expirer devant la difficulté de leur emploi et de la production. Comme ces gens qui s'en vont chercher la colonne de Pompée et les Pyramides , pour revenir dans leur pays construire une cabane à lapins. Faites votre affaire bretonne, mettez quelque argent de côté; puis AU TABLEAU, comme Annibal à Rome, avec la même fureur et la même persévérance , seulement avec un autre dénouement. PÉRISSE ROME (4)1

« Dites donc a mon filleul Villain que dans le commerce il faut une tête toujours SOURIANTE , même si Ton vous dit une injure.

« J'ai été bien content de l'empressement que Canon a mis à m'annoncer la solution de votre petite affaire avec les élèves ; il m'écrit en termes de bon camarade. Ce gros raton paraît froid, mais il ne faut pas le juger sur l'enveloppe; c'est un homme juste , bon et point capricieux.

« Planète vacillante et frêle, je gravite pourtant vers le mieux.

« Votre bien affectionné ,

« Charlet. ))

<( Je mets sur l'adresse : PROFESSEUR , pour frapper l'imagination de votre portier et consolider votre crédit.

A M. Canon, etc.

Quelques mots sont nécessaires pour faire comprendre cette lettre.

(1 ) Lalaisse a pris au séripux ces bons conseils , et a fait d'excellents dessins sur la Bretagne , édités par Charpentier de Nantes.

D***, maître de dessin à l'École, division Steuben, avait fait un voyage en Italie. Ce voyage revenait à tout moment dans sa conversation.

« Il avait fait , disait-il , un grand tableau à Naples ; puis il avait habité quelque temps Sorrento , où il avait laissé de vivants souvenirs , tant par des études remarquables que par grand nombre de bonnes fortunes. » Et voyant Charlet aussi malade , il lui conseillait d'aller habiter Sorrento.

Sorrento, le 6 mai 1843.

« Mon cher Canon, ONCQUES je n'ai des nouvelles de vous ou de ceux qui vous sont chers ; êtes-vous donc mort? Si vous êtes mort , dites-le ; mais comme vous ne donnez pas signe de vie, c'est que vous vous portez bien, sans doute.

« Vous aurez a vous entendre avec M. Coriolis pour établir les deux ou trois figures (académiques) qui doivent être remises à l'examinateur pour l'admission des élèves. Elles devront être plus grandes que les nôtres de l'École, et un peu plus ombrées pour augmenter la difficulté. Tâchez de donner du caractère à ces têtes ; les noires pèchent peut-être par la.

« Vous direz a D*** que je vous ai écrit de Sorrento . près Naples, où il m'a conseillé d'aller. Je n'y suis arrivé qu'après une navigation pénible et après deux combats avec des pirates , que nous avons capturés et sur lesquels nous avons repris son GRANDISSIME tableau qu'il avait fait a Naples, et qui lui avait été enlevé, ainsi qu'un grand nombre d'études, par un corsaire, tripolitain. Lorsque nous nous sommes présentés à l'abordage, nous avons trouvé les forbans retranchés derrière le tableau ; alors le combat s'est engagé avec fureur DANS L'OMBRE , à la hache et au poignard : en moins d'une demiheure, toute LA LUMIÈRE a été enlevée; ce que les barbares voyant, ils ont demandé merci. Alors nous les avons conduits à fond de cale, et condamnés a copier les études qu'ils avaient enlevées a ce brave D***.

« J'ai aussi retrouvé sur ce corsaire bon nombre de mes aquarelles et dessins du bon temps où je les faisais bien et pas cher: maintenant qu'ils sont moins bien et plus cher, les forbans n'en veulent plus.

« Un de ces forbans avait vu Brune (1 ) au bagne de Toulon , où il était pour LAVIS ; Brune lui a conté que S... et D... me regardaient comme un homme perdu , et se partageaient déjà ma succession. Ce bon Brune ne formerait pas de pareils vœux , c'est un trop bon camarade.

« D. . . a laissé de très-bons souvenirs a Sorrento ; j'ai vu plusieurs enfants blondins , frisés , qui lui ressemblaient beaucoup ; ils ont tous de petits habits d'état-major avec des éperons et des épées moyen âge.

« Je crois bien avoir vu le fils de S...; il dormait a côté d'un plat de macaroni ; il était assis sur sa palette : aussi je crois

qu'en fait de peinture il en a plein le Qu'il a une figure de

bien honnête homme !

« Je commence a reprendre vie; le silence des bois, le bon air des champs et la frugalité me sont plus salutaires que toutes les drogues. Dans une huitaine de jours, j'essayerai de travailler.

« Gomment vont vos enfants? quant aux miens, je n'ai qu'a m'en louer ; ils sont très-joueurs , très-mangeurs et trèsparesseux.

a Tout à vous de cœur,

« Charlet. »

« Bien des amitiés au bon Montfort (2), quoiqu'on dise qu'il lait le las (FELLHAS) depuis qu'il a été en Egypte, et qu'il trouve le travail PYRAMIDAL et son quartier DÉSERT ; mais je ne veux plus faire de calembours; jadis c'était MONFORT ! »

Cette amélioration dans la santé de Charlet apporte chez lui une recrudescence de gaieté; il faut bien qu'elle s'épanche. De là ces lettres à son ami Mouffle , que nos lecteurs connaissent déjà.

Nous savons que Charlet est essentiellement railleur: ajoutons que pour donner libre cours à cette verve , qui surabonde chez lui , il faut qu'il trouve pour interlocuteur un homme d'esprit, avant tout, mais bon, naïf et ne pouvant, dans aucun cas, s'effaroucher <lc ses innocentes plaisanteries.

(1) Alors professeur de lavis a l'école Polytet hnîque

(2) M, Montfort était aussi rrifiitre de dessin a l'École,

Vendredi 24, 25, 26 ou 27 mai 1843. — Brainvdle.

« Mon cher Mouffle , je vais de mieux en mieux ; l'appétit reparaît, les forces reviennent, et fasse le soleil, tout s'arrangera, jusqu'à ce que cela se dérange, car c'est ainsi qu'est faite la machine humaine. A propos de machine, j'espère que vous vous portez bien , mais que vous ne portez plus votre gilet qui , sur ma foi, je vous le déclare, est la chose la plus sale que j'aie jamais vue. Je pensais que vous pourriez l'utiliser, et voici comment : L'empereur de Russie vient de menacer les Grecs de sa colère , si avant peu ils ne s'acquittent pas envers la Russie de je ne sais combien de millions. Eh bien , faites fondre votre gilet au profil des Grecs , ou bien envoyez-le au roi Olhon qui le fera fondre sur l'armée russe. Les deux moyens sont bons et vous feront honneur comme Philhellène (fil et laine, votre gilet en est fait, je crois).

« Savez-vous que vous êtes bien maladroit , mon cher Mouffle, en parlant d'une grosse femme; celle GROOOSSE FAME, cette GROOOOSSE f FAAMME ; ma femme qui vous faisait des yeux sans parvenir a vous arrêter. Mouffle ! je ne connais point d'homme qui vous soit comparable pour les gaucheries ; il n'y a vraiment chez vous que le cœur de terminé; la têle est ii moitié faite; c'est une tête débauchée. Mouffle! vous êtes la bouletle personnifiée.

« Une des bonnes charges que nous vous ayons faites a élé de vous faire accroire que vous buviez régulièrement Irois ou quatre carafes d'eau tous les soirs, et vous l'avez cru avec une naïveté digne des temps primitifs.

« Au reste, mon cher Mouffle, vous êtes l'homme primitif, tout ce qu'il y a de plus primitif; aussi j'en suis à comprendre comment votre femme a pu découvrir en vous quelque chose qui pût vous faire supporter. Je pense bien qu'elle n'est pas a son premier regret d'un pareil acte de folie de sa part; enfin il faut qu'elle vous digère comme cela ; non , mais Mme Mouffle qui a de si bonnes manières, et je dirai même un certain parfum de comtesse... de marquise... aller s'accrocher a un pareil animal , un véritable ours , un orang-outang dont le nez devient

comme une mûre ou une framboise gâtée. Ce n'est point en suçant de la glace , homme de lettres! que l'on se rend le nez ainsi. 0 Bourdon (1 ) !...

« Assez d'injures comme cela , mon cher Mouffle. Je lis Tite- Live; j'apprends mes Romains, l'an 429 avant J. -G. Quel tohubohu que cette bonne république romaine. Ah ça! mais ces gens-là avaient donc tous mille écus de rente ; je les vois continuellement occupés a tailler des bavettes dans le Forum ou à tirer la savate au Capilole ; puis quand la pauvre République expire sous leurs coups, c'est un dictateur qui la sauve. J'avoue que c'est peu encourageant pour la forme gouvernementale. Nous, nous sommes plus adroits, nous avons le JUSTE- MILIEU; un gouvernement à bon marché; monarchie entourée d'institutions républicaines, de forts détachés et d'enceinte continue.

« J'irai à Paris jeudi prochain et dînerai chez vous, mais sans faste : un plat de viande et un plat de légumes ; je suis comme vous , frugal ; seulement je conserve mieux mon nez ; car s'il fallait qu'a l'état de détérioration où je me trouve, se joignît un gueux de nez comme le vôtre, je le mettrais dans un étui et je n'oserais plus sortir.

« Adieu, poëte couronné de l'Académie de Toulouse, adieu , favori de la belle Isaure ; car c'est elle qui a fondé cette académie. Oh! si elle pouvait voir fondre votre gilet! « Adieu , Mouffle.

« Gharlet. »

Brainvillc, 22 juin.

« Aimable favori de la belle Isaure, vous dont le nez se colore a l'ombre des lauriers, posés sur un front vignicole par celte espèce de muse, dites-moi. J'entends parler de vous a Brainville; je distingue, quoique confusément... Saint-Jean... M. Mouffle... bien laid... franc, bon cœur... boit trop d'eau... et samedi , convoi de trois heures, sans doute.

,1) M;irchnnd devins Irnimm, BOCCesseor (1e M"« Saguel

« Est-ce que vous êles dans l'intention de nous donner un coup de pied ; si TANT EST , vous serez bien reçu ; vous connaissez la châtelaine, c'est vraiment l'hospitalité écossaise; seulement, mon brave, évitez- nous votre gilet; une mise décente est de rigueur : veste de chasse et linge blanc.

« Ma femme me dit que mon fils aura l'honneur de communier h Saint-Sulpice, en compagnie de votre gars; c'est trèsbien, mais que cela dure peu. Que de grimaces I que d'ennuis ! MAIS on n'a pu encore remplacer tout cela; et nous autres hommes, qui faisons les superbes et les crânes, nous nous soumettons et faisons comme le commun des martyrs. Vous êtes une ganache, Mouffle ! et moi aussi.

« Si vous venez, tant mieux; si vous ne venez pas, cela suffit.

« Adieu, bonne santé.

« Charlet. »

Brainville, 28 août.

« Enfant gâté des neuf sœurs ! triomphateur des jeux floraux ! je suis chargé de vous dire que nous avons ici beaucoup de perdreaux et pas mal de lièvres ; trois sont déjà venus folâtrer sous le bout du fusil du grand destructeur, qui les a punis de leur inconséquence.

« Le jour de l'ouverture n'est pas encore indiqué ; on vous avertira.

« Je vais bien : je pense que votre bonne famille est aussi en bonne santé, sauf ce pauvre Ultime (1); enfin il faut espérer. Moi, vieux cinquagénaire catarrheux et rhumatismal, j'espère bien ; ce serait bien le diable qu'un voyageur à peine aux portes de la vie, les vît se fermer sur lui, ou fût condamné a faire sa route en souffreteux. Espérons donc!

« On vous dit mille bonnes choses, et on vous en réserve un nombre égal.

<i Salut et fraternité.

<( Le Vieux de la montagne. »

(1) Le plus jeune des fils de M. Mouffle,

1er septembre. — Brainvdle.

« HAUT LE MOUSQUET ! LA MÈCHE AU SERPENTIN ! APPRÊTEZ -VOUS A MARCHER I PASSEZ LE MOUSQUET SUR L'ÉPAULE ! MARCHEZ !

« Allons, chasseur timide, viciez le domicile conjugal; débarrassez cette bonne Mmc Mouffle de votre criarde et grossière personne ; donnez quelques jours de calme a votre bonne petite famille. Arrivez ! C'est pour le 5; le 5, entendez-vous? et n'allez pas prendre mon 5 pour un 3, vieil absurde. Dire qu'une femme aussi bien et d'aussi bonnes manières que la vôtre a pu épouser un vrai charretier du train ; vieille horreur d'homme !

Madame Hélène vous attend à Tombre de la nuit ; Loin des chats-loups vous vous verrez sans bruit. On vous attend , Vieux sacripan ; Mettez vos guêtres, ne perdez pas de temps.

< Arrivez.

« Mille choses aimables de la part des hôtes et des autres.

« Charlet. »

Samedi, 2 septembre. — Brainvdle.

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