BRUXELLES
Imprimerie A. Lefèvre, rue Saint-Pierre. 9.
Pc
Mon cher Confrère,
Vous publiez Chariot s'amuse, une étude sur la masturbation (1), et vous me demandez d'en écrire la préface.
Pourquoi ?
Je n'ai rien de cette notoriété littéraire sur laquelle on peut sûrement s'appuyer. Je suis un débutant comme vous. Rien de plus. Je n'ai point souci de dominer, j'ai depuis longtemps perdu la vanité de convaincre, et rien ne serait plus inutile que cette préface, si elle ne me fournissait pas l'occasion publique de vous remercier de votre courageuse amitié.
(1) « Quand la chose est, disons le mot. »
Victor Hugo, Chansons des rues et des bois.
Naturaliste, insulté à plein encrier par tout ce qu'il y a de romantiques mal embouchés et de normaliens bien élevés, votre cordialité m'est venue trouver au milieu de l'ignominie dont m'accablaient lucrativement mes confrères; je vous rends grâces d'avoir pensé que l'individu méprisant, qui dédaignait de répondre aux injures, était tout désigné pour joindre son nom au vôtre en tète de ce Chariot qui brave l'opinion.
Votre livre, j'en parle de souvenir, car les impatiences de votre éditeur ne m'ont pas permis de l'étudier à mon aise. Vous me l'avez lu, à la hâte, dans ces instants comptés où l'imprimeur guettait derrière vous les feuilles de votre copie encore humides d'encre ; et puisque vous me demandez de dire officiellement mon négligeable avis, votre livre plaît à ma mémoire par sa tristesse profonde, par sa sereine férocité, la tranquillité sinistre de sa constatation. Il me plaît, en souvenir, non
par ce que vous y avez fait entrer de parti pris, mais par ce qui, en dehors de toute école, de tout système, de toute formule, s'en dégage naturellement : par le sens original de la cruauté de la "vie et de la misère de la passion. Il me plaît encore à distance, parce qu'il montre l'hérédité avec toutes ses épouvantes et le physiologique fonctionnement de la fatalité .
Oui, je l'avoué, je fais bon marché de tous vos égouts, de toute la vidange dont les puanteurs soufflent arbitrairement au début de votre livre. Je fais bon marché aussi de toutes vos attaques contre les ignorantins. Ils polluent Chariot ? Et puis après ? C'est l'ordinaire effet de l'internat d'où qu'il sévisse; et pions ou camarades en auraient usé de même avec lui, si le hasard l'avait fait l'élève de la chaste Université de France. Quelle fantaisie de prendre de la sorte incidemment parti dans des querelles de politiques et d'Eglises ? Tout cela,
pour moi, laisse voir le procédé, la volonté d'attirer l'attention du public, la curiosité de faire retourner les imbéciles. Mais qui sait ? C'est peut être par ce côté inférieur que vous toucherez au succès, car la bande des Homais se doit de vous venir en aide.
Certes, si Chariot s amuse ne contenait que ces pages, ma préface serait courte, comme ma sympathie . Heureusement pour vous, sous le polémiste, un écrivain s'est révélé, un vrai, et c'est à lui seul que je m'adresse.
Votre livre me plaît, et j'en parle. Votre livre me plaît, non quand il sent le chien crevé, mais quand il respire scientifiquement l'iodoforme des salles d'hôpital, le chlore des amphithéâtres. Il me plaît par sa conception médicale, par son air de thèse pathologique, et, si je ne puis m'empècher de vous reprocher l'abus des mots techniques qui jurent par leur précision avec l'ambiguité de certaines expressions
métaphysiques dont vous n'avez pas su vous débarrasser encore, j'applaudis aux tendances de votre esprit, à vos allures de clinicien, et plus encore que le littérateur, le vieux carabin qui est en moi trouve un confrère.
Et c'est justement ce côté physiologique — d'autres diront cette prétention, — c'est justement ce côté physiologique qui fait toute la chasteté, toute la morale de votre livre. Il est moral comme une leçon de l'Ecole de Médecine, comme un traité de Moreau (de Tours), moral comme une étude de Tardieu, moral comme Tissot — pas l'homme aux mensonges patriotiques, — moral et terrible comme le musée Dupuytren lui-même!
On va vous reprocher le choix de votre sujet. Quoi donc! Quand on expose sous une vitrine le tuyau de cuivre dans lequel, suivant l'expression officielle, « un instituteur avait introduit sa verge », on s'effraierait de vous voir disséquer en public votre Chariot, lamentablement ravagé par l'onaniaque passion que décrivit Rousseau, un maître, et que ne dédaigna pas d'illustrer le duc d'Angoulème, un prince!
Vous avez pour vous la Bible, les Confessions, la maison de France. Bientôt aussi vous conquerrez les artistes.
Mes souvenirs me servent-ils bien? Est-ce qu'il n'y a pas dans Chariot s'amuse... une effroyable analyse de la condition de l'homme tout en besoins, courant Paris, sans le sou, rêvant au vice sans espoir de satisfaire son rêve, exaspérant son éréthisme devant les nudités photographiées qu'on expose sous le gaz des vitrines, et emmagasinant à chaque pas des désirs qu'aucun sexe n'apaisera, et dont sa main seule lui donnera la désespérante réalisation?
Est-ce qu'il n'y a pas le tableau d'un atroce concubinage, d'un concubinage d'une modernité dantesque, tant la cohabitation de Chariot et de cette fille ramassée dans la rue, sous la botte de la police, dégage d'horreur simple et de tendre infamie?
Ces chapitres, les artistes les retiendront, soyez-en sûr, comme, ils retiendront l'accusation que vous portez sur les abrutissements résultant de la vie militaire, et sur les misères
qu'on subit dans les garnisons. Mais, à quoi bon insister? Votre éditeur demandait une préface de deux pages. J'ai de beaucoup dépassé la limite, je m'en excuse et vous serre amicalement les deux mains.
Henry Céard.
Paris, 10 janvier 1883.
«... J'ai voulu étudier des tempéraments et non des caractères... »
"... Le reproche d'immoralité, en matière de science, ne prouve absolument rien. Je ne sais si mon roman est immoral ; j'avoue que je ne me suis jamais inquiété de le rendre plus ou moins chaste. Ce que je sais, c'est que je n'ai pas songé un instant à y mettre les saletés qu'y découvrent les gens moraux; c'est que j'en ai écrit chaque scène, même lesplus fiévreuses, avec la seule curiosité du savant ; c'est que je défie mes juges d'y trouver une page réellement licencieuse... »
Emile Zola
(Thérèse Raquin, Préface)
Chariot s'amuse...
La pluie tombait toujours, implacablement monotone, noyant dans une navrante tristesse l'angle noir du faubourg et de la rue desEcluses-Saint-Martin. Blotti sous une porte cochère, Chariot grelottait, silencieux et terrassé par un invincible besoin de sommeil. Parfois, sa tète glissait hors de la limousine, s'abandonnant tout endormie, et, de minute en minute, l'enfant avait, sous l'éclaboussement froid de la gouttière, un réveil douloureux et
CHARLOÏ S'AMUSE
glacé. Il cherchait alors, sur la chaussée ruisselante, le regard de l'égout qui trouait les pavés d'un grand rond très sombre. Un falot vacillait à côté, pendu à une échelle. Tout près, des ombres encapuchonnées s'effaçaient, ne livrant aux mourantes lueurs de la lanterne que leurs grandes bottes luisantes. Et le gamin, secouant son envie de dormir, sanglotait : « Papa! papa! », puis, retombait, immobile, contre son encoignure, ne sentant même pas, danssafatiguesomnolente, descendre lentement les larmes sur sa joue.
Deux heures sonnèrent à l'église Saint-Laurent. Les deux coups sonores furent comme un réveil, et leurs trépidations vibraient toujours, quand un grand roulement secoua le quartier. Pendant un instant, au grand trot, de lourdes voitures de vidange remontèrent le faubourg, avec un grand claquement de fouets et un long remuement de ferrailles. Derrière, la locomobile filait, allumant au passage ses cuivres à chaque bec de gaz, et panachant sa cheminée d'une aigrette de flammes violettes.
Puis, tandis que, de la gare de l'Est, des coups de sifflet, stridents parfois, plus souvent longuement et mélancoliquement modulés, s'envolaient confondus, un groupe d'hommes s'approcha des égoutiers. Quand ils furent près
de la lanterne, Chariot reconnut le commissaire de police et le sergent des pompiers. L'équipe les entourait, et le gamin, le cœur subitement étreint, cherchait machinalement à comprendre les gestes de ces ombres, devinant à un moment qu'on parlait de lui. Bientôt, les nouveaux venus s'éloignèrent. Le bruit de leurs pas s'était effacé déjà dans la nuit, et les compagnons immobiles restaient autour du regard, semblant se consulter entre eux. Chariot s'était réveillé tout à fait. Ses larmes maintenant avaient cessé de couler, et une lancinante anxiété, une affre douloureuse, le tenaient cloué contre la porte, dans le cruel pressentiment d'un malheur désormais certain. Son pouls, soudain, cessa de battre, et il murmura, prêt à tomber, un dernier « Papa'... » désespéré. Le vieux Rémy, le chef de l'équipe, s'avançait, hésitant, les larges semelles de ses grosses bottes faisant, à chaque pas, dans les liaques invisibles et clapotantes, jaillir de longues éclaboussures.
— Petit ! dit le patron, nous allons rentrer... Ta mère doit se manger les sangs...
Chariot ne répondit pas. Il avait rejeté la limousine, qu'un ouvrier, pris de pitié, lui avait jetée sur les épaules, il avait quitté l'encoignure du porche, et sa figure blême apparaissait
à présent, si blanche quelle se détachait presque en clair sur l'ombre du mur. Du doigt,, il montrait l'échelle et la lanterne. Son pauvre petit cœur défaillait; il ne put que balbutier, mais Rémj comprit, et sa voix rude s'attendrit.
— Pleure pas, gosse. On le retrouvera, ton père... La pluie l'a surpris, vois-tu, mais c'est un vieux delà vieille. Il se sera tiré de côté dans une galerie, pour attendre que l'eau ait baissé... Il sera là demain... Allons, viens donc !...
L'enfant résistait, se cramponnant à la muraille, mais Rémy l'attirait, le dorlotant avec des paroles qu'il faisait câlines, et, à prendre le petiot en douceur, s'amollissant lui-même, comme s'il avait senti s'éveiller une grosse douleur contenue à grand'peine jusque-là. Chariot se laissait aller peu à peu contre lui, non convaincu encore, et sans partager l'espoir qu'on lui soufflait, mais sentant, sous le refrain des consolations tendres et caressantes, sa fatigue grandir et le sommeil le reprendre, impérieux. Alors, l'ouvrier le souleva avec des délicatesses de mère, et lui fit un berceau de ses bras. L'enfant, décidément endormi, laissa retomber sa tête sur l'épaule du vieux.
— Pauvre môme ! murmura le contre- maître. Et, se retournant vers les ouvriers :
— Faut rentrer, vous autres. On resterait deux jours ici que ça ne ramènerait pas les camarades ! Encore deux de foutus'!... c'est le métier qui veut ça !.. .
Il eut un juron qu'il n'acheva pas pour ne point réveiller le petit ; puis, tandis qu'on rebouchait le regard et que ses hommes rassemblaient leurs outils, il s'éloigna dans la direction du canal.
La pluie avait cessé. On n'entendait que le dernier égouttement régulier des gouttières et le gargouillis décroissant des ruisseaux. Comme le vent soufflait, le patron roula le gamin dans son bourgeron, ralentissant le pas, parfois, pour l'écouter dormir. Il parvint ainsi à la berge, et, lentement, suivit lequaiValmy, en mâchonnant à mi-voix des reproches mêlés à de nouvelles et sourdes malédictions contre le métier. Un moment, il regarda l'eau noirâtre, comme pris d'une lassitude désespérée et du désir d'en finir avec sa chienne de vie. L'enfant alors murmura quelques mots en rêvant, et, rappelé à la réalité, l'ouvrier reprit sa route en berçant son cher fardeau. Parvenu à la rue des Récollets, il s'engagea sur la passerelle du barrage, serrant plus fort le petit contre sa poitrine pour traverser l'écluse ; puis, il coupa la chaussée.
Devant lui, entre les maisons grises, la rue Bichat, plongeant en contre-bas du quai, faisait un grand creux plus clair. L'ouvrier alla jusqu'à l'escalier, cherchant à lire le numéro des portes. Il n'osait pas éveiller Chariot pour l'interroger, et il tâtonnait, grommelant et pris d'impatience, mais finissant son juron en une caresse à mi-voix, lorsque la joue brûlante de l'enfant, dont la tète ballottait, abandonnée dans le sommeil, retombait et lui frôlait la barbe. Lassé, il s'arrêta enfin, tâchant de rappeler ses souvenirs.
11 était pourtant venu là, chercher le père du pauvre moutard, le gazier, lorsque celui-ci, renvoyé de son atelier, lui avait demandé à travailler à la pose des fils souterrains.
— C'était une grande porte cochère! murmurait-il, et, insoucieux de la pluie qui retombait, il s'efforçait de déchiffrer les enseignes obscures.
Tout à coup, il reconnut la maison : une grande bâtisse qui faisait l'angle de la rue Bichat et du quai de Jemmapes. Ses deux numéros l'avaient trompé II poussa la porte dont un battant s'ouvrait à demi, offrant une ouverture assez large pour le passage d'un homme, mais insuffisante pour laisser sortir ou entrer un paquet.
— Pas moyen de filer à la cloche de bois dans cette sacrée cambuse ! grogna-t-il, furieux de n'avoir pas reconnu l'entrée plus tôt ; mais, soudain, il s'arrêta, muet. Il songeait que la femme de son ami devait l'attendre en proie à toutes les transes. Comment allait-il lui raconter le malheur? Pour sûr, elle ne prendrait pas la chose comme le gosse; il faudrait lui avouer tout, les recherches inutiles, l'improbabilité même du repêchage du cadavre ; et un grand frisson lui secoua l'échiné. Il pensait à l'agonie du gazier et se représentait son pauvre Duclos surpris par la crue subite de l'égout, en un clin d'œil gonflé par l'orageuse pluie d'avril, se débattant et voyant monter l'eau, tandis qu'il se cramponnait, hurlant et hagard, aux
conduites de plomb pliant sous son poids
Oh! la cruelle et affolante agonie!
L'homme recula, pris de peur, et s'accota, éperdu, au magasin du fruitier, contre le porche. Il cherchait ses mots, préparant le discours qu'il ferait à la veuve, et se débattait, gêné maintenant par l'enfant, contre la vision nette de cette mort horrible, atroce, à dix pieds sous le pavé. D'épouvantables histoires lui revenaient qu'il avait lues dans le Petit Journal, entre deux parties de Zanzibar, sur le zinc. C'était une gamine revenant de l'école qui, en
jouant, l'autre hiver, lors de l'enlèvement des neiges, avait glissé dans le regard. Huit jours, on avait cherché de la rue Paradis au collecteur, du collecteur à la Seine : on n'avait pu retrouver le petit cadavre. Alors, les ingénieurs de la ville avaient déclaré que les rats l'avaient sans doute dévoré.
Les rats!... Le vieux contre-maître frissonnait rien que d'y penser, pris d'une afïre empoignante, lui, l'ancien compagnon, à l'idée que, depuis trente ans, il risquait chaque jour de finir ainsi, clans la boue fétide et enlisante, dans le noir, sous le fourmillement grouillant des fossoyeurs d'égout! Il revoyait les dents blanches et pointues des rongeurs immondes que, parfois, au cours de son travail, il avait méchamment écrasés du lourd talon de ses grosses bottes. Certainement, les bêtes devaient se venger un jour. Et, dans une révolte faite d'angoisses, il se secoua, tout d'un coup, comme s'il avait senti déjà courir sur son corps le piétinement trottinant des hideux animaux. Mais la sensation persista, terrible.
— Nom de Dieu ! jura-t-il, — une sueur froide perlant à son front — je ne rêve plus !...
Et le chatouillement se prolongeant, agaçant et effroyable, il se retourna. Soudain, il eut,
avec un gros soupir, un ricanement soulagé. Il s'était appuyé contre la devanture du fruitier, et les lapins, réveillés dans leur trou grillé, ouvert, sur la rue, dans le soubassement du magasin, s'étaient dressés, flairant et griffant l'obstacle qui taisait la nuit dans leur cage. Et, pendant un moment, le vieux Rémy les regarda, agitant leur litière de paille. Une jouissance lui venait de voir sa rêveuse terreur s'enfuir, et lui poussait aux pommettes un afflux de sang où grondaient encore les battements de son cœur un instant comprimé. Le souffle de Chariot en lui caressant la joue, lui mettait un baume dans lame : il ne se sentait plus seul. Presque consolé, il considéra longtemps, sans songer, les lapins cabriolant et secouant, dans un tremblottement continu , leurs longues oreilles capricieuses.
Lentement, trois heures sonnèrent, égrenant leurs notes claires dans le silence mort du quartier. Réveillé comme en sursaut, le vieil ouvrier se redressa. Il avait honte de sa faiblesse disparue. Avoir risqué sa peau cent fois, et trembler comme une petite fille, parce que deux compagnons avaient cassé leur pipe dans l'égout, au lieu de crever dans leur lit comme des bourgeois ! « Couillon ! Couillon ! » répétait-il, s'invectivant lui-même, et, réso-
lûment, il poussa le battant de la porte et pénétra dans l'allée.
D'abord, il hésita, perdu qu'il était dans l'obscurité, mais, peu à pou, grâce à l'angle aigu d'un toit, surgissant tout luisant dans le fond, tout au fond de la cour, et faisant repère, il découvrit un véritable rectangle étroit et mal pavé. Des maisons inégales accrochées les unes aux autres, sans symétrie, au hasard, le bordaient d'un rapiéçage de bâtisses banales.
A l'entrée, à droite et à gauche, des châssis vitrés protégeaient le séchoir d'un teinturier, et la pluie battait sur les carreaux de verre une marche monotone dont les soudaines rafales du vent rompaient seules, par instants, la désespérante régularité.
Rémy avançaittoujours, cherchantà retrouver dans la cité endormie la porte de Duclos sans réveiller l'enfant. Comme il butait sur les pavés, un gros chien gronda et une voix enrouée s'éleva clans le silence : « Tais-toi, Porthos... « ; puis, une fenêtre s'ouvrit et une femme en bonnet blanc et tenant une chandelle y apparut. La flamme affolée éclaira une minute la cour remplie d'eau, les pans de murs, les vives arêtes des toits, les guenilles pendues aux fenêtres entre les pots de fleurs,
faisant vaciller autour d'un petit cercle lumineux d énormes et d'étranges ombres.
— Duclos ! mon pauvre Duclos ! gémit la voix enrouée.
— Ne criez pas, la mère ! répondit Rémy, la gorge soudain serrée. Faut pas se désoler... Je vous ramène le gosse...
La lumière s'éclipsa, descendant l'étage, et jaunit brusquement l'imposte d'une petite porte. Le contre-maître pénétra dans un étroit couloir. Tout de suite, la femme au bonnet blanc lui saisit le bras :
— Et mon homme?. . .
L'ouvrier, d'abord attendri, la repoussa. Elle lui avait soufflé une boufïée d'alcool au visage. Pas de doute, elle était soûle. Il la retrouvait vieillie, plus mégère encore que l'année d'avant, quand il était venu embaucher le gazier. Sous sa coiffe placée de travers, des mèches grisonnantes passaient, fouettées par le courant d'air de la cour. Rémy étouffa un juron, et la voyant chanceler, titubante et les yeux hagards, lui prit la chandelle des mains, et, sans lâcher l'enfant, grimpa les marches roides.
L'escalier était boueux, glissant, et les revers des grosses bottes de legoutier râpaient, à chacun de ses pas, les barreaux de la rampe . La femme le suivait lourdement, s'accrochant
au mur, coupant ses sanglots de hoquets, et traînant ses savates. Arrivé sur le palier du deuxième étage, il l'attendit, ne trouvant pas la porte. Elle s'était arrêtée, soudain immobile, et, une seconde fois, à la lueur moins tremblante de la chandelle, il la regarda. Elle tenait la rampe, mais son œil ne quittait pas, dans l'angle d'une marche, un gros chat blanc accroupi, dont la pupille phosphorescente s'allongeait inquiète; et, prise de ce rire muet d'enfant qui commet une niche ou d'ivrogne qui cuve béat, elle levait déjà la jambe, s'apprêtant à envoyer rouler la bête d'un bon coup. Le chat devina la menace et brusquement bondit. Le visage de la vieille exprima une stupéfaction idiote avec la colère dépitée d'avoir laissé échapper l'animal, et elle se hissa paresseusement.
— Hue donc, garce ! cria le contre-maître exaspéré d'attendre.
La femme n'entendit point ou comprit mal. Elle releva la tète :
— Ces sales bêtes, voyez-vous , geignit-elle la langue empâtée, ça pisse partout !
Alors, elle ouvrit la porte de son logement et Rémy put enfin entrer. Tout d'abord, il porta l'enfant sur son petit lit. En un tour de main, avec une gaucherie touchante, doucement,
pour ne point le réveiller, il le déshabilla. Quand Chariot fut couché, l'homme borda les couvertures avec une sollicitude de mère, écouta un instant le souffle égal de la respiration du gamin, puis, épuisé, à bout de forces, se laissa tomber sur une chaise. Depuis midi, il n'avait pas pris un instant de repos. C'était lui qui avait dirigé toutes les recherches, qui, le premier, avait battu les égouts. Il n'avait pas mangé depuis quinze heures, tout entier à son œuvre de dévouement, mais, maintenant, la surexcitation fébrile qui l'avait soutenu tout le jour et toute la nuit était tombée, et il jouissait d'étendre enfin ses jambes lasses et de reposer un instant sou corps exténué. Allongé, le dos au mur, il s'efforçait de ne pas songer à la longue trotte qu'il avait encore à faire pour regagner son hôtel garni, loin de là, derrière les Buttes-Chaumont. Et, dans la torpeur où le plongeait la détente de cette première minute de calme, il examinait machinalement le taudis, regardant sans voir.
C'était une petite pièce étroite dont les murailles au papier sali gardaient les traces du passage de plusieurs générations de locataires. Deux lits de fer, deux chaises, une table et un fourneau en composaient le mobilier. Aux cloisons, entre deux lithographies mangées par les
CHAl:LOT S'AMUSE
mouches et représentant Abd-el-Kader et le général Bugeaud, des loques sans nom pendaient. Dans un coin, à terre, la trousse de cuir du gazier traînait au milieu d'épluchures de légumes, quelques fers à souder et des bâtons d'étain luisant accrochant au milieu des feuilles de salade les tremblottantes lueurs de la chandelle. Sur la table sale, entre une assiette grasse et un triangle de Brie posé sur un lambeau de journal, il y avait un litre de vin et une bouteille d'eau-de-vie aux trois quarts vide. Rémy, pris à cette vue d'une inconsciente fringale, contemplait fixement le fromage. La mère Duclos suivit la direction de son regard. Secouant son ivresse, elle s'approcha et sortit d'un placard du pain, un verre et un couteau.
— Mangez donc, dit-elle.
Rémy ne se fit pas prier et, goulûment, se mit à dévorer. La femme s'était assise près de lui, et, longuement, le regardait toute songeuse. On n'entendait dans le grand silence de la chambre que le tic-tac d'un coucou, le murmure régulier de la respiration de l'enfant, un bruit pressé de mâchoires avides et le claquement monotone d'un torchon qui, pendu à l'appui de la fenêtre et trempé de pluie, battait les carreaux dans un roulement sourd, à chaque souffle de la bourrasque.
Un moment, l'ouvrier surprit l'œil de la veuve qui le dévisageait et il releva la tête, indigné contre cette ivresse abrutie qui enlevait à la femme tout souci du mari disparu, mais n'osant plus, après avoir accepté son repas, dire à la misérable tout ce qu'il avait sur le cœur. Elle devina sans doute son reproche muet :
— Alors, geignit-elle, donnant tout à coup à son visage une expression désolée, c'est bien fini? On ne l'a plus retrouvé?...
— Non, fit Rémy, lair sombre ; quand vous avez envoyé le petit à huit heures, il n'y avait déjà plus d'espoir...
Et d'un geste brusque, il repoussa son assiette, comme se reprochant sa brutale fringale, alors que l'autre, son vieil ami, pourrissait dans la boue. Mais il écartait, nerveux, la pensée des rats, et pour chasser la vision maudite, il se mit à raconter, longuement, avec volubilité, comment « le malheur » était arrivé. Puis, il parla du gosse et de ses cris : Papa ! papa!... Le sergent des pompiers et le commissaire de police en avaient les larmes aux yeux, bien qu'habitués à en voir et à en entendre bien d'autres.
La femme ne répondit pas et ils restèrent de nouveau à se regarder, pensifs. L'ivresse de la
vieille semblait travaillée d'une idée subite. Son regard, éteint par l'alcool, s'allumait à considérer les membres athlétiques de Rémy. Un instant, il crut qu'elle lui lançait une œillade d'une provocation significative ; mais, tout de suite, il chercha à se persuader qu'il s'était trompé.
— Et pourtant, pensait-il, elle est capable de tout!
Il se rappelait, maintenant, les confidences que le pauvre Duclos lui faisait, lorsqu'après quelques verres de vin, il laissait échapper son secret, racontant à son vieux compagnon son mariage et ses misères.
Cependant, le temps s'écoulait. Des bruits de pas coupaient le silence de la cour et la grosse porte de la rue claquait à chaque instant, sous la poussée des travailleurs de la première heure, courant allumer les fourneaux des usines voisines, ou turbiner aux Halles. Audessous du logement de Duclos, on entendait le grincement d'une pelle sur le pavé ; le chauffeur du teinturier bourrait sa machine de charbon. Rémy s'assoupissait, à présent, pris d'une molle paresse qui le clouait sur sa chaise dans une lassitude endormie. Il pensait à rentrer chez lui, se donnait cinq minutes de grâce avant de se lever, et se laissait toujours aller,
la tête basse, les yeux lourds, dans un demisommeil, durant lequel il n'entendait plus que l'écroulement sourd des morceaux de houille détassés par le chauffeur.
Soudain, la gueule du four fut bruyamment fermée et le silence revint. Le vieil ouvrier redressa la tête, se frotta les paupières, honteux à part lui de cette lâche défaillance. La mère Duclos n'était plus à table. Il se releva et l'aperçut défaisant son lit et tirant hors le matelas. Avec une adresse qu'il n'aurait pas attendue de son ivresse, elle improvisa, à terre, une couchette avec draps et couverture, et, sans donner â son hôte le temps de protester, elle ajouta, dégrisée, l'œil luisant, faisant sa voix plus douce :
— Vous dormez debout, monsieur Rémy; couchez-vous là. Moi, je serai très bien sur la paillasse...
Elle insista tant que le contre-maître finit par consentir. Il avait comme une répugnance à se déshabiller devant elle, mais elle lui proposa d'éteindre la lumière. Il céda alors et, dans l'obscurité, après un bonsoir reconnaissant, l'homme s'étendit. Toutefois, son besoin de sommeil s'était comme envolé : il songeait, malgré lui, au gazier. La vieille, de son côté, se retournait avec de gros soupirs, sur sa pail-
lasse bruissante. Bientôt, elle se leva. Involontairement, il ne perdait pas un seul de ses mouvements, gêné par ce voisinage immédiat qui ne lui laissait aucun doute sur l'intimité de l'occupation de la femme. Surpris, lorsqu'elle eut achevé, de ne point l'entendre regagner son lit, il se dressa sur son coude, l'épiant. Et, tout à coup, il la sentit qui se coulait, demi-nue, contre lui.
Elle l'avait entouré de ses bras, écrasant sa tétine pendante et flasque contre la barbe de l'homme stupéfait, et, étouffant ses injures sous de furieux baisers, elle l'étreignait, lascive, avec rage. Il résistait, la repoussant brutalement, pris d'une immense colère et d'un horrible dégoût, mais n'osant crier par peur de réveiller l'enfant.
Longtemps, il se débattit, roulant avec elle sur le plancher, et sentant sous ses membres nus la fraîcheur écrasée des épluchures. Soudain, elle feignit de céder, le lâchant d'une main; mais comme, profitant de son avantage, il la décollait de contre lui, Rémy comprit brusquement, sous les coups répétés d'une obscène caresse, que sa volonté allait fléchir. Il résistait encore mollement, la sentant se cramponner à lui et, quand il la repoussait, secoué par une atroce douleur qui se fondait peu à peu
en une bestiale jouissance, très douce, à mesure quepuisé il luttait moins fort. Enfin, il se laissa tomber, l'attirant, à bout d'haleine, incapable de vouloir, et, pendant cinq minutes, on n'entendit plus que le ronflement de leur rauque respiration toujours plus précipitée. Puis, le silence revint. Rémy haletait, éperdu, cherchant à se reconnaître, avec l'abasourdissement brisé de l'homme qui, après une chute, se réveille, impuissant à se rappeler d'abord d'où il est tombé.
D'un jet, la mémoire lui revint. Il eut un grand cri de révolte et, se levant, il mit debout la mégère encore pâmée. Il l'avait jetée sur son lit, et, dans l'obscurité, pris d'une folle colère, il la rouait de coups, s'excitant à frapper, à frapper toujours. Elle gémissait sourdement, semblant ne pas comprendre, toute pelotonnée et tressaillant chaque fois que le poing de l'homme s'abattait sur sa chair nue, avec le bruit d'un battoir sur du linge mouillé. Et le contre-maître exaspéré, hors de lui, scandait de ses coups furieux une seule et persistante injure qu'il hurlait, sans pouvoir trouver d'autres mots :
— Oh ! sale vache ! sale vache !
Le petit, cependant, s'était réveillé, et, dans le trouble de son sommeil interrompu, oubliant
ÎO CHARLOT S'AMUSE
la mort de son père, il criait, désespéré, de sa voix sanglotante :
— Papa! papa! ne bats pas maman... Elle ne le fera plus ! . . .
Alors, l'ouvrier s'arrêta. Un instant, il demeura immobile, pris du désir fou de reprendre le gamin sur son bras et de partir; puis, il secoua la tête, se rhabilla en un clin d'œil et se sauva sans bruit.
Quand il se trouva sur les bords du canal, le malheureux chancela. Sa tête était en feu, ses oreilles bourdonnaient. Il se mit à genoux sur le quai, dans la boue, et se plongea la tête dans l'eau, à plusieurs reprises. Plus calme, il se releva et s'en fut au hasard, tout droit. Parfois, il s'arrêtait, monologuant, ou battant du poing les murailles.
Derrière lui, deux sergents de ville encapuchonnés suivaient la berge, riant silencieusement à voir le déhanchement de la silhouette de l'égoutier danser sur les trottoirs à chaque réverbère. Au seuil du poste des Ecluses-Saint- Martin, ils s'arrêtèrent pour suivre l'ombre du regard.
— Voilà un particulier qui tient une jolie cuite! fit l'un.
— Oui, mince de biture! répondit l'autre.
Et les deux sergots rentrèrent au corps de garde.
Rémy s'enfonçait toujours dans le noir et le vent emportait ses sanglots.
Duclos avait connu sa femme, à la fin de l'Empire, lors des grandes réparations de l'église Saint-Laurent. Il était jeune encore à ce moment. C'était un franc luron, toujours de bonne humeur, fêtant bien parfois saint Lundi, mais rattrapant sa semaine entière au bout du compte, tant il était vaillant au travail. Bon ouvrier, mais ignorant comme une carpe. Aux journées de Juin, on avait pris son père sur les barricades; il ne savait si on avait fusillé ou déporté « le pauvre vieux », mais, depuis ce temps, il avait poussé au hasard, élevé de ci de là par charité, se frottant à tous les vices à rouler le pavé, mais gardé d'une chute irrémé-
diable par une honnêteté native. Bon zig, disaient de lui les camarades ; brave homme, disaient les patrons.
Un jour, comme il travaillait à l'église, il avait été mandé au presbytère, à côté, pour réparer les conduites d'eau de la cuisine. Là, il avait rencontré Anne Kermadiel, une belle fille de Bretagne, qui aidait sa tante dans les travaux de la maison. Tout de suite, il l'avait aimée pour de bon, lui, le joyeux drille : elle l'avait ensorcelé avec son bonnet de bretonne et son air campagnard.
Il mit trois jours à ressouder les tuyaux, heureux de se frotter aux jupes de cette paysanne dont, avec l'amour inné du vrai Parisien pour les champs, il adorait la rusticité et le parler incorrect, s'imnginant, lorsqu'il la lutinait dans les coins, retrouver en elle les rêves naïfs et champêtres qu'il avait faits, jadis, dans ses promenades du dimanche, au delà des fortifications.
Anne était du Finistère. Jusqu'à vingt ans, elle avait vécu dans un petit village de la côte, l'été, allant parfois à la pèche avec ses frères et son père, l'hiver, raccommodant les filets, le plus souvent, faisant paître ses vaches dans les ajoncs, à travers les landes. Elle avait poussé vigoureusement dans ce milieu sain et
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fortifiant, hàlant sa peau au souffle de l'Océan, insouciante des embruns comme du soleil. Ignorante, elle ne connaissait que la mer et les champs, lisant à grand'peine dans son paroissien et n'ayant d'autres distractions, tous les mois, qu'une courte visite à sa mère enfermée à deux lieues de là dans un hospice d'aliénés, d'autres chagrins que les brutalités de son père et de ses frères, lorsque les quatre hommes, ivres de cidre et de glorias, revenaient, le dimanche, d'un pardon voisin, et la battaient comme plâtre à propos d'un rien, pour la soupe trop chaude ou pour le pichet non rempli, avec les grosses insultes et le mépris profond des rustres pour la femelle. Elle se sauvait en pleurant, ces soirs-là, et courait conter sa misère au recteur, son parrain. Le vieux prêtre était un brave homme qui l'avait élevée. Il la consolait, lui donnant quelques images de piété naïvement enluminées, qu'elle serrait dans son corsage et, il courait sermonner les gars qui, respectueux et reconnaissants de ce qu'il avait fait pourleur mère folle, lui demandaient pardon : Anne revenait sur un signe du curé, et la paixétait faite jusqu'au dimanche suivant.
Cependant, la jeune fille se fit femme. Elle allait maintenant aux veillées, se laissant
chatouiller par les jeunes gens, tout allumée des premiers et vagues désirs de sa robuste puberté conquise en plein air, sous les rudes caresses de la brise et de l'Océan. D'abord, sa dévotion s'en outra. Elle fit des neuvaines, jeûna, pria plusfort, mais sentant sa foi s'alanguir peu à peu, et n'exécutant bientôt plus ses pieux exercices que par une machinale habitude. Elle ne retrouva ses élans de passion religieuse qu'au printemps.
Seule, dans la lande, assise au milieu des genêts odorants, grisée de chaleur et tout alourdie, elle s'abîmait dans la contemplation de ses images, couvrant de baisers sa chromolithographie préférée, ne s'arrêtant que pour comparer mentalement les gars grossiers, qui la regardaient à la messe, à ce Christ à peau blanche, émacié, dont la poitrine s'ouvrait, laissant voir un cœur ceint d'épines couronné de flammes. Elle se roulait alors au milieu des ajoncs, prise d'une lascivité molle dont elle n'avait pas conscience et d'un grand frisson charnel qui se traduisait par une invocation brûlante au Sacré-Cœur de Jésus. Puis, elle s'endormait en plein soleil, dans le parfum pénétrant des genêts aux fleurs d'or, et d'étranges rêves, qui poussaient un flot de sang à ses joues brunes , faisaient palpiter dans son
sommeil, sous sa chemise débraillée, sa belle gorge de vierge rustique. Elle se réveillait, honteuse, rougissante, cherchant dans l'ombre qui tombait si nul ne la guettait, et, tout en rappelant ses vaches, elle essayait de démêler ses songes confus, n'osant plus maintenant regarder l'image adorée qu'elle sentait sur sa poitrine, collée entre ses seins par la moiteur de la peau . Elle rentrait toute remuée et ravie encore d'une possession imaginaire, dans le souvenir mal précis des troublantes caresses de ce Sacré-Cœur mystérieux. Instinctivement, ou dans l'intime gène de ses pudeurs de femme, elle taisait au confessionnal ses rêves divins. Un besoin de solitude lui venait qui la tenait tous les jours aux champs.
Elle ne put fuir entièrement pour cela les brutales poursuites des jeunes gens du voisinage. L'un deux l'accompagna, un soir, au sortir de l'église, et, la prenant h la taille, l'embrassa sur le chemin. Elle se défendit, luttant des pieds et des mains. Le gars, allumé par la résistance de cette belle fille qui se battait comme un homme, sentit s'exaspérer ses désirs. D'abord, il n'avait songé qu'à lalutiner, mais, rendu furieux, il la renversa sur le talus, envahi brusquement d'une bestiale folie. Longtemps, ils s'étreignirent dans l'herbe, râlant
tous deux dans le grand calme de la nuit. Enfin, l'homme fut le plus fort. Il la terrassait, insoucieux de ses morsures, l'écrasant sous son poids. Au contact des mains hardies du mâle qui couraient sur son corps, quelque chose alors s'alluma en elle, brusquement. Il lui sembla que son rêve se réalisait, et elle ferma les yeux pour ne plus voir que la tête extatique du pâle crucifié. Elle avait cessé de crier, et ses lèvres sous celles du gars s'ouvraient, ignorantes des caresses, mais se gonflant de baisers, quand, tout à coup, l'homme se leva. Des pas approchaient ; il prit peur et s'enfuit.
Anne restait tapie dans l'herbe. Les passants étaient loin déjà et le grand silence assoupi de la lande avait repris qu'elle était toujours à la même place, immobile et hébétée, éprouvant au souvenir de ce viol inachevé une honte dont les remords vagues se fondaient en regrets.
Sa vie devint' dès lors tout autre. Le lendemain et les jours suivants, elle pensa moins à regarder ses images et ne parut pas au Mois de Marie. Ses désirs s'étaient faits précis; elle songeait à se marier comme ses voisines, avec lesquelles elle avait joué, petite, et qu'elle voyait maintenant avec leur promis ou leur homme. Mais, comment se marier? Les Ker-
madiel étaient pauvres, et pas un pêcheur du pays ne voudrait d'une fille n'ayant pas même en dot une barque neuve. Ce qu'on gagnait à la mer, ses frères et son père le buvaient. Elle songea à aller avec eux au pardon : peut-être, à la danse, trouverait-elle un amoureux qui la prendrait pour sa beauté. Elle pria ses frères de l'emmener et réussit à les suivre. Tout l'été, elle se rendit ainsi aux fêtes des villages voisins, oubliant parfois d aller visiter la folle, à l'hospice, dans sa rage de danser. Elle vit de la sorte tous les jeunes gens du pays; même, elle passa pour une fille perdue, et le vieux recteur dut la sermonner pour sa légèreté et la menacer de l'enfer. Légèreté inutile. Après avoir rôdé dans le village, les amoureux, renseignés, disparaissaient, se souciant peu, ceux de la côte comme les cultivateurs du haut pays, d'épouser une fille n'ayant que sa croix d'or et ses coiffes pour tout bien. Anne sentait s'exaspérer les révoltes de sa virginité impatiente de fuir. Longtemps, elle se raccrocha à sa foi, multipliant les oraisons et demandant un mari à Notre-Dame de la Mer. La Sainte Vierge resta sourde.
Un moment, désespérée, elle songea à se faire religieuse. Tous les jours, elle allait porter du poisson à une lieue de là aux bonnes
sœurs de Fouvroir, et une envie passagère la prit de leur demander de la garder pour toujours avec elles. Sans doute, on devait être heureuse, une fois la guimpe blanche au cou, et ne plus souffrir, en égrenant, dans le calme silence du couvent, ou par les étroites allées bordées de buis dans le jardin, le lourd rosaire à croix de cuivre. Ce désir s'envola, enlevé par le vent froid de la mort. Une des religieuses trépassa, et Anne, un matin, vit enterrer la recluse dans les caveaux de la chapelle, après un long office lugubre d'où elle sortit frissonnante. Sa nature de fille sauvage, habituée à la liberté de la mer infinie et de la lande interminable, reprit le dessus, dans une horreur soudaine de cette vie solitaire, confinée entre les murs sombres, et, surtout, de cette mort affreuse, de ce cercueil descendu sous les dalles.
C'est alors que son parrain tomba malade. Le vieux prêtre, tout rhumatisant, dut s'aliter et demander à l'évêché un vicaire pour le suppléer auprès de son troupeau. La servante du presbytère, brave femme aussi âgée et presque aussi impotente que son maître, ne savait pas où donner de la tête. Anne s'offrit pour l'aider. Elle était seule au logis, ses frères et son père étant partis à la pèche de la morue. La vieille
accepta avec reconnaissance, cachant la présence continuelle de la jeune fille au curé, qu'elle savait formaliste et méticuleux observateur des règles religieuses. Le vieillard, quand, deux ou trois fois par jour, la filleule entrait chez lui, portant un bol de tisane ou de lait, croyait donc à de simples visites et la remerciait, reconnaissant, s'arrêtant parfois de boire, pour lui reprocher paternellement sa coquetterie et l'accabler de pieux conseils.
Cependant, le vicaire demandé à l'évêché arriva. Sa chambre était prête et, en un instant, il fat installé. Pendant deux heures, il conféra avec le curé, comme un soldat qui prend la consigne, s'informant des habitudes locales et des mœurs de ses nouveaux paroissiens. La présence d'Anne l'étonna d'abord, mais elle était trop jolie pour qu'il songeât à se plaindre de ce manquement aux prescriptions ecclésiastiques.
C'était un jeune abbé qui sortait à peine du séminaire où l'ambition paternelle, sa position de cadet tardivement venu, alors que ses frères et ses sœurs étaient déjà dotés, et la peur enfin de la conscription, l'avaient conduit à défaut de vocation. Grand et solide, de constitution sanguine, il ressemblait plus à ses frères les laboureurs qu'à un prêtre ; mais la vie du
séminaire avait maté son caractère, adouci ses angles, en même temps quelle pâlissait son teint et lui enlevait en apparence au moins la rusticité de ses allures. La jeune fille remarqua au premier abord la blancheur de son visage- et la finesse de ses mains. Son parrain, depuis vingt ans qu'il vivait clans le village, avait pris les habitudes et, en dehors du prêche, le parler et les mœurs de ses fidèles, se soûlant volontiers avec eux ; aussi, ce nouveau venu blond, coquet et jeune, lui plut-il tout de suite, et elle le compara au Divin Sauveur de ses images, le trouvant beau comme lui.
Jamais elle n'avait été aussi pieuse; l'abbé la voyait au premier rang de ses paroissiens à chaque office, et quand, au retour de sa promenade, il entrait le soir à l'église, avant d'aller dîner au presbytère, il l'apercevait agenouillée dans l'ombre au pied d'un pilier. Elle priait avec ferveur. Il l'examinait, et, soudain, le regard de la jeune fille se coulait, luisant, des vitraux rouges au visage de l'abbé, qui éprouvait comme un malaise. Ces grands yeux brillants lui semblaient piquer de deux étoiles l'obscurité solitaire de l'église. Troublé, il s'enfuyait bien vite. Mais avant qu'il eût fermé la porte de la sacristie, Anne,' dépêchant ses signes de croix, était de retour à sa cuisine,
et le prêtre, en rentrant, la retrouvait mettant le couvert, ou secouant, devant la porte, le panier à salade, faisant, dans l'envolement de son bras, se coller 1 étoffe de son corsage sur les rondeurs de sa gorge. Une bouffée de désirs montait au cerveau du jeune homme; il balbutiait son benedicite, s'efforçant de chasser la vision troublante de ces deux seins fermes, en arrêt, ignorant le corset et, sous la frêle indienne, tout à l'heure, moulés si étroitement que leurs deux pointes semblaient crever le tissu. Anne entrait à ce moment; les yeux baissés, elle servait l'abbé, lui donnant chaque jour une douceur nouvelle, ne mangeant pas avant qu'il eût fini et se tenant dans la cuisine, mais la porte entr' ouverte, pour accourir empressée, dès qu'elle cessait d'entendre tinter la cuiller ou la fourchette de son maître.
Peu à peu, le vicaire la vit partout sur son chemin. Elle était dans la maison tout entière, heureuse de frotter ses jupes à la soutane du jeune homme, s'effaçant en balbutiant une excuse pour le laisser passer, les yeux à terre toujours. Parfois, pourtant, lorsqu'il partait pour une longue promenade, elle le regardait bien en face, durant une seconde, jusqu'à ce qu'il baissât lui-même les paupières. L'abbé, presque en colère, s'enfuyait, emportant la
flamme de ce regard avec lui, et voulant ne pas comprendre sa muette prière. Il songeait à avertir le recteur, à faire renvoyer cette fille qui venait troubler sa vie. Cette vie, il l'avait arrangée tranquille, faite de grosses joies, de plaisirs non compromettants, et voilà qu'une femme se mettait en travers.
Le séminaire avait calmé les premiers élans de sa puberté, les intimités du dortoir avaient épuisé ses désirs en lui communiquant l'horreur sacrée de la femme, ses supérieurs avaient fait le reste. Sans imagination, tout en instincts, il avait accepté les renoncements imposés, et, dans sa précédente cure, la chasse, la pêche, les plaisirs de la table lui avaient rendu moins lourd le sacrifice et plus facile la fidélité à ses vœux. Fallait-il que toute son existence fût ébranlée, que son avenir fût compromis par l'obsédante présence de cette fille? Il voulait se fâcher, il voulait fuir ; mais toute sa colère, tous ses raisonnements, toutes ses résolutions tombaient devant la tentation grandissante qui le persécutait. Uodor di femina l'enveloppait, grisante, capiteuse, et lapre vent des falaises qu'il arpentait, rêveur, secouait sa soutane et faisait voler les plis de sa ceinture, sans pouvoir la chasser.
Tout à coup, certain soir, un trouble déli-
cieux empoigna le desservant. Il songeait, s'avouant enfin vaincu, à la fête prochaine : Anne devait communier, il la confesserait la veille. Alors, la pensée de cette confession qui, dans l'église obscure, le rapprocherait de la jeune fille mise à sa merci, ne cessa de le hanter, l'emplissant à la fois de crainte et de joie.
Elle arriva enfin, la date si impatiemment attendue. Le matin de ce jour-là, comme il remontait brusquement dans sa chambre pour prendre son bréviaire oublié, il surprit sa future pénitente qui faisait le lit. Elle ne l'avait pas entendu ouvrir, et, couchée sur l'oreiller du vicaire, elle embrassait furieusement la place où le jeune homme avait reposé sa tête. Sans bruit, il s'en retourna, tout rouge, sentant son cœur battre désespérément.
Le soir, elle arriva à l'église la dernière. Il avait dépêché, sans les entendre, toutes les femmes du village, et se tourmentait déjà dans l'espoir et dans la crainte que la jeune fille ne viendrait pas. Soudain, par le judas grillé, il l'aperçut à genoux à quelques pas, et, dans une brusque angoisse, il eut peur qu'elle n'osât plus. Il toussa doucement ; elle releva la tête et, d'un bond, fut au confessionnal, à genoux.
Maintenant, tous deux n'osaient rien dire . Elle avait la tête dans ses mains; lui, la regardait, silencieux, perdant tout sang-froid à la sentir près de lui. Sa chair frissonnait, assaillie de désirs, et, éperdu, il cherchait en vain les mots par lesquels il invitait d'habitude ses pénitentes à la contrition. Il balbutia ; Anne alors récita, essoufflée, son confiteor et les prières d'usage, puis, de nouveau, ils restèrent en face l'un de l'autre, muets dans l'obscurité calme de la chapelle. Par les vitraux, un long sifflement d'hirondelles entrait avec la rumeur monotone et douce de la mer qui s'assourdissait sous les voûtes.
L'horloge sonna. Le prêtre songea qu'il n'avait plus qu'un instant. Rassemblant tout son courage, il interrogea enfin la jeune fille, et celle-ci, se dégonflant le cœur tout d'un coup, lui fit la confession de son amour, crûment, avec une sorte de colère. Le vicaire l 'écoutait, hors de lui, la poitrine oppressée. Il collait sa face au grillage du judas, et le souffle ardent de la jeune fille lui caressait l'épiderme. Il la questionnait à présent, sentant revenir, plus impérieuse peut-être que le désir, l'obscène curiosité de la femme, jamais assouvie, qui, si longtemps, l'avait tourmenté au séminaire. Assoiffé, la bouche sèche, il se faisait
pressant. Et la pauvre fille sanglotait presque, affolée de passion, et, sur l'insistance du prêtre la contraignant à préciser, disait toutes ses angoisses amoureuses et ses nuits troublées :
— Eh bien! oui.., je me touche...
Elle avait ainsi des mots à elle, naïfs, qui cha/touillaient l'abbé ravi de cette innocence perverse, pour avouer les caresses solitaires dont elle trompait son amour, lorsqu'elle rêvait au blond pasteur, sa bouche collée sur l'image de Jésus au cœur ardent.
L'abbé haletait. Appuyé contre la porte, il secouait le confessionnal entier. Anne, à travers le vasistas, cherchait ses lèvres. Leurs bouches séparées par le treillage se rapprochèrent et confondirent leurs haleines dans un baiser ardent dont le bois prit la moitié, mettant sur leur langue l'amère saveur du vieux chêne. Et ce fut comme du piment dans la douceur sensuelle de ce premier contact de leur chair.
Quand la jeune fille, toute pâle et les yeux rayonnants, quitta l'église, l'abbé lui avait donné rendez-vous pour le lendemain matin, dans sa chambre.
Elle ne put dormir impatiente, trouvant trop lente à venir l'aurore de son bonheur. A pointe d'aube, elle était debout, inquiète maintenant
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de ne pas être assez belle et de paraître trop paysanne. Sa toilette lui prit une heure ; elle mit le linge de noces de sa mère et sa coquetterie rustique inventa d'ingénieux atours. Puis, elle courut à la cuisine. L'abbé était déjà parti dire sa messe. Anxieuse, elle lui prépara son déjeuner, prise d'une palpitation folle, et, cent fois, regardant l'heure au vieux coucou.
Enfin, le prêtre revint. Anne, n'osant plus le regarder, monta chez le vieux curé ; elle le trouva rendormi sur son bol vide. La vieille servante étant partie laver le linge, la jeune fille se trouvait donc seule à la maison : il fallait profiter de cette heure de liberté. La porte du vicaire s'ouvrit doucement comme elle descendait : elle entra .
Tout de suite, il la saisit, violent, brutal. La sueur au front, les dents serrées, il l'étreignait, et, sans égards pour sa toilette de fête, il lui arrachait ses vêtements d'une main qui tremblait. Elle était sans voix et sans forces, défaillante déjà, s'étonnant cependant de voir l'angélique visage de l'abbé se contracter et d'entendre le ban! époumonnéde sa respiration. Et quand elle fut couchée sur le lit, quand, durant de longues minutes, il se fut repu du spectacle de ses nudités mystérieuses, il se rua sur elles avec l'effroyable déchaînement de toute sa jeunesse
inassouvie ; elle eut peur. Bientôt, la douleur lui arracha un grand cri, mais il lui ferma la bouche d'un baiser frénétique, et, alors, reprise par son rêve de jadis, elle sentit, brusquement, l'angoisse délirante d'une jouissance étrange l'envahir, décuplée cette fois. Elle rouvrit les yeux, et, comme la tête de l'abbé s'abattait à côté d'elle, elle se souleva. La folie de ses mystiques dévotions la reprenait. Hagarde, elle ouvrit le gilet du prêtre, entrebailla la chemise, chercha la place du cœur, et, sur la peau blanche et fine du jeune homme, juste audessous du sein, elle colla ses lèvres enfiévrées.
C'est ainsi que clans la lande, ou pendant ses amoureuses insomnies, elle embrassait sur l'image coloriée le sacré cœur du Christ. Et comme le vicaire, sous cette étrange et douce caresse, l'étreignait de nouveau, elle sentit revenir ses divins spasmes. Soudain, l'œil convulsé, pâmée, elle se roidit, extatique, et mordit furieusement le sein de son amant, comme si elle avait voulu lui ouvrir la poitrine, pour voir, dans un cercle d'épines et sous une auréole de flammes, le cœur flambant jaillir, ainsi que celui de Jésus.
De ce jour, une existence nouvelle commença pour la jeune fille. Tous les matins, après la messe, elle entrait chez l'abbé, mais,
bientôt, sa passion grandissant, elle alla aussi le retrouver dans le silence de la maison endormie. Cependant, elle avait parfois des crises douloureuses, des larmes qui la prenaient tout à coup. Tout ce qu'il y avait de piété ignorante et exaltée dans son amour s'en allait peu à peu, à vau-l'eau, avec ses illusions de fille aimante. Seuls, ses sens la guidaient maintenant, mettant dans ses caresses la sauvagerie bestiale qu'elle tenait de sa mère épileptique. Le prêtre qu'elle avait d'abord considéré comme un demi-dieu, comme un blond séraphin fait à l'image du doux crucifié de ses gravures, lui apparaissait, sans qu'elle se rendît exactement compte de ce qu'elle éprouvait auprès de lui, comme un homme ordinaire, de tous points semblable aux gars du village, mais ayant la peau plus blanche, du linge fin, les mains sans callosités et citant du latin. Elle avait une sourde rancune, comme une honte inavouée, de l'avoir naïvement cru tout autre. Quand elle l'avait mordu à la poitrine, il s'était fâché et l'avait injuriée presque. Puis, cette virilité grossière la surprenait toujours, s 'étalant sans gène devant elle et broyant tous ses rêves. C'était un homme comme les autres, voilà tout. Elle le haït presque tout le jour, lorsque, deux heures après leurs premières
caresses, elle le vit s'effrayer, perdre la tète, en découvrant son drap ensanglanté. Tandis qu'elle pleurait, prise d'une lassitude immense, sans savoir pourquoi, ainsi que la belle fille des légendes armoricaines lamentant sa virginité perdue, le prêtre tournait, rageur, autour de la chambre, craignant déjà que tout fût découvert, car un coin du drap était déchiré, et la vieille servante, toujours soigneuse, avait annoncé que, pour ne pas laisser la fente s'agrandir, elle raccommoderait l'accroc ellemême, avant le lessivage. Elle allait certainement apercevoir la tache et la vieille commère devinerait tout. Il fallut que, pendant la nuit, Anne allât au puits laver la toile. Le prêtre reposa tout habillé, et, par le froid sec, la pauvre fille resta les bras dans l'eau, frottant et savonnant, regardant parfois au clair de la lune si le témoignage de sa faute s'effaçait.
Et les contes des veillées lui revinrent, et elle se rappela que le grand Yves, qui rentrait du service, avait raconté un soir, malgré les chut indignés des vieilles, qu'il avait vu, dans certains pays, les maris conserver pieusement dans un coffre, toute leur vie, la chemise de noces de leur femme. Un grand attendrissement la prit. Quand elle rentra, l'abbé ronflait.
Les jours se passèrent; peu à peu, elle ne songea plus à ses illusions perdues. Le bon Dieu, était un mâle : elle l'aima comme tel, bientôt résignée. Ce n'était point cependant tout à fait encore une nymphomane; mais sa vie de fille sauvage et maltraitée, élevée au grand air, au bord des grèves, avait prématurément aiguisé tous ses sens. De l'épilepsie alcoolique de sa mère, elle gardait, d'ailleurs, une sensibilité nerveuse, une sensuelle lascivité et une religieuse exaltation qui, exaspérées par la rencontre du prêtre, la prédisposaient à l'hystérie. Celui-ci, en effet, était profondément corrompu, comme tous les hommes ayant vécu solitaires. Ayant perdu toute crainte, et trouvant Anne sous sa main, à toute heure du jour et de la nuit, il réalisa sur elle, lassé de la possession banale, toutes les expériences erotiques que peut concevoir le cerveau d'un de Sade enso titane. Ses lubriques fantaisies pervertirent bientôt la jeune fille, la viciant jusqu'à la moelle dans une dépravation dont elle n'avait pas conscience, forcée de taire à toutes ses monstrueux plaisirs, n'ayant plus detonnements, et s'imaginant, naïve, que toutes les femmes en pouvoir de mari devaient se prêter à ces raffinements obscènes et à ces perfectionnements voluptueux.
Sa dévotion ne l'avait point quittée pour cela. Elle était à tous les offices, sentant renaître ses premières ardeurs, lorsque le vicaire béat, les jeux mi-clos, consommait le saint sacrifice. A genoux sur les dalles, elle envoyait à la voûte une prière ardente, passionnée, ayant, à contempler le grand Christ maigre, la vague espérance d'un bonheur plus complet qu'elle goûterait plus tard. Tous les quinze jours, elle se confessaitàsonamant,avouantses plus secrètes pensées, sans restrictions, et disant à la fois ses dégoûts et ses plaisirs C'est à ce moment qu'elle prit l'habitude, le matin, de boire un verre d'eau-de-vie avec la vieille servante, lorsque, brisée par une nuit d'immonde luxure, elle descendait dans la cuisine, parlant d'accès de fièvre, pour expliquer ses yeux battus et ses traits tirés. La vieille était une Brestoise, veuve d'un marin naufragé à Terre-Neuve, « en allant à la morue », et, comme la plupart -des femmes du peuple à Brest, elle avalait tous les matins un quart ou deux d'eau-de-vie, heureuse de voir la jeune fille trinquer avec elle et lamper d'un seul coup, en vraie fille de matelot, son double boujaron de « raide ».
Trois mois s'écoulèrent, et, un matin, Anne s'aperçut qu'elle était enceinte. L'abbé, en apprenant sa découverte, perdit la tète, puis,
s'emporta, furieux, et la pauvre fille, dans un moment de désespoir indigné, courut se jeter au pied du lit du vieux curé, et lui avoua tout. Le brave homme pleura avec elle et trouva la force de se lever. Il fallait aviser au plus vite le père Kermadiel, dont le retour semblait prochain, étant homme à tuer la fille-mère. Le recteur monta dans une carriole et partit à la ville. Le soir même, le vicaire recevait notification de son changement de cure et, désolé, s'enfuyait en maudissant la Bretonne et l'idylle qui compromettaient son avenir.
La semaine suivante, la jeune fille, accompagnée de son parrain, dont la colère avait secoué les rhumatismes, débarquait à Paris. Claquemurée aussitôt dans une maison froide et silencieuse de la place Saint-Sulpice, entourée de femmes en deuil, jaunes, sèches, qui ne parlaient jamais et ressemblaient à des religieuses, elle ne quitta pas un seul jour la cuisine, pendant sa grossesse, pas même pour aller à l'église. Elle s'alita enfin deux jours et accoucha d'un enfant mort.
Huit jours après, comme elle était remise, la maîtresse de l'établissement la fit habiller et l'emmena. Anne fut conduite à Saint-Sulpice et se confessa à un prêtre qui, à son grand étonnement, la connaissait déjà, et qui, après l'avoir
longuement interrogée sur les moindres détails de sa chute, lui imposa une pénitence excessive dont la rigueur, en dévoilant à la malheureuse l'étendue de ses fautes, la fit pleurer à chaudes larmes. On revint à la « Pension ecclésiastique », elle prit ses hardes, et sa compagne toujours silencieuse et maussade raccompagna au presbytère de l'église Saint Laurent.
Anne y trouva une vieille compatriote, sa marraine et, tout de suite, se sentit consolée à pouvoir parler bas-breton. Le curé de la paroisse était un ami de son parrain. Pris de pitié, au récit de l'infortune de la jeune fille, que celui-ci lui avait racontée, il avait consenti à ce qu'elle vint aider, tous les jours, sa gouvernante. Toutefois, Anne étant trop jeune, ne pouvait pas s'installer dans la maison. Sa « payse » lui loua donc un cabinet chez une amie, maîtresse d'hôtel dévote du voisinage. La jeune fille devait venir au presbytère à neuf heures du matin et s'en aller à deux heures. Sa propriétaire l'emploierait alors, jusqu'au soir, à ravauder les draps et les serviettes de la maison.
Les premiers temps, la pauvre fille se trouva heureuse ; puis, rapidement, elle regretta son village, sa liberté de jadis, la grande mer et la lande sans fin. De Paris, elle ne connaissait
que Saint-Laurent et le morceau du faubourg Saint-Martin qui passe derrière le chevet du temple. Unjour, ses regrets s'avivèrent subitement. Un regain de désirs l'avait, tout d'un coup, envahie. Elle avait surpris dans une chambre de l'hôtel, par la porte mal close, un couple se vautrant sur un canapé. Sa dépravation se réveilla, mais elle ne s'en confessa plus, tout en continuant à pratiquer avec sa dévotion fervente de Bretonne. A chaque instant, le soir, elle échappait à la surveillance méfiante de son hôtesse, pour aller rôder dans les couloirs et guetter les locataires débraillés. Les garçons de la maison la poursuivirent et, bientôt, elle roula tous les lits, se prostituant avec une paisible sérénité, avec une naïve impudeur, et baisant pieusement son scapulaire avant de quitter sa chemise.
En un mois, elle achalanda l'hôtel, sa paysannerie faisant la joie de tous les libertins du faubourg, commis et calicots. Le matin, quand elle allait rejoindre sa marraine, les passants, que sa coiffe de Bretonne faisait retourner, ne se seraient jamais doutés que cette honnête servante, à l'air propret et modeste, avait, durant la nuit, comme la dernière roulure du trottoir, fait la joie de cinq ou six garnis.
A cette vie, cependant, Anne finit par perdre toute naïveté et, un jour, elle considéra la profondeur de sa chute. D'abord, elle eut peur, désespérée detre tombée si bas et de se sentir aussi vile, sans avoir rien fait pour finir ainsi . Même, elle fut malade et pensa mourir. Des crises étranges la saisirent, et il lui sembla avoir hérité du mal maternel ; mais, une fois à peu près guérie, elle se laissa aller de nouveau, impuissante à résister à l'appel de ses sens et à l'habitude prise, renonçant à lutter, mais, réglant et cachant son dévergondage réfléchi , après l'avoir impudemment étalé, lorsqu'elle n'avait pas conscience de l'impudeur de ses dérèglements. Elle n'eut plus qu'un seul amant à la fois.
C'est alors qu'elle rencontraDuclos,legazier. Tout de suite, l'homme lui plut. Lui l'aima, après l'avoir seulement désirée, touché de ce que, dans un moment d'attendrissement, un soir, elle lui avait avoué « avoir fauté » dans son pays. Et bravement il l'épousa, s'imaginant une de ces chutes d'une heure si communes parmi les filles des champs et que les gars réparent, souvent, devant l'écharpe du maire, mais qui, dans le cas de la Bretonne, était restée inexpiée à cause de la position du séducteur. En véritable ouvrier parisien, il s'em-
porta, à ce propos, contre les cafards d'église, et, bientôt, bon enfant et amoureux avant tout, n'y pensa plus, heureux de posséder cette belle et vigoureuse campagnarde.
Ils s'installèrent au quai de Jemmipes, dans un petit nid propre et coquet. Le gazier gagnait de bonnes journées, et Anne apportait aussi quelque argent au logis en continuant à travailler chez sa marraine et à blanchir le presbytère. Le ménage aurait pu être heureux, et l'aurait été sans doute, s'ils avaient eu tout de suite un enfant.
La lune de miel dura un an, puis, pendant une absence du gazier appelé par son travail pour un mois à Compiègne, Anne s'abandonna à un ancien locataire de l'hôtel amené par le hasard dans la maison. Ses instincts dépravés qui, depuis quelques mois, renaissaient dans la lassitude des caresses plus froides et moins fréquentes de son mari épuisé, reprirent encore le dessus, et les convulsions hystériformes par lesquelles son organisme passa, tant qu'elle voulut résister, la laissèrent détraquée et sans forces. Elle fut à qui voulut la prendre, et Duclos, en apprenant son malheur, ne sut lequel des amants de sa femme il tuerait.
Rémy,son vieux camarade, sauva la vie à la Bretonne, mais le gazier désespéré se mit à
boire, ne revenant à elle que lorsqu'il était gris. La misère entra du coup dans la maison. Anne cependant, au bout de trois ans, devint grosse. L'enfant, conçu un soir d'ivresse, vint au monde maladif, mais Duclos, voyant que le petit lui ressemblait, se mit à l'adorer, et, de ce jour-là, cessa de boire, pour que le cher gosse ne manquât de rien.
Les années s'écoulèrent sans amener de changement à la situation, la mère continuant sa vie de désordres, haïssant Paris, menaçant toujours de retourner en Bretagne, mais ne partant jamais et se faisant de plus en plus dévote.
Un jour, elle retomba malade et, au bout d'un mois, se releva enlaidie, vieille avant l'âge. La débauche lui fut, dès lors, à peu près interdite, et elle but, avalant d'incessants boujarons d'eau-de-vie pour étourdir les regrets de sa vie gâchée et la nostalgie furieuse de la côte qui la minait sourdement.
CnCnOîCnCki
Depuis la veille, on avait rapporté le corps du gazier à son domicile. Comment l'avait-on retrouvé? Un hasard. La mère Duclos disait: un miracle.
C'avait été par tout le quartier un grand émoi, et, une heure avant l'enterrement, la longue cour de la cité ouvrière était pleine de groupes qui s'entretenaient du « malheur ». Les rassemblements commençaient sous la voûte de la porte cochère, à la fenêtre du concierge, se continuant jusqu'à l'étroite allée du logement de la victime, et, dans cette foule curieuse ou émue, les commentaires allaient leur train. Cà et là, on discutait.
— Il n'avait pas quarante ans, je vous dis ! clamait une voisine.
On retournait jusqu'à la porte et, lentement, on déchiffrait, en épelant, la lettre de faire-part qui trouait de sa blancheur, rehaussée par les encadrements noirs, la poussière verdàtre des carreaux de la loge.
— Si jeune! faisaient les femmes en essuyant cette larme furtive que, dans les phalanstères du Paris misérable, le pauvre trouve toujours pour le malheur d'un des siens.
Ou bien, c'étaient des détails lugubrement horribles que les commères se communiquaient à l'oreille :
— Il n'était que temps qu'on le repêchât. Les rats avaient commencé à lui dévorer la figure!...
Une autre reprenait :
— Vous savez, il n'est que temps aussi qu'on l'enterre ! . . .
Les femmes frissonnaient , se recroquevillant sous leurs châles, mais bientôt, elles se rapprochaient du logis mortuaire, avec cette atroce curiosité du faible pour ce qui lui fait peur.
A la porte de l'humble logement, installée sur le palier, la veuve recevait les voisines. Il était dix heures du matin, mais elle était déjà
allumée et son œil gris, luisant d'ivresse, dévisageait tout le monde au tournant de l'escalier. Elle semblait guetter quelqu'un, — Rémy, évidemment, impatiente et craignant à la fois de le voir arriver.
— Un homme celui-là, pensait-elle. Tout de même, il l'avait arrangée proprement ; son œil poché en portait les marques. Mais quoi? c'était un mâle après tout, un vrai. Elle l'aimait, à présent, furieuse, comme une bête. Pourquoi l'avait-il battue?...
L'ignoble femelle, à ce souvenir, avait comme un sourire d'orgueil. La femme réapparaissait en elle : il ne l'avait battue qu'après !... Après!... Ah! si elle l'avait connu plus tôt, alors qu'elle était encore jeune et belle !
Et prise de regrets, l'œil humide, en proie à l'émotion facile de l'ivrogne, elle lâchait ses visiteuses et courait se regarder dans le miroir, à l'encoignure de l'alcôve. Pour mieux se voir, elle s'appuyait sur le lit où, rigide, le cadavre reposait enveloppé déjà de son linceul, et le poids de la misérable faisait se dessiner sous le drap blanc les formes anguleuses du corps.
Vieille! elle était vieille! pourtant son sang bouillait, comme réchauffé par l'approche hâtive de cet âge critique dont elle avait eu tant peur!
CIIARLOT S'AMUSE
Elle était vieille! Et pour cela Rémy lavait frappée et repoussée avec dégoût ! C'était donc fini ? les hommes ne voudraient plus d'elle ?
Une colère lui venait qui se fondait en larmes, lorsque ses yeux rencontraient le crucifix immobile sur la poitrine du mort...
Certainement, les apprentis du teinturier avaient dû la débiner pour que Rémy l'eût traitée de la sorte. Ils avaient raconté quelle tombait du « haut-mal», pendant ses crises d'amour, qu'elle attirait les jeunes gens dans sa cuisine, et que, dans ses accès, elle les égratignait : des inventions de Parisiens, tout cela! Elle ne se souvenait pas d'abord ; elle était comme toutes les femmes, un peu chatouilleuse peut-être, aimante à coup sûr. On ne l'avait jamais comprise...
Là-dessus, mais ronchonnant plus bas, comme par un reste de pudeur, elle se remémorait son mariage, sa vie entière. Est-ce que c'était sa faute, après tout? Ce n'était pas un homme, ce Duclos! Elle l'avait aimé pourtant : il était gentil, le gringalet ; mais voilà, il la voulait pour lui tout seul, et s'était fâché. Ils auraient pu être si heureux ! .. Puis, c'était l'enfant qui était venu, le petit Chariot. Cette couche l'avait mise à bas. Elle n'avait que trente-cinq ans et elle grisonnait déjà, toute ridée. Tout de même,
elle l'aurait adoré, le pauvre p'tit gars. Dame ! il n'avait point demandé à venir, ce cabillaud ! Pourquoi que son père l'avait accaparé ? Une femme est jalouse même de son fruit, et, depuis qu'il avait un gosse, Duclos l'abandonnait, elle, tout à fait, sans plus jamais un mot, sans plus j amais une caresse . . .
Avec ça, elle l'enviait son diable d'homme : au moins il avait fini de souffrir!
Elle soulevait alors le drap qui couvrait le gazier, et le regardait, s'abîmant dans une contemplation vague. Son ivresse hébétée lui enlevait toute horreur de cette face pâle, aux yeux convulsés dans les inexprimables angoisses d'une douloureuse agonie, et qui, malgré les lavages à l'eau tiède, portait encore, sur les tempes, à la naissance des cheveux mal séchés, les souillures de son séjour dans la boue grasse de l'égout.
Elle pleurait, toute secouée de sanglots, la tète perdue, s'imaginant mal cette séparation pour toujours qui allait se faire. Son cerveau se débattait comme dans un brouillard, et elle ne savait plus si sa douleur lui venait de la mort de son mari ou des insultes de son amant.
Et toujours, la Bretonne sentait son désespoir grandir, à revoir dans la glace son visage ravagé, ses traits tirés, ses yeux rouges et son
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corsage aplati dont le bas se perdait avant la bordure dédorée du cadre, comme noyé par les pâles reflets du linceul qui dessinait sous ses plis roides, atrocement immobiles, la tête et la poitrine du cadavre.
Fini, c'était fini! tout! et, s'arrachant au lit tunèbre, elle tordait ses cheveux gris, coupant ses cris de hoquets, horrible et belle, tragiquement ridicule, navrante à faire taire le dégoût.
— Allons, mère Duclos! du courage... Faut se faire une raison, pardi !
Les voisines entraient, la prenaient sous le bras, et Tune d'elles lui versait un petit verre de vulnéraire ou d'arquebuse, tandis que les autres aspergeaient le mort d'eau bénite, avec de longs signes de croix malhabiles.
Tout à coup, des cris partirent de la cour et firent retourner les visiteuses. La veuve ellemême s'approcha de la croisée pour voir. C'était les croque-morts qui apportaient la bière. Devant eux, le père Rosier, le vieux concierge, écartait la marmaille en la menaçant de coups de fouet. Il avait levé le coude depuis le matin et sa manie de savetier habitué des réunions publiques, qui le poussait à prononcer des speechs tous les jours, se réveillait. Il faisait des phrases,
cherchant des mots qui pussent en imposer à la blague des gamins.
— Voyons! voyons! pas tant d'agglomération! bramait-il en faisant claquer son fouet.
Oubliant l'enterrement, on riait, mais la mère Duclos n'entendait plus rien : elle regardait cette caisse en bois blanc qu'on portait chez elle, et, le cognac aidant, un grand frisson la secouait, Fapeurant d'une instinctive répulsion.
— J'ai les jambes comme du coton ! . . . balbutia-t-elle.
Une voisine l'emmena.
Elle était maintenant plus tranquille ; les coups de marteau clouant le couvercle de la bière avaient cessé, et elle attendait, somnolente, qu'on vînt la prévenir pour suivre le corbillard. Près d'elle, Chariot, les yeux rouges encore, se tenait coi sur une chaise, ne pensant plus, en considérant la robe noire de sa mère, à aligner sur la table ses petits soldats de carton. Il songeait, et son regard précoce avait, par instants , l'au-delà des enfants qui veulent comprendre un mystère. Son papa était mort; il avait pleuré à le voir tout blanc, ne bougeant plus sur son grand lit; mais qu'est-ce qu'on allait en faire à cette heure? le porter comme les
autres, là-bas, dans le grand trou, à Saint- Ouen?... Et après?
Ce " et après? » lui revenait toujours dans une incessante et triste interrogation, comme si le gamin, se refusant à la réalité poignante, eût mendié une réponse qui lui rendît l'espoir dont, depuis deux jours, on l'avait déshabitué avec une rudoyante pitié. Il s'agitait sur sa chaise, son petit cœur se crevant à voir sa mère en pleurs. On parlait bas autour de lui, et, pris d'impatience dans cette immobilité silencieuse dont il n'avait point l'habitude, il descendit dans la cour, fermant les yeux et grelottant de peur pour passer devant la porte du logement paternel, où maintenant trônait pour lui cette chose effrayante, ce mystérieux inconnu : la mort.
Personne ne fit attention à l'enfant, pas même ses camarades. Seul, le père Rosier l'invectiva, — par habitude.
Tout le monde à présent levait la tête vers le deuxième étage. Les ouvriers avaient déserté leur séchoir, et, au premier rang de la foule, regardaient les fenêtres de Duclos. Quelquesuns faisaient de grands gestes , tous parlaient à la fois, les derniers venus s'enquérant de ce qu'on attendait là, le nez en l'air, et surpris du retard apporté à l'enterrement. De l'étroite al-
léedesDuclos, des bordées de jurons sortaient à tout instant, avec un martèlement de talons ferrés sur les marches et un bruit de chocs lourds contre les barreaux de la rampe.
Le concierge ne cessait d'entrer et de sortir, tenant les curieux à distance de la porte, criant et tempêtant comme un homme aux cent coups. Parfois, d'un geste de colère, il faisait le simulacre de s'arracher les cheveux, n'empoignant que sa vieille casquette râpée qu'il pétrissait d'un air tragique, en discourant toujours. Ces nom-de-Dieu là! mais ils allaient lui démolir son escalier ! Il ne passerait jamais, leur sacré diable de cercueil ! Avait-on idée aussi d'être grand comme ça! C'était pas un homme, ce Duclos : c'était un gendarme! Et d'un lourd! elle avait au moins un mètre quatre-vingt-dix, sa redingote sans manches ! . . .
Et il s'engouffrait, furieux, dans l'étroite allée. De la cour, on l'entendait empoigner les employés des pompes funèbres :
— Assez que je vous dis, les croque-morts ! Assez! .. Vous allez me défoncer le palier... Y ne passera pas! Vous n'allez pas me démolir mon immeuble avec votre cadavre?. . Mais c'est qu'ils ne finiront pas, ces salopiauds-là! Y vont me faire attraper par le propriétaire! Oh! là!.,.
Il redescendait, égosillé, n'en pouvant plus, pleurant de rage. Les locataires, oubliant le mort, s'amusaient tout leur soûl, et, des quatre coins de la cité, les quolibets pleuvaient sur le concierge, avec une longue traînée de rires.
Chariot, assis dans un coin, écoutait, pâle et les dents serrées. Une indignation confuse le faisait trembler. Il aurait voulu être grand, être fort, pour assommer le pipelet qui insultait le corps de son papa et pour imposer silence à ces sans-cœur qui riaient, à ces teinturiers, venus là comme au spectacle, heureux de voler un moment au patron, et qui se dandinaient, indifférents, les poings sur la hanche, montrant leurs bras nus teints en violet ou en vermillon, et remuant sur les pavés leurs gros sabots multicolores.
Cependant, le père Rosier, exaspéré, achevait de mettre en loques sa casquette, lorsque deux hommes entrèrent dans la cour. Il poussa à leur vueun grognement de joie, courut à eux, les salua servilement, et, sans les laisser parler, cachant mal son impatience sous une obséquieuse politesse, il les conduisit jusqu'à l'entrée de l'allée. Les lazzis s'étaient tus; les spectateurs, reconnaissant le régisseur de la cité et l'architecte, écoutaient silencieusement
les verbeuses explications que donnait le concierge. Quand il eut fini ses plaintes, les deux hommes pénétrèrent dans la maison. Suite seuil, dans une pose triomphale, le cerbère empêchait qu'on les suivît :
— Quand je vous le disais! Hein? Nous allons bien voir! criait-il en se frottant les mains.
Bientôt, le régisseur et son compagnon reparurent et l'envoyèrent chercher des cordes : le cercueil ne pouvait décidément pas sortir par le palier et l'escalier trop étroits ; on allait le descendre par la fenêtre.
La nouvelle se répandit dans la foule, qui aussitôt grossit. De toutes parts, des tètes apparurent aux croisées et ce fut le long de la cour une grande rumeur. Quelques femmes s'indignaient, mais la plupart des assistants, sans se l'avouer, sentaient leur vieille badauderie parisienne s'émouvoir, impatients et curieux de jouir de ce spectacle imprévu et gratuit. Les apprentis se disputaient déjà les meilleures places pour ne rien perdre de la funèbre opération, et, juchés sur les châssis du teinturier, tambourinaient des pieds et des mains l'air des Lampions, comme au poulailler de l'Ambigu. Aux fenêtres, les voisines, dans les logements qui faisaient face à celui des Duclos,
se pressaient avides, s'encaquant sur la balustrade pour faire place, à des invitées de leurs amies. Seul et assis au bord du trottoir, Chariot pleurait, pris de l'envie folle de s'enfuir et, malgré lui, restant aussi, voulant voir.
De longues minutes s'écoulèrent en préparatifs. Les cordes étaient ou trop courtes ou trop minces, et le père Rosier ne cessait de courir, affairé. Puis, ce fut le rebord aigu de l'entablement de la croisée qu'on dut garnir pour que les câbles ne s'y limassent pas trop par le frottement. Enfin, ce furent les amarres d'attache qu'il fallut solidement fixer.
L'impatience grandissait dans le public.
Seuls, au-dessous du logement de la veuve, les intimes gardaient, soit en souvenir de leur liaison avec le défunt, soit dans la gène de leurs vêtements de deuil, le décorum grave qui sied à des gens venus pour assister à une cérémonie funèbre. Les autres spectateurs, plus à l'aise, n'avaient pas la même attitude digne ; les gamins surtout. A chaque fois que de l'intérieur de la chambre mortuaire, un des croquemorts surgissait, se penchant à la croisée pour arranger les cordes, un hurrah saluait son chapeau pisseux, sa redingote râpée et la plaque professionnelle qui, sur sa poitrine, accrochait
les rayons de soleil dans son éblouissant ovale en tôle.
Soudain, un frémissement courut dans la foule, et le silence se fit aussitôt.
— Le voilà!...
Le cercueil apparaissait maintenant, appuyé sur la barre d'appui, le haut reposant encore sur le parquet de la chambre ; presque debout et nu. Dans l'aveuglante lumière, le bois blanchissait et les veines pâles du sapin le marbraient de filets roses. Lentement, les deux ouvriers l'entouraient de cordes, le retournant pour le ficeler, comme font les layetiers d'une caisse, s'assurant en tirant chacun à soi que l'amarre ne glisserait pas sur les planches polies et que les nœuds ne . céderaient point sous le poids. Alors, se penchant vers la cour, ils crièrent gare, invitant posément du geste les spectateurs à s'écarter, puis, d'un vigoureux effort, ils soulevèrent la bière, et la mirent en équilibre sur la balustrade. Derrière eux, des voisins s'arc-boutaient, retenant Jes câbles.
— Attention à le filer en douceur! leur dit un des employés en se retournant... Allez ! hop! allez-y...
Les hommes lâchèrent un peu de corde, tranquillement, sans secousses, comme des matelots descendant une embarcation de ses
CHARI.OT S'AMUSE
palans. Le cercueil bascula, suspendu en l'air, oscilla, tournant à demi, et, d'un de ses angles, érafla la muraille Une pluie de plâtre tomba.
— Empoignez la ficelle maintenant! cria le croque-mort.
Le père Rosier se précipita, heureux de participer à cette opération dont l'étrangeté l'amusait. Campé sur ses jambes maigres, dans une pose d'athlète, le nez en Fair, il saisit la corde attachée à la bière. Il n'y avait pas danger avec lui qu'elle dégradât encore, en ballottant, les murs de son immeuble !
Et la descente commença, très lente. Le funèbre colis se balançait avec des secousses régulières, penchant de côté et d'autre, très loin de la maison parfois, tant le portier tirait fort.
La foule était muette. Prises d'angoisse, quelques femmes haletaient, tremblant de voir les amarres se rompre. Une vieille, les yeux écarquillés, se signait continuellement d'un geste machinal. On n'entendait, dans le grand calme de la cour, que l'asthmatique respiration d'une machine dont le tuyau d'échappement, sur le toit des Duclos, crachait à petits coups sa vapeur.
Le cercueil cependant n'était plus qu'à quelques mètres du sol, quand le concierge inter-
pella les employés des pompes funèbres. Ça n'allait pas à son gré ; on aurait dû s'y prendre d'autre sorte. Et renforçant comme d'habitude son discours d'une mimique expressive, il voulut roidir encore la corde qu'il avait à la main pour montrer comment on aurait dû opérer. Sous sa traction, la bière vacilla et, dans un brusque sursaut, se renversant, plongea une minute la tête en bas.
Un » ha ! » d'indignation et de terreur courut dans la foule. Le père Rosier se méprit d'abord à ce cri, puis, s'apercevant du changement de position de la bière, il imputa sa propre maladresse aux croque-morts :
— Attention là-haut, vous autres! Vous allez donner un coup de sang au camarade en le tenant les pieds en l'air!
Un nouveau murmure courut parmi les spectateurs, menaçant cette fois. Les plus gouailleurs d'entre les apprentis étaient le plus indignés, blessés dans ce respect inné et profond qu'à Paris le peuple professe pour ses morts. Chariot s'était avancé, pâle à faire peur, et comme grandi par la colère. Il saisit le portier par la manche et, bégayant, hors de lui, refoulant des larmes de rage :
— Vieille crapule !
Rosier n'osa pas répondre. Les paroles de
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l'enfant avaient trouvé un écho. Energique, une clameur de réprobation s'élevait. Avec un juron étouffé, il repoussa le gamin, tirant encore machinalement sur sa corde, sans savoir ce qu'il faisait. En haut, on s'était arrêté de filer le câbleau pour entendre. Le cercueil, ramené pour un instant à l'immobilité eut, sous cette nouvelle et brusque secousse, un plus violent écart. Alors, l'horreur, tout d'un coup, ramena le silence. Comme si les planches s'étaient soudain disjointes, labière laissait échapper des nuages de sciure de bois. A chacune de ses oscillations décroissantes, de grosses gouttes de liquide s'échappaient d'un angle de la boîte, et leur lourde pluie, avec d'atroces émanations, gâchait dans la poussière et la sciure, sur le pavé de la cour, un purulent mortier.
Rosier poussa un cri, un seul, un hurlement plutôt. Il avait reçu directement sur le visage les premières gouttes, en même temps que la sciure de bois, lui emplissant les yeux, l'aveuglait. Hagard, chancelant, mais cloué surplace par une angoisse inouïe et un inexprimable dégoût, il n'eut qu'un geste, lançant la corde loin de lui. Le cercueil bascula encore, reprit son horizontalité et l'épouvantable écoulement cessa immédiatement. Mais, pour revenir à la perpendiculaire, le sinistre fardeau dut décrire
deux ou trois embardées, heurtant les murs, rejeté en arrière par la violence des chocs et, à chaque heurt, crevant, avec un grand fracas de vitres, une des fenêtres du premier.
A bout de forces, Chariot s'était laissé tomber défaillant et se sentant pris d'une crise nerveuse qui le secouait en lui tordant les membres. Dans une fatale hérédité, la folie épileptique dont était morte sa grand'mère semblait alors envahir son cerveau, tout d'un coup, comme si, latente jusque-là, elle éclatait en furieuse tempête, à cette heure, provoquée par les cruelles éjnotions sous lesquelles l'enfant succombait depuis deux jours, et qui, maintenant, débordaient.
Autour de lui, les femmes s'empressaient, compatissantes. On lui jetait de l'eau au visage, on tapotait le creux de ses mains, on lui faisait respirer du vinaigre. Il rouvrit les yeux et la crise enrayée se fondit dans une explosion de sanglots.
A quelques pas, un autre groupe, impitoyable celui-là, railleur même, entourait le portier. La mère Rosier, prévenue, arriva enfin et, en un clin d'œil, tout en l'accablant d'injures, débarbouilla le misérable dont les jambes flageolaient et qui bégayait, livide encore d'horreur.
Cependant, les croque-morts continuaient
leur besogne. Un voisin avait remplacé le concierge, et, sans nouvel accident, doucement, le cercueil avait été descendu. Il reposait à présent sur le corbillard, et Rémy qui, depuis un moment, attendait sur le trottoir devant la porte, n'osant entrer, arrangeait les plis du drap et les couronnes d'immortelles apportées par l'équipe.
Peu à peu, après plusieurs allées et venues de l'officier-pleureur qui courait du char au. logement de Duclos, le convoi se forma. Au bout de cinq minutes, il se mettait en marche, remontant le quai, lentement, à cause de la pente.
Immédiatement derrière le corbillard, la veuve conduisait le deuil, ayant à son côté un parent éloigné de son mari et tenant Chariot par la main.
Rémy et les autres ouvriers venaient de suite après, et la Bretonne, à sentir le contremaître sur ses talons, oubliait tout, l'œil soudain sec, et relevait la tète, se dandinant dans ses vêtements de deuil et jouant de la croupe, prise du désir fou d'être aimée encore par cet homme.
Tout le long du chemin, puis au cimetière pendant la dernière cérémonie, elle n'eut pas d'autre pensée. Le regard atone, elle vit des-
cendre le cercueil dans la fosse sans sortir de son impassibilité, et le bruit des pelletées de terre martelant de roulements sourds les planches du cercueil ne la réveilla pas, ne lui rappelant que sa lutte avec Rémy dans l'ombre, l'autre nuit, lorsque le poing du mâle s'abattait sur elle, faisant sonner sa chair nue.
Quand ce fut fiui, quand, au sortir du funèbre enclos, on se sépara, il fallut qu'une des voisines venuesjusque là lui prît le bras pour l'emmener. Elle mourait d'envie de suivre les hommes, les camarades de son mari, afin de se retrouver avec Rémy ; mais ils la saluaient à la grille, gauchement, avec une brève et banale consolation, et couraient chez un marchand de vin en face, où, suivant l'habitude populaire, ils se faisaient servir du pain et du fromage, buvant de nombreux litres, tout en parlant du défunt, chacun voulant l'avoir mieux connu que les autres, ou racontant à sa façon comment il avait péri.
Quand Rémy passa devant elle, le dernier, elle lui tendit la main, les yeux baissés, mais lui coulant un regard tendre à travers ses cils et ne pouvant se décider à lâcher le compagnon. Une joie lui venait à entendre le contremaître balbutier, pris d'embarras. Il semblait à la veuve qu'il avait rougi, et, incapable de
comprendre la honte qui faisait trembler la voix de l'ouvrier, elle ne songeait plus qu'à se préparer les moyens de le revoir.
— Monsieur Rémy, dit-elle, vous devriez bien garder Chariot avec vous. Il ne cesse pas de pleurer, le pauvre, et ça va être pis à la maison. Consolez-le un peu... Il faut le distraire, moi je ne pourrai pas, vous comprenez ?
Et elle eut un sanglot hypocrite, en feignant de s'essuyer les yeux.
— Voulez-vous? dites?... Vous me le ramènerez en rentrant. .
Rémy hésita une seconde, mais l'enfant saisit sa grosse main, heureux de se retrouver avec son vieil ami, et le brave homme finit par consentir.
Tout de suite, il s'éloigna avec le gamin, sans se retourner, devinant que la veuve le suivait du regard. Il sentait revenir sa colère. Avant d'entrer chez le marchand de vin, il souleva de terre le gamin et, furieusement, l'embrassa sans mot dire, se soulageant avec cette grosse caresse. Puis, quand il fut installé avec l'équipe, au milieu des ouvriers qui adoraient le petit, il continua à le dorloter. Chariot, presque consolé dans cette atmosphère de tendresse, se serrait contre lui, souriant déjà,
tandis qu'une dernière larme tombait sur son assiette.
On bourra le gosse de biscuits; mais le contremaître empêcha qu'on lui fît boire du vin pur et qu'on reparlât de la mort de Duclos, et tout le jour il eut pour le petit les prévenances affectueuses d'un père. Le soir, quand on rentra à Paris, il ne voulut pas aller jusqu'à la maison de Chariot ; il avait peur de se retrouver en face de la mère. Au coin du quai, il quitta l'orphelin, après l'avoir embrassé plusieurs fois, et partit le cœur gros, non sans l'avoir suivi des yeux jusqu'à la porte.
Quand la veuve vit l'enfant rentrer seul, elle éclata comme une furie et le roua de coups.
— Demain, je te mettrai chez les frères! cria-t-elle, furieuse de ce qu'il n'eût pas forcé Rémy d'entrer.
Et, pour noyer son désespoir, elle acheva de vider le litre de cognac entamé le matin par les croque-morts; ensuite, elle eut une dispute ignoble avec les concierges. Deux heures durant, tous trois s'invectivèrent, les insultes ordurières remplissant l'escalier et réveillant les étages.
Chariot s'était couché, navré d'entendre encore reprocher à sa mère, avec des mots
atroces, des choses hideuses qu'il ne comprenait pas, mais dont il devinait l'horreur. Quand elle revint, il feignit de dormir pour éviter d'être de nouveau battu.
Jusqu'à minuit, la veuve fit du tapage, ne s'arrêtant de crier et de bouleverser son misérable mobilier que pour boire à même la bouteille. Puis, elle se déshabilla, et, en chemise, descendit appeler le gardien de nuit de la teinturerie qui veillait au rez-de-chaussée, près de la machine. L'homme monta, hésitant à céder aux provocations de la mégère, dans cette chambre qui sentait encore la mort, et n'acceptant que de boire une goutte avec elle.
Alors, prise d'une bestiale et lubrique folie, elle enleva son dernier vêtement, inventant d'erotiques caresses pour éveiller les sens do son amant. Hors de lui, le chauffeur s'abandonna enfin, et tous deux, jusqu'à l'aube» so vautrèrent, perdus dans une obscénité crapuleuse
Chariot, retenant son souffle, regardait, avec un effarement inouï, sa mère se prostituer, tremblant lorsque, pâmée sous les caresses de l'homme, elle se tordait dans une sorte de crise hystérique, convulsée, roidie, hurlante, martelant le bois du lit avec sa tête à coups précipités et ne revenant à elle, ayant
encore de l'écume aux lèvres, que sous la meurtrissure de brutalités innommables.
Lassé, l'enfant s'endormit enfin; mais son court sommeil fut plein de hideux cauchemars. Son père rentrait tel qu'on l'avait enveloppé dans son linceul. Oh ! comme il était heureux, le gamin, de se jeter dans les bras de son papa! Tout à coup, comme il allait l'embrasser , il se reculait, glacé d'horreur, lui voyant un visage verdi que trouaient deux yeux glauques, et sentant de sa barbe mouillée suinter cette purulence épouvantable dont le matin il avait vu quelques gouttes tomber des fentes du cercueil. Puis, tandis qu'il voulait crier, la gorge sèche et une sueur froide sur le front, la vision maudite disparaissait. C'était Rémy, le cimetière, le père Rosier et les ouvriers de l'équipe, la salle du marchand de vin, qu'il revoyait confusément. Et toujours, toujours, dans ces tableaux mobiles, sa mère repassait. Il la retrouvait partout, et toute nue, secouée par le rire, tordue dans une attitude étrange. En face d'elle, le chauffeur, également déshabillé, faisait des gestes impossibles.
Et l'enfant, dans ce cauchemar, s'efforçait de comprendre le hideux inconnu, comme il l'avait fait avant de s'endormir.
La fièvre brûlait son sang ; il frissonnait et
ses mains s'agitaient , machinales. Il rêvait maintenant qu'il imitait le chauffeur. Il haletait de fatigue; un sifflement sortait d'entre ses lèvres serrées et sèches. Soudain, son souffle s'accéléra ; il soupirait. Dans sa tète, quelque chose vibrait, et rigide, immobile, épuisé, il sentit naître en lui, profondément, une sensation nouvelle et mystérieuse, d'une infinie douceur.
La veuve Duclos avait tenu parole. Aussi bien, il l'embêtait, maintenant, ce gamin, toujours pendu à ses jupes, pâle, silencieux, mais dont le regard noir la mettait à l'inquisition, à certaines heures. Il n'était plus le même depuis la mort de son père, ne quittant pas la maison, immobile sur sa chaise, perdu dans de longues songeries. Avec cela, il dépérissait, s'anémiant davantage chaque jour, les traits tirés, les lèvres blanches et un grand cercle de bistre autour des yeux.
Justement, elle avait trouvé pour elle, grâce au curé de Saint-Laurent, une place excellente, comme cuisinière dans un orphelinat catholique
qu'on venait de créer à Passy. Elle devait y entrer 1© premier mai ; elle s'occupa immédiatement de se débarrasser de l'enfant.
Ce ne fut pas chose facile. L'école Saint-Barnabe, cette ruche immense que les frères ignorantins avaient récemment fondée hors de Paris, était à ce moment le foyer d'une épidémie de variole, dont l'intensité avait nécessité le licenciement des maîtres et des pensionnaires. Anne s'exaspérait, se voyant déjà contrainte de garder son fils, mais la bienveillante intervention du clergéde Saint-Laurent lui vint derechef en aide, et Chariot, contre l'usage, fut accepté comme interne par les frères de la rue des Récollets jusqu'à la réouverture de l'école-mère. Il serait seul à manger et à coucher dans l'établissement, mais cet internat devait être court, l'épidémie paraissant décroître.
Donc, un matin, la veuve habilla le petit, fit un paquet de ses nippes d'enfant et le conduisit à ses nouveaux maîtres.
Le gamin semblait indiffèrent, comme instinctivement persuadé que, pour lui, aucune existence ne serait plus misérable que celle qu'il menait quai de Jemmapes, chez sa maman. Sa petite figure blême avait une expression souffreteuse, mais résignée, comme si le crêpe de
sa casquette et le deuil de ses vêtements avaient déteint sur tout son être. S'il avait pu parler sans crainte de nouveaux coups, il se serait plaint seulement de ce qu'on ne le menât pas assez loin. La rue des Récollets n'était qu'à deux pas du quai de Jemmapes ; le canal franchi, on y était. Il reverrait là ses camarades, ses ennemis. On lui parlerait encore des soulographies de sa mère et, sous les insultes répétées, il lui faudrait encore, et toujours, se battre. Combien il aurait mieux aimé aller de suite à Saint-Barnabe ! C'était loin, d'abord, très loin, au delà de Vanves ; il n'y aurait été connu de personne. Et, pour se consoler, il se répétait, tout en marchant, que dans quelques mois, quelques semaines peut-être, on l'y enverrait. Il se vovait déjà avec l'uniforme de la maison, la blouse grise, le ceinturon verni et le képi à lisérés d'or, marchant au milieu de sa division, les jours de promenade, sous la direction de frères tout noirs, mais rieurs et bons enfants.
Même, il précisait sa rêverie, vivant une vie nouvelle, tout en suivant machinalement sa mère. Il était avec ses nouveaux condisciples, un jeudi, et il passait là, sur le quai, devant son ancien logis, au retour d'une excursion dans les champs. Ses camarades de jadis
accouraient sur le seuil de leur porte, et lui, tout fier, il les dévisageait au passage, heureux de leurs regards d envie.
— Allons! as-tu fini d'admirer le bout de tes souliers? s'écria sa mère, en lui secouant le bras.
Il redressa la tète, comme éveillé en sursaut. Ils étaient arrivés devant l'école, et la veuve tirait la sonnette.
Un grand froid maintenant secouait Chariot à voir les bâtiments sombres. Apeuré, il se retourna. De l'autre côté de la chaussée était l'hôpital Saint-Martin, et il se prit à regarder consciencieusement les grands murs sévères que dépassaient les têtes des marronniers, comme s'il avait voulu, avant de quitter la rue, faire provision d'impressions et graver dans sa tête la physionomie des choses. Longuement, il contempla une voiture d'ambulance arrêtée devant L'hôpital. L'œil agrandi, il détaillait les costumes des conducteurs du train juchés sur leurs mulets. Il s'intéressait à voir un dragon, pâle, la tête enveloppée de linges, descendre de la voiture, tandis que le brigadier d'escorte mettait pied à terre et, le bras passé dans la bride de son cheval, tendait le billet d'admission au portier-consigne, un gros vieux décoré qui fumait devant la porte entr'ou-
verte. Le dragon pénétra dans l'hôpital, et avant que le concierge eût refermé, Chariot découvrit un grand jardin; mais sa mère le tirait par la manche, il fallait entrer à l'école. Il obéit et, docilement, la suivit, poursuivi jusqu'au bout du couloir par le roulement de la voiture d'ambulance qui repartait vers le faubourg avec un tintamarre de ferrailles et un cliquetis de sabres.
L'enfant était attendu. La veuve le présenta au frère Hilarion, le directeur, un gros homme, qui hocha deux ou trois fois la tète, pinça le menton de son nouvel élève, et s'inclina chaque fois que la dévote, soudain mielleuse et toute confite, prononça le nom du curé de Saint- Laurent.
— Soyez tranquille, madame, nous aurons soin du jeune homme et nous le préparerons à sa première communion, de façon à lui faire regagner le temps qu'il a perdu.
Et il accompagna la mère Duclos jusqu'à la porte, après qu'elle eut couvert Chariot de larmes et de baisers qu'elle prodiguait, non par hypocrisie et mue par la présence du frère, mais parce qu'à frôler une soutane, elle se sentait envahie d'une tendresse vague, dont l'énervement pleurard était pour son organisme détraqué comme une sensuelle jouis-
sance, plus raffinée, plus rare et qui la rajeunissait.
L'enfant recevait ses caresses froidement, sans mot dire, un pli amèrement boudeur pinçant sa bouche et vieillissant sa physionomie gamine dans une expression revèche qu'amollissait seul son regard clair, un regard d'homme, pensif et doux. Il n'eut un tressaillement qu'en entendant la veuve, décidément empoignée, lui murmurer entre deux baisers humides et chauds, l'appellation câline, naïve, enfantine, rustique, souvenir de son enfance à elle, qu'il lui avait déjà entendu balbutier, comme le dernier mot auquel se raccrochât son esprit, lorsque pâmée l'autre nuit et délirante, elle berçait sur sa poitrine nue la tête avachie du chauffeur. Et comme la Bretonne s'éloignait enfin, se tamponnant les yeux de son mouchoir roulé en boule, Chariot, dans une involontaire évocation et les joues en feu tout à coup, revit la scène mystérieuse qui avait suivi son retour de l'enterrement, l'orgie, ses monstrueux détails, ce qu'il ne comprenait pas encore tout à fait, et ce qu'il démêlait confusément déjà.
Alors, un instant, il oublia l'abandon lâche et cruel, la vengeance calculée et méchante, qui le jetaient chez des étrangers, au lendemain de la mort de son père, le sevrant de l'affection
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après laquelle battait son jeune cœur endolori. Il n'apercevait plus le frère Hilarion. Debout, l'œil perdu sur la porte par laquelle la veuve s'en était allée, le petit misérable songeait, sa tristesse se fondant dans un nouvel accès plus vif de curiosité maladive, et sa mémoire ne gardant comme écho des dernières paroles de sa mère que l'appellation tendre dont, sans y prendre garde, elle caressait à la fois ses amants et son fils.
— Venez, mon ami ! dit enfin le frère.
Chariot releva la tête, étonné d'abord, puis, sans une observation, suivit son nouveau maître, se sentant, avec la mobilité de son âge, à demi consolé déjà par la perspective d'une promenade à travers la maison. Même, il se surprit à sourire, s'amusant à dévisager son guide en dessous, cherchant ses< ridicules en véritable gamin de Paris, mais repris peu à peu de tristesse à traverser les classes silencieuses, les grands corridors froids et sévères, et à monter les escaliers roides et poussiéreux.
Puis, c'était partout une odeur de renfermé dont la moisissure le serrait à la gorge, affadissante, et complétant par une constriction de ses narines révoltées l'impression générale que lui causait ce grand bâtiment vide, avec ses murailles blanchies à la chaux, dont le nu
sévère agaçait son regard, dont 1 épaisseur lui semblait écraser ses épaules.
Il fut bientôt installé. Le frère l'introduisit dans un petit cabinet vitré dont la fenêtre en tabatière donnait sur la rue et dans lequel on ne pouvait pénétrer sans passer par le dortoir des maîtres. Il y avait dans ce réduit un lit de fer, une chaise et une table sur laquelle était une statuette en plâtre de la Vierge. Les murs étaient tapissés d'images pieuses et, à la tète du lit, un bénitier énorme plaquait un ange échevelé dont les pieds et les ailes trempaient dans l'eau d'une grande coquille à valve rose.
Chariot ne remarqua pas tout cela, à première vue; il venait de s'apercevoir que le frère Hilarion participait comme producteur à cette odeur écœurante qui remplissait la maison, et cette découverte l'étonnait, lui inspirant peut-être plus de curiosité encore que de dégoût. Alors, tandis que son guide s'assurait si le bénitier était rempli, il se pencha contre lui. Quand il se releva, il avait compris : c'était cette soutane, dont les cheveux plats balayaient le collet gras, couvrant l'étoffe pisseuse de pellicules, qui exhalait cette odeur rancie, indéfinissable, où se mêlaient il ne savait quels relents de drap mouillé, de pommade rance et
de violentes senteurs masculines. Et l'enfant, dans un mouvement d'instinctive répulsion, s'écarta du frère que, pour toujours, il venait de prendre en horreur. Hilarion ne s'en aperçut pas. Il s'assit et mit Chariot entre ses genoux, l'interrogeant sur ce qu'il savait de catéchisme et, parfois, lui tapotant les joues de ses grosses mains froides. L'interrogatoire achevé, il l'attira contre sa poitrine et goulûment l'embrassa, ses yeux gris mi-clos cherchant pour coller ses lèvres lippues le bourrelet de chair grasse et fine que l'enfant avait au cou, à l'ouverture du col, lorsqu'il dérobait la tête. Ses mains palpaient le corps du gamin, dans une caresse lente, méthodique, sûre d'elle-même, n'allant point jusqu'aux attouchements défendus, se bornant à une reconnaissance experte, calme comme un essai. Duclos n'en éprouva ni trouble, ni plaisir. Les caresses du supérieur lui semblèrent naturelles, un peu trop prolongées peut-être, et il n'eut, en les recevant, qu'un frisson répulsif à voir le teint bilieux du directeur et les mille boutons qui pointillaient son visage. Frère Hilarion sembla deviner ses sentiments. La flamme qui avait un instant allumé son regard s'éteignit et il écarta doucement son nouvel élève, tout en fixant, surpris, les yeux battus et la pupille
noyée de l'enfant. Et Chariot s échappa, avide d'air pur.
Au bout de huit jours, il était fait à sa vie nouvelle, connaissant la maison, les maîtres, ses camarades et s'accommodant assez bien des uns et des autres. Ses condisciples, arrivant aux heures de classe et partant aux premiers coups de cloche, n'avaient pu recommencer contre lui la persécution méchante et bête à laquelle ils se livraient, autrefois, quai de Jemmapes, reprochant à Chariot l'inconduite de sa mère et se coalisant lâchement contre la faiblesse du petit abandonné. L'enfant avait, d'ailleurs, trouvé rue des Récollets des protecteurs vigilants et tendres. C'était, d'abord, le directeur, dont il sentait aux heures de récréation, ou pendant le repas, au réfectoire, le regard obstiné peser sur lui. Puis, il y avait frère Eusèbe et frère Origène, dont il suivait les classes tour à tour. Tous deux lui témoignaient une affection spéciale, caressante, sous la douceur réconfortante de laquelle le gamin ému se laissait doucement vivre, sentant peu à peu sa tristesse s'enfuir et l'oubli s'infiltrer en lui. Maintenant, il songeait rarement à son père, chassant de son souvenir les détails de sa mort et de son enterrement, pour ne le revoir qu'aux heures heureuses, lorsque, le dimanche,
ils partaient tous deux en promenade, de grand matin. Il avait écrit à sa mère qui n'avait point répondu, et, repris de l'insouciance de son âge, il ne pensait plus aux misères anciennes, tout à ses jeux et à son travail. Car il avait, le petit, une assiduité à l'étude qui faisait la joie de ses maîtres. Son intelligence lente et sa mémoire rebelle servaient souvent mal ses efforts , mais, sa persévérance aidant, il parvenait à triompher des difficultés et apprenait chaque jour quelque chose.
Sa santé se raffermissait en même temps. Le sang revenait à ses joues et avec ses yeux bleus, ses boucles blondes et son teint blanc de fillette, il faisait, lorsqu'il allait aux offices le dimanche avec les frères, l'admiration des mamans. A l'école, on l'avait baptisé bébé et le directeur et les maîtres eux-mêmes, en manière de jeu, lui donnaient aussi parfois ce petit nom câlin. Il avait lui-même conscience de ce mieux qui se manifestait en lui. L'exercice auquel il se livrait dans la cour, pendant les récréations, et la fatigue corporelle qui le terrassait, le soir, lorsqu'après le dîner, il imitait frère Eusèbe s'élevant au trapèze pendu aux platanes, ou se soulevant au poignet sur les barres parallèles, rendaient son sommeil lourd, appesantissant invinciblement ses pau-
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pières dès qu'il était au lit. Et il ne rêvait plus, ne cherchant plus à comprendre ce qu'il avait vu faire au chauffeur, et ses mains, trop lasses pour la recherche des inavouables caresses, restaient jusqu'au matin immobiles sur sa couverture, dans un repos réparateur.
C'était le bonheur cela, et le gamin n'avait pas souvenance d'avoir jamais été aussi heureux.
Il était depuis près d'un mois à l'école ; on était aux premiers jours de mai. Dans le jardinet des frères, le printemps s'annonçait par des pousses vigoureuses, la chaleur des beaux jours en retard crevant violemment, comme pour rattraper son avance, les bourgeons des lilas, verdissant les gazons, pourprant les corbeilles de géraniums et, dans l'ensoleillement de ce petit coin, où la réverbération des murailles nues des maisons voisines et des toits en zinc couvait une plus lourde atmosphère, mettant comme un furieux besoin de rut.
Un jeudi, après le dîner, pendant que sous couleur de prières, les maîtres faisaient la sieste au dortoir, en attendant l'heure de la promenade, frère Eusèbe appela Chariot.
— Bébé ! viens répéter ton catéchisme.
L'enfant, tout rouge d'avoir joué au soleil, à travers la cour, fit la moue, alla chercher son