ACTE II. SCÈNE IV. 4I
Mais dans tous les forfaits on reconnaît son doigt.
Quel homme I Quelle époque ! — Ah ! c'est là de Thistoire,
Et pourtant, quand j'y songe, à peine j'y peux croire.
Comme tout est changé I Comme tout a péri !
J'ai vu — c'était du temps de mon défunt mari — 830
J*ai vu la cour, j'ai vu la noblesse française,
Et la reine Antoinette, et le roi Louis seize;
Je me rappelle encor leur costume à tous deux,
Et comme ils saluaient les seigneurs autour d'eux.
O souvenir lugubre ! ô pompes de Versailles, 835
Que vous deviez bientôt tourner en funérailles 1
[Moment de silence, — Au vieux gentilhomme^ — ^Vous étiez à Paris, en ces temps malheureux? Ce doit être à présent un séjour bien affreux 1
\Les joueurs cessent un moment leur jeu pour
écouter^
LE VIEUX GENTILHOMME
Ah ! ce n'est plus Paris, la belle capitale.
Éblouissant les yeux du luxe qu'elle étale, 840
Où les arts, apportant leurs chefs-d'œuvre divers,
Se donnaient rendez-vous des bouts de l'univers.
— Les magasins sont clos; plus d'art; plus de négoce;
C'est un événement que le bruit d'un carrosse;
Chacun craint son voisin et reste en sa maison; 845
On rêve en s'endormant qu'on s'éveille en prison;
Tout se tait; les passants glissent comme des ombres;
Quelquefois seulement on entend des bruits sombres;
On voit paraître alors des hommes inconnus,
Sortis on ne sait d'oh, sauvages, demi-nus; 850
C'est l'émeute qui passe, — et ses noires cohortes
Défilent dans la rue, où se feimem \es ^ox\&^
MADAME DE BRETTEVILLE
Hélas! quand verrons-nous la fin de ces terreurs?
LE VIEUX GENTILHOMME
L'avenir ne promet que de pires fureurs.
D'un Septembre nouveau notre atmosphère est lourde; 855
Il s'annonce déjà par une rumeur sourde.
Tous les suspects, dit-on, vont être incarcérés;
Les riches sont suspects; suspects les modérés;
On a créé contre eux un tribimal barbare;
Est mort, tout accusé qui paraît à sa barre. 860
Enfin le sable ardent du désert africain
Est habitable auprès du sol républicain.
— Fuyez ces bords; fuyez cette cruelle terre;
Et faites comme moi, passez en Angleterre.
MADAME DE BRETTEVILLE
On est lent à mon âge, et Ton reste ob Ton est. 865
La vieillesse s'attache aux lieux qu'elle connaît
Les nombreux souvenirs et la longue habitude,
Comme des compagnons, charment ma solitude»
Et je n'ai plus assez de sève et de vigueur
Pour en déraciner les fibres de mon cœur. 870
Non, mon ami ; j'attends ici la nuit qui tombe.
On n'apprend plus l'exil, quand on touche à la tombe.
Je fuirais l'échafaud pour mourir en chemin;
Puis, qu'importent mes jours qui finiront demain?
Mais je crains pour Charlotte, et veux, quoi qu'il m'en coûte,
L'éloigner au plus tôt des périls qu'on redoute. 876
LE VIEUX GENTILHOMME
Eh bieni dites un mot, et je l'emmènerai.
MADAME DE BRETTEVILLE
Quand elle reviendra, je l'y préparerai