ACTE IV. SCÈNE IV
— Ah ! le projet, conçu d'abord avec orgueil»
Quand il faut l'accomplir, n'est plus vu du même œil.
La résolution, qui paraissait si fière,
S'arrête devant l'acte, et retourne en arrière. 1755
Je ne voyais de loin que le pays vengé;
Ce que je vois de près c'est un homme égorgé.
— Enfoncer le couteau, moi-même ! Chose horrible !
Puis-je donner la mort? Ai-je ce droit terrible?
Quels que soient ses forfaits, ce n'est qu'au magistrat 1760
Qu'appartient le pouvoir de condamner Marat;
£t quand les tribunaux manquent à leur office.
Est-ce à moi d'usurper l'œuvre de la justice?
Oh s'arrêtera-t-on dans ce sanglant chemin,
Si chacun se fait juge et punit de sa main? 1765
— Pourtant combien sont morts ! et combien vont les suivre !
Je les laisse périr, si je le laisse vivre.
A cette alternative on se voit condamné:
Il faut qu'il assassine, ou soit assassiné.
A quel titre d'ailleurs, et par quel privilège 1770
Lliomme sans loi veut-il que la loi le protège?
Non; qui s'en affranchit y renonce pour lui;
Il s'en désarme, alors qu'il en désarme autrui.
Arrière, droit commun et règles ordinaires !
Vous n'êtes plus d'usage en ces temps sanguinaires. 177s
Il est certains moments dans le cours des États, Oh la loi ne peut rien contre les attentats.
Lois, coutumes et mœurs, tout chancelle, tout croule; Un vertige inouï s'empare de la foule; En ce renversement de tout ordre normal, 1780
On ne distingue plus ni le bien, ni le mal; La pire énormité rencontre des apôtres; La lâcheté des uns fait l'audace des autres; Et la société, dans cette guerre à mort,
Rentre à l'état sauvage oîx règne le plus fort 1785
Comme la loi n*est plus la gardienne suprême. Chacun reprend le droit de se garder lui-même; Chacun, selon son bras, défend son étendard, Les hommes par Tépée, et moi par le poignard. Heureux les combattants, à qui je porte envie! 1790
Mais en frappant comme eux je donne aussi ma vie.
Poignard, agent du crime, agent déshonora Ennoblis-toi! tu sers un intérêt sacré.
Frappe; ne tremble pas dans des mains généreuses; Montre aux crimes hardis des vertus vigoureuses; 1795 Et souviens-toi qu'Athène entoura d'un feston Le fer d'Harmodius et d'Aristogiton.
Que si, tout pur qu'il est, mon dévoûment s'abuse. Si le meurtre jamais ne peut avoir d'excuse.
Si le droit qu'admettait toute l'antiquité 1800
Fut un long attentat contre l'humanité.
Si Dieu, guide incertain, nous ofire dans son livre L'exemple de Judith et défend de le suivre, Si je ne dois laisser qu'un renom criminel Et chargé justement d'un opprobre étemel, 1805
C'est affreux; — l'échafaud est un moindre supplice. — N'importe ! je puis faire encor ce sacrifice. Braver la mort n'est rien; mais le mépris bravé !
Est un effort plus rare et qui m'est réservé. >
Que je sauve la France et que je sois flétrie! 1810
La honte soit pour moi, le fruit pour ma patrie! Puisse l'acte féroce auquel je me résous Rendre quelque énergie aux gens de bien trop mous. Qu'ils exècrent mon nom ; qu'il m'appellent infâme. Mais rougissent d'avoir moins de cœur qu'une femme ; 181 5 Qu'ils apprennent de moi, sauf à l'employer mieux, Le courage d'agir contre les factieux.