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Encore un sacrifice.
Ce n'était pas assez du sang des Girondins pour laver l'échafaud sur lequel celui de Charlotte Corday avait coulé; il fallait qu'un sang royal effaçât encore celui de notre héroïne ; il fallait qu'une autre tête de femme tombât dans la cor„ beille.
296 CHARLOTTE CORDAT,
Nous avons parlé au commencement de cette histoire de Marie-Antoinette; nous l'avons vue au milieu de sa cour, parée de ses grâces et de sa folle chevelure dorée ; eh bien ! ces beaux cheveux de la reine si fins, si charmants, si choisis qu'il n'y avait pas de mot dans la langue pour en exprimer la nuance délicate, devaient blanchir en une nuit a l'approche de la main du bourreau.
Le moment était venu où les yeux des reines allaient se remplir de larmes, et où la coupe amère devait passer de la bouche du peuple aux lèvres des rois.
Marie- Antoinette, belle comme Charlotte Corday et jeune comme elle, s'avança moins fermement au devant du coup fatal. Elle était très pâle. Un tremblement la prit à la vue du sinistre cou-
teau ; tout son corps frêle et charmant se raidit d'horreur devant celte hideuse machine qui allait faire de lui une chose dégoûtante et défigurée, sans nom possible dans aucune langue. Ses mains, blanches comme l'albâtre, eurent des frémissements inconnus, et ses beaux bras faits pour des étreintes plus douces se refusèrent avec effroi aux embrassements de la mort.
Cependant elle reprit toute sa résignation sur les planches de la guillotine.
Le peuple regardait.
Marie -Antoinette s'avança chancelante, et, ayant marché sur le pied du bourreau : — <r Monsieur, lui dit-elle en se tournant vers lui avec douceur, je vous demande excuse : je ne l'ai pas fait exprès. »
Cette brute, pour toute réponse, lui coupa la tête.
L'échafaud deux fois teint du sang royal s'élevait vers les cieux, comme un autel, pour demander que les volontés d'en haut s'accomplissent.
Ceux qui ne tombaient pas sur le champ de bataille ou à la tribune en défendant la patrie, mouraient alors en priant pour elle ; et Dieu tenait compte là-haut à la révolution non seulement ses héros et de ses tribuns mais encore de ses martyrs.
Le 9 thermidor.
Le couteau ne s'arrêta pas aux Girondins déjà persécutés et fugitifs ; presque tous les personnages dont les noms figurent dans ce livre eurent une fin san-
glante.
Camille Desmoulins et Danton, qui avaient touché la main de Marat, ne survécurent que peu de mois à leur ancien ami. Ils tombèrent tous les deux sous les coups de Robespierre et de Saint - Just , dans une lutte d'homme à homme , où l'avantage resta , sinon au plus fort , du moins au plus persévérant.
Camille, vif et spirituel jeune homme, s'était jeté étourdiment dans la révolution , mais après avoir taché sa robe blanche d'une goutte de sang royal, il avait été pris d'abattement et d'effroi. Sa tête , pleine d'idées trop fortes pour lui , regrettait l'oreiller des anciennes croyances. Il s'endormit dans des rêves doux et funestes, jusqu'au jour où s'éveillant en sursaut aux rudes cahots de la charrette, il demanda avec stupeur h
ceux qui l'entouraient : <r Est-ce bien moi que l'on conduit à l'échafaud, moi qui ai commencé la Révolution? »
Danton ce rude marcheur, ce tribun aux larges poumons , avait été pris en chemin de lassitude et de dégoût ; or, dans des temps pareils, s'arrêter, c'est mourir.
Robespierre qui avait moins jeté de forces et de mouvements au dehors, eut l'haleine plus longue ; il conduisit la révolution à travers les obstacles dans cette course forcée et haletante , où tout se précipite , les événements et les hommes. Une tourbe infecte, à la tête de laquelle était Hébert , menaçait de corrompre la partie saine du peuple ; il en purge la France; de nouvelles conspirations s'agitent, il les abat ; des villes
s'opposent en France à la République, on y entre le fer et la flamme à la main ; des armées étrangères bordent les frontières, il fallait vaincre, on a vaincu; l'athéisme , déchaîné par les mouvements et les désordres des derniers temps , lève partout sa tète hideuse , on l'écrase. Alors Robespierre amène cette farouche révolution , qui détrônait tous les dieux de la terre , en robe de fête, parée de bouquets de fleurs et de rubans , et la fait mettre à genoux devant l'Éternel ; « Il est un Dieu , lui ditil, en lui montrant lescieux ! »
« Oui , Robespierre , il est un Dieu , car ton règne va finir. Tu as voulu l'emparer de la révolution pour la rattacher à toi ! Eli ! bien, tu n'y réussiras pas ; la révolution est (eue femme don! parle
Bclleforest , qui donne à l'un sa main, à l'autre son pied, à l'autre sa gorge, à l'autre son bras , et à chacun ainsi une partie d'elle-même , mais qui ne se livre à aucun tout entière. Au moment où l'on croit le mieux la tenir, la farouche se réserve toujours quelque endroit secret et imprévu par lequel tlle échappe.
La Convention elle-même va lâcher prise ; sa main ne tient plus qu'à demi ce fier et terrible événement, qui , comme la foudre , frappe ceux qui se mêlent de le conduire. L'assemblée marchait ferme et courageuse «à travers les écbafauds et les canons ; elle avait le sentiment de la Divinité au cœur , les tables de la loi entre les mains, et le rayon de Moïse sur la tète; elle montait sur les bornes pour appeler les citoyens aux
504 CHARLOTTE COllDAY.
armes ; comme une femme amoureuse et jalouse , elle poignardait ses maîtres quand ceux-ci commençaient à lui devenir infidèles ; elle était belle et furieuse. Enfin au bout de cette course sans relâche, elle perdit haleine, elle essuya ses lèvres blanche d'écume, et cria : Que ceux qui ne sont pas morts se relèvent !
Cette fois on ne les mitrailla pas ; — c'est que Collot d'Herbois n'était plus là.
Robespierre et Saint - Just finirent avec les autres apôtres de la terreur sur ce même échafaud qu'ils avaient dressé; ceux qui avaient tiré le glaive, périrent parle glaive.
Ils devaient cette dernière satisfaction au monde , pour que , les trouvant acquittés de la dette qu'ils avaient contrac-
tée envers la mort, le monde pût se prosterner un jour devant la mémoire de ces hommes qui ont défendu la cause du genre humain souffrant , sauvé le territoire de l'invasion, et préparé à leurs descendants des destinées meilleures.
La postérité qui déjà danse sur les cadavres des vaincus , dira: Il y eut un peuple qui , en une année , jugea son roi , refit son gouvernement , changea ses mœurs, écrasa dans son sein toutes les factions, soutint le poids d'un continent tout entier devenu son ennemi, dispersa ses anciens maîtres , détruisit les nouveaux ambitieux, pour remonter par ses propres forces à la justice et ressaisir sa souveraineté.
Xi 'Apothéose,
Tandis que le cadavre de Robespierre était jeté dans un panier et porté sur une charrette au cimetière voisin pour y être consumé le plus vite possible , de telle sorte que déjà il ne restait plus rien
du tyran t on préparait à Marat les honneurs du Panthéon.
Une loi défendait d'accorder l'apothéose avant cent ans , à partir du jour du décès ; mais on décida que , par ses travaux, par les services qu'il avait rendus à la patrie, par les persécutions qui avaient agité sa misérable vie , par sa mort violente et précoce, Marat avait devancé l'immortalité.
David, le 24 brumaire , s'était levé à la Convention, et il avait dit:
« Depuis longtemps le peuple redemandait son ami; autant qu'il était en moi , je l'ai fait revivre sur la toile. Vos regards , citoyens , en parcourant les traits livides et ensanglantés de Marat , vous rappelleront à vos devoirs.
t Votre infatigable confrère est mort !
Il est mort sans même avoir de quoi se faire enterrer. Postérité, tu le vengeras !
« Tu diras à ceux qui l'appellent buveur de sang , que pauvre , souffrant et humilié , Marat n'a jamais bu que ses larmes.
« Et toi , mon frère , du fond de ton tombeau, réjouis-toi, et ne regrette pas ta dépouille mortelle, nous allons lui donner l'immortalité !
« Je vote pour Marat les honneurs du Panthéon. *
L'assemblée rendit aussitôt le décret.
On plaça le portrait de Marat peint par David dans la salle des séances. Son ombre revenait en quelque sorte s'asseoir au milieu de la Montagne. Chaque jour on prononçait son nom.
ZW CHARLOTTE CORDAY.
« Il y a quelque chose de terrible, s'écriait Saint-Just, dans l'amour sacré de la patrie; il est tellement exclusif, qu'il immole tout sans pitié , sans frayeur, sans respect humain, à l'intérêt public ; il précipite Manlius , il entraîne Regulus à Carthage, pousse un romain dans un abîme et jette Marat au Panthéon , victime de son dévouement ! »
La république était pleine d'audace ; elle avait fait un culte à son usage ; l'homme qui venait de conquérir la foudre ' , se crut un instant le pouvoir de soumettre Dieu.
Toutefois, les cérémonies de ce tempslà avaient toujours quelque réminiscence chrétienne; elles se souvenaient
1 Le paratonnerre.
que, l'homme étant immortel , on doit des honneurs à ses dépouilles, comme aux ruines que l'âme laisse sur la terre après elle.
Marat reposait, en attendant les voûtes du temple, dans le jardin des Cordeliers, sous la verdure des arbres ; on lui avait élevé un autel ; des femmes venaient lui jeter des fleurs ; des services funèbres se célébraient dans toutes les sections : mais ces honneurs solitaires ne faisaient que préluder à l'apothéose qui eut enfin lieu le 51 septembre, deux mois après le 9 thermidor.
Ce fut un jour de fêle : deux autels s'élevaient sur la place du Carrousel; il v avait aussi une bicoque où figuraient le buste de Marat, sa lampe, sa baignoire et son écritoire de plomb-
5Î2 CHARLOTTE CORDAT.
La lampe était celle qui avait éclairé les veilles laborieuses de cet écrivain ; elle s'était éteinte avant le jour comme son maître, après avoir longtemps brûlé comme lui pour la révolution.
La Convention se rendit en silence au lieu où était le cercueil. La chemise sanglante de la victime, le corps couché tout de son long sur son lit funèbre et recouvert d'un drap noir, le couteau teint encore de son sang , la sœur du trépassé, morne et chancelante au pied de sa tombe , tout cela formait une scène imposante et triste qni jetait les spectateurs dans le recueillement. Après un instant de réflexion muette, le président monta près du mort et posa sur son cercueil une couronne de feuilles de chêne.
C'était la seconde que l'on décernait
à Marat. Cette cérémonie d'apothéose reportait en arrière les esprits et les souvenirs vers cette autre marche glorieuse qui amena JMarat couronné au sein de la Convention : mais , cette fois, le triomphateur manquuit au triomphe.
Alors le cortège se mil en marche. Un détachement de cavalerie précédé de sapeurs et de canonniers ouvrit les voies ; il était suivi de tambours voilés qui prolongeaient leurs roulements sourds de moment en moment : un î?rand nombre d'élèves de l'école de Mars marchaient derrière eux pêle-mêle; le char s'élevait pompeusement, ombragé de quatorze drapeaux , et s'avançait au pas des chevaux entre quatorze soldats blessés sur le champ de bataille ; des groupes de mères éplorées conduisant des enfants
par la main, des veuves , des pauvres , des vieillards suivaient lentement le corps de Marat.
La foule était immense; des jeunes filles voilées s'avançaient , chemin faisant, vers le cercueil, pour y semer des fleurs ; une femme qui avait de longs cheveux dénoués les coupa devant tout le monde et les jeta comme un trophée sur le drap noir ; le cœur se remplissait, pendant cette marche lente et glorieuse, d'émotions diverses; la nouvelle d'une victoire remportée par les Français devant les murs de Maèstrich acheva de couronner la fête; il fallait le bruit du canon de l'ennemi sur les restes de ce vainqueur pacifique qui avait détrôné les rois par l'artillerie de la raison ot de la j asti ce,
Il y eut plusieurs stations; on entendit un grand nombre de discours; quelques-uns retracèrent avec bonheur les principaux traits de la vie de Marat , mais le plus éloquent de tous ces orateurs c'était le mort.
Une foule d'instructions solides et graves sortait effectivement du char funèbre, aux salves interrompues des caisses militaires recouvertes de draps noirs; ce savant inquiet, parti d'en bas pour détrôner Newton et qui était arrivé à renverser Louis XVI , ce juge d'un roi condamné à mort , qu'une femme à son tour avait jugé , cet enfant du peuple traîné avec des honneurs souverains par les mains de ses frères vers le Panthéon, au moment où l'on dispersait la cendre dos majestés de saint Donis , tout cela
'"Î6 CHARLOTTE CORDAT.
remplissait la cérémonie funèbre de ces grandes et mélancoliques pensées que la tombe seule peut contenir.
Au théâtre de la Porte-Saint-Martin , un orateur harangua le mort , pour lui demander s'il était satisfait des honneurs qu'on lui rendait ; à ces mots le cercueil fit semblant de s'ouvrir, un homme se dressa tout droit et à demi nu dans son linceul ; c'était l'Ombre de Marat qui venait remercier les Français et les encourager à mourir comme lui pour la révolution.
Ce mouvement fit grande frayeur; mais le cortège ne tarda pas à se remettre en roule ; dans les intervalles de silence que laissait le bruit du tambour, on récitait a demi voix et sur un ton de psalmodie lugubrp :
a Marat, l'ami du peuple , <r Marat, le consolateur des affligés, « Marat, le père des malheureux , « Ayez pitié de nous ! »
Enfin, on vit blanchir de loin la façade du Panthéon ; le cortège arriva sur la place ii trois heures et demie. Au moment où l'on descendait du char le cercueil de l'ami du peuple, on rejetait du temple , par une porte latérale « les restes impurs du royaliste Mirabeau '. »
1 Moniteur.
Si jamais la liberté s'établissait en France et si jamais quelques législateurs se souvenant de ce que j'ai fait pour la patrie étaient tentés de me décerner une place dans Sainte-Geneviève , je proteste ici contre ce sanglant affront: oui, j'aimerais mieux cent fois ne jamais mourir que d'avoir à redouter le voisinage de Voltaire et de Mirabeau.
Voltaire, adroit plagiaire, écrivain scandaleux qui
Marat avait toujours été l'ennemi acharné de Mirabeau ; ces deux hommes se rencontraient maintenant face à face dans la mort , l'un poussant l'autre, 93 chassant devant lui 89 : les hommes et les époques vont se détrônant de nos jours jusque dans l'éternité.
Mirabeau , les mains liées dans le linceul, céda sa place au nouveau-venu, à ce folliculaire à peine remarqué de son temps, mais que le flux des événements avait amené peu à peu jusqu'au marches du Panthéon.
pervertit la jeunesse par les leçons d'une fausse philosophie et dont le cœur fut le trône de l'envie, de Pavanée, de la malignité, de la vengeance, de la perfidie et de toutes les passions qui dégradent la nature humaine.
Mirabeau , homme vendu au pouvoir.
( Ami du Peuple.
S'il est permis de prêter encore un reste de vie sourde et latente aux cadavres , l'entrevue de ces deux hommes dut être solennelle ; Mirabeau , qui savait les vicissitudes de la gloire , a dû prédire alors à son successeur un avenir tumultueux ; car les tombeaux ont aussi leurs destinées : habent suafata sepulcra. Marat, en effet, devait être à son tour chassé du Panthéon et sa cendre jetée au vent, suite inévitable des révolutions qui par leur flux et leur reflux agitent les hommes jusque dans la mort.
La mémoire de ces grands tribuns longtemps ballottée ne se reposera qu'après des siècles ; on lui rendra alors le calme dont elle a besoin pour se montrer sévèrement aux hommes et mériter leur justice. En attendant une idéede terreur
reste de nos jours attachée au nom de Marat; mais, comme dit Saint-Just, « il n'y a que les hommes faibles ou méchants que l'équité terrible épouvante. » Pour nous, qui voyons plutôt l'avenir que le présent , nous suivons, avec respect, au Panthéon , les restes d'un des plus ardents défenseurs de notre grande révolution si fertile en miracles, de cette révolution qui put dire : « J'ai trouvé les rois et les maîtres du monde assis sur leurs trônes ; j'ai repassé, et ils n'étaient déjà plus. » Marat est un de ces génies incomplets , rongés au liane parle vautour, dévorés de misères , qui se lèvent un jour pour délivreren eux l'humanité souffrante, etqu'on assomme parce qu'ils effraient la tranquille existence des heureux du monde.
Celte terreur attachée a la mémoire de Marat fit courir le bruit que son ombre revenait pour effrayer les aristocrates, la nuit dans la bicoque où étaient sa lampe, son buste, sa baignoire, et où l'on plaçait tous les soir une sentinelle. La vérité est qu'un matin le poste du Louvre étant venu relever de faction un jeune gentilhomme, nommé d'Estigny, on le trouva mort.
A dater de ce jour, on cessa de garder la baignoire et les objets qui retraçaient aux yeux le souvenir de Marat.