SUR
(EMMtDWl <B(D]BMI.
Note A.
Nous empruntons lespages suivantes à M. Louis Dubois, qui a publié une biographie complète et consciencieuse de Charlotte Corday. M. Dubois a relevé plusieurs erreurs des historiens et nous a appris des faits inconnus sur celte femme célèbre.
« Marie-Anne-Charlotte de Corday (1) d'Armont naquit le 27 juillet 1768 dans une chaumière de la commune des Ligneries (arrondissement d'Argen-
(1) Le nom consacré par l'histoire étant Charlotte Corday et non Charlotte de Corday, nous avon^s cru devoir l'adopter dans nos scènes dramatiques.
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tan), déparlement de POrno. Elle dut le jour à une famille ancienne, noble et pauvre de cette contrée, laquelle subsistait de 1,500 fr. de revenu, dans un état voisin de l'indigence, soutenue toutefois avec dignité. Son père^ Jacques-François de Corday d'Armont^ était le troisième de quatre garçons, et avait en outre quatre sœurs.
Pierre Corneille, père de notre grand tragique et de l'auteur d''Ariane et à'Essex, avait aussi, par ses deux filles^ donné le jour à de notables illustrations. C'est de Marthe Corneille que naquit Fonlenelle ; c'est de Marie Corneille que descendait au quatrième degré mademoiselle de Corday. Marie Corneille, l'aînée des sœurs de l'auteur du ù'd, avait épousé en secondes noces Jacques de Farcy, trésorier de France à Alençon ; Françoise, leur tille, fut mariée en 1701 à Adrien de Corday, capitaine des gardes du duc de Bourgogne ; et leur fils Jacquos-Adrien , devenu le mari de Marie de Belleau de La Motte, laissa quatre garçons et quatre filles. Ce fut du troisième de ces fils (Jacques-François de Corday d'Armont) et de sa femme (Jacqueline-Charlotte-Marie de Gantier des Autieux)que naquit, avec doux frères, unesœur
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aînée et une jeune sœur, la célèbre héroïne dont le bras purgea la France du plus hideux et du plus stupidement féroce de ses démagogues.
Mademoiselle de Cordaj' avait perdu sa mère de bonne heure ; son père fut obligé de se séparer de ses filles, qu'il plaça à cette Abbaye-aux-Dames que, dans la ville deCaen, avait fondée Mathilde, femme de Guillaume, le conquérant de l'Angleterre. Les deux sœurs y restèrent jusqu'à la Révolution, sous la protection de madame de Belzunce, qui en était abbesse, et de madame de Pontécoulant sa coadjutrice. La jeune de Corday se retira auprès de son père, qui était venu se fixer à Argentan ; Charlotte trouva un asile décent chez madame Coutelier de Bretteville-Gouville, sa tante à la mode de Bretagne, veuve et sexagénaire, dont elle ne se sépara que pour le voyage de Paris, en juillet 1 793.
Quoiqu'elle appartint à une famille noble et que ses deux frères eussent émigré, Charlotte n'en fut pas moins consciencieusement attachée à ce qu'offraient de pur et de respectable les principes de cette révolution de 1789, qui fut pour le monde entier le signal de la liberté et de l'égalité.
Dans la retraite du couvent où les jeunes filles
allaient alors, durant de longues années, apprendre péniblement beaucoup de futilités, Charlotte avait trouvé le temps de la méditation ^ et les moyens de satisfaire son goût pour l'étude. Cette brillante histoire de la Grèce , ces vénérables annales de Rome, et surtout V Histoire philosophique des Deux -Indes (1), avaient allumé dans soname les sentiments plus intimes qu'expansifs d'une liberté qui devait affranchir le monde et réaliser le rêve séduisant de l'amélioration du sort des hommes.
Ce fut à la fin de juin 1793 que je rencontrai mademoiselle de Corda j à Caen, chez M. Lévéque, président du Directoire du département^ magistrat éclairé et dévoué, patriote sincère et courageux, républicain pur et humain.
Chez l'excellent Lévêque,jeme trouvai plusieurs fois avec quelques-uns des députés girondins et de leurs généreux collègues : avec Barbaroux, si remarquablement beau; avec Buzot, vraiment élo-
(i) Les leciures favorites de mademoiselle de Corday éiaient Corneille, Racine, Raynal et J.-J. Rousseau. Elle occupait ses loisirs de litlér;Uure et d'histoire beaucoup plus que de politique.
queiit et brillant j avec le spirituel Louvetj avec l'aimable Girey Dupré, chantant en vers ingénieux l'amour de la liberté et la haine de l'anarchie.
J'avais d'abord remarqué mademoiselle de Corday pour sa beauté noble à la fois et gracieuse. Sa taille était au-dessus de la moyenne et pouvait même passer pour grande (1). Jeune ^ fraîche, si touchante et si belle, élégante, modeste dans sa pose toujours naturelle^ elle voilait d'une teinte de mélancolie la vivacité de ses regards (2) ; les plus harmonieuses couleurs paraient ses lèvres et ses joues j les onduleuses boucles de ses cheveux bruns et l'arc
(1) Le passeport qui fui délivré à mademoiselle do Corday par le maire de Caen ( le 8 avril 1795, pour aller à Argentan, et qui lui servit ensuite pour aller à Paris trois mois après), donne le signalement suivant : « Taille de 5 pieds 1 pouce; cheveux et sourcils châtains; yeux gris; front élevé; nez long; bouche moyenne; menton rond fourchu; visage ovale. » Ces détails sont à peu près exacts : Mademoiselle de Corday avait des yeux bleus de la plus angélique expression ; son nez était bien prolilé, et contribnait beaucoup à donner à sa figure, d'un ovale parfait, un air très noble. Elle signa sur ce passeport : Marie Corday. (Voir pièces justijicatiyes, N" xii. )
(2) M. Vaultier, professeur de littérature française à l'académie de Caen, qui habitait en 1795 dans le voisi
bien dessiné de ses noirs sourcils donnaient à sa figure, d'un ovale régulier, la plus ravissante expression j son œil bleu, à la fois spirituel, tendre et modeste^ ajoutait un charme infini aux modulations douces et pures de son organe vocal ; sa parole précise, élégante et réservée était remarquable par la justesse, la mesure, la netteté, et par le naturel d'une simplicité noble. Si l'on pouvait noter, dans tout le charme de leurs nuances, les inflexions délicates du timbre des phrases qui ont longtemps ému, j'aurais puj durant plus de dix ans, rendre sensibles, sur le papier, les intonations harmonieuses et séduisantes de la voix de mademoiselle de Cordaj.
Ce n'était, au surplus, que par hasard qu'on la rencontrait dans le monde, elle quittait peu madame de Brotteville, qui vivait fort retirée. Toutefois, je l'ai vue à quatre reprises sans me douter de la haute supériorité de cette angélique créature. Avec une sorte de pudeur féminine, qui louait autant à des sentiments naturels qu'à une bonne éducation, elle
nage de mademoiselle de Corday, et qui la voyait quelquefois, dit, dans des noies qu'il a bien voulu me communiquer, que « l'expression la plus remarquable de sa physionomie était le calme, la décence et la gravité. >
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évitait toutes les réunions d'hommes, les sociétés nombreuses, et surtout les occasions de se faire remarquer. Pourtant nous assistâmes ensemble, rapprochés par hasard , à celte assemblée centrale de résistance qui tendait à mettre eu action le célèbre axiome dont l'application est si délicate : l'insurrection est le plus saint des devoirs.
Cette assemblée électrisa momentanément la ville de Caen, où se trouvaient réunis plusieurs députés ill'istres et proscrits (1), quelques envoyés des sociétés populaires et des départements voisins, quelques dignes militaires, dont le courage inconsidéré, trahi et compromis, alla s'évanouir sans fruit auprès de la ville de Vernon (i:).
(1) Les députés réfugiés à Caen étaient Biizol, Salles, Pétion, Valady, Gorsas, Kervelegan, Mollevaut, Barbaroux, Louvet, Giroust, de Cussy, Bergoening, Le Sage (d'Eure-et-Loir), Meiilan, Henri-la-Rivière, Duchàlel et quelques littérateurs de leurs amis, tels que Girey Dupré, l'Espagnol Marcliena, et Honoré Rioulïe, qui fut tribun sous le Consulat et préfet sous l'Empire. Lanjuinais n'avait fait que passer par Caen pour y embrasser ses collègues.
(2) L'engagement de Vernon (le 13 juillet, le môme jour et presqu'à la même heure où mademoiselle de Cor-
Je me rappelle toujours qu'assis auprès de mademoiselle dcCorday, à un déjeûoer de quinze personnes, nous parlâmes de littérature et de politique : elle me cita^ comme ses lectures favorites, J.-J. Rousseau et Raynal, ces éloquents et fiers amis de la liberté, ces adversaires incorruptibles de toutes les tyrannies.
Pendant cette Terreur, si funeste aux généreux principes comme aux véritables patriotes proscrits,
day frappa Maral) fut pliilôl une échiuiffourée qu'un combat. Les insurgés, à la lêle desquels n'était pas encore venu se placer le gcncral Wimpfen, étaient malheureuseaient sous les ordres du comte de Puisaye, qui les trahit et les abandonna. Il s'était tenu à quelque distance dans un château. Quelques coups de canon furent échangés. Les deux troupes se retirèrent sans trop savoir ce qu'elles faisaient, les I arisiens sur Vernon, les insurgés sur Évreux. La trahison s'en mêla, le dé';ouragement la suivit, et l'affaire fut ainsi terminée à l'avantage des jacobins qui, voyant qu'on ne les poursuivait pas, s'avanceront de Vernon sur Evreu\, puis sur Lisieux, etarrivèrent triomphants à Caen.
Celte affaire, dont le résultat bien imprévu fut si déplorable, se passa sur le territoire de Brécourt (commune aujourd'hui réunie à celle de Douains, canton de Vernon, déparlement de l'Kure), à peu de distance de la grande roule de Paris.
SUR CHAULOITE CORDAY. 117
bien jeune encore, obligé de cacher ma tête durant quelques mois, j'ai perdu, entre autres écrits fort regrettables, deux petits billets de Charlotte de Corday. S'il m'en souvientbien, ils signiQaientpeu de chose en eux-mêmes (1)5 mais les caractères en avaient été tracés par une main héroïque.
Une généreuse insurrection eu faveur des lois et de l'humanité se préparait dans soixante des quatrevingt-six départements qui composaient alors la France. La Normandie et la Bretagne rassemblaient leurs meilleurs citoyens, et, sans cesser de combattre la Vendée, organisaient la résistance à l'oppression, et préparaient le châtiment des anarchistes séditieux, massacreurs de septembre et voleurs du Garde-Meuble. Caea,
Cité républicaine et fière,
comme nous chantait Girey Duprc, avait recueilli dans son enceinte la plupart des députés proscrits. On se préparait à marcher sur Paris.
(i) Le premier de ces billets avait pour objet de me demander \& Supplément au Contrat social de J.-J. Rousseau, parGxidin; le second m'annonçait le renvoi de cette très médiocre composition.
î 1 8 NOTES
Charlotte de Corday crut fermement qu'en faisant tomber Marat sous le fer vengeur, elle allait enlever à l'anarchie son chef, et à la guerre civile son motif.
Sans rien découvrir de ses projets, même à ses meilleurs amis, après avoir pris toutes les précautions pour que, dans les derniers adieux qu'elle alla leur faire à Argentan, son père et sa sœur ignorassent ce qu'elle serait devenue, Charlotte de Corday monta en diligence pour Paris le 9 de juillet.
Elle arriva à Paris le jeudi 11, vers midi, et alla descendre dans la rue des Vieux-Augustins, à l'hôtel de la Providence, qui était tenu par Graulier. Fatiguée de la voiture et de l'insomnie, Charlotte se mit au lit à cinq heures du soir, et dormit jusqu'à huit heures du matin, dans une tranquillité parfaite. C'était le 12 juillet: on lisait ce même jour dans la Chronique de Paris {el c'est une remarque à faire, d'autant plus que l'article, assurément, n'était motivé ni par une confidence, ni par un pressentiment fondé) : « On dit Marat très sérieusement malade; s'il quittait la vie, on en trouverait sans doute quelques motifs secrets, car chacun sait que la mort des grands hommes a toujours quelque chose d'extraordinaire.))
SUR CHARLOTTE CORDAT. lïf
On avait lu la veille, à l'assemblée de la comintine de Paris, une lettre du maire de Strasbourg qui en communiquait une reçue de la capitale et adressée à un de ses administrés. Celte lettre contenait les passages suivants : « La Montagne, la Commune, la Jacobinière, et toute la séquelle scé-
-lérate, sont à deux doigts du tombeau D'ici au
15 juillet, nous danserons. Je désire qu'il n'y ait pas d'autre sang répandu que celui des Danton,
Robespierre, Marat et compagnie Vive la répu-
tlique! vive Wimpfenl vivent les Normands, Bretons, Marseillais, Lyonnais, et tous les autres républicains!,... » Il n'y avait là évidemment qu'une allusion à la marche des insurgés sur Paris.
L'héroïne, bien affermie dans ses résolutions, se rendit chez le député Du Perret, qui était sorti, et aux filles duquel elle remit quelques imprimés et la lettre de recommandation de Barbaroux. Le soir elle revint; mais Du Perret ne put la conduire que le lendemain au ministère de l'intérieur. Comme elle n'avait point de procuration de mademoiselle de Forbin, il fut reconnu qu'elle ne pourrait obtenir en faveur de cette chanoine^^se les pièces qu'elle réclamait .
f20 NOTES
Après avoir paye sa dette à l'arailié, Charlotte ne «'occupa plus que d'exécuter son projet.
C'est sans fondement qu'on a dit que Claude Fauchct, évoque et député du Calvados, avait conduit mademoiselle de Corday dans les tribunes de la Convenlion. Elle n'aimait pas ce prélat, qui pourtant se comporta courageusement dans les temps difficiles, et périt sur l'échafaud avec les Girondins. La Convention lui était d'ailleurs devenue odieuse ; elle n'y alla pas, et n'eut avec Fauchet aucune entrevue ni aucun rapport (1).
Un billet qu'elle écrivit ce jour même, dès le matin, à Marat, resta sans réponse ; un second, qu'elle portail pour être remis dans le cas où elle ne serait pas reçue, fut trouvé sur eile. Dans le premier elle lui demandait un entretien pour une heure de l'après-midi, et annonçait qu'elle lui fêtait connaître « les malheureux événements qui se passaient à Caen. » Le second billet, écrit dans l'après-dînée avait pour objet de se plaindre de n'avoir pas été reçue, et sollicitait une entrevue pour le lendemain. Elle espérait parvenir à son but, en
(1) Voir le F; c-Simile (\c la lellrede CharloUe Corday, |,dgc 106.
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disant à Marat « qu'elle avait à lui révéler les secrets les plus importants pour le salut de la république, et que d'ailleurs elle était malheureuse et persécutée pour la liberté. » Dans sa lettre à Barbaroux, elle convient qu'elle « a employé un artifice perfide pour que Marat pût la recevoir. » Men^ songe magnanime! Quand la vérité se montre t-elle assez belle pour t'ôtre préférée? a dit, en parlant de Sophronic, le chantre de la Jérusalem délivrée.
Mademoiselle de Corday voulait pourtant parvenir jusqu'à Marat , puisqu'elle n'avait plus l'espoir de le rencontrer à la Convention où sa raalar die l'empêchait depuis plusieursjours de se rendrc(l).
(1)I)ans la séance du 42 juillet (veille de l'assassinai de Maral), la Société des Jacobinsavaitarrêu^, sur la motion d'un de ses membres nommé La Faje, qu'une députalion iraii i visiter Marat, qui ne peut plus assister i ses séances. » Le député Maure rendit compte, séance tenante, de la visite qu'avec David il venait de Aure au malade. « Nous venons de voir, dit-il, notre frère Marat.. . ÎNous l'avons trouvé dans le bain : une table, un encrier, des journaux, des livres auprès de lui, s'occupant sans reîàclie de la chose publique. Ce n'est point une maladie; c'est une indisposition qui ne prendra jamais les membres du côté droit : c'est beaucoup de patriotisme pressé, resserré dans un très petit corps. Les efforts violents du
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Il habitait la rue des Cordeliers (1), dans la sec^ tion du Théûlre-Français. C'est là que Charlotte se fit conduire le 13 juillet, vers sept heures du soir, par conséquent en plein jour.
Marat était au bain ; il était occupé à écrire. Marie-Barbe Aubin, portière de la maison, et Cathe-
patriotisme, qui s'exIialeiU de toutes parts, le tuent. Il se plaint de lu Convention, qui a négligé de lire plusieurs vues de salut qu'il lui a adressées. »
Divid, parlante la Convention Nationale, dans la séance da 15, s'exprima en ces termes : « La veille de la mort de Marat , la Société des Jacobins nous envoya, Maure et moi, pour prendrede ses nouvelles. Je le trouvai dans une altitude qui me frappa. Il était dans sa baignoire, un biUol de bois auprès de lui, el sur lequel étaient de l'encre el du papier. Sa main échappée écrivait ses dernières pensées. Il me dit sans charlatanisme : •I Je m'occupe du salut public. » Hier le chirurgien qui l'embauma me tit demander de quelle manière je complais l'exposer aux regards du peuple dans l'église des Cordeliers. J'ai pensé que son corps, couvert d'une lèpre causée par son sang brûlé, ne pouvait être découvert ; maisj'aicru qu'il serait intéressant de l'offrir danslattilude où nous l'avions trouvé la veille. »
(!) La maison de Marat portait le n" 20 de la rue des Cordeliers, qui depuis a pris le nom de rue de l'Ecole de Médecine.
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riiie Evrard, refusèrent l'entrée de l'appartement, malgré les vives instances de Charlotte de Corday. Marat entendant qu'il était question de la même personne qui lui avait écrit une lettre, donna ordre de la laisser entrer.
Il commença par l'interroger sur ce qui se passait à Caen; ensuite il lui demanda les noms des députés réfugiés dans cette ville, et ceux des administrateurs des déparlements du Calvados et de l'Eure, qui se trouvaient alors réunis dans la ville d'Evreux. Quand il eut écrit ces noms sur ses listes de proscription, il dit avec cette voix rauque et sépulcrale qui ajoutait plus d'horreur encore à sa figure sinistre et à ses féroces expressions : « D'ici à peu de jours je les ferai guillotinera Paris, m Cette menace décida de son sort.
A ces mots, Charlotte de Corday tire de son sein le couteau à gaîne qu'elle avait acheté au Palais-Royal et l'enfonce tout entier dans le cœur de Marat. Le coup était si bieu assuré , et la blessure sijgrave, qu'il ne put proférer que ces paroles : « A moi, ma chère amie 1 à \uo\ ! »
Aux cris du moribond, les femmes delà maison et Laurent Basse, qui pliait les feuilles de Marat
se précipitent dans la chambre. Charlotte n'avait pas essayé de fuir : elle se tenait debout près de la fenêtre. Basse se précipite sur elle et la renverse à coups de chaise. Ace bruit et aux cris des femmes, les autres habitants de la maison et les voisins accoururent : quelques gardes nationaux du poste du Théâtre-Français, avertis par la rumeur publique, ne lardèrent pas à arriver
Le jugement fut prononcé le mercredi 17, et ce fut l'affaire d'une demi-heure, tant était expéditif le tribunal que présidait Montané, et dont Fouquier- Tainville était accusateur public.
Gomme on s'y aticudait, la déclaration du jury fut unanime pour la condamnation j et le président, au nom du tribunal ^ prononça la peine de mort contre Marie-Charlotte Corday, et la conGscalion de ses bioiîs au profit de la république. Ensuite i! lui demanda si elle désirait parler sur l'application <le la loi : elle ne daigna pas répondre. Elle se fit conduire par les gendarmes auprès de son défenseur, et lui adressant la parole ivec autant de dignité que de douceur et de grace^ rlle lui dit : « Monsieur, vous m'avez défendue
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(l'une manière délicate et généreuse ; c'était la seule qui pût me convenir : je vous eu remercie. Elle m'a fait avoir pour vous une estime dont je veux vous donner une preuve. Ces messieurs viennent de m'apprendre que mes biens sont confisqués : je dois quelque chose à la prison , je vous charge d'acquitter celte dette. »
Aussitôt après ces paroles, reconduite à la Conciergerie, d'où elle ne sortit plus que pour aller à l'échafaud, elle reçut la visite d'un prêtre qui lui offrit ses secours religieux j elle le refusa avec douceur, et reconduisit poliment en ces termes : « Remerciez de leur attention pour moi les personnes qui vous ont envoyé; mais je n'ai pas besoin de votre ministère. »
Lorsque le bourreau entra dans la prison pour conduire la victime au supplice, il la trouva écrivant tranquillement une lettre qu'elle demanda la permission de terminer et de cacheter. Un orage violent éclata au moment de l'exécution, qui eut lieu vers sept heures du soir. Revêtue de la chemise rouge que la loi infligeait aux assassins, Charlotte parcourut sur le char de mort l'intervalle qui la séparait de la Conciergerie à la
place de laRévolution. Elle traversa les flots d'une populace sanguinaire qui la huait et l'injuriait. Fièreet modeste, plusbellequejaraais, subliracderésignation et de gloire, etjouissantdéjàdeson immortalité, heureuse d'ignorer l'cchauffourée de Brécourt, et par conséquent croyant à la prochaine répression des anarchistes, elle prit en pitié ce peuple frappé d'aveuglement, et s'avança vers la mort sans faiblesse. Un journal de cette époque (/e Républicain français d[i 18 juillet) eut le courage de s'exprimer ainsi : «L'approche du supplice ne l'a point ébranlée ; même sur l'échafaud^ son visage était serein et ses joues avaient le coloris ordinaire (1). »
(1) M. Beaulieu dit dans la Biographie iinii'erselle, art. Coruay (Charlotte) : « La fière républicaine.. . entendit son arrêt de mort avec calme ; ses traits n'éprouvèrent pas la moindre altération : enûn cette force (lecaractère, presque surnaturelle, se montra avec la même énergie au milieu des huées de la populace rassemblée sur le chemin du supplice. Sa belle et noble (igure était animée des couleurs les plus vives et les plus naturelles ; elle inspirait à la fois de l'intérêt, de l'étonnement et de la terreur. Lorsque l'exécuteur lui enleva une partie de ses vêlements, le sentiment de la pudeur offensée s'exprima dans ses traits : la perte de la vie qu'on allait lui ravir à l'instant même était ce qui paraissait l'occuper te moins.»
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Aussitôt après l'exécution, quand le valet de Samson (1) présenta la tête au peuple, et que ce misérable eut l'atrocité d'y appliquer un soufflet, on crut s'apercevoir que les joues de la victime se couvrirent d'une rougeur prononcée que l'on aUribuaau ressentiment pudique de l'affront qu'elle subissait.
(i) A cette époque, le bourreau de Paris s'appelait Samson. Le valet qui exécuta mademoiselle do Corday avjMt nom Le Gros.