‹ Charlotte Corday et Madame RolandChapitre 40 sur 49 · CLAVIÈRE · texte numérisé non relu

CLAVIÈRE

Et nous épargne, nous, Qui du même trépas aurions été jaloux.

(1) Riouffe avait iraduit le PJu'don el le lisait dans .'■a prison aux condamnes à mort, la veille de leur exécution.

220 LKS DERNIÈRKS HEURES

GiREY-DupRÉ, riaïit.

Ce désir, nos bourreaux sauront assez rentendre, Et nous ne perdrons rien, mes amis , pour attendre.

BOIS-GIION.

Insouciant, tu ris au pied de réchafaud!

GIREY-DUPRÉ

Oui, je n'ai qu'un regret, c'est qu'il me fait défaut Pour demain : je voudrais, accompagnant Madame, Y monter en chantant.

RIOUFFE

Cœur léger et grande ame !

fîéroïque railleur , comme un vrai Girondin , Il regarde la mort avec un froid dédain. Imitons son exemple, et durant cette veille, Qu'aucune plainte, amis, ne frappe mon oreille. Défions le malheur et sachons, en mourant, Par notre fermeté nous venger du tyran !

DE MADAMK ROLAND. 227

Eh ! n'est-ce pas ici, dans cette salle même, Que nos frères martyrs, quand vint l'heure suprême, Dans un dernier banquet couronnèrent leurs fronts. Et furent tour à tour gais, éloquents, prolonds (i)?

RIOUFFE

C'est ici! devant moi, sur ces murailles sombres, Toujours des vingt et un se dessinent les ombres. Je crois les voir encore ainsi que je vous vois, Parlant entr'eux, assis là, sur ces bancs de bois ^ A l'entour d'une table où cette lampe antique Jetait une clarté mourante et fantastique. Oubliant que pour eux la vie allait finir, Us buvaient au bonheur des siècles à venir. Leurs paroles étaient nobles, franches et vives. Valazé seul manquait au nombre des convives (2). Dans cet angle couché comme lorsque l'on dort. Désormais Valazé n'attendait plus la mort :

(1) Voir la noie L, page 515.

{iî)Voirla noie M, page 514.

228 LES DKRNILRES HEURES

Calme ainsi que Caton, il se l'élait donnée,

Et se tournant vers lui, la tête couronnée ,

Le sourire à la bouche et le verre à la main,

Ses frères lui criaient : <« Apprends-nous le chemin! »

Parfois Vergniaud, plongé dans sa molie indolence,

A leur gaîlé bruyante opposait son silence ;

Ou bien dunmotnaïf, sublime ou dédaigneux,

Dans leurs débats trop vifs s'interposait entr'eux

Il raillait doucement avec sa voix suave,

Tandis qu'à ses côtés Gensonné, triste et grave,

Parlait avecBrissot des malheurs du pays,

De leurs nobles desseins fatalement trahis,

De cette liberté que vit la Grèce antique,

Qui de nos jours avait fécondé l'Amérique,

Mais qui semblait mourir parmi nous en naissant,

Étouffée au m.illeu de la fange et du sang.

Les autres écoutaient ou devisaient ensemble.

Quand Ducos s'écria : « Messieurs! que vousen semble.

Si nous chantions en chœur l'Éloge du Bourreau,

Jusqu'à l'heure où viendra le fatal tombereau ? »

11 dit, et sa voix mâle entonne un air de ronde

DE MADAMK ROLAND. 220

Qu'enfant il fredonnait aux bords de la Gironde.

Seulement, des couplels parodiant les vers ,

Du lâche dictateur il raillait les travers,

Et sa verve moqueuse, à cette heure dernière

Mettait au pilori Tame de Robespierre.

Mais inseiiSiblement sa voix pure agita

Les fibres de son cœur, et son chant s'attrista.

Fonfrède, son ami, devina quelle image

Lui rappelait cet air qui berça leur jeune âge;

Car lui-même , rêveur en écoutant ce chant.

Ses entait alliré vers un tableau touchant !

Ce refrain du pays qui tous deux les vit naître,

Leurs femmes à leurs fils le murmuraient peut-être!

Et demain!... Leurs esprits semblèrent s'égarer,

El tous deux s'embrassanl se prirent à pleurer.

L'émotion gagna T héroïque assemblée.

Le chant mourut. . . Et moi, près d'eux, l'ame accablée,

Moi qui devais survivre à cette heure d'adieu.

Je voulus l'adoucir en leur parlant de Dieu.

Près de voir s'accomplir cette horrible hécatombe, Je pensais au réveil qui succède à la tombe, A l'immortalité de l'ame, à cet instinct Qui vit encore en nous quand tout autre s'éteint. Je tentai d'inspirer cette haute espérance Aces grands citoyens qu'allait perdre la France. De Socrate mourant leur rappelant la i'oi, Je leur luslePhédon, cette divine loi : Alors lame du sage en eux sembla descendre, Et quand le char i'unèbre au loin se fit entendre , Us étaient soutenus par un sublime espoir, Et tous en me quittant me dirent : Au revoir !

Et c'est aussi l'adieu qu'ici je vous répète :

Mon ame échappe à ceux qui font tomber ma tête,

Au revoir, mes amis !

CLAVIERK.

Vous qu'on adore ici, Vous qui nous consoliez, vous nous quittez aussi?

BOIS-GCION.

Quoi ! leurs proscriptions frappent même une femme !

GIREY-DUPRÉ

Robespierre est jaloux de l'esprit de madame!

RIOUFFE

Comme eux vous partirez et vous mourrez sans nous 1

Demain, je vous promets de leur parler de vous.

Mais suivons leur exemple, à celte heure d'épreuve

Triomphons des douleurs dont le sort nous abreuve ;

0 mes amis, malgré nos désenchantements.

Mourons sans renier nos premiers sentiments ;

Aimons la liberté d'une mâle tendresse,

Qui ne doit pas faiblir quand l'échafaud se dresse ;

Ch! n'oublions Jamais que son sublime éveil

A du monde enchaîné secoué le sommeil,

Et tour à tour, avant que le bourreau l'achève,

Une dernière fois rappelons-nous ce rêve !

232 LKS DERNIÈRES HEURES

A Clavière.

Pour vous la liberté, qu'en martyrs nous aimons, Se montra souriante au milieu de vos monts, Clavière, et vous avez connu dans l'Helvélie , Dès le berceau, lamour de la démocratie : Qui vous eût dit alors que cet amour puissant Pourrait être avili par des hommes de sang !

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