TOUS BUVANT
Vive, viveMarat!
LA VENDÉENNE, derrière le tliMlre, Mort à Marat !
LE CHEF
Ce cri , D'où vient-il ?
{La Vendéenne entre poussée et frappée par la populace.)
LA VENDÉENNE
Sur Marat, anathème! anathème?
LE CHEF , levant une hache sur sa tête.
Misérable , tais-toi î
CHARLOTTE , l'arrêtant.
Pitié !
LE CHEF , <i Charlotte.
Pense à toi-même.
{Secouant le bras de la Vendéenne.) Allons! vive Marat !
LA VENDÉENNE , se dégayeantr
Par le Christ tout-puissant , Avant de m'y forcer, vous prendrez tout mon sanî
{Se tournant vers Charlotte.] Crier vive Marat?... Vous m'entendrez, Madame, O vous qui seule ici semblez avoir une ame ! Dieu me fit veuve ; un fils me restait pour appui : Il n'avait plus que moi, je n'avais plus que lui. Le travail de ses mains nourrissait ma vieillesse ; Moi, je formai son cœur, je guidai sa jeunesse;
De mes pauvres aïeux je lui donnai la foi , La crainte du Seigneur et l'amour de son roi. Et nous vivions tous deux au fond de la Vendée, Loin de l'esprit du temps, sans concevoir l'idée Que le jour approchait où le peuple égaré Briserait sous ses pieds tout ce qui fut sacré.
Tandis que le malheur sur les grands de la terre Planait, la joie entrait dans mon humble chaumière. La fille de ma sœur à mon fds s'unissait. Heureux de leur bonheur, mon cœur rajeunissait. Leurs bras unis rendaient la moisson plus féconde ; Obscurs, nous ignorions les orages du monde, Et nous avions alors des pauvres le bonheur, Du pain pour nous nourrir et de la joie au cœur. Un an après, pour nous la vie était amère.
Mon fils était parti , sa femme devint mère^ Loin de lui, sans qu'il pût recevoir dans ses bras L'enfant de leurs amours ; on se battait, hélas! Le seigneur de Bonchamp, bienfaiteur du Bocage, Avait contre les Bleus fait armer le village. Et mon fils le suivit ; malgré notre douleur 11 sentit qu'il devait satisfaire à riionneiir.
Mais elle ! oh ! ses sanglots et ses cris fendaient l'ame. Rien ne put consoler la malheureuse femme. Un soir, elle endormait son enfant sur son sein, Au clocher du village on sonna le tocsin ; L'effroi se répandit de chaumière en chaumière : Les Bleus étaient vainqueurs. Leur troupe meurtrière Ravageait le pays ; ils approchaient de nous ; Où fuir ? où nous cacher? Nous tombons à genoux , Nous couvrons de nos corps le nouveau-né qui pleure. Mais déjà les soldats sont dans notre demeure ; Leurs bras pour nous frapper se lèvent : « Pas ici , « A Paris, dit leur chef; Marat le veut ainsi : « Nous conduirons là-bas les mères. . . » Vers ma fdle Ils s'élancent alors, et sur moi leur fer brille. 3e crus sentir la mort; je l'espérais, hélas ! Dédaignant ma vieillesse, ils ne frappèrent pas. En entraînant la mère et l'enfant ils partirent. Mes yeux s'étaient fermés, et quand ils se rouvrirent Je vis mon toit de chaume envahi par le feu ; Je m'élance au dehors. Quel spectacle! ô mon Dieu ! Le village est désert et croule sous les flammes. Je crois entendre au loin des cris plaintifs de femmes
Et des voix de soldais. J'accours malgré mes ans,
Je rejoins dans les bois deux chariots pesants ;
Ils s'éloignaient chargés de malheureuses mères
Baignant leurs nourrissons de leurs larmes amères.
Madame, elle était là la femme de mon fils!
Immobile, sans pleurs, sans regards et sans cris.
Renvei^ant les soldats, vers elle je me jette;
Elle ne me voit pas; elle reste muette.
En vain en l'embrassant je lui dis : Me voilà !
En vain des plus doux noms ma bouche l'appela ;
Elle eut un rire affreux, et, sans une parole.
Elle me repoussa du geste : elle était folle !
Dire comment je vins ici, je ne le puis.
Durant trois jours brûlants, durant trois longues nuits,
Je suivis les deux chars où gisaient pêle-mêle
Vingt femmes emportant leurs fils à la mamelle.
Ma vieillesse attendrit le cœur des gardiens ;
Ils m'assirent près d'elle, et puis je me souviens
Qu'après un long chemin enfin nous descendîmes
Au lion qui, m'a-t-on dit, sert de prison aux crimes.
Là, l'on nous sépara : mais, durant tout le jour,
L'appelant et pleurant, je restai dans la cour. Lorsque l'aube revint, dans une autre charrette Je la vis qui passait ; elle courbait la tête ; A mes cris son regard ne se releva pas : Elle ne tenait plus son enfant dans ses bras ! Où la conduisait-on elle et les autres femmes? J'interroge en tremblant. Des sarcasmes infâmes Épouvantent mon cœur. Je la suis, sans savoir Où m'entraîne la foule, et bientôt je crois voir... Oui, c'est elle ! . . . Au sommet d'une échelle elle monte ; Souslefer du bourreau , Dieu ! que la mort est prompte 1 Je vis tomber sa tête , et de son cou béant Son lait sur l'échafaud jaillir avec son sang.
C'est horrible !
LA FOULE, riant.
Ah! ah! ah!
CHARLOTTE , prenant les mains de la Vendéenne.
Pauvre mère!
LA VENDÉENNE
Madame, Je restai là longtemps, sans mouvement, sans ame. Je ne revins h moi que vers la nuit. D'abord Je n'eus qu'un souvenir : l'enfant n'était pas mort î Qu'était-il devenu dans celte ville immense? Comment le retrouver ? Sans guide, je m'élance , Je remonte les quais ; les cieux étaient obscurs ; Pourtant de la prison je reconnais les murs. Je demande au geôlier cet enfant de ma fille, Tout ce qui m'est resté de ma pauvre famille ; J'implore sa justice et son humanité :
« Aux enfants orphelins sans doute on l'a jeté, « Me dit-il , de Marat c'était l'ordre. » Oh ! l'infâme , M'écriai-je, Marat! Ce nom frappe mon ame Pour la seconde fois... qui nommez-vous ainsi? « L'ami du peuple ; » eh bien ! je suis du peuple aussi : Qu'on me mène à Marat, el que Marat m'entende ! Cet enfant de mon sang, il faut qu'il me le rende! Oh 1 guidez-moi, venez... et de mes cris perçants Sur mes pas éperdusj'attire les passants.
La foule me conduit près du lieu qu'il habile.
Je m'élance, je frappe h sa maison maudite,
J'invoque sa pitié, j'appelle en suppliant ;
ïl paraît, et mon cœur se glace en le voyant !
Le sinistre regard de son hideux visage
A changé mon espoir en un sombre présage :
Mon enfant ! mon enfant! lui dis-je... il a souri.
Et ma voix plus farouche a répété ce cri.
Lui, voyant que pour moi la foule se déclare :
« Cet enfant ! la patrie à jamais t'en séparé,
« Me dit-il, il est né d'un père révolté;
« Pour le rendre à l'État nous te l'avons ôté. »
* Eh! de quoi te plains-tu? » dit la foule flottante
Dont la pitié se change en clameur insullante;
A ces mots, on me frappe, on me chasse, on me suit;
Mon martyre a duré pendant toute la nuit I
Au jour, autour de moi la foule s'est accrue ;
Madame, ils m'ont traînée ainsi de rue en rue,
Me tuant mille fois et n'achevant jamais!
{Se lournanl vers la foule.) Oh! frappez ! je n'ai plus à vivre désormais ! Ah! loin defuirla mort, je l'attends, je l'implore.
CHARLOTTE COÏiDAY. 57
Oui, j'ai maudit Marat, je le maudis encore ! C'estlebourreaudes miens! qu'il meure, et que son sang Coule enfin pour venger lant de sang innocent !
LE CHEF
Ton histoire est finie? Ehbien! vieille vipère, Je t'ai patiemment laissé parler, j'espère; Pensais-tu m'attendrir avec ton long sermon? Voyons !
[Levant la hache.) Vive Marat! veux-tu crier ou non?
LA VENDÉENNE
Jamais!
LE CHEF, à la fonte.
Vous le voyez, la vieille se mutine !
UN HOMME
A la lanterne, allons!
58 ' CHARLOTTE COUDA Y.