PAPIERS DES GIRONDINS
rester dans cette ville tant que ses affaires l'exigeront. Il a justifié quil est bon citoyen et quil est connu.
Fait à la Maison commune le 23* jour de 1 793, l'an 2^ de la R. F.
Merlaud, Banville, Enguerard.
10° Passeport délivré par la Municipalité de Louviers au C. Jacques Jurcquet. 27 mai 1 793 ;
ir Carte d'affiliation à la Société des Amis de la Liberté, de Saugues (Haute-Loire), donnée au citoyen Filliat. 14 7'^'''^ an II;
12° Feuille de passeport en blanc. Dep' de Seine et Oise, district de Corbeil. Avec cachet de cire rouge;
13° Diverses feuilles blanches avec cachet rouge, d'une municipalité dont le nom n'est pas lisible.
On lit dans les Mémoires de Loiivet :
(( Je savais que Guadet et Salle nourrissaient depuis longtemps le téméraire projet de traverser toute la France avec une permission qu'ils se seraient fabriquée comme étant des soldats qui allaient rejoindre l'armée du Nord. Parvenus aux frontières, ils auraient traversé les Pays Bas pour aller chercher à Amsterdam quelque vaisseau qui les eût portés en' Amérique. » (Mémoires de Louvetj édit. Poulet-Malassis , p. 200.)
Et c'était aussi l'espoir de madame Roland :
a Les Députés fugitifs ont-ils enfin quitté cette terre inhospitalière qui dévore les gens de bien et s'imbibe de leur sang ? 0 mes amis, puisse le Ciel favorable vous faire aborder aux États-Unis, asile unique de la Liberté ! Mes vœux vous y conduisent, et j'ai quelque espérance que vous voguez actuellement vers ces contrées. » {Mémoires de madame Roland, 9 août, à Sainte-Pélagie.)
Lettre écrite par Barbaruux à sa mère au moment de son départ de Saint-Emilion , le 29 prairial an IL
0 ma mère, ma Bonne mère, je n'ai pas le temps de t'en dire davantage : je me livre à la Providence de Dieu pour ciierclier un asyle : ne desespère pas de mon sort; et si tu le peux, récompense le brave homme qui te Remettra ou te fera passer mon Billet... Adieu, bonne mère, ton fils t'embrasse.
Sur l'adresse :
A la Citoyenne Pons Chalvet ', née Pons,
A Marseille.
Archives de l'Empire.
Secl. Légis.
Autrefois dans l'Armoire de fer.
Aujourd'hui au Musée des Archives.
» La mère de Barbaroux devenue vru\e s'était remariée à M. Chalvet.
Le père de Barbaroux ayant été se fixer à la Guadeloupe, avait été enlevé par une des épidémies fréquentes sous ce climat... Sa veuve, bien jeune encore, avait épousé en secondes noces un homme de loi. C'est ainsi qu'elle portait le nom de Chalvet.
Il existe des lettres de Barbaroux à son beau-père qui prouvent qu'il avait été élevé par lui comme un fils, et qu'il lui avait voué une véritable affection filiale.
Quant à sa mère, on a vu que, mourant et porté à l'échafaud, il prononçait encore son nom... (V. ci-dessu?, p. 200.) Il faut rapprocher de cette lettre touchante les paroles de Barbaroux à Louvet au momeni où ils se quittaient :
a En quelques lieux que tu trouves ma mère, tâche de lui servir de fils; je te promets de ne point avoir une ressource que je ne partage avec ta femme , si le hasard veut que je la rencontre jamais. »
« Oui, il devait avoir une belle âme, dit avec raison M. Ogé Barbaroux, celui qui en se séparant de son meilleur ami oublie tous les objets de son affection pour lui tenir un pareil langage. » [Notice, p. xxxj.)
La beauté plastique de Barbaroux est restée célèbre. — Cependant, il n'existe pas de portrait sérieux et authentique qui fasse connaître avec certitude une figure également intéressante pour l'histoire et pour l'art. Nous avons essayé de combler cette lacune en réunissant aux témoignages des contemporains la reproduction de deux portraits, l'un conservé dans la famille, l'autre signé d'un artiste distingué du temps, et qui trouvent naturellement leur place dans une galerie de documents sur Charlotte de Corday.
« Les peintres, a dit Madame Roland , ne dédaigneraient pas de prendre les traits de Barbaroux pour une tête d'Antinous »
Ce mot a fait fortune , on ne désigne plus guère Barbaroux que sous le titre d'Antinous de la Gironde, c'est une formule commode, tombée dans le domaine public, pour exprimer la grande beauté du jeune Girondin. Mais peut-être y a-t-il quelque chose de plus qu'une citation banale dans la phrase de Madame Roland? La tète de TAntinoiis est connue, historique '. —
I II existe deux Antinoiis.
L'Antinous d'Homère, le chef des prétendants à ta main de Pénélope, et le premier qui tombe sous les flèches d'Ulysse.
Ce personnage appartient naturellement plus à la légende qu'à l'histoire et il n'a point d'iconographie possible.
II n'en est pas de même du second, le favori d'Adrien, trop regretté de son maître : nous laissons à Moreri le soin d'en retracer la biographie.
« Antinoiis, originaire de Bithynic, fut l'objet des amours détes tables de l'Empereur Adrien. Il se noya dans le Nil, au rapport d'Adrien; mais Dion, plus pénétrant, veut qu'il se soit immolé dan:;
Elle nous a été transmise par la statuaire antique, par de nombreuses médailles ; elle est richement représentée dans les collections du Louvre, et de tout temps elle a servi de modèle dans les classes de dessin.
Madame Roland, fille d'un artiste, dessinant ellemême, devait être familiarisée avec cette tête traditionnelle, qu'elle avait pu copier dans l'atelier de son père ou étudier dans les galeries du Musée; il y aurait donc dans le passage de ses Mémoires que nous avons cité plus qu'une comparaison classique, il y aurait une allusion à un type connu, et par conséquent un premier renseignement sur la physionomie qu'il s'agit de retrouver et de définir.
Si l'on se reporte à l' Antinoiis, dont la représentation nous a été léguée par l'antiquité, on trouve en lui un adolescent dont les traits un peu forts ont cependant une régularité parfaite : cheveux abondants et bouclés, figure ovale, contours arrondis avec une certaine mollesse.
Or, cette pureté de lignes, ce degré de l'embonpoint naissant, cette richesse de la chevelure, sont des caractères qui peuvent convenir au portrait physique de Barbaroux \
un sacrifice magique qui se faisoit pour prolonger la vie de cet Empereur, et qui exigeoit une victime volontaire. — Adrien lui consacra des temples, lui fit élever un tombeau magnifique, plusieurs villes, et ériger d'innombrables statues. »
1 Winckelmann n'hésite pas à placer la tête de l' Antinoiis après celle de l'Apollon et du Laocoon , comme étant l'expression de la plus haute beauté dans l'art antique.
Lavater a consacré à ce même type une étude curieuse dont voici un fragment :
« Ce qui nous saisit et nous attire... encore, c'est ce front uni et serein, large et court, ferme et tendu C'est la forme heureuse des
Hàtons-noiis d'ajouter que quant à l'expression morale, les portraits que nous reproduisons établissent une différence profonde entre l'accent mâle et sévère de l'ardent Conventionnel et l'air efféminé du favori d'Adrien. C'est ce que Madame Roland paraît avoir senti elle-même instinctivement en terminant son portrait par ces lignes , qui montrent que la comparaison du début ne s'appliquait qu'à l'homme extérieur : « Actif, laborieux, franc et brave avec toute la vivacité d'un jeune Marseillois , Barbaroux étoit destiné à devenir un homme de mérite et un citoyen aussi utile qu'éclairé. Amoureux de l'indépendance, fier de la Révolution, déjà nourri de connoissances, aimant le travail, et capable d'une longue attention , avec l'habitude de s'appliquer, sensible à la gloire; c'est un de ces sujets qu'un grand politique voudroit s'attacher, et qui devoit fleurir avec éclat dans une République heureuse. »
L'éloge de Madame Roland a eu naturellement sa contre- partie; les écrivains systématiquement hostiles aux hommes de la Révolution ont contesté la justesse de sa comparaison et raillé son enthousiasme mythologique.
Dans des esquisses sur Marseille, sans nom d'auteur, un vieux Marseillais (sic), qui aurait été témoin et victime
sourcils si bien prononcés, c'est le degré d'enfoncement des yeux et cet arc des paupières, ni trop tendu ni trop relâché; c'est surtout ce nez dont le dessin est si parfait, c'est le contour élégant de la ligne que forment les lèvres en se fermant, c'est le menton arrondi, c'est la forme du cou et des épaules, c'est la proportion et l'harmonie de tous ces traits. »
Notre pensée, en faisant cette citation, n'est pas de prétendre que la tête de Barbaroux présentait ces perfections idéales, mais n'en eùt-elle eu qu'un reflet éloigné, que cela suffirait pour justifier le mot de Madame Roland et lui donner toute sa valeur.
des événements de la Révolution et aurait connu Barbaroux, réfute de la manière suivante les Mémoires de Madame Roland :
« Soit dit sans vouloir contrister l'ombre de Madame « Roland, Antinoûs-Baibaroux avait la face ultrarubi- (( conde et passablement bourgeonnée ; sa stature ne « dépassait que de fort peu la moyenne, sa taille était « commune et ses jambes grêles.» — (Lautard, Marseille depuis il S,d jusqu' 671 1815, t. II, p. 41.)
Un écrivain moderne qui a exhumé cet ouvrage, en a conclu que Barbaroux était une façon de bellâtre, commun, bouffi et essoufflé ' .
* M. Granier de Cassagnac. Hist. des Girondins, vol. II, p. 237.
Pour faire tomber le témoignage du vieillard de Marseille, il suffirait de l'opposer à lui-même.
On lit, en effet, dans le premier volume, page 300 : - « Moins célèbre, aussi beau, aussi spirituel, aussi mallieuieux que Barbaroux, Vence eut sur son compatriote l'avantage d'une âme exemple de tout mauvais levain. »
On ne peut se contredire d'une manière plus flagrante! Quelle est donc la valeur de ce livre'? Le litre et la préface le disent; il a été écrit sous la Restauration, et pour flatter le pouvoir du moment, il insulte aux plus grandes figures de la Révolution et de l'Empire, Mirabeau, Hoche, Napoléon, et Napoléon tombé! Il dit par exemple qu'en se rendant à l'île d'Elbe, l'Empereur se déguise en officier autrichien, que les paysans le forcent à crier Vive le Roi! et qu'il pousse ce cri, que refuse sa suite elle-même! Enfin, il est réduit à manger du pain en pleurant, parce que les gens d'auberge ne veulent pas préparer le diner d'un pareil monstre. Nous ne pouvons et ne voudrions pas répéter dans quels termes et avec quel dédaigneuse familiarité il parle de Madame Bonaparte. — Telle est l'autorilé invoquée par M. Granier de Cassagnac; s'il l'accepte contre Barbaroux, il faudrait qu'il la subît pour le héros qu'il admire et la dynastie qu'il soutient.
Mais, suivant nous, ces vils pamphlets doivent être rojetés par tous les partis comme étant hors la loi de l'histoire.
Ajoutons que le livre de Laulard est écrit du style le plus tri-
Entre l'appréciation esthétique de Madame Roland et la caricature provençale, où est la vérité ?
Voici d'aJDord le témoignage d'un adversaire ; Anacharsis Clootz, dans son pamphlet Ni Maratni Roland, a laissé tomber incidemment cette phrase, plus précieuse peut-être qu'un portrait étudié :
« Le patriotisme de Barbaroux est pur comme les traits de son visage * »
C'est là un hommage significatif dans un de ces libelles où l'ardeur de la polémique laisse peu de place à la flatterie. On peut donc se fier à la parole d'un Montagnard voulant peindre un Girondin , sûr que le portrait ne sera pas flatté. Ajoutons qu'évidemment Clootz n'aurait pas imaginé de mettre en scène les traits de Barbaroux, s'il n'y avait eu déjà une sorte de notoriété publique que Madame Roland n'a pas créée, et dont elle n'a été que l'écho.
Maintenant, c'est un ami quiva parler; mais c'est un homme grave ^ impartial, qui ne dissimule pas la difficulté de donner une idée complète de son modèle , et qui, par sa réserve même, doit inspirer confiance. M. Frédéric Yaultier, qui avait connu Barbaroux pendant son séjour à Caen, a écrit sur lui ces lignes sans prétention , mais non pas sans portée :
vial*, que la forme est digne du fond , et que l'ensemble mérite le plus profond mépris.
' Ni Marat ni Roland. — Opinion d'Anacharsis Clootz, député du déparlement de l'Oise à la Convention nationale. Veritas, Lihertas, p. XI, et dans l'Histoire parlementaire de Bûchez et Roux, vol. XXI , p. 143.
* Citons au hasard : Qu'étaient les sections? De vraies pétaudières , vol. I, p. 210. — Il flânait encore le lendemain, p. 212. — Partez si vous n'avez pas envie d'être coffré! (Ibid.)
« Je ne crois pas que personne parvienne à faire de celui-ci un portrait qui puisse en donner une idée un peu juste.
« Physionomie grecque ou romaine, regard d'aigle, avantages extérieurs de toute espèce (seulement déjà un peu trop d'embonpoint '), talent oratoire plein de vigueur et de solidité, élocution gracieuse, enthousiasme de poésie et de république, orgueil d'avoir, à 28 ans, placé son nom, comme il le croyait, entre ceux des Brutus et des Franklin, et avec tout cela, franche et naïve gaieté d'un jeune homme du naturel le plus aimable, voilà ce qu'il faudrait développer et les contrastes à faire ressortir {Souvenirs du fédéralisme , par F. Vaultier).
On voit qu'au fond il y a identité entre l'esquisse rapide de Madame Roland, le profil tracé par Clootz et l'étude de M. Vaultier. Tous s'accordent sur ce caractère de pureté qui distinguait Barbaroux et qui le faisait apparaître à la première vue ou en souvenir sous l'emblème d'une statue antique. Nous compléterons ces documents par les deux portraits qui donnent la physionomie de Barbaroux à deux époques distinctes : dans sa jeunesse , avec la poudre et l'habit à la française , et plus tard, en 1793, avec le costume républicain.
Le premier nous a été confié par M. Ogé Barbaroux, fils de Barbaroux. C'est une miniature très-fine, enchâssée actuellement dans le médaillon d'un bracelet de cheveux.
Le second est de Labadye , portraitiste très-connu du temps; c'est un dessin à la plume et à l'encre de
1 C'est ce que dit aussi Louvet : « Barbaroux a vingt-huit ans, gros et gras comme un homme de quarante. » Récit de mes périls, p. 74 .
Chine, exécuté largement et avec une certaine brusquerie.
En comparant ces deux portraits, on comprend l'indécision de M. Vaultier. Physionomie grecque ou romaine ? et la vérité est que Barbaroux fut successivement Grec et Romain tour à tour, Phocéen de Marseille avant 1 789 , tribun de Rome en 1 792! ; — répétant à Caen ses vers sur Franklin, composant des poésies légères dans les landes de la Bretagne, et se frappant sur les bords de la Gironde comme Brutus à Philippes !
Indépendamment de ces deux portraits de Barbaroux, j'en possède cinq autres, inédits, outre la gravure connue de F. Bonneville.
\° Portrait à l'huile (ovale), attribué à Boilly et provenant de la collection de M. Marcille : chapeau conique avec cocarde tricolore, habit bleu à boutons d'or, gilet rouge à petits boutons de métal, col rabattu; figure belle et expressive, mais d'une expression sombre. Si c'était Barbaroux, ce serait au moment de sa proscription. M. Boilly fils n'admet pas que cette peinture, quoique remarquable, soit de son père;
2° Portrait au crayon noir, sur papier de couleur : la tète nue, dessin très-beau d'exécution et d'expression, sans nom d'auteur;
3° Petit médaillon (miniature de profil) : chapeau à haute forme pointue, cocarde tricolore; traits réguliers, obésité naissante, malgré un air de grande jeunesse. Anonyme;
4° Dessin aux. crayons de couleur, représentant Cliarlolte Corday et les Girondins à Caen en I 793 , signé Malard. Rarbaroux est représenté en pied, tenant en main la lettre de recommandation ([u'il va remettre à Charlotte de Corday. L'artiste a cherché à donner à Barbaroux une grande beauté de figure et une grande élégance de costume;
5" Charlotte Corday et Barbaroux à l'Intendance , à Caen, en I 793 : lavis à l'aquarelle gouachée, provenant de la collection de ^M. de Saint-Albin. Barbaroux, vu de profd, a une beauté molle et efféminée;
6" La gravure qui se trouve sous le n° 8, vol. II des Portraits des personnages 'célèbres de la Révolution ^ par François Bonneville (1796, an W" de la République. Paris, in- 4°). La gravure porte : F. Bonneville del. sculp. L'éditeur de l'ouvrage aurait donc été tout à la fois l'auteur du dessin et de la gravure. La physionomie de Barbaroux est tellement méconnaissable dans ce portrait, qu'on serait tenté de croire que le tirage de la planche est mal venu. C'est le seul portrait gravé du temps que je connaisse.
Ces lignes étaient déjà imprimées lorsque je les communiquai à M. Léon de la Sicotière, si bien informé de tout ce qui concerne les hommes et les choses de la Révolution; il m'apprit qu'il existait encore une personne qui avait connu Barbaroux et pouvait prononcer sur les divers portraits dont l'authenticité et la ressemblance étaient incertaines.
Cette personne, c'était la fille même de Valazé, l'héroïque conventionnel qui refusa de fuir devant le
2 juin ', et ne recula devant l'écliafaud que pour se frapper stoïquement à la face du tribunal révolutionnaire, en faisant entendre ces simples paroles : « Je meurs en homme libre'". »
* « Je pouvois ni'enfuir, et je ne l'ai pas fait ni tenté de le faire, quoique chaque jour on me fît dire que ma vie étoit menacée, qu'on devoil venir m'assassiner... La possibilité de fuir est bien constante, puisqu'un grand nombre de mes collègues ont pris ce parti; j'ai connu les motifs qui les ont portés à s'enfuir, et je les ai combattus comme une erreur, sans rependant les croire coupables, car c'est l'intention qui fait le crime, et je les crois incapables d'en avoir une mjuvaise. Ils pensoient, Petion l'a imprimé, que la Convention nationale ne subsistoit plus du jour qu'elle avoit été subjuguée. Je disois, moi, qu'elle étoit toujours le corps représentatif et qu'elle ne pouvoit cesser d'exister. » (Manuscrits de Valazé, affaire des Girondins. W. 292, Archives de l'Empire.)
2 Notices historiques de P. Quenard , l'un des représentants de la Commune de Paris en 1789 et 1790, dans la collection des portraits de François Bonneville, an IV, tome II, n" 15. — Je préfère cette version aux paroles qu'on prête habituellement à Valazé : « Tu pâlis, lui aurait dit un de ses amis. — Non, mais je meurs. » 11 y a là une antithèse peu vraisemblable dans un pareil moment et inadmissible, si l'on se reporte au proces-verbal d'autopsie, qui constate que le cœur a éié traversé de part en part et que la mort a dû être trèsprompte. (V. ce procès-verbal, publié intégra'ement dans le bel ouvrage de M. Campardon sur le Tribunal révolutionnaire, vol. Il, p. 160.) Au contraire, le mot : Je meurs libre, a un sens correspondant à l'action. C'est la pensée de l'homme qui meurt comme il a vécu, et ne veut pas subir la main-mise d'une inique condamnation. Valazé aurait prononcé ces paroles avant do se frapper, et mérité ainsi le nom de Caton de la Gironde qui lui a été décerné par Dufriche Desgenettes, son neveu, le héros de Jaffa (V. les Mémoires de Desgenettes, II« vol.), et par RioufTe (voy. Mémoires d'un détenu, p. 61) : « Pour Valazé , ses yeux avoient je ne sais quoi de divin ; un sourire doux et serein ne quittoit point ses lèvres; il jouissoit par avant-goûl de sa mort glorieuse. On voyoit qu'il étoit déjà libre, et qu'il avoit trouvé dans une grande résolution la garantie de sa liberté... Aussi , quand j'appris que ce Caton moderne s'éloit frappé d'un poignard, je n'en fa=; pas surpr-s. »
Un pareil témoignage appartenait à l'histoire : il était important de le recueillir, je m'adressai donc à madame veuve Letellier, née Yalazé, et elle voulut bien me répondre qu'elle était prête à examiner les portraits de Barbaroux, pour me donner son avis sur leur mérite relatif d'après ses souvenirs, (( toute fière, ajoutait-elle dans un gracieux billet écrit en entier de sa main, que son grand âge pût encore servir à quelque chose et être utile à un ami de M. de la Sicotière ' ». En même temps elle m'indiquait obligeamment le moyen de lui soumettre les pièces de comparaison.
La fille de Valazé, âgée aujourd'hui de quatre-vingt et un ans, en paraît à peine soixante; c'est une personne qui a conservé les traces d'une grande beauté, et qui à une extrême distinction de manières joint une égale réserve de langage. Les portraits que je lui présentai étaient au nombre de six. Elle désigna aussitôt comme étant le vrai portrait de Barbaroux celui qui provient de la famille, sans qu'elle connût cette origine. L'épreuve était décisive, et le verdict était rendu.
Voici maintenant la déclaration que madame Letellier-Yalazé nous a permis de recueillir presque sous sa dictée, et qu'elle a elle-même revue. Elle avait huit ans au moment où se passaient les faits dont elle parle ; les
' D'Alençon, comme Valazé, son compatriote, il a consacré à la Normandie des études immenses et un ouvrage colossal {L'Orne pittoresque). 11 vient de faire paraître un curieux travail sur les élections aux États généraux de -1789, dans le bailliage d'Alençon. On peut y lire une belle page sur la participation de Valazé à ces élections et sur sa mort toute romaine. — V. aussi une Notice du même sur Valazé [Mosaïque de l'Ouest j 1''« année).
PORTRAIT DE YALAZÉ. 399
notes que nous avons placées en regard de son récit prouvent quelle est la sûreté de sa mémoire et la précision de ses souvenirs.
« Mon père demeurait rue d'Orléans Saint- Honoré, n^lO'.
)) Il recevait tous les jours plusieurs de ses collègues qui se réunissaient chez lui^,
» Je me souviens entre autres de Guadet, Gensonné et Barbaroux , qui venaient le plus habituellement à la maison. Louvet y venait aussi quelquefois, ainsi que Petion et Gorsas.
» Guadet portait la tête légèrement penchée sur l'épaule.
' UAlmanach national de 4793, qui conlient l'adresse de tous les membres de la Convention, ne donne pas celle de Dufriche Valazé, mais on la trouve dans la Liste officielle des Députés mis en arrestation chez eux. (Archives de l'Empire, papiers du Comité de surveillance du département.)
Il est indiqué comme demeurant rue d'Orléans, n° 19; c'est aussi l'adresse et le numéro qu'indique Valazé lui-même dans son premier interrogatoire devant l'un des juges du Tribunal révolutionnaire.
2 C'est ce que Valazé lui-même déclare dans son interrogatoire.
D. S'il n'y a pas eu des conférences entre plusieurs députés par lui réunis?
R. Oui.
D. Quels sont les membres de la Convention qui ont assisté à ces conférences?
R. Qu'il ne peut en fixer le nombre, mais qu'il se rappelle avoir vu Lacaze, Bergoin, Duprat, Buzot, Barbaroux, Sage, d'Eure et Loire (sic)^ Brissot, Gensonné j Guadet, MoUeveau , Hardy, Duperret, Salle, Chambon, Lidon et autres dont les noms ne lui sont pas présents.
D. Si ces conférences ont été fréquentes?
R. Que quelquefois il y en a eu trois ou quatre par semaine, et quelquefois une seule.
D. Quel en était l'objet?
R. De préparer les discussions qui devaient avoir lieu à l'Assemblée nationale.
» Gensonné paraissait être le plus âgé de tous; il avait des cheveux abondants et épais.
» Barbaroux était beau, excessivement beau, superbe.
)) Ses collègues aimaient à le j)laisanter sur sa beauté.
» Il était très-vif, très-gai, très-bon; il aimait à jouer avec moi, me menait dans le salon où se réunissaient ses collègues, et quand mon père voulait me renvoyer, il me prenait sur ses genoux.
» Il était très-brun,
» Il avait les cheveux noirs,
» De grands yeux aussi très-noirs, très-beaux, trèsbrillants,
» Les lèvres bien dessinées,
» De belles dents,
» Les traits fins, délicats, la peau brune, la barbe tellement noire que, quand elle venait d'être rasée, l'épiderme paraissait bleu.
» Il était un peu fort.
» Le portrait n" 1 bis est celui qui lui ressemble le plus; ce sont bien ses traits, sa physionomie. C'est lui, je le reconnais.
» Le n" 2 bis a bien quelque chose de l'ensemble; c'est le costume, mais je n'y trouve pas cette finesse de traits qui caractérisait Barbaroux.
» Le portrait de profil n" 3 est assez ressemblant; c'est encore lui, mais pas assez brun.
» La trravure de Bonneville n'otfre aucune ressemblance avec le modèle. »
Ici, j'ai donné lecture à madame Letellier-Valazé du passage cité par M. Granier de Cassagnac (v. ci-dessus.
p. .'i92); elle n'a répondu que par un sourire de dédain; puis, après un moment de réflexion, elle a ajouté :
« M. le docteur Desgenettes, mon cousin, n'était pas favorisé de la nature sous le rapport de la beauté physique; d'ailleurs, il était naturellement peu enclin à l'éloge; eh bien, il a toujours dit et répété jusqu'à la fin de sa vie que Barbaroux était remarquablement beau ' . »
Madame Letellier - Valazé a continué ainsi (nous recueillons ces notes précieuses, qui se rapportent à notre sujet et aux personnages que nous y rencontrerons à chaque pas) :
M Madame Roland ne venait pas aux réunions qui se tenaient habituellement chez mon père, mais à une certaine époque, elle fut obligée de se cacher, et elle se réfugia chez nous pendant trois jours. Cela fit un grand effet à la maison ■.
» Je la vois encore se promener à grands pas dans le
1 Malheureusement, dans son ouvrage intitulé Souvenirs du dixhuitième siècle, Desgenettes a omis de parler de Barbaroux; mais le témoignage de madame Letellier est confirmé sur ce point par celui de sa fille, madame Roger Desgenettes, qui elle aussi a toujours entendu le baron Desgenettes ratifier l'opinion générale des contemporains à l'égard de Barbaroux. Madame Roger Desgenettes, petitefille de Valazé, rappelle son grand-père non-seulement par les traits du visage, mais aussi par la supériorité d'un esprit ferme et incisif.
M. le général Letellier- Valazé , son frère, commandant la division de Rouen et aide de camp de l'Empereur, est un des officiers les plus distingués de l'armée française.
2 « Dans les deux derniers mois du ministère de Roland, nos amis nous pressèrent souvent de quitter l'hôtel, et parvinrent trois fois à nous faire coucher dehors; ce fut toujours malgré moi; c'étoit un assassinat que l'on craignoit alors... » {Mémoires de madame Roland, Notices historiiiues , édition Faugère, t. I, p. 4 7.)
salon, et parler en rnarchant et en élevant ses bras en l'air.
» Le portrait de madame Roland, dans la collection Bonneville, est ressemblant.
)) Madame Petion venait presque tous les soirs avec sa fille, charmante jeune personne.
» Louvet amenait parfois sa femme à la maison, mais elle ne prenait point part aux délibérations politiques. Madame Roland seule y a assisté pendant les trois jours qu'elle a passés chez nous.
» Louvet avait une jolie figure efféminée, comme il s'est peint lui-môme.
» J'ai va Marat deux fois :
» Un jour, sur la terrasse des Feuillants; il y avait un attroupement autour de lui; il haranguait la foule. Je crois bien qu'il avait son mouchoir sur la tête.
» L'autre jour, ce fut à la Convention. Il eut une altercation à la tribune avec mon père; il lui dit des injures. A la Convention , il ne portait pas le mouchoir avec lequel on le représente habituellement '.
» J'ai vu aussi passer, rue Saint-Honoré, le corps de Lepelletier Saint-Fargeau , placé sur un catafalque trèsélevé, à la hauteur du premier étage, où nous étions à un balcon.
1 Mémoires de Duf riche- Desgenettes, vol. Il, p.279.DesgeneUes rapporte une conversation qu'il eut en 1793 avec Valazé, son oncle, et dans laquelle celui-ci s'exprimait ainsi sur Marat : « Un Danton , un Chaumelte, un Marat, nous feroient la loil... Pour ce qui est du dernier, que l'on soupçonne être un fou furieux, il s'occupe beaucoup de nioi et m'a affublé du titre de chef de la faction des hommes d'État... Je l'accepte volontiers. C'est ce que doivent être tous les Conventionnels, pour maintenir la République et la défendre contre le déchaînement infernal des passions ennemies du dedans et du dehors. »
» Mes souvenirs du 31 mai sont restés très-présents. Mon père ne rentra qu'à quatre heures du matin; ma mère m'avait fait coucher près d'elle, mon père se jeta sur un autre lit.
» Lorsque mon père eut été arrêté, il ne voulut pas que sa famille restât à Paris; nous partîmes pour Versailles, et nous nous rendîmes plus tard à Alençon.
» Aujourd'hui même, dit en terminant madame Lelellier-Yalazé, on annonce la mort du comte Real; c'était le fils de Real de la Commune. Je l'ai bien connu; il demeurait dans la même maison que nous '. On disait qu'il était chargé de surveiller mon père, et qu'il rendait compte de ses actions. Aussi les deux familles ne se voyaient pas, mais les enfants se rencontraient dans la cour, et j'ai joué souvent avec Real fils ^. »
^ Déposition d'Atiaxagoras Chaumette, Procureur de la Commune de Paris devant le Tribunal révolutionnaire : « Je reproche à Valazc d'avoir tenu chez lui des conciliabules nocturnes où se rendoicnt tous les conjurés, et l'on peut, sur ce fait, interroger Real, qui habitoit la même maison que lui. » (Procès de Brissot, p. 82.)
2 Pierre-François Real, substitut du Procureur de la Commune : « Je demeurois dans la même maison où logeoit Valazé. J'ai vu sortir, à minuit , une grande quantité de personnes dont j'ignore les noms , mais mon fils, qui allait souvent chez Valazé, pourra les faire connoître. Ce que je puis affirmer, c'est que Gorsas et Barbaroux y alloient. » (Procès de Brissot, p, 216.)
Au reste, Valazé s'en est expliqué lui-même dans une lellre qu'il adressait à Alençon, après le procès de Louis XVI.
« II. faut que vous sachiez, mes chers concitoyens, qu'ctfei-tivemen t depuis que je demeure rue d'Orléans, où je suis assez grandement logé, un nombre assez considérable de mes collègues se rend régulièrement chez moi tous les soirs, et ils conviennent tous que si la Convention nationale a quelquefois vaincu les factieux, cela n'est dû qu'à la réunion qui a lieu chez moi, aussi les malintentionnés la voient-ils du plus mauvais œil; mais quelque chose qu'ils disent, ils ne feront
Pour en revenir aux portraits de Barbaroux, la déclaration de madame I.etellier-Valazé n'en laisse subsister en réalité qu'un seul; c'est celui qui provient de la famille. IMais, dans ce médaillon, Barbaroux est bien jeune; il paraît avoir quinze ans au plus. Aussi, jai cru devoir publier le dessin à la plume de Labadye, qui offre encore cet intérêt qu'il nous montre l'adolescent fait homme, l'homme politique passé à l'état de type traditionnel, de tribun de la Convention.
L'exposition de la maison pompéienne, qui s'est ouverte en 1867 et qui était fort riche eu portraits de la Révolution, nous permet d'ajouter un dernier complément aux observations précédentes.
Un portrait de Barbaroux a été exposé sous le numéro 250. Il ne porte pas de date ni de nom d'auteur. Il a environ 70 centimètres de hauteur sur 40 de largeur.
C'est le portrait qui a été reproduit par la lithographie dans la collection Delpech. Nous en donnons la description sommaire, pour compléter cet aperçu de l'iconographie de Barbaroux.
Cheveux noirs, fins, retombant en boucles sur le col de l'habit, front large;
jamais considérer comme ennemis de la patrie ceux qui forment celle réunion.
» Sachez que nul n'y est admis qu'il n'ait donné des preuves de civisme. Je ne vous en enverrai pas la liste, mais Buzot, Salle, Grangeneuve, Barbaroux el bien d'aulres de ce genre, ne passeront jamais pour des ennemis du bien public...
» Dufriche-Valazé à ses commettants , 'i6 janvier an II de la République. »
PORTRAIT DE RARB.VROUX. 405
Les yeux bruns, bien fendus, surmontées de sourcils noirs d'une régularité parfaite;
La ligne du nez droite et pure ;
La bouche bien dessinée ;
Le menton légèrement fendu.
L'expression de la physionomie est grave, presque triste. L'ovale du portrait est inscrit dans des assises de pierre. A-t-on voulu indiquer une prison, ou n'est-ce qu'un des encadrements alors en usage?
Le costume est très-soigné.
Cravate blanche, lâche autour du cou, avec nœud bien fait et bouts pendants , jabot plissé ;
Gilet jaune à col droit et à revers bordés de lisérés noirs ;
Habit de couleur brune, à collet large échancré et à larges rev^ers s'évasant sur la poitrine, boutons d'acier à facettes bordés.
Ce portrait s'accorde assez avec celui du médaillon conservé dans la famille, en tenant compte de la différence des époques et des costumes.
En somme c'est une peinture fine, délicate, élégante, on pourrait dire jusqu'à l'excès. Barbaroux y est peutêtre représenté avec une beauté trop etféminée; mais aussi, il faut le dire, sans la banalité de la lithographie Delpech.
L'absence de catalogue ne nous permet pas de donner des renseignements sur la provenance de ce portrait. Nous savons seulement qu'il appartient à M. Arsène Houssaye.
Nous avons aussi trouvé une autre lithographie, exécutée sans doute pour quelque ouvrage biographique. La figure donnée à Barbaroux est belle et régulière.
Il paraît moins jeune que dans le portrait précédent, et il semble présenter les traces de cette obésité précoce qui est signalée comme un de ses traits caractéristiques par les contemporains. Cette lithographie, qui nous paraît une œuvre sérieuse, pourrait aussi avoir été exécutée d'après un portrait original. On sent instinctivement que ce n'est pas une figure de fantaisie; nous regrettons de ne pouvoir faire connaître ni le nom du peintre ni celui de l'auteur de la lithographie, aucune indication n'existant sur l'exemplaire que nous possédons.
Nous sommes heureux de terminer ces documents sur le portrait de Barbaroux par un dernier coup de pinceau que nous empruntons à un écrivain qui n'est pas un historien rigoureux des faits, mais qui est un admirable peintre des grandes figures de la Révolution, Charles Nodier. « C'était, dit-il en parlant de Barbaroux, un des membres les plus jeunes et les plus éloquents de la Convention. »
(( Sa force et sa beauté en faisaient une espèce de héros épique, dont la physionomie est supérieurement tracée dans d'excellentes pages des Mémoires de Louvet et de madame Roland. »
A côté des manuscrits des Girondins, on trouve dans les cartons des Archives les dépêches qui furent adressées au Comité de Salut public par son agent, Jullien de Paris. Nous avons reproduit ces Lettres, qui forment le complément naturel et en quelque sorte V authentique des papiers saisis.
On verra ultérieurement quelle est leur importance dans l'examen des questions que fait naître l'historique des manuscrits de Saint-Émilion. Nous aurions voulu y joindre les réponses du Comité à Jullien, il ne nous a pas encore été possible de les découvrir.
Les Lettres de Jullien sont revêtues de son sceau, dont les larges empreintes sont encore visibles sur les dépêches qu'il expédiait au Comité. Au lieu des figures allégoriques alors en usage, Jullien avait fait graver pour tout emblème l'initiale de son nom, un J majuscule couronné d'un bonnet de Liberté, empreinte que la couleur rouge de la cire transformait en armes parlantes * .
1 Nous mettons ici en regard le fameux sceau de Gatteau, qui se trouve sur une lettre adressée au Comité de Salut public, pour montrer quels étaient les entraînements de la mode du temps. Nous ajoutons qu'en ce qui concerne le cachet de Jullien, nous ne voulons pas établir une assimilation, mais au contraire faire ressortir un contraste qui est à son avantage, aucune parité ne pouvant exister entre le bonnet rouge et la hideuse figure de l'échafaud.