ETABLI A PAKIS 1>AU LA LOI DU 10 MAKS
séant au Palais-de-Justice.
{MoDUeiirdes29 el30 juillet 1793.)
Le greffier fait lecture de l'acte d'accusation.
Le président du tribunal à l'accusée: » Vous allez entendre les charges qui seront portées contre vous. »
On procède à l'audition des témoins.
La citoyenne Étrard dépose que l'accusée s'est présentée, le matin du 1 3 juillet, chez le citoyen i^Jarat, où elle , déposante , demeurait ; que , sur la réponse que ce député était malade , et qu'il ne pouvait recevoir personne, elle se retira en murmurant ; qu'elle a écrit une lettre qui l'a fait recevoir le samedi à huit heures du soir ; qu'un cri , parti du cabinet où se trouvait le bain de Marat, l'a fait accourir ; qu'elle a trouvé l'accusée debout contre un rideau dans l'antichambre ; qu'elle l'a prise par la tète , et qu'elle a appelé des voisins ; que ces voisins étant venus, elle a couru à Marat; qu'il l'a regardée sans rien dire ; qu'elle a aidé à le sortir du bain , et qu'il a expiré sans proférer une seule parole....
102 CIIAHLOTTE DE CORUAY.
L 'accusée , interrompant la déposition : « Oui , c'est moi qui l'ai tué. »
Le président : « Qui vous a engagée à commettre cet assassinat? »
L'accusée : « Ses crimes. »
Le présidenl : « Qu'entendez-vous par ses crimes? »
L'accusée : « Les malheurs dont il a été la cause depuis la révolution. »
Le président : « Quels sont ceux qui vous ont engagée à commettre cet assassinat? »
L'accusée : « Personne. C'est moi seule qui eu ai conçu l'idée. »
Laurent Basse , commissionnaire , dépose que , se trouvant samedi i3 juillet, chez le citoyen Marat , entre sept et huit heures du soir, occupé à ployer des journaux , il vit venir l'accusée , à qui la citoyenne Evrard et la portière refusèrent l'entrée. Néanmoins le citoyen Marat, qui avait reçu une lettre de cette femme, l'entendit insister, et ordonna de la laisser entrer : ce qui fut exécuté. Quelques minutes après, lui, déposant, entendit crier : « A moi , ma chère amie , à moi I » A ce bruit, étant entré dans le cabinet où était le citoyen Marat , il vit le sang couler de son sein à gros bouillons. A cette vue , étant lui-même épouvanté, il cria : au secours I et néanmoins, de crainte que cette femme ne fît des efforts pour s'évader, il barra la poite avec des chaises, et lui en porta même un coup sur la tète.
Le président à l'accusée : « Je vous interpelle de déclarer ce que vous avez à répondre. »
L'accusée : « Je n'ai rien à répondre , le fait est vrai.»
On procède à l'audition d'un autre témoin.
PIKCES .IIISTIFIC.ATIVKS. 10!^
Jeanne Maréchal^ cuisinière, dépose les mêmes faits.
Elle ajoute que , ayant accouru auprès de Marat, elle l'a trouvé les yeux ouverts, remuant la langue et ne proférant aucune parole.
Uaccusée : « Le fait est vrai. »
Marie-Barbe Aubin , portière de la maison où demeurait le citoyen iMarat , dépose les mêmes faits. Elle ajoute que , ayant accouru , elle vit Marat dont le sang sortait à gros bouillons de son sein. Alors, effrayée, elle cria de toutes ses forces : » A la garde ! au secours! »
L'accusée : « La déposition est de la plus grande vérité. »
Catherine Evrard dépose les mêmes faits que sa sœur.
Un autre témoin , employé à la mairie , dépose que , vendredi dernier, vers les six heures du soir, il a vu venir l'accusée à la mairie, laquelle a demandé, à lui déposant, qui était sur la porte, si elle pourrait parler à Pache. A quoi il avait répondu , en lui montrant l'escalier : « Montez. »
L'accusée : « Cela est faux ; je ne sais pas où est la mairie. »
Marie-Louise Graulier, tenant l'hôtel de la Providence , rue des \ ieux-Augustins , dépose que , jeudi dernier, l'accusée est arrivée chez, elle, déposante ; qu'elle s'est fait faire un lit pour se reposer, attendu qu'elle était, disait-elle, très fatiguée. Elle s'est, depuis , fait conduire au Palais-Royal , où un citoyen à elle inconnu est venu la demander.
Le président à l'accusée : « Quel est cet inconnu? »
L'accusée : » C'est Du Perret, h
Le président : ■< Ne devait-il pas vous conduire chez le ministre de l'intérieur? »
L'accusée : « Il m'y a effectivement conduite. J'y avais affaire pour obtenir des papiers nécessaires à une de mes amies , nommée Forbin, ci-devant clianoinesse. » Le président : « Qui vous a indiqué Du Perret? » L^ accusée: « C'est Barbaroux. »
Marie-Louise Graulier observe que , ayant appris que l'accusée était de Caen, elle lui avait demandé s'il était vrai qu'il marcliait sur Paris une force armée , et qu'elle lui avait répondu en riant : « Je me suis trouvée sur la place de Caen le jour où l'on a battu la générale pour venir à Paris ; il n'y avait pas trente personnes. »
Le président à l'accusée : « Pourquoi disiez-vous cela à votre hôtesse? »
L'accusée : « Pour lui donner le change et ne pas être suspecte, car il y avait plus de trente mille hommes, »
Le président : « Quel est en ce moment l'état de la ville de Caen ? »
L'accusée : « Il y a un comité central de tous les départemens qui sont dans l'intention de marcher sur Paris. »
Le président : « Que font les députés transfuges? » V accusée : « Ils ne se mêlent de rien. Ils attendent que l'anarchie cesse pour revenir à leur poste. » Le président : << Quels députés y avez-vous vus? » L'accusée : « La Rivière , Kervelegan , Guadet , Lanjuinais, Pétion, Barbaroux, Buzot, Valady et plusieurs autres. »
Le président : « Barbaroux, lors de votre départ, étailil instruit du sujet de votre voyage? »
PIÈCBS JUSTIFICATIVES 105
U accusée : << Non. »
Le président : « Qui vous a dit que l'anaicliie régnait à Paris? »
L'accusée : « Je le savais parles journaux. »
Le président : « Quels journaux lisiez-vous? »
L'accusée : « Perlet, le Courrier français , et le Courrier universel. »
Le président : u Ne lisiez-vous point aussi le journal de Gorsas et celui connu ci-devant sous le titre de Patriote français? »
L'accusée : <■ Oui , je lisais quelquefois ces sortes de journaux. »
Le président : « Eliezvous en liaison d'amitié avec les députés retirés à Caen? »
L'accusée : « Non ; mais je parlais à tous. »
Le président : u Où sont-ils logés ? »
L'accusée : » A l'Intendance. »
Le président : u De quoi s'occupent-ils ? »
L'accusée : « Ils font des ciiansons, des prodainalious pour rappeler le peuple à l'union. »
Le président : « Qu'ont-ils dit à Caen pour excuser leur fuite ? »
L' accusée : » Ils ont dit qu'ils étaient vexés par les tribunes. »
Le président : « Que disent-ils de Robespierre et de Danton ? »
L'accusée : » Ils les regardent , avec Marat , comme les provocateurs de la guerre civile. »
Le président : » Ne vous ètes-vous point présentée à la Convention nationale dans le dessein d'y assassiner Marat.' »
Uaccusée : » Non. »
Le président : « Qui vous a remis son adresse, trouvée dans votre poche, écrite au crayon? »
L'accusée : » C'est un cocher de fiacre. »
Le président : « Ne serait-ce pas plutôt Du Perret ? »
L accusée : << Non. »
Le président : « Quelles sont les personnes que vous fréquentiez à Caen ? »
L^ accusée : « Très peu. Je connais La Rue , officier municipal, et le curé de Saint-Jean. »
Le président : » Comment nommez-vous ce curé ? »
L'accusée : » Du A ivier. »
Le président : « Etait-ce à un prêtre assermenté ou insermenté que vous alliez à confesse à Caen? »
L'accusée : « Je n'allais ni aux uns ni aux autres. «
Le président: « N'étes-vous point l'amie de quelques uns des députés transfuges ? »
L'accusée : « Non. »
Le président : « Qui vous a donné le passe-port avec lequel vous êtes venue à Paris ? »
L'accusée : « Je l'avais depuis trois mois. >>
Le président : « Quelles étaient vos intentions en tuant Marat? »
L'accusée : » De faire cesser les troubles, et de passer en Angleterre, si je n'eusse point été arrêtée. »
Le président : « Y avait-il longtemps que vous aviez formé ce projet? »
L'accusée : « Depuis l'affaire du trente et un mai , jour de l'arrestation des députés du peuple. »
Le président : .-N'avL-z-vous point assisté aux conciliabules des députes transfuges à Caen? »
rifecES JUSTIFICATIVES. 107
L'accusée: « Non, jamais. »
Le prcsUlciU : « C'est Jonc dans les journaux, que vous lisiez, que vous avez appris que Maiat était un anarchisle? »
L'accusée : « Oui , je savais qu'il pervertissait la France. J'ai tué un homme pour en sauver cent mille. C'était d'ailleurs un accapareur d'argent : on a arrêté à Caen un homme qui en achetait pour lui. J'étais républicaine bien avant la révolution , et je n'ai jamais manqué d'énergie. »
Le président : « Qu'entendez-vous par énergie ? »
L'accusée : « Ceux qui mettent l'intérêt particulier de côté , et savent se sacritier pour leur patrie. »
Le président : » Ne VOUS ètes-vous point essayée d'avance avant de porter le coup à Marat? »
L'accusée : « Non ; je ne suis point un assassin. »
Le président : u II est cependant prouvé, parle rapport des gens de l'art , que , si vous eussiez porté le coup en long, au lieu de le porter en large, vous ne l'auriez point tué. »
L'accusée : « J'ai frappé comme cela s'est trouvé ; c'est un hasard. »
On entend la déposition de Pierre-François Feuillade, garçon de l'hôtel de la Providence. Ce témoin dépose qu'il connaît l'accusée pour être venue loger chez son maître , le i j de ce mois, et lui avoir fait son lit; que , pendant ce temps , elle lui a dit que soixante mille hommes marchaient sur Paris; que l'accusée, lui ayant demandé ce que l'on disait à Paris du petit Marat, lui , déposant , lui avait dit que les patiiotes l'estimaient beaucoup , mais que les aristocrates le délestaient Elle
108 CIIAKLOTTE DE CORDAY.
lui demanda ensuite le chemin du palais de l'Egalité et de la rue Saint-Tliomas-du-Louvie. Il ajoute que lui , déposant, lui a acheté du papier, des plumes et de l'encre , mais ne l'a vue écrire aucune lettre.
Le président à l'accusée : « N'étiez-vous jamais venue à Paris ? »
L'accusée : << ]\on , jamais. »
Le président : » N'avez-vous point reçu , depuis votre arrivée , des lettres de Caen , ou n'y en avez-vous point envoyé ? »
L'accusée : « Non. »
Le président : u Connaissez-vous les dames de Caen qui sont venues, l'année dernière , solliciter à Paris en faveur de leurs parens arrêtés pendant les troubles arrivés en cette ville ? »
Ij' accusée : « J'en connais deux : madame Achard et mademoiselle \ aillant. »
Le président : » Est-il à votre connaissance que les députés qui sont à Caen fréquentent ces dames ? » L'accusée : « Non. »
Cuisinier ,\imondi>Xiti.i dépose que, le samedi i3 juillet , étant de service au poste du Théâtre-Français , il entendit crier : » On assassine Marat ; » que de suite il s'est rendu , avec la force armée qu'il commandait, chez ce représentant du peuple , où il a trouvé l'accusée as^ sise sur une chaise. Il a assisté à la rédaction du procèsverbal , après lequel il l'a conduite à l'Abbaye.
Antoine de La Fondée , dentiste , principal locataire de la maison où demeurait Marat, dépose que, le 1 3 juillet, vers les sept heures et demie du soir, il fut interrompu dans son travail par ces mots : « On assassine
Marat ; » que, étant accouru sur- le-chaiiip , il trouva ce député dans sa baignoire, perdant tout son sang; qu'il fit sur-le-champ une compresse pour le lui arrêter, et commanda en même temps d'aller aux Ecoles de chirurgie chercher du secours. Lui ayant tâté le pouls , il ne lui en trouva plus. Il aida à le retirer de sa baignoire et à le mettre dans son lit , où étant il n'a plus remué , étant déjà mort.
Adrienne-Catherine Le Bourgeois dépose que , jeudi au soir, se trouvant dans une des tribunes de la Convention nationale , numérotée 4 ■, lors de l'élection du président, elle a vu l'accusée près d'elle , avec deux messieurs qu'elle a reconnus depuis pour être, l'un Du Perret, et l'autre Fauchet.
Le portier de V hôtel de la Proi'idence atteste que l'accusée a dormi toute la soirée et n'est point sortie.
L'accusée : « Je ne suis point sortie ce soir-là ; je me suis couchée à cinq heures, et me suis levée le lendemain à huit »
La citoyenne Le Bourgeois persiste dans sa déposition.
Berger, limonadier, dépose feconnaître l'accusée pour l'avoir arrêtée. Voyant qu'elle désirait être livrée à la fureur du peuple , il la fit remonter chez Marat, où arriva ensuite le commissaire Du Mesnil. Il ajoute qu'il avait vu dans son sein la gaîne de son couteau , et une diatribe en forme d'adresse au peuple français , où plusieurs victimes étaient désignées.
Le président à l'accusée : « Que répondez - vous à cela? »
110 tllAïiLOTTE DE (.OUIlAV.
L'nccusce : << Je n'ai rien à dire , sinon que j'ai réussi. »
Claude Fauchet, député à la Convention nationale, est entendu. Il déclare n'avoir jamais connu directement ni indirectement l'accusée , ne l'avoir jamais vue , et par conséquent n'avoir jamais été avec elle dans une des tribunes de la Convention nationale.
L'accusée : « Je ne connais Fauchet que de vue ; je le regarde comme un homme sans mœurs et sans principes, et je le méprise, »
Le président interpelle la citoyenne Le Bourgeois de déclarer si elle persiste à soutenir qu'elle reconnaît Fauchet pour eue un de ceux qu'elle a vus dans une des tribunes de la Convention , jeudi au soir. La déposante persiste dans sa déclaration. Fauchet soutient que le fait est d'autant plus faux qu'il n'a point été ce soir-là à la Convention.
Sur l'interpellation qui lui est faite de déclarer où il a passé la soirée du jeudi , il répond en avoir passé une partie à jouer au trictrac avec l'évèque de Nancy et le citoyen Loiseau, et l'autre chez le citoyen Gomaire^ dans le faubourg Saint-Honoré.
La citoyenne Le Bourgeois persiste toujours dans sa déposition.
Claude-Romain Lause Du Perret , cultivateur, député à la Convention nationale, déclare ne connaître l'accusée que depuis jeudi. Une de ses filles lui ayant dit qu'une dame qu'elle ne connaissait pas lui avait remis un paquet, il l'ouvrit, et trouva qu'il renfermait des imprimés et une lettre d'avis qui lui fesait part de l'envoi desdits
riÈCES JUSTIFICATIVES. 111
imprimés , et lui recommandait la personne porteur du paquet , comme ayant besoin de papiers chez le ministre de l'intérieur. Celte dame étant revenue le soir, sa fille l'a reconnue pour être celle qui avait apporté, quelques heures auparavant, ledit paquet. N'ayant pu la conduire ce soir-là chez le ministre , il lui demanda son adresse pour aller la trouver le lendemain et l'y conduire ; ce à quoi elle consentit. S'y étant rendu, ils furent ensemble chez le ministre. On leur dit qu'il n'y était pas. S'étant annoncé comme député^, on lui dit de venir à huit heures du soir. L'ayant consultée pour savoir si elle pourrait venir à ladite heure, elle y consentit. Dans la journée , les scellés ayant été mis sur les papiers de lui, déclarant, conformément à un décret qui avait été rendu ce même jour, il représenta à l'accusée qu'il pomrait peut-être lui être plus nuisible qu'utile en l'accompagnant chez le ministre ; que, d'ailleurs, elle ne lui paraissait point munie de procuration. Du reste, il est absolument faux qu'il se soit trouvé avec l'accusée dans une des tribunes de la Convention , jeudi au soir.
La citoyenne Le Bourgeois , interpellée sur ce dernier fait, répond qu'elle le reconnaît très bien pour être celui qui était avec Faucliet et l'accusée ; qu'il était vêtu d'un pantalon et d'un habit rayé.
Du Perret au président du tribunal : « Je demande que l'on aille sur-le-champ visiter ma garde-robe, dans laquelle on ne trouvera ni pantalon ni habit rayé ; et j'assure n'avoir été que deux fois chez l'accusée. »
Le garçon de l'hôtel observe à Du Perret qu'il y est venu trois fois à sa connaissance , savoir : deux fois le vendredi, et une fois le samedi.
1 !2 CHARLOTTE DE «ORDAY.
Du Perret : « Je soutiens n'y avoir été que le vendredi. »
L'accusée : « Du Perret n'est point venu chez moi le samedi, et je le lui avais même défendu expressément. »
Le président : « Pourquoi lui avicz-vous défendu de venir chez vous le samedi 1 3 juillet ? »
L'accusée : « Parce que je ne voulais pas qu'il fût compromis ; je l'avais même engagé de partir pour Caen. »
Le président : « Pourquoi l'engagiez-vous à partir pour cette ville ? »
L'accusée : « C'est que je ne croyais pas ses jouis en sûreté à Paris. »
Le président : « Mais vous voyez bien que vous y avez été vous-même en sûreté, après y avoir commis un pareil forfait; el vous n'ignorez point que les députés qui sont à Caen n'ont pas reçu la moindre égratiguure. »
L'accusée : << Cela est vrai; mais aussi ceux qui sont détenus ne sont pas encore jugés. »
( Ici l'accusée s'aperçoit qu'un des auditeurs est occupé à la dessiner; elle tourne la tète de son côté.)
Le président : « Combien sont-ils de députés à Caen? »
L'accusée : « Ils sont seize. »
Le président : « N'avez-vous point prêté quelque serment avant de quitter Caen? »
L'accusée: << Non. »
Le président : « Qu'avez-vous dit en partant? »
U accusée : << J'ai dit que j'allais faire un tour à la campagne. »
Le président : -i Quel est le nom du domestique qui a porté votre paquet à l'hôtel de la Providence? «
PIKCES JUSTIFICATIVES. I l[\
L'accusée : » Il se nomme Le Brun. »
Le président : « Wétiez-vous point dans l'intention d'assassiner le ministre de l'intérieur, lorsque vous vous êtes rendue clioz lui avec Du Perret? »
L'accusée : « Si j'avais eu dessein de l'assassiner, ja me serais bien gardée de mener Du Perret pour en être le témoin. Je n'en voulais qu'à IMarat. »
Le président : « Quelles sont les personnes qui vous ont conseillé de commettre cet assassinat ? »
L'accusée : « Je n'aurais jamais commis im pareil attentat par le conseil des autres. C'est moi seule qui en ai conçu le projet et qui l'ai exécuté. »
Le président : « Mais connuent pensez-vous faire croire que vous n'avez point été conseillée, lorsque Vous dites que vous regardiez IMarat comme la cause de tous les maux qui désolent la France, lui qui n'a cessé de démasquer les traîtres et les conspirateurs? »
L'accusée : « Il n'y a qu'à Paris où l'on a les yeux lascinés sur le compte de Marat ; dans les autres départemeus, on le regarde comme un monstre. »
Le président : « Comment avez - vous pu regarder Marat comme un monstre, lui qui ne vous a laissé introduire chez lui que par un acte d'humanité ; paice que vous lui avez écrit que vous étiez persécutée ? ;>
L'accusée : « Que m'importe qu'il se montre humain envers moi, si c'est un monstre envers les autres ! »
Le président : « Croyez-vous avoir tué tous les Marat?»
L'accusée : « Non, certainement. »
Le président à Du Perret : « Quelle est l'idée que vous vous êtes formée de la personne de l'accusée, d'après les discours qu'elle vous a tenus ? »
Du Pétrel : » Je n'ai aperçu dans ses discours que les propos d'une bonne citoyenne. Elle m'a rendu compte du bien que les députés font à Caen , et m'a conseillé d'aller les joindre. »
Le président à Du Perret : <■ Comment avez-vous pu regarder comme une bonne citoyenne une femme qui TOUS conseillait d'aller à Caen? »
Du Perret : « J'ai regardé cela comme une affaire d'opinion. »
La citoyenne Le Bourgeois est interpellée de nouveau de déclarer si elle est bien sûre que ce soit Du Perret qui était avec l'accusée dans une des tribunes de la Convention.
Elle répond que, si ce n'est pas lui, c'est au moins une personne qui lui ressemble beaucoup.
(On représente à l'accusée un couteau à gaîne.)
L'accusée : « C'est le même dont je me suis servie pour assassiner Marat. »
( On fait lecture à l'accusée de deux lettres qu'elle reconnaît pour avoir été écrites par elle depuis sa détention. La première est adressée à Barbaroux , la seconde à son père.)
L'accusée : << Le comité de salut public m'a promis de faire tenir la première de ces lettres à Barbaroux , afin qu'il puisse la communiquer à tous ses amis. Je m'en rapporte au zèle du tribunal pour faire tenir la seconde. »
L'accusateur public résume les débats.
Chaui'eau , choisi par le tribunal pour défendre l'accusée : « L'accusée avoue avec sang-froid l'horrible attentat qu'elle a commis ; elle en avoue avec sang-froid la longue préméditation; elle en avoue les circonstances
PIÈCES JISTIFICATIVKS. 115
les plus alfieuses : en un mot , elle avoue tout , et ne cherche pas même à se justifier. Voilà , citoyens jurés , sa défense tout entière. Ce calme imperturbable et cette entière abnégation de soi-même, qui n'annoncent aucun remords , et , pour ainsi dire , en présence de la mort même ; ce calme et cette abnégation , sublimes sous un rapport, ne sont pas dans la nature : ils ne peuvent s'expliquer que par l'exaltation du fanatisme politique qui lui a mis le poignard à la main. Et c'est à vous, citoyens jurés, à juger de quel poids doit être cette considération morale dans la balance de la justice. Je m'en rapporte à votre prudence. »
Les jurés vont aux opinions.
D'après la déclaration imanime des jurés, le tribunal prononce la peine de mort contre IMarie-Charlotte Corday, et la confiscation de ses biens au profit de la république (i).
Marie- Charloite Coj-day se tournant vers Cliauveau , son défenseur : « Vous m'avez défendue d'une manière délicate et généreuse; c'était la seule qui pût me convenir : je vous en remercie. Elle m'a fait avoir pour vous une estime dont je veux vous donner une preuve. Ces
(1) On lit ce qui suit dans VHistoire secrète du Tribunal révolutionnaire, par M. de Proussinalle, tom. i, p. 16 f. {Paris , 18» 5, 2 vol. in-?,):
« Le 20 juillet 1793, le Comité de Salut public fit mettre en arrestation le président du Tribunal révolutionnaire pour avoir ^ dans le jugement de Charlotte Corday , changé la cinquième question ainsi conçue : « L'a-t-elle fait avec préméditation et de.s- » sein criminel et contre-révolutionnaire ? » en celle-ci : « L'a- » l-elle fait avec dessein prémédilë? » L. D. B,
il6 CHARLOTTE DE C.ORDAY.
messieurs viennent de ni'apprendre que mes biens sont confisqués ; je dois quelque chose à la prison ; je vous charge d'acquitter cette dette. »
Marie-Charlotte Corday est reconduite en prison.
Un confesseur se présente à elle. Marie Corday dit au prêtre : « Remerciez de leur attention pour moi les personnes qui vous ont envoyé ; mais je n'ai pas besoin de votre ministère. ><
VIÉCES JUSTIFICATIVES. 1 1 7