‹ Charlotte de CordayChapitre 15 sur 89 · A^ XV AU CITOVKN BARBA ROUX · texte numérisé non relu

A^ XV AU CITOVKN BARBA ROUX

UÉPLTK A LA CONVtNTION .NATI0NAI,F- , nÉFLGlÉ A CAKN , ULE DES CARMES, HÔTEL DE l/l.M EXDANCE.

Aux prisons île l'Abbaye , daus la c:-dfvnnt chnnibie H« BrijfSOt^ le seioiui jour (l« la |n-t'|)a(fllion il« la paix .

Ciioyen,

Vous avez désiré que je vous fisse connaître le détail de mon voyage, je ne vous ferai point grâce de la moindre anecdote

Je suis partie avec des voyageurs que j'ai bientôt reconnus pour de francs montagnards Leurs propos, aussi sots que leurs personnes étaient désagréables , m'ont bien vite ennuyée. Je les ai laissés parler tout leur content, et je me suis endormie. Uu de ces messieurs, qui aime probablement les femmes dormantes, a voulu me persuader, à mon réveil, que j'étais la fdle d'un homme que je n'ai jamais vu, et que j'avais un nom dont je n'ai jamais entendu parler. Il a fini par ni'offrir son cœur et sa main, et voulait partir à l'instant pour me demander à mon pèie. Ces mess eu rs ont fait tout ce qu'ils ont pu pour connaître mon nom , et mon adresse à Paris; mais j'ai refusé de le dire, et j'ai été fidèle à cette maxime de mon cher rt vertueux Raynal, ([\.ion ne doit pas ta vcrilc Il SCS tyrans.

Arrivée à Paris, je fus loger rue des Vieux-Augustins, hôtel de la Providence. Je fus ensuite trouver Du Perret, votre ami. Je ne sais comment le Comité de sûreté générale a été instruit de la conférence que j'avais eue avec lui. V ous connaissez l'ame ferme de ce dernier ; il leur a l'épondu la vérité; j'ai confirmé sa déposition par- la mienne : il n'y a rien contre lui ; mais sa fermeté est un crime. Je l'ai engagé à vous aller trouver : il est trop têtu.

Le croirez-vous ? Fauchet est en prison comme mon complice, lui qui ignorait mon existence.

J'ai été interrogée par Chabot et par Legendre. Chabot avait l'air d'un fou ; Legendre voulait absolument m'avoir vue chez lui le matin, moi qui n'ai jamais songé à cet homme. Je ne lui connais pas d'assez grands talens pour être le tyran de son pays, et je ne voulais pas punir tout le monde.

Au reste, on n'est guère content de n'avoir qu'une femme sans conséquence à offrir aux mânes du grand homme. Pardon, ô hommes I ce nom déshonore votre espèce : c'était une bête féroce qui allait dévorer le reste de la France par le feu de la guerre civile. Maintenant, vii>e la paix! Grâce au ciel, il n'était pas né Français,

Je crois cju'on a imprimé les dernières paroles de Marat. Je doute qu'il en ait proféré ; mais voici les dernières qu'il m'a dites, après avoir reçu vos noms à tous, et ceux des administrateurs du Calvados qui sont à Evreux; il me dit, pour me consoler, que, dans peu de jours, il vous ferait guillotiner à Paris. Ces derniers mots décidèrent de sou sort. Si le déparlement met sa figure vis à vis celle de Sain i-Faigeau^ il pourra faire graver ces naroles en lettres d'or.

Je ne vous ferai aucun détail sur ce grand événement, les journaux vous en parleront. J'avoue que ce qui m'a décidée tout à fait, c'est le courage avec lequel nos volontaires se sont enrôlés, dimanche 'j juillet; vous vous souvenez comme j'en étais charmée. Je me promettais bien de faire repentir Pétion du soupçon qu'il manifesta sur mes sentimens. » Est-ce que vous seriez fâchée s'ils » ne partaient pas ? » me dit-il.

Enfin, j'ai considéré que tant de braves gens, venant à Paris pour chercher la tète d'un seul homme, l'auraient peut - être manqué , ou qu'il aurait entraîné dans sa perte beaucoup de bons citoyens. Il ne méritait pas tant d'honneur : cela suffisait de la main d'une femme.

J'avoue que j'ai employé un artifice perfide pour qu'il pût me recevoir. Je comptais^ en partant de Caen, le sacrifier sur la rime de la Montagne de la Convention nationale; mais il n'y allait plus.

A Paris, l'on ne conçoit pas comment une femme inutile, dont la plus longue vie ne serait bonne à rien, peut sacrifier sa vie de sang-froid pour sauver son pays. Je m'attendais bien à mourir à l'instant. Des hommes courageux et vraiment au dessus de tout éloge m'ont préservée des fureurs bien excusables des malheureux que j'avais faits. Comme j'étais de sang-froid, j'ai soufiiert des cris de quelques femmes ; mais qui sauve sa patrie ne s'aperçoit point de ce qu'il en coûte.

Puisse la paix s'établir aussitôt que je le désire ! Voilà un grand criminel à bas ; sans cela, nous ne l'aurions jamais eue. Je jouis de la paix depuis deux jours. Le bonheur de mon pavs fait le mien.

122 CHARLOTTE Dli CORDAT.

Je lie doute pas que roii ne touniiente iiioii pèie, qui a déjà bien assez de ma perte pour l'aftliger. Je lui écrivis dernièrement que, redoutant le feu de la guerre civile, j'irais en Angleterre. Alors mon projet était de garder Yinco^nilo sur la mort de JVIarat, et je voulais laisser les Parisiens chercher inutilement mon nom. Je vous prie, citoyen, et vos collègues, de prendre la défense de mes païens, si ou les inquiète.

Je n'ai jamais haï qu'un seul être, et j'ai fait voir mon caractère ; ceux qui me regretteront se réjouiront de me voir dans les Champs-Elysées avec les Brutus et quelques anciens ; car les modernes ne me tentent pas , ils sont si vils ! Il est peu de vrais patriotes qui sachent mourir pour leur pays : ils sont presque tous égoïstes.

On m'a donné deux gendarmes pour me préserver de l'ennui ; j'ai trouvé cela fort bien le jour, mais non la nuit. Je me suis plaint de cette indécence; le comité n'a pas jugé à propos d'y faire attention. Je crois que c'est de l'invention de Chabot : il n'y a c|u'un capucin qui puisse avoir ces idées.

Ici on m'a transférée à la Conciergerie, et ces messieurs du grand jury m'ont promis de vous envoyer ma lettre. Je continue donc.

J'ai subi vm long interrogatoire : je vous prie de vous le procurer, s'il est rendu public.

J'avais sur moi , lors de mon arrestation, une adresse aux Amis de la Paix : je ne puis vous l'envoyer ; j'en demanderais la publication, je crois, bien en vain.

J'avais une idée, hier au soir, de faire hommage de mon portrait au département du Calvados; mais le Co-

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luité de Salut public, à qui je l'avais demandé, ne hi'a point répondu ; et maintenant il est trop laid.

Je vous prie de laire part de ma lettre au citoyen Bougon , procureur };énéral syndic du département. Je ne la lui adresse pas par plusieurs raisons : d'abord je ne suis pas sûre que, dans ce moment, il soit à Evreux ; je crains de plus que, étant naturellement sensible, il ne soit affligé de ma mort. Je le crois cependant assez bon citoven pour s'en consoler par l'espoir de la paix : je sais combien il la désire, et j'espère qu'en la facilitant j'ai rempli ses vœux.

Si quelques amis demandaient communication de cette lettre, je vous prie de ne la refuser à personne.

Il me faut un défenseur : c'est la règle. J'ai pris le mien sur la Montagne : c'est Gustave Doulcet-Pontécoulant. J'imagine qu'il refusera cet honneur : cela ne lui donnerait cependant guère d'ouvrage. J'ai pensé demander Robespierre ou Chiibot.

Je demanderai à disposer du reste de mon argent; et alors je l'offre aux femmes et enfansdes braves habitans de Caen, partis pour délivrer Paris.

Il est bien étonnant que le peuple m'ait laissé conduire de l'Abbaye à la Conciergerie ; c'est une nouvelle preuve de sa modération. Dites-le à nos bons habitans de Caen ; ils se permettent quelquefois de petites insurrections que l'on ne contient pas si facilement.

C'est demain à 8 heures que l'on me juge. Probablement à midi j'«î/ra/ vécu, pour parler le langage romain.

On doit croire à la valeur des habitans du Calvados, puisque les femmes mêmes du Calvados sont capables de fermeté. Au re^te . j'ignore comment se passeront les

124 CHAKLOTTE UE CORDAY.

derniers moments de ma vie ; et c'est la fin qui couronne l'œuvre. Je n'ai pas besoin d'affecter d'insensibilité sur mon sort , car jusqu'ici je n'ai point la moindre crainte de la mort. Je n'estimai jamais la vie que par l'utilité dont elle devait être.

J'espère que demain Dh Perret et Fauchet seront mis eu liberté. On prétend que ce dernier m'a conduite à la Convention dans une tribune. De quoi se méle-t-il d'y conduire des femmes? Comme député, il ne devait point être aux tribunes ; et comme évèque, il ne devait point être avec des femmes. Ainsi, c'est uue correction. Mais Du Perret n'a aucun reproche à se faire.

Marat n'ira point au Panllicon ; il le méritait pourtaujbien. Je vous charge de recueillir les pièces propres à faire son oraison funèbre .

J'espère que vous n'oublîrez point l'affaire de madame Forbin. Yoici son adresse, s'il est besoin de lui écrire : « Alexandrinc Forbin , à Mendrene , par Zurich , en » Suisse.» Je vous prie de lui dire que je l'aime de tout mon cœur.

Je vais écrire un mot à papa. Je ne dis rien à me3 autres amis ; je ne leur demande qu'un promt oubli : leur affliction déshonorerait ma mémoire. Dites au général ^^ inipffen que je crois lui avoir aidé à gagner plusd'uue bataille, on lui facilitant la paix.

Adieu, citoyen 1 je me reconunande au souvenir des Amis de la Paix.

Les prisonniers de la Conciergerie, loin de iuiujurier comme les personnes des rues, avaient l'air de nie plaindre. J^e malheur nnd tnnjoui s compatissant : c'est ma dernière réflexion, Cordât.

FiÈCKS JUSTIFICATIVES. 125

i\° XVI.

A MONSIEUR D'ARMONT (i),

RUE DU BKLGE, A AUGENTAN.

Pardonnez-moi, mon cher papa, d'avoir disposé de ma vie sans votre consentement. J'ai vengé bien d'innocentes victimes; j'ai prévenu bien des désastres. Le peuple, un jour désabusé, se réjouira d'être délivré de son tyran.

Si l'ai cherché à vous persuader que je passais en Angleterre, c'est que j'espérais gardei^ l'incognito ; mais j'en ai vu l'impossibilité. J'espère que vous ne serez pas tourmenté. En tout cas, vous trouverez des défenseurs à Caen.

Adieu, mon clier papa I Je vous prie de m'oublier, ou plutôt de vous réjouir de mon sort. Vous connaissez votre fille : un motif blâmable n'aurait pu la conduire

J'embrasse ma sœur, que j'aime de tout mon cœur, ainsi que tous mes parens.

N'oubliez pas ce vers de Corneille (2) :

Le crime fait la honte et non pas l'échafaud.

(1) Cette lettfe est du t. 3 juillet au soii-.

(2) C'est le oomie d'Essex qui (dans la tragédie de Thomas Corneille, acte iv , se. :}) dit ce vers si connu.

12b CHARLOTTE DE CORDA Y.

C'est demain à huit heures que l'on me juge (l).

(i) Le père de mademoiselle de Corday subit à Argentan, le 20 juillet, un interrogatoire dont l'auteur de la Guerre des Vendéens et des Chouans (Paris, 1824, in-8 , 4 vol.; donne un extrait, t. I, p. 415 et 416. Charlotte y est désignée comme née aux Ligneries (arrondissement d'Argentan) , comme n'ayant demeuré avec son père qu'environ un an depuis douze ans qu'il est veuf. Elle demeuiait depuis deux ans à Caen , chez une de ses parentes. M. de Corday déclare qu'il a reçu de sa fille une lettre datée de Caen du mardi malin (sans doute le 9 juillet) , annonçant, 1° qu'à son dépari de cette ville elle met cette lettre ii la poste ; 2° que, lorsqu'il la recevrait, elle ne serait plus en France ; 3" qu'elle ne croyait pas qu'on pût y vivre tranquille de longtems; et 4° qu'elle le priait de ne faire aucune recherche, pane que personne ne pouvait savoir encore où elle allait. L. D. B.

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