‹ Charlotte de CordayChapitre 25 sur 89 · SUR LE SUPPLICE DE MADE3I0ISELLE DE CORDAY · texte numérisé non relu

SUR LE SUPPLICE DE MADE3I0ISELLE DE CORDAY

Le supplice de mademoiselle de Corday et la sorte de rougeur pudique qui fut remarquée géiiéralement sur sa figure , lorsque, après lui avoir tranché la tète , le valet du bourreau eut la lâcheté de lui appliquer un soufflet, furent l'objet d'une discussion intéressante, en i '^g5,dans le Magasin encyclopédique que rédigeait jMillin.

Ce savant recueil avait publié (i) une dissertation (2), traduite de l'allemand du célèbre anatomiste Sœmmering, sur le supplice de la guillotine. Dans sa lettre d'envoi à Millin , le traducteur OElsner s'était exprimé ainsi , en annonçant que , comme l'auteur original de la dissertation, il pensait « que la tète séparée du corps » sui'vit au supplice. J'invoquerai un fait connu de tout » le monde : Qui n'a pas vu, au supplice de Charlotte » Corday, la figure de Charlotte rougir d'indignation (3), » lorsque l'exécrable bourreau , qui tenait dans sa main » cette tête si calme et si belle , lui appliqua un souf- » flet?... «

(2) Datée de Francfort , le 20 mai 1795.

(3) '( Ce mouvement , » dit en note OElsner, œ ne pourrait ré- » sulter et ne peut s'expliquer que d'un principe moral. »

lis CHAHLOTTE UE CORDAY.

Le docteur Sue (i) appuya de son importante opinion le sentiment de Sœmmering. Yoici ce qu'il dit de notre auguste héroïne : « Longtems même après sa séparation » du corps, la tête de Charlotte Corday exprimait sur son » visage le signe le moins équivoque de l'indignation. » On se rappelé le moment où le bourreau tenait d'une » main cette tête suspendue : son visage aloi's était pâle; » mais il n'eût pas plutôt reçu le sonfflet que l'homme » sanguinaire lui appliqua, que ses deux joues rougirent » sensiblement. Tous les spectateurs furent frappés de » ce changement de couleur, et demandèrent aussitôt, » par de bruyans murmures, vengeance de cette lâche » et atroce barbarie. On ne dira pas que cette rougeur » était l'effet du souôlet , car on a beau frapper de cette » manière les joues des cadavres immédiatement après la » mort, elles ne se coloreront jamais. D'ailleurs ce soufflet » ne fut donné que sur une joue; et on a remarqué que » celle du côté opposé s'est également colorée. » Sue lirait de ces observations la conséquence , peut-être un peu forcée, que « ce fait seul prouve que, après la décol- » lation, il y a indubitablement encore, dans le cerveau, » un reste de jugement, et dans les nerfs un reste de sen- )> sibilité. »

Cabanis, très capable d'exprimer, à ce sujet, une opinion juste, répondit aux trois savans(2) que nous venons de nommer. On remarque dans sa Note, qui est une véritable dissertation très instructive et très judicieuse, le passage suivant relatif au supplice de mademoiselle de

(i) Mag. encycl., t. iv, p. 170.

(2) Mag. encycl., t. v,p. 155.

PIECES JUSTIFICATIVES. lit)

Corday : « Quant au trait de Charlotte Corday, je dt- " claie nettement que je n'en crois rien. Je sais trop » avec quelle facilite l'on voit des merveilles dans les » tcms d'agitation et de malheur. Quand les lumières » publiques ne permettent plus de voir des miracles, on » veut du moins trouver de nouveaux phénomènes dans » la nature. Je n'ai point assislé à l'éxecution de Char- » lotte Corday, ni à aucune autre : mes regards ne peu- » vent soutenir ce spectacle ; mais plusieurs personnes » de ma connaissance ont suivi depuis la Conciergerie » jusqu'à l'échafaud la charrette qui conduisait cette >> femme si intéressante , malgré les maux affreux dont » elle a été la cause ou du moins dont elle a donné le >• signal. Elles ont été témoins de son calme admirable » pendant la route et de la majesté de son dernier mo- » ment. Un médecin de mes amis ne l'a pas perdue de vue " une seule minute. Il m'a dit que sa sérénité grave ci » simple avait toujours été la même; que, au pied de » l'échafaud, elle avait légèrement pâli, mais que bientôt '• son beau visage avait repris encore plus d'éclat. Pour » cette rougeur nouvelle qu'on prétend avoir couvert ses » joues après sa décapitation, il n'en a rien vu, quoiqu'il >> soit observateur très attentif. Les personnes dont je « viens de parler n'en ont pas vu davantage. »

Voici maintenant un passage de la dissertation physiologique (i) du docteur Léveillé (alors chirurgien à l'Hûlel-Dieu de Paris) qui réfuta aussi Sœmmering et ceux qui partageaient son opinion : u La figure de Charlotte » Corday a rougi! je n'en cinis rien. Je veux bien ad-

(i) Mag. encyrl,, i. v,p. i.j.S.

» mettre encore la possibilité de cette rougeur ; si j'en » cherche la cause , elle se présente d'elle-même , et me » paraît purement mécanique. En effet, cette tête conser- » vait, je ne dis pas sa force vitale, mais bien sa chaleur » vitale; car il faut avoir soin de distinguer l'une et l'au- » tre manière de s'exprimer. Le sang encore fluide etcon- >> tenu dans les plus petits vaisseaux capillaires s'écoule » librement, lorsque tout à coup son cours est interrompu « par l'impression violente de la main. Cet atroce pro- » cédé a rapproché les parois des vaisseaux ; le sang ve- » nant de la partie supérieure n'a pu passer au dessous » de l'endroit comprimé ; il s'en est amassé, en dessus, en » assez grande quantité pour produire une petite rougeur » que M. Sue attribue faussement, je crois, à un reste de » jugement et de sensibilité. »

La discussion s'arrêta là , du moins dans le Magasin encyclopédique, car le docteur Sédillot jeune publia, peu de tems après , ses réflexions historiques et physiologiques sur le supplice de la guillotine (i).

(0 Paris, Debray, an iv (1795).

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