‹ Charlotte de CordayChapitre 56 sur 89 · AUDITION DE TÉMOINS DEVANT FOUCAULT · texte numérisé non relu

AUDITION DE TÉMOINS DEVANT FOUCAULT

Nous Etienne Foucault, juge au tribunal extraordinaire et re'volulionnaire e'tabli par la loi du lo mars lyyi et en vertu des pouvoirs dële'gue's au tribunal par la loi du 5 avril de la même anne'e, vu la cedulle de'livre'e par le Président qui ordonne assignation à la requête de l'accusateur public en date du

Aux te'moins indique's par ledit accusateur public h TefTet de faire leur de'claration sur les faits contenus contre la nomme'e Corday, pre'venue, et l'assignation donne'e en conse'quence le

A comparaître a ce jour, lieu et heure

En pre'sence de l'accusateur public et assiste' de Anne Ducray , commis greffier dudit tribunal ,

Avons reçu les de'clarations desdits te'moins ainsi qu'il suit :

Est comparue la citoyenne Evrard Simonne (i), àgëe de

(i) Simonne Evrard , née à Tournas - Saint- Antlré , le 6 février 1764» vivait maiitalement avec Marat depuis le commencement de l'année 1792 Elle se taisait passer pour la sœur de Marat, mais elle était en réalité sa concubine, et après la mort de l'Ami du Peuple, elle prit le titre de veuve jUarat.

On a tr^s souvent et très mal à propos confondu Simonne Evrard avec Albertine Marar. Albeitine était une sœur de Marat. Elle demeurait à Genève au moment où son frère fut frappé par Charloite de (-orday. Elle no vint il Paris qu'après le i3 juillet 1793. JNous établirons ces divers points par des actes authentiques dans l'édiiion annotée que nous préparons.

vingt- sept ans, demeurant rue des Cordeliers, numéro trente^

Laquelle de'clare que le samedv treize du courant sur les midy, une jeune personne qu'elle a scu depuis se nommer Marie-Anne-Charlotte Gorday se pre'senta à l'antichambre de l'appartement du citoyen Marat, que cette jeune personne de'clara avoir des choses très inte'ressantes et très presse'es à communiquer au citoyen Marat, et qu'il falloit absolument qu'elle lui parlât , que la De'clarante lui refusa l'enlre'e de la chambre oti ëtoit le citoyen Marat, en lui disant qu'il e'toit très malade et que sa position ne lui permeltoit de voir personne, que cette jeune demoiselle insista encore toujours sur le fondement des secrets importants qu'elle avoità re'véler au citoyen Marat, que maigre' ses instances la de'clarante refusa toujours l'entre'e à cette personne qui s'en alla en lui demandant quand il faudroit qu'elle revînt , si c'e'toit dans trois ou quatre jours , ou dans quinze jours.

A quoi la De'posante lui re'pondit qu'elle ne pouvoit lui dire l'e'poque ni le jour auquel elle pourroit revenir, que même elle lui ajouta qu'il e'toit inutile qu'elle revint parce qu'elle ne lui parleroit pas , attendu qu'on ne sçavoit pas quand ledit Marat seroit rétabli.

Que cette même personne , maigre' la re'ponse de la de'posante, revint une seconde fois le même jour , mais que la de'posante ne la vit pas cette seconde fois ; qu'enfin, Jaditte Charlotte Corday e'crivit une lettre au citoyen Marat, qui lui fut remise le même jour ; qu'une demie heure environ après que le citoyen Marat eut lu cette lettre, cette jeune personne se pre'senta pour la troisième fois environ sur les huit heures, qu'elle s'adressa d'abord à la citoyenne Pain, qui lui réitéra l'impossibilité' oii elle e'toit d'être introduite chez le citoyen Marat, que ce dernier ordonna alors qu'on la fit entrer ; que la De'clarante qui e'toit alors dans la chambre du citoyen Marat fit entrer ladittc Corday et se retira un peu à l'écart dans

laditte chambre, de manière à ne pas entendre la conversation avec le citoyen Marat.

Que laditte Corday causa environ un grand quart d'heure avec le citoyen Marat qui dans le moment étoit dans son bain vêtu simplement d'un peignoir et occupe' à écrire ce que lui disoit Charlotte Corday , sur une tablette arrange'e à cet efiet sur la baignoire.

Que dans le moment la sœur d'elle de'clarante e'toit occupée à e'craser des morceaux de terre anglaise pour l'usage du citoyen Marat ; que la de'clarante lui a dit qu'elle en e'crasolt trop , et passa auprès du citoyen Marat pour lui montrer cette terre ; que le citoyen Marat lui dit qu'il n'y en avoit pas trop, mais qu'au surplus elle pouvoit en ôter un petit morceau , qu'ensuite elle emporta cette terre qu'elle remit à sa sœur, et apperçut en même temps deux plats sur lesquels il y avoit des ris de veaux et de la cervelle qu'elle emporta , et pendant que ladite De'clarante s'e'toit absente'e un instant et e'toit passe'e dans le sallon, emportant les deux plats, la fille Corday profita de cet instant pour enfoncer un couteau dans le sein du citoyen Marat , qu'alors la De'clarante entendit des cris confus et s'e'cria : Ah ! mon Dieu , il est assassine' ! que de suite elle se transporta dans l'antichambre où elle trouva Charlotte Corday aux prises avec la citoyenne Pain , portière , et le commissionnaire qui porte ordinairement les feuilles chez le Ministre de la Guerre , qu'elle sauta sur elle, la prit par la tête, et tous trois ensemble la jetèrent par terre, qu'après l'avoir atte're'e, elle de'clarante courut auprès de son frère qu'elle trouva baigne' dans son sang, porta la main sur la playe pour arrêler le sang qui couloit à gros bouillons, que pendant ce temps il arriva des voisins à l'aide desquels on le retira du bain, on le plaça sur un ht où il e'toit déjà expire' ; que la de'clarante n'a point quitte' son frère , mais qu'elle a toujours recommande qu'on ne laissât pas échapper l'assassin.

Et est tout ce qu'elle a dit sçavoir.

Lecture faite à la De'clarante de sa dëclaratioii a persislé et signe' avec nous , et notre commis greffier.

EvuARD, Foucault.

Est aussy comparu la citoyenne Jeannette Maréchal, àgëe de trente-deux ans, cuisinière chez la citoyenne Evrard, chez laquelle le citoyen Marat demeuroit.

Laquelle de'clare que le samedy matin treize du pre'sent, entre neuf et dix heures du matin, une jeune personne, que la de'clarante a sçu depuis s'appeler Marie -Anne- Charlotte Corday, s'est pre'sente' à la portière chez laquelle elle de'clarante e'toit, demanda l'adresse du citoyen Marat, qu'on lui dit que c'e'toit au premier sur le devant, que cette personne a monte' l'escalier très lestement, que la de'clarante resta chez la portière, où elle a vu redescendre avec la même promptitude la fille Corday.

Que le même jour entre sept et huit heures du soir, la de'clarante e'tant dans l'antichambre à côte' de l'appartement du citoyen Marat, elle a vu revenir la^fille Corday qui a demande' à parler au citoyen Marat, avec beaucoup de vivacité', que sur la re'ponse qu'on lui fit qu'elle ne pouvoit lui parler, elle demanda si il avoit reçu la lettre qu'elle lui avoit e'crite, que la portière qui e'toit occupée dans l'antichambre à ployer des feuilles, lui re'pondit que le citoyen Marat recevoit beaucoup de lettres et qu'on ne pouvoit lui dire si la sienne lui e'toit parvenue, qu'alors la citoyenne Evrard, qui sortoit de l'appartement du citoyen Marat, a paru et a dit de faire entrer la fille Corday. Après l'ordre qu'en avoit donne' lui-même le citoyen Marat, qu'elle De'clarante s'est occupe'e à donner une cuillère pour écraser des petits morceaux de terre carres dans une carafTe d'eau d'amande , qu'il s'est trouve'^deux plats dej cervelle et de ris de veau, que la ci-

lojennc Eviard a emi)oite'clans sa chambre dans la crainte qu'on ne jetta sur ces plats quelque chose qui put empoisonner JVlarat ; que dans ces entrefaites et pendant que la citoyenne Evrard passoit dans le sallon pour entier dans la chambre du Citoyen Marat, la Déclarante a entendu la portière et le commissionnaire crier à l'assassin et à la garde, et la citoyenne E\rard s'écria : Ah! mon Dieu, on l'a assassine' ! Quelle De'clarante conjointement avec la citoyenne Evrard s'est jette' sur la fille Corday, l'ont terrasse' et l'ont empêche' de se jetter par la fenêtre, qu'ensuite la citoyenne Evrard s'est porte' auprès du citoyen Marat pour lui porter du secours et arrêter le sang qui couloit de sa playe, que l'infortune' Marat e'toit dans sa baignoire, les yeux fixe's sur la citoyenne Evrard , qu'on l'a retire' du bain, qu'on l'a place' sur un|ht, où il a fait deux ou trois soupirs et est expire'; que laditte de'clarante a ramasse' le couteau dont s'étoit servi la fille Gorday.

Et est tout ce qu'elle a dit savoir.

Lecture faite de sa de'claration a persiste' et avons signe' avec notre commis-greffier,

La de'posante]^nous ayant de'clare' ne savoir signer.

Foucault. Ducray.

Est aussi comparu la citoyenne Marie-Barbe Aublain, femme du citoyen Pierre-Dominique Pain, âge' de trente deux ans, portière et ouvrière chez le citoyen Marat, rue des Cordeliers, n.° 3o.

Laquelle de'clare que le treize du courant une jeune femme, que la de'posante asçuse nommer Charlotte Gorday, se pre'senta li deux fois diffe'rentes dans la matinée chez le citoyen Marat.

Que la première fois on lui a refuse la porte, que la seconde fois elle est montée et est descendue tout de suite,

qu'elle s'est présente une troisième fois le même jour entre sept et huit heures du soir, qu alors la De'clarante étoit dans l'antichambre du citoyen Marat, avec le commissionnaire qui attendoit les paquets, que la fille Corday demanda à parler au citoyen Marat, que la Déclarante lui répondit que cela e'toit impossible, attendu que depuis sa maladie, il ne ■ parloit à personne, que d'ailleurs il ëtoit dans son bain pour le moment ; qu'alors la citoyenne Evrard s'est présente' et a ordonné de faire entrer la fille Corday, qui a été introduite dans la chambre du citoyen Marat, qui étoit alors dans son bain ; que la citoyenne Evrard, avec sa sœur et sa cuisinière étoient sur le devant, que la citoyenne Evrard appella la déclarante pour lui faire voir un journal qu'on lisoit en face, que la Déclarante étant revenu dans la chambre, elle a entendu un cri perçant : A moi, à mot\ ma chère amie ! qu'alors la déclarante est accourue et a apperçu la iiile Goiday ouvrir la porte du cabinet et a vu le citoyen Marat baignant dans son sang, qu'elle s'est écrié : Malheureuse ! qu'as tu fait ! Qu'elle a couru sur elle avec une chaise pour l'empêcher de sortir, et a crié : A l'assassin ! à la gardé ! qu'alors les deux sœurs et la cuisinière sont accourus, se sont emparé de la fille Corday, qu'ensuite la déclarante a couru chercher un chirurgien. Et est tout ce qu'elle a dit sçavoir.

Lecture faite de sa déclaration a persisté et a signée avec

nous commis-greffier.

Fume Paix. Foucault. Ducray.

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