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Pourquoi?... Hélas ! tout simplement parce qu'il ne sentait pas entre elle et lui cette incessante ' communion d'idées, cette sollicitude de toutes les minutes, cette tendre abnégation, qui réchauffent et soutiennent les efforts d'un artiste. La vie de M me Liebling était trop prise par les visites, les plaisirs, les préoccupations de toilette, pour qu'elle s'intéressât sérieusement, patiemment, au travail lent, aux fréquents recommencements, aux continuels hauts et bas, qui sont inhérents à l'exécution d'une oeuvre. Elle goûtait et admirait la peinture, mais en mondaine et en dilettante, à ses heures, quand le tableau était achevé et dans son cadre. Tout ce qui précédait n'avait pour elle aucun attrait. « Elle n'aimait pas, disait-elle, voir faire la cuisine. » Elle ne pouvait être ni une auxiliaire ni une conseillère utile. Jacques était forcé de le reconnaître; il en concevait un secret dépit et apportait plus que jamais dans son commerce avec elle un esprit aigri, une humeur assombrie.
A la longue, cette maussaderie croissante devait fatiguer M me Liebling. Pour la supporter avec résignation, il lui aurait fallu une mansuétude qu'elle ne possédait pas. Elle s'en était alarmée d'abord, elle s'en énerva ensuite, puis peu à peu s'en désintéressa. Elle prit le parti de laisser le peintre bouder dans son coin et de chercher à se distraire avec des compagnons plus aimables.
Ces derniers ne manquèrent pas, et parmi eux le plus assidu et le mieux accueilli fut le prince Gregoriew. IL était élégant, très homme du monde, beau garçon et brillant causeur; toutes qualités qui devaient le rendre agréable à Mania. Il devina promptement qu'il était sympathique et redoubla d'attention. Mania trouvait du plaisir en sa société et ne le dissimulait pas. Les orageuses péripéties de sa liaison avec Moret et le progressif désenchantement qui s'en était suivi lui causaient une lassitude à laquelle la galanterie courtoise et bonne enfant du prince apportait une heureuse diversion. Elle ne songeait nullement à donner un successeur à Jacques, ayant eu trop peu à se louer de son essai de passion pour être tentée d'en renouveler l'expérience. Mais, tout en restant fidèle à sa parole, elle n'était pas fâchée de nouer des relations d'amicale camaraderie avec un homme jeune, bien né, spirituel et pouvant lui faire honneur. Ils étaient du même monde, ils parlaient la même langue et, avec Serge Gregoriew, elle n'avait pas à craindre cette sauvage humeur, ces emportements, ce manque de correction, qui l'humiliaient comme une mésalliance.
Bientôt le prince devint le cavalier préféré de M me Liebling. Chaque après-midi, entre cinq et six heures, Jacques le voyait arriver rue de la Paix et constatait, en enrageant, l'accueil affec-
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tueux qu'il y recevait. Il avait toujours supporté avec ennui les jeunes oisifs qui meublaient le salon de Mania, niais il. ne les avait jamais considérés comme dangereux ; ils lui semblaient pour cela trop insignifiants. Il n'en alla plus de même avec le prince Gregoriew. Jacques était assez perspicace pour reconnaître en lui un homme d'une valeur réelle, une intelligence et un caractère. L'assiduité de Serge chez Mania et l'empressement de cette dernière ressuscitèrent rapide- , ment les soupçons que l'artiste avait déjà conçus chez M me Koloubine, le jour de là fête dé Pâques-. A partir de ce moment, tout lui devint suspect, et il perdit le repos.
Il connut à son tour les méfiances, les mortifications et les harcèlements de la' jalousie. Il surveillait anxieusement les gestes et les paroles de là jeune femme et • de Gregoriew. Les moindres propos aimables, les* plus innocentes familiarités devenaient, de sa part, matière à de fâcheuses conjectures. Rentré chez' lui, il se torturait le cerveau et passait une pâme de ses nuits à se remémorer les faits qui l'avaient désagréablement frappé, afin d'y découvrir des symptômes de trahison. Les incidents les plus insignifiants prenaient de l'importance à ses yeux ' et surexcitaient son imagination malade. Les heures d'absence lui paraissaient odieusement longues et, brusquement, il accourait rue de la
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Paix, l'esprit troublé, le cœur ulcéré, avec la résolution de provoquer une explication. Mais, dès qu'il entrait dans le salon, les fantômes qu'il s'était créés de loin semblaient n'avoir plus la même consistance. La sérénité enjouée de Mania, l'exquise politesse et l'air bon enfant du prince, ôtaient tout prétexte aux récriminations. Ils n'avaient ni l'un ni l'autre la mine de gens qui ont un secret à cacher; et Jacques, à défaut de griefs sérieux, était obligé, sous peine de paraître ridicule, de renfermer en lui ses soupçons et ses grondantes rancunes.
Un après-midi de mai, comme il gravissait le perron de M me Liebling, après que le concierge eut fait tinter le timbre, il vit la porte du vestibule s'ouvrir avant même qu'il n'eût atteint le palier et un valet de pied s'avança vers lui.
— M me I4 baronne est sortie, dit le laquais avec cette impassible et sournoise déférence qui distingue les domestiques bien stylés.
Rien qu'en examinant la figure circonspecte et finaude du larbin, Jacques crut deviner qu'il obéissait à une consigne.
— Savez-vous où M mc Liebling est allée? demanda- t-il avec une insistance d'un goût douteux.
— Non, monsieur... C'est jeudi aujourd'hui..; M me la baronne est peut-être chez la princesse Koloubine.
Le valet de pied rentra dans le vestibule, dont
la porte vitrée • se. referma au nez de Jacques, et l'artiste redescendit lentement les marchés du perron. — Les airs réservés du laquais lui semblaient louches et il s'é.tonnait que Mania ne , l'eût pas prévenu de son absence. En traversant la cour, il aperçut dans la remise le cocher occupé à laver la voiture de M?™* Liebling. — Elle n'avait donc pas fait atteler pour se rendre à la villa Endymion ! — Cette circonstance lui parut plus suspecte encore et une pointe aiguë lui meurtrit le cœur. Il courut chez M me Koloubine, où il ne trouva ni Mania ni le prince Gregoriew. Jacques passa upe heure mortelle à attendre; et, ne voyant rien venir, se fit conduire de nouveau Tue de la Paix. Là, il renvoya sa voiture et se promena devant l'hôtel dé M me Liebling. Bien que la soirée fût très chaude, les fenêtres .étaient closes et le logis semblait désert. Après une dçmi-heure d'attente, il eut honte de son manège et résolut de rentrer chez lui. Au moment où il tournait déjà l'angle d'une rue latérale, il crut entendre la grille de l'hôtel se refermer. Son cœur sursauta. Il revint sur ses pas et distingua — mais de trop loin — une silhouette masculine •qui s'éloignait dans une direction opposée. Sa •jalousie s'envenima et il revint furieux rue Carabacel. Le soir même, il reçut un billet de Mania. Elle s'excusait d'avoir été absente et lui indiquait pour Je lendemain une heure où elle serait seule.
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.Loin de le calmer, cette attention lui parut une ruse imaginée pour détourner ses soupçons et lui donner le change. Ce fut avec un visage rembruni et un esprit prévenu qu'il se présenta au rendez-vous assigné.
Mania était seule, en effet, et elle reçut le peintre avec la sérénité souriante d'une personne qui n'a pas le plus petit méfait sur la conscience.
— Je suis désolée de vous avoir manqué hier, commença-t-elle, et surtout de m'être absentée sans avoir eu le temps de vous prévenir.
— Vous étiez donc réellement sortie? demanda Jacques d'un ton sarcastiquement incrédule.
— Du moment où je vous le dis, répliquat-elle avec une hauteur dédaigneuse, rien ne vous donne le droit d'en douter.
— Excusez-moi, reprit-il amèrement, le doute m'était- permis, car votre concierge avait donné lé coup de timbre comme lorsque vous êtes chez vous, et votre voiture n'avait pas quitté la remise... Vous êtes donc sortie à pied?
— Que vous importe ! repartit-elle en se contenant à grand'peine,je suis sortie, voilà tout.
— Vous n'êtes pas allée chez M me Koloubine, comme le prétendait votre domestique..., je vous y ai attendue en vain pendant une heure. De guerre lasse, je suis revenu devant votre hôtel, et j'ai vu un homme en sortir.
Mania haussa les épaules ; son familier sourire ironique retroussa les coins de sa bouche, et, d'une voix agacée :
— Mes compliments ! vous faites un joli métier!... Savez-vous comment cela s'appelle dans toutes les langues?... De l'espionnage.
— Appelez-le comme vous voudrez... C'était mon droit d'agir ainsi, parce que je vous aime follement et que j'ai des raisons d'être jaloux.
— Jaloux! Et de qui, s'il vous plaît?
— De ce prince Gregoriew dont vous vous êtes entichée, et qui ne sort plus d'ici.
Elle se mordit les lèvres sans répliquer, et Jacques, interprétant son silence comme un aveu, continua avec rage :
— Vous le voyez, vous n'osez pas dire non !
— Je n'ai pas coutume de répondre à des sottises... Le prince Gregoriew est reçu ici en ami, et c'est tout. Rien dans ma conduite, rien dans son attitude, ne vous autorise à m'adresser des questions injurieuses... Le prince s'est toujours comporté avec la correction d'un homme de bonne compagnie, d'un homme bien élevé, et certaines gens de ma connaissance gagneraient à se modeler sur lui... Quant à vos prétendus griefs, ils sont ridicules... En vérité, je vous trouve bien exigeant pour les autres et bien indulgent pour vous! Si j'étais, moi aussi, d'humeur querelleuse, j'aurais de plus sérieux re-
proches à vous adresser. Croyez -vous, par exemple, que je ne m'aperçoive pas de vos distractions, de vos tristesses et de vos airs ennuyés?... Quand nous sommes ensemble, je ne puis vous arracher une parole. — Votre corps est ici, mais votre pensée voyage ailleurs, et je sais parfaitement où elle va !
Par une manœuvre habile et très féminine, d'accusée elle devenait accusatrice et prenait hardiment l'offensive.
— Oui, poursuivit-elle sarcastiquement, vous regrettez le temps passé, vous avez la nostalgie de votre province et des personnes qui l'habitent..* Mon Dieu, je le comprends, et cela part d'un bon naturel... Mais vous devriez au moins l'avouer franchement, car, sachez-le bien, mon cher, je ne me soucie point de retenir les gens malgré eux, et si vous vous sentez dépaysé chez moi, vous êtes libre!...
Devant ce congé si hautainement signifié, toute la colère de Jacques tomba pour faire place à un sentiment de détresse. La peur de perdre Mania à tout jamais le rendit lâche. Il s'humilia, se jeta aux genoux de M me Liebling, sollicita son pardon et l'obtint. Mais cette capitulation le mettait désormais à la merci de celle qu'il aimait si aveuglément, et la situation ne fit que s'aggraver. Son prestige était diminué; il n'avait plus, pour imposer à Mania, cette autorité vi-
rile devant laquelle, les femmes se plaisent à trembler. Comme elle le lui avait déclaré ellemême, elle ne supportait pas la faiblesse chez autrui et n'estimait que les gens qui lui tenaient tête. A partir de ce jour, elle n'usa plus d'aucun ménagement, et, loin de modifier ses façons de vivre, elle reprit toute son indépendance. Jacques en souffrit atrocement, sans avoir le courage de formuler de nouvelles plaintes ; mais ces muettes souffrances, jointes à des inquiétudes d'argent, altérèrent davantage sa santé et le déséquilibrèrent complètement. Dévoré de jalousie, ne tenant plus en place, il changeait à vue d'œil, et son état alarmait gravement Francis Lechantre.
Tout en partageant sa vie entre de faciles plaisirs et des travaux fructueux, ce dernier commençait à s'ennuyer de Paris. Seule, son amitié pour Jacques le retenait à Nice. Il se faisait scrupule d'abandonner son ancien élève dans l'état de dépression physique et morale où il le voyait, et de temps à autre il hasardait de timides allusions à un départ possible. Mais Jacques détournait la conversation ou se refusait net à quitter Nice. On avait ainsi atteint le milieu de mai, quand un matin le paysagiste arriva rue Carabacel.
— Mon peut, dit-il d'un ton bref et décidé, je fais mes paquets... As-tu des commissions pour Paris ?
-r- Comment! vous me , laissez? demanda Jacques attristé.
— Dame! je n'ai pas l'intention de m'éterniser à Nice, qîl la chaleur devient intolérable. Gomme je le répétais hier à Pe'ppina : il n'est si bonne compagnie qui ne se sépare... Mes affaires me rappellent; j'ai patienté jusqu'à présent, j'ai
* même lâché le jury et raté le Salon pour rester plus longtemps avec toi ; mais- mon séjour ici n'a plus de raison, puisque toi-même*tu pars.
. — r Moi, je pars? s'écria Jacques stupéfait, oh avez-vous pris cela? ' . •
— : Où?... Chez la princesse Koloubine, hier soir... N'es-tu pas du voyage. au lac de Corne organisé par le prince Gregoriew?
, — • Je ne sais pas seulement ce que , vous voulez dire.
' — ■- Vraiment! reprit Lechantre en feignant. la surprise; il paraît que' ce sera tout à fait princier... Départ pour Gênes, en yacht, halte à Milan, villégiature à Bellâgio, puis retour par Lugano et le lac Majeur... La baronne Pepper, Jacobsen et M llè Sônifl. préparent déjà leurs tnalles, et comme M me Liebling est de la partie, il n'est pas douteux que tu l'accompagneras.
Jacques était devenu très pâle.
— Je l'ai vue hier..., elle ne m'a parlé de rien.
— Pas possible ! — r- Ils partent tous demain matin à neuf heures.
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— Alors, balbutia le malheureux, c'est...
qu'elle me trompe !
— Ceci est un autre point de vue, répondit Francis d'un ton apitoyé, et je crois M me Liebling fort capable d'une infidélité... Même, à te parler franchement, mon garçon, en écoutant hier ces belles dames deviser du voyage, je me suis douté de quelque manigance et j'ai voulu te prévenir pour que ta Viennoise ne se moque pas de toi.
— Oh ! elle ne partira pas, grommela Jacques, je saurai bien l'en empêcher.
— Ça, c'est bon pour le discours... Si elle veut filer, je te défie bien d'y mettre obstacle!... Non, sacrebleu, tu as autre chose à faire, quelque chose de plus digne de toi : c'est de prendre la balle au bond et de rompre une liaison qui ruinera ton avenir !
— Monsieur Lechantre, dit le peintre en lui étreignant le bras, jurez-moi que vous ne cherchez pas à m'indisposer contre elle!... Vous êtes sûr qu'elle est du voyage?
— Parbleu, si tu doutes de mes paroles, tu as un moyen bien simple de les vérifier : va trouver ta Mania et pose-lui nettement la question.
— * J'y vais !
— Un instant!... Il est trop matin et elle ne te recevra pas... Non, viens déjeuner avec moi en attendant l'heure où l'on peut décemment se présenter chez elle. Je lui dois une visite d'adieu, je
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t'accompagnerai et nous saurons immédiatement à quoi nous en tenir...
Il entraîna Jacques dehors. Celui-ci se laissa conduire comme un enfant. La colère et rabattement se succédaient en lui par à-coups, et il assista sans desserrer les dents au déjeuner de Lechantre. Quand l'heure fut venue de se rendre rue de la Paix, Francis fût obligé de le faire monter dans une voiture, tant sa surexcitation devenait inquiétante.
— »- Allons, murmurait ce dernier, sois un homme! montre à cette grande dame qu'on ne joue pas sous jambes un artiste de ta valeur... Dis-lui son fait et signifie-lui carrément son congé. Je me présenterai seul : comme on ne se méfie pas de moi, on me recevra... Une fois la porte ouverte, je te ferai signe.
Lechantre gravit en effet seul le perron, tandis que Jacques restait dans la cour, derrière un massif d'orangers. Le valet de pied porta la carte du paysagiste à M me Liebling, et, comme Francis l'avait prévu, elle donna l'ordre de le recevoir; mais, quand le laquais revint et se trouva en face d'un second visiteur, il comprit qu'il avait commis une bévue. Néanmoins, ne se croyant pas le droit de barrer le passage à un familier de la maison, il introduisit flegmariquement les deux artistes dans le salon où M me Liebling se trouvait seule.
En apercevant Jacques qui s'avançait farouche-
ment, les yeux enflammés et les traits contractés, Mania devina qu'il était au courant de ses projets de départ et résolut d'attendre bravement le premier choc.
— Est-il vrai que vous partez demain avec le prince Gregoriew? demanda brusquement Môr,et en la regardant en face.
— D'abord, répondit-elle sans se déconcerter, je ne pars pas avec le prince..., il nous prête son yacht jusqu'à Gênes et nous accompagné aii lac de Corne, ce qui est bien différent... C'est une excursion projetée depuis longtemps avec Jacobsen et la baronne Pepper.
— Comment se fait-il qu'on ne m'en ait point
parlé?
— Je n'en sais rien, répliqua-t-eile en haussant les épaules; la partie a été organisée par d'autres que par moi et je n'ai pas eu à intervenir dans le choix des invités... Du reste, il est temps encore de réparer un oubli et, si vous le désirez, j'en parlerai à ces messieurs.
— Vous savez parfaitement que je n'accepterai pas une semblable invitation !
— Ceci est votre affaire, cher maître, et je
' n'entends ni violenter votre conscience, ni modi- . fier mes projets... Je suivrai mes amis.
— Mania, s'écria-t-il d'un ton d'abord suppliant, puis graduellement impérieux, vous ne ferez pas cela... Vous m'écouterez... Vous ne partirez pas!
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— Et qui m'en empêchera? riposta-t-elle avec hauteur.
— Moi!... moi qui vous aime, qui ai tout abandonné pour vous et qui ai le droit d'exiger que vous me sacrifiiez un caprice !
— Je vous en prie, ne vous exaltez pas, iaterrompit-elle froidement, sinon cette conversation risquera de se changer en une scène de mauvais goût... Je n'ai d'ordre à recevoir de personne et j'entends agir à ma guise.
Elle se retourna vers Lechantre et ajouta sarcastiquement:
— Rappelez votre ami aux convenances, monsieur, sans quoi j'aurai le regret de vous quitter...
Mais Jacques ne l'écoutait plus. La colère l'aveuglait, son tempérament de paysan reprenait le dessus et lui faisait perdre toute mesure. Il marcha d'un air de menace vers M me Liebing, et lui saisissant le bras brutalement :
— Mania! cria-t-il, tu ne me quitteras pas, entends-tu, et tu ne partiras pas!... Tu oublies que tu es ma maîtresse et que..., et que...
Il ne put continuer. Son visage livide avait une tragique expression d'angoisse; le souffle lui manquait, les paroles ne venaient plus à ses lèvres; une syncope le prit et il s'affaissa dans les bras de Lechantre.
A maison de M me Moret, à Rochetaillée, était l'une des dernières du village, la plus voisine du pont qui relie les deux versants de la gorge étroite où l'Aujon s'est frayé un passage entre deux parois de rocher. Les fenêtres de la façade postérieure s'ouvraient sur les terrasses d'un jardin aménagé dans les assises de la roche et suspendu comme un balcon au-dessus de la rivière. De là, on voyait, sur le versant opposé, le vieux château, masse grise et flanquée d'une tourelle en éteignoir, qui se dressait isolément à mi-côte, puis le regard, suivant les sinuosités du cours de l'Aujon, s'arrêtait, en amont, à un fouillis d'arbres d'où surgissaient les toits de tuile et les colombiers du Prieuré.
On était au mois d'août; dans la clarté du
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matin, ce coin de vallée, enserré de tous côtés par des pâtis montueux aux cimes boisées, donnait une impression de sauvage et pacifique solitude. Parmi les arbres des vergers et les aunaies humides qui se croisaient au-dessus de la rivière çà et là ensoleillée; dans l'immobilité assoupie des bois qui fermaient l'horizon, l'on se sentait bien loin du tapage des grandes villes, à cent lieues des agitations de la vie mondaine. Les rares bruits que percevait l'oreille : martellement sur l'enclume d'un maréchal-ferrant, ronflements de batteuses, roucoulement de pigeons ramiers, s'harmonisaient avec l'intimité de ce frais paysage et n'en troublaient point la quiétude. Seul, à la tête du pont, dans la direction de la route d'Arcen-Barrois, un break attelé de deux postiers ornés de grelots, et sur les panneaux duquel on lisait : ce Correspondance du chemin de fer, » suggérait l'idée d'une relation possible entre ce pays perdu et le monde civilisé, et jetait une note discordante dans le calme du village et de ia forêt.
La porte du logis Moret s'entr'ouvrit et laissa voir la silhouette affairée de la petite mère, escortant jusqu'au milieu de la rue Francis Lechantre et le docteur Langlois. Le médecin, gros et court, coiffé d'un feutre gris et portant son pardessus sur le bras, . serra la main de M me Moret en lui murmurant de minutieuses recommandations, puis la petite mère rentra chez elle, tandis que les
deux hommes se dirigeaient vers le break, autour duquel des gamins stationnaient curieusement.
— Hé bien, docteur, que pensez-vous de Jacques? demanda Lechantre quand ils furent seuls.
Les lèvres de Langlois se plissèrent en une moue mécontente.
— Il est très gravement touché, répondit-il, et je vous ai prié de m'accompagner pour vous poser certaines questions que je ne pouvais for-
, muler là-haut, sous peine d'alarmer cette brave
* femme... 'En rentrant à Paris, j*ai trouvé votre carte avec un mot, puis avant-hier j'ai reçu votre télégramme* et je suis accouru; msis j'ignore ce qui s'est pjassé à Nice et j'ai besoin d'être ren-
K seigné sur les débuts de la maladie... Au lieu de se reposer là-bas, je suppose que Jacques a mené une vie de bâton de chaise... Des veilles réitérées, des émotions trop excitantes et les petites
» dames brochant sur le tout, hein?... .
— Vous avez deviné juste.:. Il y a dans son affaire une satanée créature qui l'a brouillé avec sa femme et dont il s'est absurdement amou-
' raché... Ah! elle l'a mené bon train!... •
Rapidement, Lechantre raconta ia séparation . des deux époux, le départ de Thérèse, l'affolement de Jacques et sesamours avec M™ e Liebling. - — Souffrait-il depuis longtemps?
- — oui, mais il n'en convenait pas .et je n'en aurais rien su, si, devant moi, après une scène
avec sa maîtresse, il n'avait été brusquement terrassé par une syncope. Je l'ai ramené chez luij j'ai appelé un médecin qui l'a soigné tant bien que mal et a ordonné un changement de climat. Dès qu'il a été transportable, je l'ai conduit à Paris où je comptais vous trouver, mais vous étiez allé à je ne sais quel congrès... Il y a eu d'abord un mieux relatif, puis les crises qnt reparu et, sur les conseils d'un de vos confrères, nous sommes partis pour Rochetaillée. Nous espérions que l'air natal le guérirait... Un leurre! Depuis son retour, il a eu déjà" deux accès', et quand il est dans cet état, c'est navrant à voir.
— Je vous crois... Il devient très pâle, n'est-ce pas ? sa figure exprime la terreur, il suffoque, puis
la syncope. arrive?...
— îC'est cela, et, à chaque nouvelle crise, la ' douleur semble s'étendre; il se plaint maintenant
de souffrances intolérables dans le cou et le long du bras gauche..
— Parfaitement... Il arrivera même que le désordre gagnera les nerfs gastriques, et alors, nausées, vomissements...
— Mais enfin, qu'est-ce que cette sacrée maladie? s'exclama Lechantre en croisant les bras et en se posant en face du docteur.
- • Celui-ci haussa les épaules, leva les yeux au .ciel et répliqua lentement :
— Cher monsieur, l'état général est mauvais
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et il y a des complications... J'avais d'abord traité notre ami pour une hyperkinésie cardiaque...
— Hyperkinésie! interrompit Francis, parlezmoi hébreu tout de suite I... Qu'entendez-vous parla?
— C'est, reprit Langlois en souriant, un trouble de l'innervadon, la maladie des gens qui ont abusé des travaux intellectuels ou des plaisirs de l'amour, et quelquefois de tous les deux.
— Et c'est grave?
— Quelquefois; mais on en guérit à condition de mener une vie régulière et de s'abstenir de tout excès... Seulement Jacques a fait tout le contraire, à ce qu'il semble, et maintenant je crains une autre affection plus dangereuse et plus mystérieuse... Les symptômes que j'ai observés me font redouter une angine de poitrine.
— Ah! mon Dieu, soupira le pauvre Lechantre effaré; enfin, ça peut se guérir aussi, n'est-ce pas, docteur?
— Hum! repartit Langlois, les cas de guérison sont très rares... et je ne dois pas vous dissimuler que la mort subite peut, survenir au milieu d'un jj accès.
— C'est impossible!... Vous ne pouvez pas laisser mourir comme un chien un artiste de la valeur de Jacques!... Il y a certainement un remède, et vous, qui êtes un maître, vous devez le trouver!
— Mon cher monsieur, nous ne faisons pas de miracles... J'ai prescrit un traitement: de morphine et d'aconit qui réussit quelquefois..., et, comme le malade est jeune, il y a des chances pour que nous parvenions à éloigner un dénouement fatal... Mais il faudrait une hygiène sévère, un repos absolu, des soins donnés avec intelligence et amour... Autant qu'il m'est permis d'en juger, on ne peut guère compter sur M lle Christine, et la maman Moret est trop âgée pour suffire à la peine... Une seule personne serait capable d'opérer le miracle que vous demandez : la jeune M me Moret... Elle est ici, n'est-ce pas?
— Je vais l'aller voir en vous quittant.
— Croyez-vous qu'elle consente à retourner près de son mari?
— Je l'espère... Jacques a eu de grands torts, mais Thérèse est un bon cœur, elle oubliera ses griefs.. . Si le gamin peut être sauvé, elle le sauvera !
Ils étaient arrivés près du break, Langlois y monta.
— Adieu, dit-il en consultant sa montre, je n'ai plus que le temps juste d'atteindre Latrecey avant le passage du train... Je compte sur vous... Avant tout, il s'agit de prévenir le retour des accès. S'il y avait urgence, un télégramme, et je reviendrai... Du courage, monsieur LechantreL.
Le conducteur toucha les chevaux qui prirent
le trot, et, avec un résonnant bruit de grelots, le break fila dans la direction d'Arc. Quand il eut disparu au milieu du lumineux poudroiement de la route, Lechantre poussa un soupir, puis, traversant le pont, descendit vers l'étroit sentier qui longeait Y Au jon et conduisait au Prieuré.
Francis glissait sur le sol humide de cette sente herbeuse où les menthes foulées exhalaient leur odeur poivrée et, tout en se hâtant, il songeait à Thérèse : — En quelles dispositions allait-il la retrouver et que lui dirait-il pour la décider? Depuis que Jacques était rentré à Rochetaillée, il n'avait pas une seule fois fait allusion à sa femme; quand l'angoisse qui le poignait lui laissait un peu de liberté d'esprit, il ne parlait que de Nice ou de sa peinture. Lechantre ne se sentait guère autorisé à transmettre des propositions de réconciliation qui, d'ailleurs, seraient peut-être repoussées par la jeune femme, et cependant il était convaincu que la présence de Thérèse pouvait seule exercer une influence salutaire sur la santé du malade. — Après un quart d'heure de marche, il vit les bâtiments du Prieuré se dresser au sommet du tertre gazonneux qui surplombait au-dessus de i'Aujon, et son cœur battit violemment lorsqu'il pénétra dans la cour de la ferme.
La porte de la vaste pièce servant de cuisine et de parloir était ouverte et il y entra résolument. Au bruit de son pas, une forme vaguement en-
trevue s'agita dans la péncynbre, puis s'avança en pleine lumière, et le paysagiste reconnut Thérèse.
Elle partait des vêtements de couleur foncëe et était simplement coiffée de ses bandeaux plats: cette toilette sombre faisaiy plus vivement ressortir la pâleur mate de sa figure ainsi que la lueur attristée de ses grands yeux cernés. Elle tressaillit à l'àspeçt de Lechantre et lui tendit la main,
— *• Bonjour, Thérèse! dit Francis très ému, je* suis content' de vpus revoir. ,
— Et moi, de vous recevoir au Prieuré, répondit-elle avec un calme voulu ; y a-t-il? longtemps que vous êtes dans notre pays ?
— Cinq jours seulement. — Il prit profondément sa respiration et ajouta : — Thérèse, je ne suis pas venu seul... Jacques est ici...
U avait à peine articulé ces mots que d!un geste énergique la jeune femme l'interrompit :
— Monsieur Lechamre,.ne continuez pas... La.
personne dont vous voulez parler m'est devenue étrangère; j'ai défendu que son nom soit prononcé ici, j'ai rompu avec tous ceux qui pouvaient me le rappeler... Je désiré ne plus rien savoir afin de mieux oublier... Oh! oui, oublier surtout!... et vous me désobligeriez en insistant.
— J'insisterai cependant, répliqua bravement Francis, je parlerai,, et vous me mettrez à la porte après si vous voulez.-. Je. sais mieux que tout autre, Thérèse, ce que vous avez supporté et
combien vous avez lieu d'être irritée; mais il y a des circonstances où les cœurs les plus rancu* niers doivent se montrer généreux.
— Quelles circonstances ? demanda-t-elle, interdite.
— Lorsque le coupable a été si durement frappé qu'il a droit à la pitié de ceux même qu'il a le plus offensés.
Elle pensa que l'insinuation de Lechantre visait sans doute quelque trahison de la femme qui avait été sa rivale et elle repartit d'un ton âpre :
— S'il souffre à son tour, ce n'est que justice !
— Vous êtes dure, Thérèse! répliqua le paysagiste en s'échauffant; ah! parbleu, s'il ne s'agissait que d'une souffrance morale, je dirais : ce Elle a raison, ce sera pour Jacques une expiation et il en sortira retrempé. » Mais c'est le corps qui est malade, et d'une maladie qui est encore plus implacable que vous...
La jeune femme s'efforçait de rester impassible» mais ses lèvres étaient remuées par un involontaire tremblement qui n'échappa point à l'attention de Lechantre.
.. — Je l'ai ramené, poursuivit-il, dans un état presque désespéré... Il est faible comme un enfant, amaigri, méconnaissable... Langlois, qui sort d'ici, parle d'une angine de poitrine et déclare que des soins assidus, intelligents, peuvent seuls empêcher la maladie de devenir mortelle...
CHARME DANGEREUX 40f
Il s'agit de le sauver et il n'y a que vous qui soyez capable d'opérer ce miracle/ — Sacrebleu! on ne peut pourtant pas laisser le peintre de la %entrée des avoines mourir comme le premier venu !
Thérèse demeurait impénétrable; néanmoins on sentait qu'elle luttait contre elle-même; ses sourcils se fronçaient, ses yeux avaient un éclat humide.
— Pardon, murmura-t-elle, je... je ne peux pas vous donner en ce moment une réponse...
J'ai peur que ce que vous me demandez ne soit réellement au-dessus de mes forces... J'ai besoin d'être seule et de réfléchir à ce que je dois faire... Excusez-moi!
Elle le quitta précipitamment et courut s'enfermer dans sa chambre.
Resté seul, le paysagiste sottit de la ferme. Il était encore incertain du résultat de sa démarche, et cependant il emportait une lueur d'espoir, ce Telle que je connais Thérèse, se disait-il, il est impossible qu'elle ne se laisse point attendrir..., elle viendra. »
Il rentra plus rassuré chez les Moret et trouva la petite mère très affairée dans sa cuisine. La pauvre femme, encore agitée par la visite du médecin, était assise, les coudes sur le dressoir, la figure penchée sur un livre qu'elle compulsait laborieusement.
— Ah! monsieur Lechantre, s'écria-t-elle en
406 CHARME DANGERBUk
relevant la tête, je vous attendais avec impatience. Vous avez reconduit le docteur et il s'est sans doute montré moins réservé avec vous?... À-t-ïl réellement de. l'espoir ?
— Oui, maman Morer, tranquillisez-vous f Langlois assure qu'avec un régime sévère et en. suivant de point en point ses ordonnances, nous parviendrons à enrayer le mal... Comment est Jacques?
'- — Toujours le même: soucieux, .ne parlant
point et passant son temps à crayonner:.. Je le
trouve si affaibli et je voudrais tant le voir man-
• ger, monsieur LechantreL. Ce matin, il a eu une
fantaisie et il m'a demandé de lui accommoder
un plat qu'on lui servait à Nice... Il appelle cela
un rjsotto et jç suis en train de me creuser la tête
pour voir si je, pourrai venir à bout de cuisiner ça
à son idée.
— Un risotto, s'écria Francis en se trémoussant pour paraître gai, ça me connaît, madame Moret, et je puis vous donner on coup dé main.. t D'abord, vous allez faire un roux, vous y mettrez votre riz, que vous nourrirez avec du bouillon et de jus de viafnde... Quand il sera à point, nous le lierons avec du parmesan râpé et nous aurons un*
, risotto onctueux, à se lécher 4 les doigts jusqu'au coude...
Comme il achevait, Christine rentra de l'église. En entendant Lechantre et sa mère discuter gra-
vement cette question de cuisine, elle haussa les épaules, et, comme le paysagiste l'invitait à mettre aussi la main à la pâte, elle insinua aigrement qu'on s'occupait trop de la nourriture du corps et trop peu de celle de l'âme. Elle plaignait ceux qui avaient des yeux pour ne point voir. — Quant à elle, loin de s'abuser, elle trouvait Jacques dangereusement malade et n'attendait plus de secours que d'en haut. — Ce sermon eut pour résultat de faire pleurer M me Moret, et Lechantre li
furieux s'emporta :
— Mademoiselle Christine, répliqua-t-il vertement, il se peut que vous ayez raison et que, comme Marie de Magdala, vous ayez choisi la meilleure part; mais Marthe aussi avait du bon et sans elle Notre-Seigneur n'eût pas soupe... C'est pourquoi, si vous m'en croyez, vous aiderez votre mère à confectionner son risotto.» Moi, je vais causer avec Jacques... Madame Moret, n'oubliez pas de m'appeler dès que le riz sera cuit...
Il gagna la chambre de son ami. Le malade, recroquevillé sous des couvertures, s'était blotti dans un large fauteuil près de la fenêtre ouverte. Bien que la matinée fût chaude, il grelottait dans son plaid. Ainsi que Lechantre l'avait déclaré à Thérèse, il était effrayamment changé : son corps amaigri flottait dans ses vêtements; ses cheveux et sa barbe semblaient n'avoir plus de vie, ses joues creuses étaient blafardes ; au fond de leur
orbite ses yeux? noirs renfoncés se mouvaient sans cesse, avec cette inquiète expression questionneuse des malades, qui cherchent à lire sur la figure des gens ce que ceux-ci pensent de leur état. Il tenait un album sur ses genoux et ses doigts émaciés y crayonnaient un paysage.
— Bravo, petit! Tu t'es remis à la besogne, c'est bon signe, dit Lechantre en se penchant pour examiner le croquis.
Il croyait y retrouver le site qui s'étendait en face de la fenêtre, mais il s'aperçut que Jacques avait dessiné de souvenir la rade de Villefranche, vue de la route de Beaulieu.
— Tiens! continua-t-il, pour un croqueton fait de chic, c'est gentil !
— Non, soupira tristement Jacques en fermant l'album, ça ne vaut rien. Ça manque de chaleur... Il me faudrait la lumière de là-bas... Ah ! les couchers de soleil de la villa EndymionL. les collines d'oliviers et de pins s'enlevant sur un fond d'or, où brillait clair comme argent un mince croissant de lune!... Voilà ce qu'il me faudrait pour me redonner du ton!... Ici le paysage est gris et le soleil ne réchauffe pas... Et puis il y a cette angoisse, cette peur d'étouffer qui me paralyse les doigts. Non, voyez-vous, je ne pourrai plus peindre, je suis fini!... Entre nous, monsieur Lechantre, poursuivit-il en fouillant avidement les yeux de son interlocuteur, que pense Langlois?
— Langlois ! répandit Lechantre en affectant un air enjoué, il déclare que tu as tort de te tracasser, qu'avec un bon régime et des soins, avant l'hiver tu pourras reprendre tes travaux.
— Ah! si c'était vrai! soupira Jacques avec découragement... Tenez, si l'on me disait : « On va te couper les deux jambes, mais tu pourras de nouveau peindre, » j'en ferais volontiers le sacrifice... Je retournerais à Nice et, cette fois, je suis sûr que j'y exécuterais un beau tableau. Vous n'avez pas idée comme ce pays-là me hante! Je n'ai qu'à fermer les yeux pour revoir en pleine lumière les gens et les choses. Je sens d'ici l'odeur des eucalyptus et je suis obsédé, la nuit, par un air qu'on jouait à la redoute... Vous savez, quand nous avons vu venir à nous Mania, avec sa robe blanche semée de pavots rouges !
ce II y pense toujours ! » se dit Lechantre qui avait la langue levée pour parler de sa visite à Thérèse et qui s'arrêta, jugeant le moment inopportun.
Ils furent interrompus par Christine qui venait dresser le couvert de son frère sur une petite table, et par M me Moret qui appelait le paysagiste du fond de sa cuisine.
— Attends, s'écria celui-ci, je vais revenir... C'est pour une surprise que nous t'avons ménagée, un plat niçois qui te remettra en appétit...
Cinq minutes après, il rentrait avec la petite
mère apportant entre deux assiettes le risotto, qui dégageait une affriolante odeur.
— Voilà, s'exclama comiquement Lechantre, le risotto demandé!... Nous y avons même insinué quelques truffes de Bourgogne... Ah! dame, elles ne valent pas celles du Piémont, mais on fait ce qu'on peut... Goûte^moi ça!
Tout en plaisantant, il servait le malade, tandis que la petite mère, réjouie à l'idée que son Benjamin allait enfin manger, versait allègrement dans un verre à pied un doigt de vin de Bordeaux et coupait des tranches de pain.
Jacques, à l'aspect du plat qu'il avait désiré, eut d'abord dans les yeux un sourire enfantin. Il avala quelques bouchées du fameux risotto, les *nastiqua péniblement, puis, d'un air de mauvaise humeur, rejeta sa fourchette sur la nappe et repoussa son assiette.
— Comment! tu ne le trouves pas à ton goût?
demanda M me Moret consternée.
— Non, murmura-t-il, ce n'est pas ça... Pour que ce fût bon, il faudrait le manger là-bas, apprêté par les gens du pays, servi en face des citronniers de Beaulieu... Emportez cette pâtée de riz... Elle me répugne et je n'ai plus faim.
Christine pinça ses lèvres ironiquement et débarrassa la table, tandis que la pauvre M me Moret s'enfuyait pour pleurer à son aise dans sa cuisine* Le peintre et son ancien maître restèrent de nou-
veau seuls dans la chambre, par la fenêtre de laquelle montaient faiblement les rumeurs du village.
t — Sacrebleù! gronda Francis, tu. désoles ta. bonne femme de mèreï... H faudrait pourtant voir à te nourrir, si tu veux reprendre des forces!...
— Je ne me rétablirai jamais ici, repartit tristement Jacques... Je vou$ rends justice à tous, vous me soignez admirablement et maman se met en quatre pour moi, mais c'est peine perdue.. . L'air de Rochetaillée ne me vaut rien et je n'y ^respire pas... Voyez- vous, le charme de Nice m'a
. empoigné et il ne me lâchera pas... Ah! les Niçois ont raison de prendre pour symbole une hirondelle avec cette devise: « Je reviendrai! » Quand on a une fois vécu dans cette lumière, on ■ rie vit plus ailleurs. Mon corps ne peut se guérir .ici, parce que mon cœur est resté au bord de la mer bleue... Je ne vous parle plus de Mania, et. vous vous imaginez 'peut-être que je l'ai oubliée; , mais non, je ne songe qu'à, elle; dans mes nuits .
' d'insomnie*, je la vois constamment; elle reste attachée à ma chair et à ma pensée... Soyez franc avec moi, Lechantre, avez-votis entendu parler d'elle depuis votre départ?
— Oui, répondit évasivement le paysagiste, elle â quitté Nice et n'y reviendra .plus.
— Détr,ompez-vous ; protesta Jacques avec -exaltation, elle y retournera ! Elle a subi le charme,
■yii
elle aussi... Elle y reviendra, et s'étonnera de ne pas m'y voir... Il n'est pas possible qu'elle ne m'aime plus! Je suis sûr que si elle me savait en danger, elle accourrait me chercher ici...
— Eh ! riposta Francis impatienté, elle a connu ta maladie et n'a pas bougé.
— Vous la calomniez... J'ai été grossier avec elle et elle m'en a gardé rancune, mais, au fond du cœur, elle le regrette... Tenez, ajoiîta-t-il avec l'obstination des malades, promettez-moi une chose, mon bon LechantreL.
— Quoi, entêté gamin?
— Promettez-moi d'écrire à Mania où je suis et à quel point je souffre... Une lettre de vous la convaincra davantage... Si vous voulez que j'aie l'esprit en repos et que je me soigne sérieusement, jurez-moi que vous écrirez... aujourd'hui!
— Oui, oui..., balbutia Lechantre, effrayé de l'expression anxieuse des traits de Jacques et craignant qu'un refus n'amenât le retour d'une des crises qui mettaient chaque fois la vie du malade en péril.
— Merci... Vous êtes un brave camarade...
Écrivez vite!... Si votre lettre est achevée à temps, elle pourra partir par le courrier de ce soir... Dites-lui bien tout... et que je l'adore... Allez!
Avec un geste d'enfant gâté, il le pressait pour qu'il montât immédiatement dans sa chambre. Lechantre s'exécuta. — Comme il tra-
versait le couloir, il fut arrêté par la maman More t, très émue, qui s'élançait vers lui, le prenait par le bras et l'entraînait dans une pièce voisine :
— Venez, venez, monsieur Lechantre!
Il entra et tressaillit; Thérèse était devant lui.
— Monsieur Lechantre, dit d'un ton ferme la jeune femme, j'ai réfléchi depuis ce matin, j'ai vu plus clairement où était mon devoir et je suis venue... Croyez-vous que ma présence puisse sérieusement être bonne à votre ami?
Après la conversation qu'il avait eue avec Jacques, l'instant d'avant,»le brave Francis hésitait à répondre affirmativement, mais la petite mère ne lui laissa pas le temps de parler, et avec pétulance :
— Si elle lui sera bonne? s'écria-t-elle les yeux pleins de larmes, ah! Thérèse, ma fille, peux-tu en douter?... Elle lui vaudra mieux que tous les remèdes des médecins... Je n'osais pas te demander de venir chez nous... Je craignais... Mais, n'est-ce pas? tout est oublié?... Tu es la meilleure des créatures, tu es un ange du bon Dieu !
En même temps, emportée par la surprise, l'émotion et la joie, elle saisissait les mains de sa bru et, malgré celle-ci, elle les baisait dévote-» ment. A la fin Thérèse se jeta à son cou et les deux femmes s'embrassèrent en sanglotant.
— Je vais prévenir Jacques, hasarda Francis qui se sentait inquiet»
— Non, non, repartit impétueusement là petite mère, laissez-moi le plaisir de lui annoncer moi-même la bonne nouvelle... Attendez-moi un moment dans le couloir; ce ne sera pas long!
Elle se précipita vers la chambre de son garçon, tandis que Lechantre et Thérèse la suivaient à quelques pas de distance. Dans son empresse- ' ment, la bonne femme oublia de refermer là porte et s'avança à pas discrets, les yeux brillants, l'air joyeusement mystérieux, vers Jacques ènr foncé dans sa songerie.
— Monjî, commença-t-elle, tu ne te plaindras plus de ta solitude... M. Langlois est à peine parti qu'il t'arrive une nouvelle visite...
— Une visite? murmura le peintre en rouvrant ses yeux assoupis.
— Quelqu'un que tu n'as pas vu depuis longtemps..., une dame...
— Une dame?
Dans l'esprit de Jacques, uniquement occupé de Nice et des souvenirs de l'hiver, l'idée que cette visiteuse était peut-être Mania surgit brusquement.
— Oui, une dame qui t'aime bien et que nous aimons tous... Seulement, promets-moi de ne pas t'agiter!
Jacques ouvrait des yeux effarés et ne comprenait plus très bien. Pourtant, il s'était levé sur ses jambes chancelantes, et, pris d'un soudain
retour de coquetterie, il se débarrassait de son plaid, rajustait sa cravate, boutonnait son veston*
— Fais-la entrer, balbutia-t-il d'une voix tremblante.
— Allons, chuchota Lechantre à Thérèse, du courage!
Il l'entraîna vers la chambre, en la poussant doucement devant lui. Jacques, les yeux ravivés par une chimérique espérance, avait fait quelques pas. Il reconnut sa femme et s'arrêta :
— Thérèse!...
Sa figure exprima un vague désappointement; la flamme de ses yeux s'était éteinte et il s'appuyait au dossier de son fauteuil d'un air décontenancé. Ce brusque changement de physionomie n'échappa point au regard perspicace de Thérèse; elle pressentit que ce n'était pas elle que Jacques attendait, -et cette pensée mortifiante rouvrit douloureusement ses blessures. Une pression suppliante de la main de Francis lui rappela qu'elle était venue pour remplir un devoir, et, comprimant une dernière révolte, imposant silence à ses rancunes réveillées, elle s'avança vers Jacques qui osait à peine la regarder.
Dans la chambre du malade il y eut un mo ment d'anxieuse attente. M me Moret essuyait furtivement ses paupières mouillées. et Lechantre, très tourmenté, se demandait ce qui allait résulter
de cette périlleuse entrevue. Thérèse posa doucement la main sur l'épaule de son mari.
— Jacques, dit-elle, j'ai appris que tu étais souffrant et je suis venue... Oublions le passé... Il ne faut plus songer qu'à te soigner et à te guérir.
Il leva vers elle un regard timide, un regard d'enfant peureux et encore mal rassuré, puis des larmes lui montèrent aux yeux. Le mot de « passé » évoquait en lui tant de sentiments poignants et contraires!...
— Merci, murmura-t-il dans un sanglot.
Ces larmes et ce sanglot remuèrent profondément la jeune femme. Elle vit Jacques si lamentablement transformé par la maladie, si faible, si hâve et amaigri, que la compassion étouffa son ressentiment. Elle eut pitié de ce malheureux que quelques mois de souffrance avaient réduit à cet état d'amoindrissement. Elle ne se souvint plus que des jours prospères et la tendresse d'autrefois lui amollit le cœur. Sur un signe qu'elle leur fit, la petite mère et Lechantre se retirèrent. Le mari infidèle et la femme abandonnée se retrouvèrent seuls dans la chambre close.
Alors, avec une sollicitude attendrie, Thérèse força Jacques à s'étendre dans son fauteuil; elle s'assit sur un tabouret à ses pieds et lui prit les mains :
— Jacques, commença-t-elle, aie confiance en moi! Je reviens à toi comme au temps où nou3
étions encore au Prieuré et où nous vivions heureux... Je ne me rappelle que ces moments-là, les moments où tu m'aimais et où j'étais si fière de ton amour!... J'ai oublié le reste comme un mauvais rêve. Cet heureux temps d'autrefois, si tu veux, nous le retrouverons tout entier. Dès que ta santé sera meilleure, nous retournerons au Prieuré, tu verras que rien n'y est changé et que le bonheur t'y attend comme jadis...
Doucement, maternellement, comme on parle à un enfant endolori, elle lui remémorait les menus détails de leurs souvenirs de jeunesse et le renseignait sur les choses et les gens qui l'avaient intéressé . autrefois : — les quoichièrs du verger donnaient toujours leurs exquises prunes violettes; les couchers de soleil étaient toujours aussi beaux sur l'Aujon; l'ancier berger, le J{at d'eau, prenait de l'âge, mais il se maintenait très vert, péchait avec la même ardeur et demandait souvent des nouvelles de Jacques...
Tout en remontant ce lointain courant des communes souvenances, elle relevait de temps en temps ses profonds yeux noirs vers le malade; soudain elle s'aperçut qu'il ne semblait pas l'entendre... Le regard du peintre se fixait distraitement sur une petite étude pendue au mur, en face du fauteuil, et, en examinant cette toile qui détournait l'attention de Jacques, Thérèse reconnut qu'elle représentait un coin du petit port
de Saine-Jean. De nouveau/ cette inconsciente marque d'insensibilité lui perça le cœur et elle s'interrompit avec un geste douloureux.
Le geste désolé de la jeune femme tira Jacques de la rêverie où son esprit s'égarait; une rougeur lui monta aux joues et, confus comme un écolier pris en faute, il balbutia : '
— Pardon!..*. Je suis indigne!...
Puis l'émotion, la honte et les regrets qui l'agitaient provoquèrent fatalement une de ces terribles crises qui se manifestaient avec une soudaineté fulgurante. Sa respiration s'embarrassa, son visage eut cette farouche expression d'angoisse qui annonçait l'approche du paroxysme, II portait avec un geste désespéré ses mains à sa poitrine et suppliait qu'on lui donnât de l'air. Une pâleur de cendre envahit sa figure et la syncope arriva.
Quand il sortit de son évanouissement, il retrouva autour de lui sa mère, Thérèse et Lechantre terrifiés. Il agita la tête pour les remercier de leurs soins et retomba dans son mutisme habituel.
A partir de ce moment les accès se renouvelèrent à des intervalles plus rapprochés. Il ne pouvait plus supporter le lit. La nuit, l'appréhension d'une crise le tenait en éveil et il se traînait péniblement de fauteuil en fauteuil. Thérèse, M me Moret, Christine et Francis le veillaient alternativement. Quand venait le tour de ee dernier, Jacques lui répétait dès qu'ils se trouvaient seuls :
— Vous avez écrit, n'est-ce pas?
— Oui, répondait complaisamirtent le paysagiste, auquel les mensonges ne coûtaient plus.
— Bien... Il faudra aussi télégraphier à Langlois... Je veux qu'il me prolonge jusqu'à l'arrivée de Mania..., car elle viendra; elle ne peut pas ne point venir! — Et, ajouta-t-il avçc un égoïsme féroce, quand elle sera ici, vous trouverez un prétexte pour éloigner Thérèse,.. .
Cette chimérique attente de M me Liebling semblait seule le soutenir contre la violence de • plus en plus terrassante du paroxysme. Néanmoins, ses forces diminuaient, il mangeait à peine et la faiblesse physique amenait peu à peu l'amoindrissement de l'intelligence. La fièvre ne le quittait plus guère et son cetveau était continuellement hanté par une sorte de délire lucide. Sa taciturnité des premiers jours avait fait place aune verbosité nerveuse. Il se montrait plus tendrement expansif, mais cette expansion était pour Thérèse une source d'affliction et de nouveaux naifrements de cœur. Le milieu de Rochetailléé . ne semblait plus exister pour lui; c'était toujours Nice qu'il avait maintenant devant les yeux et dont il parlait avec exaltation.
Jusque d^ns les affres de la suffocation, le charme invincible des sirènes de la Cote d'azur persistait. Il s'incarnait dans l'ensorcelante image de Mania, dont l'arrivée sans cesse attendue ob-
sédait le malade. — Après avoir subi à Nice les tortures de la jalousie, Thérèse souffrait encore de l'infidélité conjugale pendant les tristes et suprêmes veillées où elle prodiguait ses soins au moribond. Jacques, même en sa présence, rappelait avec une intarissable loquacité tous les incidents du précédent hiver. Pour les peindre en paroles, il retrouvait cette justesse de la vision, cette vivacité de coloration, qui lui avait manqué à Nice. Il revoyait la promenade des Anglais avec sa perspective de montagnes veloutées d'un bleu tendre, et son va-et-vient de promeneurs, heureux de vivre au soleil. Il avait l'hallucination des verdures du jardin public à l'heure où la foule circule autour du kiosque des musiciens, et où les glycines robustes enlacent les pins jusqu'à la cime pour retomber de toutes parts en grappes d'un mauve attendri. — Et toujours, dans ces évocations de soleil et de fleurs, revenait l'apparition de Mania, se détachant sur la mer azurée dans sa toilette blanche, et marchant d'un pas rythmé par la cadence d'une musique imaginaire... Thérèse sentait ses dernières rancunes s'évanouir, à la vue de ce malheureux frôlé chaque jour de plus près par l'aile de la mort. Elle songeait qu'il pouvait brusquement disparaître dans l'une de ces crises toujours plus rapprochées, et, reprise d'une tendresse mêlée de pitié pour le bienaimé d'autrefois, elle poussait l'abnégation jus-
qu'à se faire la complice de ses chimères, jusqu'à le bercer avec des espérances qui pourtant, elle le savait bien, avaient toutes pour objectif une rivale mortellement haïe.
— Oui, murmurait-elle le cœur meurtri, je te le promets; nous retournerons à Nice!... Dès que tu seras moins faible, nous partirons. Nous passerons l'hiver là-bas... Tu y retrouveras les citronniers, la mer bleue, le soleil et... et tout ce que tu aimes. Calme-toi seulement, ne t'agite plus... Ne pense en ce moment qu'à regagner des forces pour le voyage...
Jacques, étonné, presque méfiant, regardait d'abord Thérèse d'un air craintif, puis ses yeux s'illuminaient, et il s'absorbait égoïstement dans ces consolantes chimères, — oubliant celle qui les lui avait suggérées, et à qui elles étaient cruellement odieuses...
Une nuit, où l'on attendait le docteur Langlois mandé en toute hâte, et où Jacques, haletant dans son fauteuil, interrogeait fiévreusement Lechantre, l'hallucination devint plus aiguë. Le malade affirmait avec véhémence que M me Liebling arriverait certainement cette nuit-là, et pressait son ami d'ouvrir la fenêtre pour épier s'il n'entendrait pas un roulement de voiture. — Vers les premières blancheurs de l'aube, un tintement de grelots résonna soudain sur la route.
— C'est elle! c'est Mania! s'écria le malheu- .reux visionnaire; Leçhantre, descendez vite..., plus vite donc !
Puis, comme cette émotion étçit trop forte pour son organisme épuisé, ses traits se contractèrent, il porta ses mains à sa poitrine et, déjà suffoquant :
— Trop tard! soupira-t-il en écoutant la voiture^qui s'arrêtait devant la porte.
Leçhantre, effrayé, appelait Thérèse, puis courait ouvrir à Langlois. Quand il rentra avec le médecin, il était trop tard en effet. La mort arrivait avec une vélocité d'oiseau de proie. — Les rougeurs du soleil levant glissaient par là fenêtre entre-bâillée; au dehors, le village se réveillait; le pâtre de Rochetaillée, le î^rr d'eau, toujours robuste et t alerte, soufflait vigoureusement dans sa corne pour rassembler son troupeau, et, aux* sons de la trompe du vieux berger de son enfance, le peintre de la T^entrée des avoines s'éteignait, les yeux encore pleins de la décevante et ensorcelante vision de Nice.
Talloires, juin-novembre 1890.