‹ Chartes, Manuscrits autographes, documents historiques sur la Bourgogne, faisant partie d'une collection particulièreChapitre 2 sur 275 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Il y a une trentaine d'années, l'auteur de ces notes, revenant en vacances chez ses parents, qui habitaient un vieux monastère en Bourgogne, était fort étonné de la grande consommation de parchemins qui se faisait à la cuisine. Les meilleures feuilles étaient destinées à la tuition et à la protection des pots de confitures et de cornichons. Des morceaux de cire vermoulus, appendus à des tissus effilochés, étaient jetés au feu comme ne pouvant avoir aucune utilité.

L'auteur déjà nommé, après avoir d'abord querellé à déchiffrer le texte de ces documents, dont les plus anciens n'étaient pas les plus difficiles à lire, fut bientôt convaincu de l'intérêt historique qu'ils présentaient. Et comme l'intérêt de la conservation de ces parchemins était en raison inverse de la conservation des denrées alimentaires, on dut prendre l'habitude d'employer des couvertures plus modestes et moins archéologiques.

Ce qui restait fut soigneusement mis sous

clef, et devint le noyau, bien petit clans l'origine, de la collection dont on donne ici l'inventaire.

Tout en regrettant la perte d'un certain nombre de chartes anciennes, peut-être doit-on se féliciter d'un goût, on peut dire d'une passion, qui a permis de réunir et de sauver bien des documents, dont un grand nombre seraient sans doute aujourd'hui perdus.

La révolution de 1789, rendue responsable de tant de méfaits et de destructions, n'a pas produit plus de mal que l'ignorance. L'invasion étrangère, les décrets de la Convention, les conservateurs de confitures, les marchands de chiffons, les entrepreneurs de reliures ont eu pour complices l'indifférence et l'incurie des possesseurs de parchemins, c'est-à-dire de ceux qui auraient eu le plus d'intérêt à les garder.

Il y avait à Montréal-en-Auxois un très précieux martyrologe et nécrologe, commencé au XIe siècle et continué jusqu'au XVIIe, dont Gourtépée parle avec admiration dans son histoire de Bourgogne. Il a été lacéré par tous les curés qui y ont résidé, et il n'en reste aujourd'hui qu'un feuillet servant de garde à je ne sais quel registre de fabrique.

En passant à Rouen, en 1864, j'ai reculé devant l'achat d'un lot considérable de parchemins, dont beaucoup étaient munis de sceaux,

mais qui n'intéressaient pas nos provinces. J'ai su depuis qu'ils avaient été utilisés dans un atelier de reliure.

Aujourd'hui que l'on attache plus d'importance à ces vestiges des temps passés, leur destruction est arrêtée. Il en reste si peu.

Lorsque M. le comte de Laborde, dans son ouvrage sur les arts à la cour des ducs de Bourgogne, comparait à un désastre de Moscou la dispersion des archives du baron de Joursanvault, lorsqu'il s'élevait en termes indignés, quoiqu'un peu épiques, contre la perte de cette incomparable collection, dont l'étranger nous avait enlevé une notable partie, il avait parfaitement raison. Ces récriminations légitimes et justifiées s'adressent à un nombre de lecteurs convaincus, mais dont le nombre est trop restreint pour produire un résultat utile. Nos gouvernants passés et présents ont peu le temps de s'en préoccuper. Et si, pour acheter, il faut de l'argent, c'est la chose qui manque le plus aux hommes distingués qui remplissent les fonctions de conservateurs de nos dépôts publics d'archives.

Il y a bien une école nationale des chartes subventionnée par le gouvernement. Il en sort des archivistes-paléographes qui, pour l'obtention de leur diplôme, ont fait de coûteuses études, et sont soumis à de sérieux examens. Le gou-

vernenient, en fondant et protégeant une aussi utile institution, n'a oublié qu'une chose, c'est de lui donner un budget, un budget avouable, un budget en rapport avec les exigences du service, un budget qui permette à ceux qui ont embrassé cette carrière non pas de vivre, mais de ne pas mourir de faim. Un archiviste-paléographe qui a la bonne fortune d'avoir une situation au sortir de l'école, est-il sûr de toucher 1,800 fr., environ quatre francs par jour, moins de la moitié de la somme pour laquelle les ouvriers se mettent en grève !

Une administration qui n'a pas les ressources suffisantes pour payer ceux qui la servent, est encore moins en mesure de consacrer la moindre somme à l'augmentation des fonds d'archives qui sont de sa compétence spéciale.

La Bibliothèque nationale dispose à la vérité d'une somme annuelle pour les acquisitions et les reliures ; mais, là encore, les ressources ne sont pas à la hauteur d'un aussi considérable établissement. Et nous sommes loin de la libérale Angleterre qui, par un amour-propre bien placé, consacre chaque année des sommes autrement importantes à ses dépôts et à ses musées publics. On doit reconnaître toutefois que l'administration actuelle de la Bibliothèque fait de ses ressources l'emploi le plus judicieux, sous l'impulsion de son actif et zélé directeur, et n'a

guère laissé passer l'occasion de faire rentrer dans son dépôt les manuscrits historiques qui pouvaient y figurer avec honneur. Mais l'activité de l'administration ne peut s'exercer partout : elle ne peut être instruite de tout ce qui se passe dans les provinces, et opérer le sauvetage de tant de documents le plus souvent perdus irrémédiablement pour l'histoire.

Si l'on plaint les pauvres archivistes, que dire des rares travailleurs qui, n'ayant pas passé par l'école, ont obéi à l'entraînement qui les attirait vers les recherches historiques ? Ceux-ci reçoivent peu d'émoluments, mais ont des moyens variés, de grever leur budget. Ils n'ont droit ni au bénéfice de l'association, ni à l'intérêt du public. Leur passion est un vice. Ils vivent isolément, et doivent cacher discrètement cette passion à leur famille et à leurs amis, pour ne pas mériter parfois l'interdiction de l'une et les sarcasmes des autres.

Le voile de l'anonyme permet à l'auteur bien des digressions qui peuvent n'être pas à leur place, mais un catalogue est si complaisant !

La totalité de la présente collection est composée de provenantes bien diverses, dont les principales doivent être signalées.

Un certain nombre de dossiers sont des épaves de la collection Joursanvault. Car si tout le

monde connaît le catalogue imprimé par Techener, peu de personnes possèdent une brochure de 16 pages in-8°, imprimée à Dijon, chez Mme Brugnot, et intitulée : Manuscrits du cabinet de M. le baron de Joursanvault, à vendre par suite du décès de Madame sa veuve. Cette brochure qui indique encore quelques manuscrits précieux mais sommairement indiqués, ne comprend pas d'importants dossiers qu'on n'a point pris la peine de cataloguer.

Un achat plus considérable a été le reste du fonds Bouhier, qui était ignoré dans les greniers d'un descendant du dernier régisseur des Bourbonne.

Les amateurs de vieux documents se rappellent tous un collectionneur, bouquiniste et libraire : Lefebvre. Il avait un étalage rue Golbert, près de la Bibliothèque nationale, et recélait dans les chambres de son appartement un amas de papiers et de parchemins entassés, protégés par des chemises de couleur qui en cachaient le contenu, et qui portaient seulement l'étiquette des provinces auxquelles ils avaient rapport. Ces dossiers ne s'ouvraient pas pour tout le monde : il fallait être de ses amis pour entrer dans le sanctuaire. Il s'y trouvait beaucoup de chartes de nos ducs, des titres provenant de Saint-Bénigne de Dijon, des documents relatifs à Giteaux. Le tout est entré dans notre collection, par des

achats faits successivement à Lefebvre et au libraire Menu, acquéreur de son fonds.

Les documents relatifs à l'Avallonnais furent achetés après le décès de M. Artaud, dernier descendant d'une vieille famille Avallonnaise, dont tous les membres avaient eu depuis un siècle et demi la minutieuse précaution de mettre de côté tout ce qui leur tombait sous la main : livres, brochures, papiers, placards. On n'a que les manuscrits à signaler ici, les imprimés faisant ailleurs corps avec notre collection Bourguignonne.

Les titres relatifs à l'Auxois et à Semur proviennent de la vente Lorenchet, de Semur.

On a recueilli de divers libraires, après la mort de notre regretté compatriote, M. Léon de Bastard, quelques séries de pièces qu'ils étaient chargés de ramasser pour lui.

La Franche-Comté est représentée par les titres provenant de Salins et d'Arbois.

Les documents nombreux concernant le marquisat de Ragny et ses dépendances, proviennent du château de Pierre-Scize, de Lyon, et étaient restés intacts depuis 1784, dans une localité de Bourgogne.

La curieuse biographie du personnage dont ils émanent, tentera sans doute un jour quelque romancier historien, car l'assassinat du comte de Jaucourt, et la détention de quarante-huit

ans subie par le marquis de Ragny, son meurtrier, eut un certain retentissement au siècle dernier.

Guy Chartraire, marquis de Ragny, né le 22 mai 1715, avait été marié à dix-neuf ans, en février 1734, avec Marie-Reine Chauvelin, fille du garde des sceaux de France.

Le lundi 8 novembre, étant allé avec l'abbé de Romilly, son frère, rendre une visite de voisinage au comte de Jaucourt, au château de Vault, ils y furent retenus à dîner en compagnie du comte de Ghastellux. On revint à Avallon souper chez les sieurs de Sermizelles et d'autres personnes. L'abbé de Romilly les quitta pour revenir seul à Ragny. A la suite du souper, on joua et les pertes ayant été sensibles au comte de Jaucourt, il lança quelques sarcasmes assez vifs à son heureux adversaire, et le traita même de bâtard. Néanmoins, les deux seigneurs, suivis de leurs domestiques, repartirent à cheval pour le château du Vault, après une heure du matin. Pendant le trajet, le marquis de Ragny dégainant son couteau de chasse, en donna un premier coup qui n'atteignit que le cheval de Jaucourt ; puis un second qui laissa le comte raide mort.

Le lieutenant criminel, les médecins et les chirurgiens convoqués, se rendirent en toute hâte sur le finage de Ghampien, et reçurent la

déposition de Galet, domestique du défunt, et de deux villageois qui gardaient le corps.

Le meurtrier était reparti à Ragny, où, sans rien dire à la marquise, sa femme, qui était alors enceinte, il fit seller des chevaux et se mit en route pour Paris, espérant obtenir la grâce de son crime par l'intermédiaire du ministre, son beau-père.

C'était une assez triste affaire pour Chauvelin, qui entra aussitôt en pourparlers avec la veuve de Jaucourt et ses fils, auxquels il fallut d'abord verser une somme de cent cinquante mille livres.

Désespérant d'obtenir sa grâce, le marquis de Ragny s'était réfugié en Suisse ; mais la justice l'y poursuivit, et le fit arrêter à Lucerne, d'où il fut enfermé au fort de Landscroon, près de Bâle, puis ramené à la conciergerie du Palais, à Dijon, et enfin au château de Pierre-Scize, à Lyon. C'est là qu'il resta pendant quarante-huit ans, jusqu'au 13 février 1783, époque de sa mort. Il avait survécu à tous ceux qui avaient eu à souffrir de cet affreux accident, à la veuve douairière de Jaucourt, décédée en 1749, aux fils de la victime, décédés l'un en 1768, l'autre en

Marie Chauvelin, femme du marquis de Ragny, était morte elle-même cinq ans après l'assassinat, ainsi que le fils unique qu'elle avait eu de cette alliance.

Le marquis de Ragny occupait à Pierre-Scize un des bastions qu'il avait fait arranger. Il y menait grand train et recevait beaucoup de monde. Il eut dans sa prison quatre enfants naturels, qui n'ont pas eu une plus brillante destinée que leur père.

Ces faits, et d'autres non moins curieux, sont relatés dans un volume publié à Lyon, en 1780, et intitulé : Défense de Guy Chartraire, marquis de Ragny. Mais l'avocat Strozzi qui composait ce volume, étant décédé pendant l'impression, le travail fut suspendu à la page 182. Nous croyons que le livre venant du château de Pierre- Scize et faisant partie de notre cabinet, est l'unique exemplaire connu.

Notre collection a puisé dans les titres de Chartraire de Montigny, ancien trésorier des Etats de Bourgogne et ancien maire de Dijon, plusieurs milliers de lettres, émanant de divers personnages, et contenant des renseignements curieux sur les faits qui concernent la période aiguë de l'époque révolutionnaire.

Deux lots importants de titres anciens viennent des vieux châteaux de Sainte- Golombe-en- Auxois et de Santenay, dans le Beaunois .

Les manuscrits modernes ne forment pas le fonds le moins substantiel de cette collection. Ils comprennent la partie utile des archives, les chartes de l'époque féodale de Bourgogne du

XIe au xive siècle, environ cent cinquante volumes, comprenant plus de trente mille chartes. C'est le fruit de vingt-huit années d'un travail assidu : les cartulaires ou recueils de chartes relatifs aux ducs de la première race, 24 volumes ou cartons ; — les titres des Templiers du XIe au XIIIe siècle, 4 volumes; — les cartulaires de Cîteaux, 1098 à 1250, S volumes ; — les titres de Saint- Bénigne de Dijon, 4 cartons ; — les titres de Molême, 2 cartons; — les titres de Fontenay, 3 volumes ; — les chartes françaises de 1214 à 1299, 4 volumes ; — les titres du comté de Tonnerre, de Saint-Etienne de Dijon, de Flavigny, de Saint-Seine, de Quincy, de Pontigny, du Tart, de Grisenon, etc. Le fonds de la Haute-Marne n'est représenté que par les titres des abhayes d'Auberive et de Longuay, qui intéressent particulièrement le Langrois.

Pour les maisons féodales, citons les titres et catalogues d'actes des sires de Noyers, des sires de Villehardouin, des sires de Mont-Saint-Jean, de Montréal, de Montbard et d'Epoisses, de Rochefort, de Rougemont, etc., et des généalogies de toutes les grandes familles féodales qui ont joué un rôle du xie au xive siècle.'

On a aussi pris copie des ohituaires connus, relatifs à la Bourgogne, qui sont malheureusement en petit nombre. Outre le nécrologe de Saint-Bénigne de Dijon, ancien, il est vrai, mais

ne présentant qu'une nomenclature de noms sans intérêt historique, cette collection possède ceux de la chapelle ducale de Dijon, de Saint- Denis de Vergy, de Citeaux, de Notre-Dame de Beaune, de Saint-Lazare d'Avallon, de Notre- Dame de Montréal.

Les titres des Damas (émigrés), des Jaucourt, Le Goux de la Berchère, de Lesdiguières, de Macheco, de Màlain, de Rochefort, de Clugny, de la Magdeleine, de Filsjean, de Sainte-Colombe, Pontus de Thiard, Bufïbn, Davoust et de tant d'autres fournissent d'importants documents.

Les volumineuses correspondances de Chartraire de Montigny, de Mme de Montherot, née Damoiseau; des Ragny, des Finot, de Semur (émigrés) ; des conventionnels, des députés, des hommes notables de la fin du siècle dernier, fournissent une première source de documents pour cette période agitée de notre histoire, et exigerait un développement que nous n'avons pas cru devoir donner dans un simple catalogue.

Gomment analyser quatre ou cinq mille autographes, dont plusieurs méritent une publication intégrale ? Nous y reviendrons plus tard, quand divers travaux commencés nous laisseront quelque loisir.

Les pièces ne sont pas également réparties sous les numéros qui les classent. Ces numéros

comprennent parfois une seule pièce, souvent un nombre assez considérable. Nous avons conservé entre parenthèses les numéros primitifs apposés au fur et à mesure de l'entrée des documents, pour les retrouver plus facilement dans les dossiers. Le tout a dû être remanié et compris sous les séries diverses : Généralités, Duché de Bourgogne, Franche-Comté, Localités diverses de Bourgogne, Histoire de la noblesse et des familles, Généalogies, Autographes historiques, Variétés.

Le classement n'est assurément pas parfait, et des pièces qui se trouvent dans certaines séries seraient mieux dans d'autres ; une table de noms facilitera les recherches, et permettra aux travailleurs de prendre les indications qui pourraient leur être utiles.

Tout en désirant vivement de voir les possesseurs de titres livrer à la connaissance du public l'inventaire de leurs documents, ce qui serait rendre un grand service aux études historiques, nous pensons qu'il n'est pas indiscret de rappeler aux curieux que les collectionneurs n'ont pas tous un secrétaire, et que, malgré leur bonne volonté, ils ne peuvent toujours répondre à des réclamations trop pressantes et trop réitérées.

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